‹ La névrose révolutionnaireChapitre 16 sur 30 · LES FEMMES DEVANT L ECHAFAUD · texte numérisé non relu

LES FEMMES DEVANT L ECHAFAUD

L'histoire de la société française sous la Terreur se confond avec Fhistoire des prisons. Bien que celles-ci soient, pour la plupart, Tantichambre du tribunal révolutionnaire, le vestibule de Téchafaud, on s'y abandonne sans contrainte à la jouissance de l'heure présente, on s'y libère de toutes les entraves des préjugés et des conventions sociales, de la tyrannie de l'étiquette et de celle du respect humain.

Si l'approche de la mort lit naître chez certaines femmes le recueillement et la prière, les autres, —ce fut le plus grand nombre, — se résignèrent à un sacrifice auquel elles savaient ne pouvoir se soustraire, traitant la vie comme une maîtresse aimable, mais infidèle, dont il faut s'attendre à être quitté, et avec une philosophie tout épicurienne savourant ses faveurs, conso^ lées d'avance de ses disgrâces (1).

A mesure qu'approche l'heure tragique, la joie de vivre s'exaspère ; on veut épuiser la coupe des plaisirs

(1) De Lescure, L'Amour sous la Terreur.

défendus. Pourquoi s'attarder aux préliminaires ? Le cri de la chair est impérieux, Toccasion propice, le lendemain incertain ; et sous les voûtes des sombres cachots retentit l'hymne à Eros...

Est-ce folie des sens, est<ce dépravation? Est-ce, au contraire, contagion de tendresse, égarement d'amoureuse sympathie ? Sans doute la nature a ses faiblesses, le cœur ses entraînements, le vice ses curiosités ; mais,

— et le pathologiste doit moins l'oublier que l'historien

— les femmes obéissent aussi souvent aux suggestions de la peur.

Quitter la vie dans tout Téclat d'une jeunesse radieuse, laisser après soi tout ce qui rend l'existence douce, ceux que vous aimez et qui vous paient de retour ; se voir en butte aux insultes de la populace et ne pouvoir mourir ni en décence ni en beauté ; et vous ne comprendriez pas qu'elles aient faibli, ces créatures de chair, sevrées brusquement de toute tendresse, soustraites à toute adulation ?

Quand une feis leur sort était décidé, pas une ne tremblait : elles allaient courageusement, presque gaiement à la mort. Mais s'étonnëra-t-on qu'elles aient recouru à tous les artifices, sacrifié jusqu'à leur honneur, pour tenter de s'y soustraire ? Elles n'avaient pas le choix des moyens ; un seul s'offrait à elles, auquel bien peu, du reste, eurent recours : une déclaration de grossesse les rendait inviolables et les protégeait, en même temps que le fruit innocent de leurs entrailles.

Le salut était au prix du déshonneur, mais Tamour de la vie ne justifiail-il pas la défaillance ?

Encore s'en trouva-t-il d'assez héroïques, pour oublier jusqu'à leur devoir conjugal, afin de sauver lepoux qu'elles chérissaient et, le plus souvent, elles a^'aient le pénible remords d'avoir consenti un sacrifice inutile.

L'histoire suivante, que nous empruntons à un anecdolier de Tépoque (1), n'a pas été imaginée pour les besoins de la cause 4

Une jeune femme assez jolie et qui avait du talent pour la peinture, avait obtenu d'accompagner son mari au Luxembourg, pour le consoler et tirer en même temps parti de son art, très recherché dans la prison*

La dame peintre faisait au surplus fort bien ses affaires et elle avait lieu de croire que son mari, qui n'avait été emprisonné que pour quelques misérables rixes de section, obtiendrait facilement sa liberté. Elle ne paraissait pas même la désirer : l'avantage qu'elle retirait de sa détention lui en faisait facilement oublier les désagréments.

Quelle fut sa douleur, lorsqu'elle apprit qu'un certain Boyenval (tailleur de son métier), à l'instigation d'un autre oc mouton » moins apparent que lui, mais qui en voulait à son mari, l'avait mis sur sa liste I

(1) Cf. V Histoire des Prisons^ de Nougaret^ et VAlmanach des Prisons de l'an III, pour la confirmation de ce qui vient d'être dit et de de qui va suivre.

Elle va trouver ce Boyenval, le sollicite, le supplie, lui fait observer que son mari est un homme simple» sans fortune, qui n'a ni la volonté ni le pouvoir de servir les contrerévolutionnaires. Boyenval Técoute, la considère et lui promet de sauver son mari, mais à une condition... La malheureuse femme a compris ; elle rougit, pÂlit, hésite et finit par se livrer aux embrassements du monstre, qui maintient le mari sur Tinfernale liste et le fait traîner le lendemain à Téchafaud.

Hâtons-nous de le proclamer, la plupart des aven < tures de cette époque n'ont pas eu un mobile aussi héroïque» ni un dénouement aussi féroce.

Au Luxembourg comme à Port-Libre, à la Force comme à Saint-Lazare, à Thospice de l'Ëvéché même, des scènes scandaleuses se produisirent, qui n'avaient pas toujours pour excuse la jeunesse, l'amour ou le motif plus légitime que nous avons plus haut invoqué.

Un sieur Marino, ci-devant marchand de faïences dans la rue Sainl-Honoré, devenu, de par la faveur révolutionnaire, inspecteur des prisons, disait un jour aux femmes qu'on venait d'amener au Luxembourg : « Savez-vous ce que Ton répand dans le public: que le Luxembourg est le premier b. . . de Paris, que vous êtes ici un tas de p. . et que c'est nous qui vous servons de m... »

Marino exagérait sans doute, mais il y avait une part de vérité dans ses propos. Au Luxembourg, la surveillance était rendue plus difficile par l'état même des lieux. Près de mille détenus se trouvaient disséminés

dans des bâtiments immenses, où les sexes n'étaient séparés que par des barrières factices, que la ruse et rindustrie parvenaient bien, un jour ou Tautre, à franchir. Les ombrages du jardin n^étaient-ilspas, d'ailleurs» des plus favorables aux amoureux transports ?

La publicité de certaines équipées galantes transpira bientôt au dehors et fit prendre de sévères mesures. Ce n'était pas un mystère que la citoyenne d'Orm... se payait avec usure de quelques années d'une abstinence forcée ; qu'un jeune homme du dehors s'était, à prix d'argent, fait ouvrir les portes de la prison et, caché derrière un paravent, seule barrière à la curiosité indiscrète, goûtait tranquillement en plein jour, dans les bras de sa maîtresse, les plaisirs de l'amour. La dame, surprise en flagrant délit, avait feint de se fâcher, jeté les hauts cris ; se disant frappée, elle avait crié au viol et s'était évanouie. Pendant cette scène, l'Adonis s'échappait avec la légèreté d'un trait et se faisait ouvrir le guichet, à la faveur d'arguments que le bon Basile appelait jadis irrésistibles.

A Port-Libre, la surveillance était plus rigoureuse : un amant, « idolâtre de sa maîtresse », avait tenté de lui faire passer un billet dans la manche d'un gilet. Le billet fut découvert et ne parvint jamais à son adresse.

Tout au plus était-il permis aux prisonniers de composer des bouts-rimés, des madrigaux, ou de faire de la musique, pour dissiper Fennui de la captivité.

A Sainte-Pélagie, on communiquait par signes, faute

de mieux. L'épicier Cortey, compromis dans la même affaire que le ci-devant comte de Laval-Montmorency et le ci-devant gouverneur des Invalides, Sombreuil, faisait des signaux, à travers la fenêtre du corridor, à la ci-devant princesse de Monaco et lui envoyait des baisers ; ce qui le fit interpeller en ces termes par le marquis de Pons, indigné de tant de familiarité : ce II faut que vous soyez bien mal élevé, Monsieur Cortey, pour vous familiariser avec une personne de ce rang-là ; il n'est pas étonnant qu'on veuille vous guillotiner avec nous, puisque vous nous traitez en égal ».

A Saint-Lazare, en dépit des plus odieux traitements (on allait jusqu'à refuser du lait aux femmes enceintes), et de la surveillance la plus étroite et la plus rigoureuse, les désordres se multipliaient. Ces strophes vibrantes d'André Chénier valent un témoignage ;

Ici môme, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort, Beaux poulets sont écrits; maris, amants sont dupes,

Caquetage, intrigue de sots.

Ou y chante, on y joue, on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bous mots...

Le 5 thermidor (25 juillet 1793), quatre des compagnes du poète à Saint-Lazare, M™es de Saint-Aignan, de Meursin, Joly de Fieury et d^IIinnisdal, se déclaraient enceintes, pour se soustraire à Téchafaud. Une seule déclaration fut reconnue exacte : celle de Mme de Saint-

AignaD, dont le mari habitait dans la même prison que sa femme. Les trois autres ne retardèrent que d'un jour, par leur subterfuge, le fatal dénouement (1).

Toutes ces femmes étaient jeunes ; mais celle-ci, qui s'était avouée enceinte et qui Tétait en réalité, était une enfant : la demoiselle de Groiseille était âgée de quatorze ou quinze ans à peine, quand elle s'était livrée à son amant, enfermé avec elle dans la prison des Carmes.

La prison de la Force fut aussi le témoin de scènes d'amour, mais d'un amour plus noble, plus épuré.

Le fils Sombreuil venait d'y être amené. Une femme adorable allait parfois lui rendre visite. Un jour, elle le trouve en proie à un accès violent de fièvre ; à la hâte elle dépouille les habits de son sexe, revêt ceux de son amant, s'attache au chevet de son lit et lui prodigue ses soins; elle y reste trois jours et trois nuits sans y être découverte.

Quand elles aimaient, les femmes bravaient tout pour l'objet de leur amour. N'en vit-on pas une suivre jusqu'à l'échafaud l'amant qu'elle affectionnait? L'exécution accomplie, elle accompagne ses dépouilles au cimetière. Là, elle gagne le fossoyeur, qui consent à lui remettre la tête qu'elle réclame. Moyennant cent louis, la tète est promise. Elle vient en tremblant^la prendre dans un suaire, qu'elle a choisi le plus beau. Mais, en route, les

(1) Cf. C. Stryienski, Deux Victimes de la Terreur

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forces rabandonnent. Elle tombe, et avec elle son précieux fardeau. On la conduit, pour s'expliquer, au Comité révolutionnaire le plus voisin, ^histoire ne dit point si elle en réchappa.

C'est lamour avant la mort qu'on veut goûter, c'est le paradis sur terre que Ton recherche et qui fait que Ton transforme en nuit nuptiale la nuit qui précède le supplice. L*amour et la mort fraternisent une fois de plus.

Les maisons d'arrêt dont il vient d'être question^ le Luxembourg, Port-Libre, Saint-Lazare, les Carmes, sont désignées, par les historiens du temps, sous le nom de prisons muscadines, parce que ceux qui y sont enfermés « n'ont connu longtemps d'autres chaînes que celles de l'amour » ; et que, dans ces prisons, les heureux détenus « coulaient des jours délicieux dans les bras des belles prisonnières, leurs compagnes, au milieu des jardins, des vergers, des berceaux et des présents de la nature... Les guichetiers y sont polis, ils parlent une langue intelligible, et quand on y est transféré de la Conciergerie, de Pélagie, des Madelonnetles ou de la Force, on serait tenlé de les prendre pour des académies... » (sic).

Tout autre était l'aspect de la Conciergerie.

Après avoir franchi la première grille (il n*y en avait

pas moins de quatre), on se trouvait dans une enceinte fermée de tous côtés par des barreaux de fer. Les prisonniers y voyaient leurs amies ; les femmes étaient presque les seules qui osassent y pénétrer, et c'était surtout elles qu'on aimait à y recevoir.

« Là, selon Texpression d*un témoin, les maris redevenaient amants, et les amants redoublaient de tendresse ; il semblait que Ton fût convenu de se dépouiller de cette pudeur grimacière, très bonne quand on peut attendre des moments plus favorables ou des lieux plus commodes.

« Les plus tendres baisers étaient sans cesse rendus sans résistance comme sans scrupule ; à la faveur d'un peu d'obscurité et de vêtements larges, Tamour a vu consommer ses plus tendres désirs... Il est vrai que ces plaisirs étaient quelquefois troublés par Taspect des malheureux condamnés à mort, qu'on descendait du tribunal et qui traversaient l'enceinte... Alors il se faisait un moment de silence, on se regardait avec crainte; puis on s'embrassait avec un tendre intérêt et les choses reprenaient insensiblement leur cours (1). »

Le guichet d'entrée n'offrait pas un spectacle moins attrayant. On y voyait « des femmes et leurs maris, des maîtresses et leurs amants, rangés sur des bancs contre les murs; les uns se caressaient avec autant de sécurité

(1) Almanach des Prisons de Van III f 3® édition ; Les Prisons de Paris sous la Révolution^ de DAUB\Né

et de gaieté que s'ils étaient sous des berceaux de roses ; les autres s'attendrissaient, versaient des larmes. »

Dans une autre aile du bâtiment, qu'on nommait, nous ne savons pour quelle raison, le côté des douze, se trouvait une cour réservée aux femmes. La partie occupée par les hommes n'avait d'autre promenade qu'un corridor obscur, dans lequel il fallait tenir toute la journée un réverbère allumé, et un petit vestibule qui n'était séparé que par une grille de la cour des femmes. Les hommes pouvaient très aisément embrasser les femmes à travers cette grille, « et plus d'une fois les tendres épanchements de l'amour y ont fait oublier aux malheureux Thorreur de leur demeure ».

La cour des femmes possédait une fontaine qui leur donnait de Peau à volonté; tous les matins, la plupart de ces malheureuses, qui n'avaient apporté avec elles ou qui ne possédaient même que le vêtement qui les revêtait, étaient occupées, autour de cette fontaine, à blanchir et faire sécher leurs bardes. La première heure du jour était consacrée à ces soins de toilette, dont rien ne les aurait distraites, pas même la lecture de leur acte d'accusation.

Quand elles avaient paru le matin en négligé, elles remontaient dans leurs chambres, d'où elles redescendaient à midi, habillées avec recherche, coiffées avec élégance. Sur le soir, elles reparaissaient en déshabillé. Presque toutes les femmes qui le pouvaient se montraient sous leurs trois costumes dans la journée ;

les autres suppléaient à l'élégance par la propreté.

Le soir Tamour reprenait ses droits. Tout était mis à profit par le dieu malin : les ombres croissantes, la fatigue des guichetiers, la retraite du plus grand nombre des prisonniers, la discrétion des autres.

Parfois les geôliers prêtaient la main et favorisaient les rapprochements. Un prisonnier, qui fut le témoin du fait (1), conte qu'une femme âgée de quarante ans, mais fraîche encore et qui conservait de beaux restes, fui condamnée à mort, en même temps que son amant, officier dans l'armée du Nord, « jeune homme qui paraissait réunir un esprit élevé à une charmante ligure ». Us descendirent du tribunal vers les six heures du soir, La femme, déployant tous les artifices de la séduction, obtint qu'on la réunirait à son amant pour la dernière nuit. Us ne s'arrachèrent en quelque sorle des bras l'un de l'autre que pour se rendre à l'échafaud.

Il pourra se trouver des censeurs moroses pour juger sévèrement de pareilles incartades; nous sommes, pour notre part, plus disposés à l'indulgence.

On s'est demandé, pour expliquer cet incroyable laisser-aller, si l'approche d'une mort inévitable, à l'heure déterminée d'avance, jetait dans les veines de la créature pleine de force et de vie, avec une furie de luxure, comme une protestation de la nature révoltée (2).

{l)'Mémoire8 de Beugnot.

(2) Dauban, op. ci'f., Introduction,

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Certes , il faut tenir compte de Texaltation du cœur et des sens dans un tel moment^ de la promiscuité eogendrée forcément par la vie en commun; mais il y a aussi, nous le répétons, à faire la part de la peur, et nous revenons de la sorte, par un sentier détourné, à la question qui nous a préoccupés dès le début : quel sort était réservé à la femme grosse sous le régime révolutionnaire?

Avant d'aborder le problème, quelques lignes d'historique nous semblent nécessaires.

Il est attristant de constater que c'est seulement depuis le commencement du dix-neuvième siècle que la justice ne fait aucune distinction, au point de vue des pénalités à appliquer, entre la femme enceinte et celle qui ne Test pas.

Actuellement, la femme enceinte peut passer en jugement et le Code de 1810 a seulement prévu le cas de sursis pour l'exécution. Du reste, Tarticle 27 du Code pénal n'a guère l'occasion d'être appliqué, car les condamnations à mort de femmes sont fort rares, et lorsque le jury a montré une telle sévérité, la peine est le plus souvent commuée (1).

Il y a pourtant un article de ce même Code qui prescrit l'expertise médicale, c'est l'article 27, ainsi libellé :

[\) Brovardel» Le Mariage,

«t Si une femme condamnée à mort déclare et s'il est vérifié qu'elle est enceinte, elle subira sa peine après sa délivrance. »

Cet article n'est que la reproduction de Tarticle 23 du titre XXV de l'ordonnance criminelle de 1670. D*après cette ordonnance, cette vérification devait être faite, si la femme paraissait être enceinte, même si elle n'en avait pas fait la déclaration.

La loi de germinal an III était plus libérale; elle porte, en effet, dans son article 3 : « qu'à l'avenir, aucune femme, prévenue d'un crime comportant la peine de mort, ne pourrait être mise en jugement avant qu*il n'ait été vérifié de la manière ordinaire qu'elle n'est pas enceinte. » Le législateur invoque, entre autres motifs, celui-ci : que les « émotions produites par des débals aussi graves peuvent lui nuire ainsi qu'à l'enfant. »

Cette loi a été strictement appliquée (1), et même plu-

(1) Dans les propos de Victor Hugo, rapportés par M. Gustave ïiivET {Victor Hugo chez /ui, p. 170-171), le poète se vante d*avoir arraché à la mort trois femmes condamnées par le conseil de guerre, et qui allaient être exécutées sans son intervention. Mais laissons-lui la parole.

« Trois femmes furent condamnées à mort par le quatrième conseil de guerre ; je cours à Versailles, je vois Thiers, et je lui dis : « Ah çà ! est-ce qu'on va assassiner les femmes maintenant ? Quand j'étais dans le Luxembourg, je faisais de loin ce qui était en mon pouvoir, j'écrivais. Mais aujourd'hui que je suis là, je m'oppose à ce qu'on fusille les femmes. Faire tuer des femmes par des femmes, jb le comprendrais ; mais faire fusiller des femmes par des soldats, c'est

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sieurs jugements de cours d'assises ont été cassés, pour infraction à son texte. La Cour de cassation, dans un arrêt du 8 germinal an XIII, a renforcé cette loi humanitaire par des considérants philanthropiques (i).

Un des médecins légistes les plus réputés du xvii* siècle, Zacchias, rapporte que, de son temps, les femmes enceintes étaient dispensées même du premier degré de la torture : on s'en tenait à la simple menace avec démonstration instrumentale (2).

En 1790, le maire de Paris demanda que les femmes grosses ne fussent pas mises au carcan (3). La Révolution suivait donc une tradition ininterrompue (4], quand

monstrueux I « J'entrai dans quelques détails physiologiques qui parurent faire impression sur lui, et je terminai en disant : fusiller une femme, c'est fusiller sa mère ! Thiers me sembla attendri et les trois femmes furent sauvées. »

(1) Cf. art. Grossesse, dans le Dictionnaire encyclopédique des science» médicales^ et Bouciiacourt, la Grossesse.

(2) En 1681, un bohémien condamné pour vol à être pendu fui exécuté sur-le-champ. A l'égard de sa femme, enceinte, et condamnée à être fustigée, marquée et rasée, la sentence ne fut mise à exécution qu'après ses couches [Etude sur le bailliage de Vermandois). Eu outre, l'assassinat d'une femme enceinte était plus sévèrement puni que tout autre. On l'appelait crime d*encise ou d'encie. (Dvmont, Justice criminelle des duchés de Lorraine, de Bar, etc.) Dans la coutume d'Epinal, on ne pouvait saisir le mobilier de l'accouchée pendant le mois qui suivait ses couches. (Richard, Essai chronologique sur les mceurs.)

(3) Projet de décret sur la pétition du maire de Paris , qui demande que les femmes enceintes ne soient pas mises au carcaUj par Henhys.

(4) Voici, croyons-nous, un fait peu connu : à la première nouvelle des massacres de septembre, Lebrun, ministre des affaires étrangères, adressait, à la date du 2 de ce mois, ù Manuel, procureur de la

elle respectait la femme grosse, en théorie; mais, en pratique, il en allait tout autrement.

Voici une observation authentique^ qui nous permettra de nous faire une idée exacte de la jurisprudence en vigueur à cette époque. Il s*agit d'une femme de Laon^ qui avait versé du plomb fondu dans Foreille de son mari (i). Arrêtée et interrogée, elle mit cet attentat inqualiflable sur le compte d'une envie de femme grosse. De fait, elle était enceinte.

Le tribunal, dans son embarras, commit deux médecins et deux chirurgiens, pour avoir leur avis sur les troubles mentaux de la grossesse et leurs effets habituels. Le rapport rédigé pour la circonstance constitue un véritable monument de médecine légale, curieux à plus d'un titre. Aussi n*hésitons-nous pas à le reproduire in extenso :

Commune, un billet de l'ambassadrice de Suède demandant que son départ fût protégé. Or, l'ambassadrice de Suède n'était autre que \fme de Staël, arrêtée dans la nuit de son départ, sur le soupçon qu'elle emmenait avec elle M. de Narbonne. Traduite à la barre du Conseil de la Commune, elle obtint un passeport, vu son état de grossesse. (Cf. le Catalogue d'autographes sur la Réoolution ; Paris, Charavay, 1862, p. 46).

(1) C'est un préjugé assez courant qu'on peut provoquer la mort de quelqu'un en lui versant dans Toreille du plomb fondu, sans que personne puisse, devant le cadavre, soupçonner un crime. Des Essarts, dans son Histoire des tribunaux, cite une Londonienne qui se débarrassa de cette façon successivement de ses six maris. Mais le septième attentat fut maladroitement exécuté. Le bonhomme se réveilla en hurlant. On eut ridée d'exhumer les six premiers époux; tous étaient, parait- il, porteurs d'un lingot dans le conduit auditif. La femme fut condamnée à mort. {Intermédiaire^ 1892, p. 353.)

Ce jourd'hui vingt-quatre mars mil sept cent quatre-vingtonze, nous, médecins susdits, assemblés chez M. D..., l'un de nous, deux heures de relevée, aux fins de nous communiquer nos observations, les apprécier, comparer et en former un résultat à l'effet de répondre au second chef du jugement et ordonnance desdits sieurs du tribunal du district, lequel dit que nous donnerons notre avis d'après les connaissances de notre art sur Taltération dans les fonctions de l'âme dans le commencement de la grossesse des femmes, ainsi que sur les degrés et effets possibles de pette altération ; que nous déclarerons en outre s'il existe en notre connaissance, dans les faits de la médecine, des exemples d'attentats commis par des femmes grosses sur les jours de leurs maris par le seul effet du dérangement du cerveau dans l'état de grossesse.

Nos observations pendant le cours de notre pratique pré-* sentent les mêmes phénomènes et les mêmes effets dans Tétat de grossesse et presque toujours diversiOés ; dans les unes nous avons observé un dégoût insurmontable pour les aliments ordinaires et un désir extrême de manger des choses de mauvaise qualité et se satisfaire ; d'autres avaler avec avidité des substances qui ne sont point de la classe des aliments, tel que du goudron ; celles-là, douées naturel^ lement d'un caractère doux et enjoué, devenir acariâtres et querelleuses, et enfin celles-ci prendre une aversion extrême pour des personnes avec lesquelles elles vivaient bien, jusqu'à prendre un ton menaçant contre elle» : nous avons observé que ces différents changements dans l'ordre physique des femmes s'étaient bornés aux trois ou quatre premiers mois de leur grossesse, et cela le plus communément. Toutes les personnes de l'art sont d'accord avec nous, que les femmes grosses sont vraiment dans un état de maladie dont le siège est la matrice, et la diversité et l'intensité des accidents dans

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les différentes modificatioDS du système nerveux de ce viscère.

Voici comme on peut rendre compte de ces effets divers dans les tempéraments respectifs des femmes, lorsqu'elles ont conçu, et pendant plusieurs mois qui suivent la conception : régarement des nerfs utérins suscite par sympathie de Térétisme dans les autres viscères ; de là le trouble dans les fonctions de ces mômes viscères, qui doit bientôt troubler Tharmonie et ce juste concert qui constitue la santé dans la plupart des femmes dont les grossesses ont été accompagnées des accidents ci-dessus ; nous les avons attribuées à Taffection de rame et non de la volonté qui, dans ces circonstances, n'est pas libre.

Nous ne pouvons citer aucun exemple de femmes qui auraient attenté à la vie de leurs maris, dont nous ayons été témoins. Nous citerons, néanmoins, deux observations. Tune de Forestus et Tautre de Longius. Le premier, qui écrit au milieu du vi* siècle, dit, dans sa 8^ observation, qu'une femme dévorait des anguilles vivantes, et qu'une autre avait mangé la peau d'une brebis avec sa laine. Le second (tit. II, chap. xii) dit qu'une femme grosse avait eu une forte envie de mordre un jeune boulanger au bras^ et qu'il avait fallu la satisfaire à quelque prix que ce fût, pour éviter qu'elle ne le blessât. Une autre femme, selon le même auteur, avait une fantaisie de cette espèce bien plus violente : c'était de se nourrir de la chair de son mari. Quoiqu'elle Taimdt tendrement, elle ne laissa pas de le tuer pour assouvir son cruel appétit. Après avoir mangé une partie de son corps, elle sala le reste pour le conserver et se rassasiera plusieurs reprises.

Tels sont les faits cités par des anciens auteurs, à Tappui desquels nous ne pouvons donner d'exemples semblables d'auteurs plus modernes. Nous certifions véritables tous les

faits cités ci-dessus pour ce qui nous concerne, et ceux des deux auteurs ci-dessus être littéralement extraits de leurs écrits.

Laon, 24 mars 1791.

Tel fut le rapport médico-légal. A son tour le tribunal statuait :

Considérant au fond : l» qu'il résulte des rapport et pro*ces- verbal des 20 février et 11 mars dernier, la preuve de Tétat de grossesse de Taccusée au terme de 3 mois ou environ, lors de Fattentat par elle commis sur les jours de son mari ;

2o Qu'il résulte aussi, de l'avis des médecins, con^ signé dans leur rapport du 24 mars dernier, que l'état de grossesse est un véritable état de maladie capable d'affecter le cerveau et d'y produire des dérangements plus ou moins considérables suivant la diversité des tempéraments des femmes enceintes, et tels que les actes des femmes enceintes peuvent n'être pas toujours l'effet d'une volonté libre, notamment dans les 3 ou i premiers mois de leur grossesse ;

3o Que, de ces différents résultats, il naîtrait en faveur de l'accusée une présomption légale de la vérité de son exception que l'attentat aux jours de son mari, dont elle convient, n'a pu être commis que dans un moment d'égarement d'esprit, produit par son état de grossesse, si toutefois elle parvenait à prouver les faits par elle articulés à l'appui de son exception, et si, à la preuve de ces faits, était jointe celle d* expériences fournies par d'autres femmes dans la forme indiquée par les conclusions de l'accusée ;

40 Que la loi, la raison et l'humanité font un devoir aux juges de ne rien négliger pour la décharge de Tac

cusée, et de renvironner, à cet effet, surtout dans les cas extraordinaires, de toutes les lumières qu'ils peuvent se procurer (1)

Le tribunal ayant adopté les conclusions des experts, Taccusée fut admise à fournir la preuve des faits qu'elle avançait, notamment à faire entendre « tel nombre de femmes qu'elle jugera à propos, pour rendre compte des manies, haines ou caprices, soit contre leurs maris, soit contre toutes autres personnes, notamment dans les trois ou quatre premiers mois, etc., sans cause raisonnable. ^

Ce procès a son intérêt. Tout au moins démontre-t-il que la Révolution, à son début, admettait le principe de rirresponsabilité provoquée par certains états pathologiques ou physiologiques. Elle reconnaissait aux femmes enceintes des privilèges spéciaux, dont le plus important devait être de mener à bien leur grossesse, sans que Sanson intervînt pour les interrompre tragiquement.

Mais la Terreur désavouera Tœuvre de la Révolution de 1789. Aux principes d'humanité et de justice elle substituera ceux qu'inspirent là peur et la haine. La guillotine ne devait faire aucune différence entre la femme et Tenfant, entre la vierge et celle qui portait « le fruit de Tamour » ; toutes furent égales sous le couperet.

(1) La Justice criminelle à Laon pendant la RéuoliUion^ poi

COMBIER

C'est à l'hospice de TEvêché, sorte d'infîrmerie-prison, dont TuD de nous a écrit rhistoire(i), qu'étaient généralement envoyées les femmes détenues dans les différentes prisons de Paris et qui avaient déclaré se trouver en état de grossesse.

Là, les médecins de Thospice assistés d'une sage femme (2), la citoyenne Prioux, dressaient un procèsverbal de visite, dont les conclusions étaient soumises à l'accusateur public, qui prononçait en dernier ressort. On trouve aux Archives un certain nombre de ces certificats, les uns affirmant la grossesse, les autres la niant.

(1) Elle figurera dans les Indiserétiona 'de V Histoire, 3< série, par le D' Cabanes.

(2) Ce n'est pas sans surprise qu'on voit le nom du pharmacien de l'hospice, Quinquet, figurer au bas des procès-verbaux de visite des femmes qui se déclaraient grosses. Dans une lettre de l'économe de l'hospice de l'Évèché à la commission des administrations civiles, police et tribunaux, l'instruisant de la situation de la maison, nous relevons ces lignes révélatrices :

« Il faudrait encore que le pharmacien en chef ne s'occupât en aucune manière des malades et des maladies, auxquelles il entend bien moins qu'à sa pharmacie ; on l'a vu s'ériger en officier de santé, signer des rapports souvent dictés par la passion, enfin aller jusqu'à visiter des femmes qui s'étaient déclarées enceintes d'un mois, six semaines, plus ou moins, qui n*en ont pas moins été conduites à la mort.... Une telle conduite dans la personne d'un homme qui n'a nulle connaissance dans cette partie ne peut être que le fruit du libertinage.... » Tuetey, V Assistance publique pendant la Révolution, t. IV.

Dans les cas favorables, ce n'était qu'un sursis : après Taccouchement, le jugement devenait exécutoire (1).

Mais, la plupart du temps, Fouquier-Tinville ne tenait aucun compte du rapport des médecins et passait outre : l'exécuteur des arrêts criminels avait ordre de remplir son office (2). Ce fut un des principaux chefs d'accusation contre Fouquier, quand il comparut devant le Tribunal révolutionnaire, d'avoir envoyé à Téchafaud des femmes qui s'étaient dites enceintes et sur lesquelles les médecins n'avaient pu se prononcer. C'est ce qui arriva, par exemple, pour la veuve du ministre Joly de Fleury, pour M*"» d'Hinnisdal et pour bien d'autres moins notoires.

Tandis qu'il montrait un pareil mépris pour des vies humaines, Fouquier prescrivait des poursuites contre un boucher de Bondy, « prévenu de conspiration en tuant une vache pleine, pour détruire l'espèce » (3).

Les historiens de la Révolution ont flétri, comme il convenait, les agissements de Fouquier-Tinville. Mais ses contemporains l'avaient déjà stigmatisé d'une manière ineffaçable.

« Le sexe fait pour dompter la férocité des plus farouches, écrit Paris de l'Epinard (i), ne trouvait point de

(1) Arch. nat , W. 431 . dossier 968.

(2) Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, t. V, p. 115 ; t. VI, p. 92.

(3) Arch. nal., W. 30, 20 germinal an II. (Cf. Le Grand, L*Hosptce national du Tribunal révolutionnaire, note delà p. 38.)

(4) L' Humanité méconnue^ par Paiiis de l'Epinard.

PERSÉCUTEURS ET PERSÉCUTÉS i99

grâce devant Fouquier. Les femmes enceintes, ces objets si respectables aux yeux des nations, étaient également entraînées à ce tribunal de sang,

« Un jour on vint pour exécuter un arrêt en présence de Bayard (un des médecins de l'hospice de FËvêché) : cet homme courageux se lève, s'y oppose, et court plaider lui-même au conseil^ avec toute Ténergie du sentiment, la cause des infortunées qui allaient subir leur sort. Il prouve, appuyé des autorités de tous les collèges de médecine, qu'une femme qui se déclarait enceinte devait être crue sur sa parole, et que les officiers de santé ne pouvaient prononcer définitivement sur son état de grossesse qu'après quatre mois et demi, cinq mois révolus. Le conseil fut résolu de prendre un arrêté conforme à la décision de la Faculté. »

Les collègues de Bayard, des officiers de santé nommés par la protection de Robespierre et de Fouquier, ne s'embarrassaient pae de pareils scrupules ; ils faisaient fi de toute considération de sentiment et d'humanité.

Les 7 et 8 thermidor, on leur amène huit infortunées qui se sont déclarées grosses. Sur-le-champ ils les visitent avec la plus grande indécence (1), décident que sept

(1) On se souvient que la pudeur de Marie- Antoinette ne fut pas à l'abri de l'indiscrète surveillance du gendarme préposé à sa garde ; mais voici un épisode moins connu :

€ On eut l'indécence d'entrer dans la chambre d'une jeune femme au moment où le chirurgien Desormeau l'accouchait, et sous prétexte de chercher des armes. M. Sérou, procureur au Parlement, paya de sa vie l'humeur cju'H témoigna à ces perquisiteurs. Eveillé

d'entre elles leur en ont imposé, les taxent d'imposture et les livrent froidement au bourreau. Dans l'après-midi du même jour, elles n'existaient plus !

Après la mort de Robespierre, l'un de ces médecins, Enguchard, publia un mémoire pour se disculper. C'était l'usage, à l'époque, de rejeter sur le « tyran », dans des mémoires soi-disant justificatifs, les crimes qu'on avait soi-même commis.

Cet Enguchard était, au reste, coutumier du fait, et, malgré son plaidoyer pro domo^ nous sommes fixés sur son compte. Une fille de dix-sept ans, condamnée, s'était déclarée enceinte ; on la conduisit, après lecture de son arrêt, à Thospice; elle y subit la visite et, sur le rapport d'Enguchard et de Naury qu'elle ne cherchait qu'à gagner du temps, elle était guillotinée le lendemain.

Parmi les sept femmes que, sur le rapport d'Enguchard, on avait envoyées au supplice, s'en trouvait une dont l'histoire est trop touchante pour ne pas être rappelée.

M*°« Stainville de Monaco avait été comprise dans la loi des suspects. Le comité de la section du Bonnet- Rouge lui avait promis, sur sa demande, de la laisser

en sursaut, dans son premier sommeil, par les visiteurs auxquels sa domestique avait été forcée d'ouvrir la porte, il traita ces messieurs assez durement. Ils se crurent insultés, arrêtèrent le particulier, le conduisirent dans une prison, où il fut massacré le 5 septembre, o PnoussisALLE, Hist. secrète du Tribunal révolutionnaire, t. I.

en état d'arrestation chez elle, sous la surveillance de gardiens qu'elle paierait.

Manquant à sa parole, le comité venait bientôt la chercher, pour la conduire dans une maison d^arrêt. Elle réussit à se sauver, en s'enfuyant par une porte dérobée.

Une femme de cœur lui donna quelque temps Thospitalité. Pour ne pas la compromettre, M"® de Monaco quitte, à la faveur de la nuit, Tasile de sa bienfaitrice et erre quelque temps dans la campagne. Fatiguée de cette vie nomade, elle rentre dans Paris, est reconnue, arrêtée, puis traduite devant le Tribunal révolutionnaire. Le 8 thermidor an II, la princesse Grimaldi-Monaco (Thérèse-Françoise de Slainville) entendait son arrêt de mort.

S'étant déclarée enceinte, on la transfère à Thospice de l'Évêché, pour être soumise à la visite. Rougissant d'avoir recouru à un mensonge déshonorant pour prolonger ses jours, elle écrit cette lettre à Fouquier- Tinville, pour rétracter ses premières déclarations :

« Je vous préviens, citoyen, que je ne suis pas grosse. Je voulais vous le dire ; n^espérant plus que vous veniez, je vous le mande. Je n'ai point sali ma bouche de ce mensonge dans la crainte de la mort ni pour l'éviter, mais pour me donner un jour de plus, afin de couper moi-même mes cheveux et de ne pas les donner par la main du bourreau. C'est le seul legs que je puisse laisser à mes enfants; au moins faut-il qu'il soit pur. »

Elle écrivait en même temps une lettre à ses enfants (i)» une autre à leur gouvernante, et insérait dans la pre«mière un paquet de ses cheveux, qu'elle avait coupés avec un morceau de verre. Puis elle adressait ce second billet au terrible accusateur :

« Citoyen, je vous demande au nom de l'humanité de faire remettre ce paquet à mes enfants; vous m*avez eu l'air humain, et en vous voyant j'ai regretté que vous ne fussiez pas mon juge ; je ne vous cha,rgerais peutêtre pas d'une dernière volonté si vous l'eussiez été. Ayez égard à la demande d'une mère malheureuse qui périt à l'âge du bonheur et qui laisse des enfants privés de leur seule ressource ; qu'au moins ils reçoivent le

(1) Deux filles, qui sont devenues, l'une M™^ de Louvois et Tautrc M«« de la Tour du Pin.

Voici le texte de la lettre qu'elle envoyait à ses enfants et que nous a fait connaître M. Lenotre, le très érudit historien du Paris répolutionnaire :

« Mes enfants, voilà mes cheveux, mais je voulais pouvoir couper moi-même cette triste dépouille pour vous la donner ; je ne voulais point qu'elle le fût par la main du bourreau et je n'avais que ce moyen. J'ai passé un jour de plus dans cette agonie, mais je ne m en plains pas ; je demande que ma chevelure soit sous un bocal couvert d'un crêpe noir, serrée dans le courant de l'année et découverte seulement trois ou quatre fois dans votre chambre, afin quo vous ayez devant les yeux les restes de votre malheureuse mère, qui mourut en vous aimant. »

Elle disait à la gouvernante, en lui adressant un anneau à titre de souvenir : « Que Louise sache la raison qui m'a fait différer ma mort, qu'elle ne me soupçonne pas de faiblesse. *

dernier témoignage de ma tendresse, et je vous devrai encore de la reconnaissance (1). »

Jusqu'au bout la comtesse de Monaco conserva cette attitude. Avant de sortir pour aller à l'échafaud, elle demanda à sa femme de chambre un pot de rouge. « Si la nature l'emporte, s'écria-t-elle, et que j'aie un moment de faiblesse, employons l'art pour le dissimuler (2) ».

Aux détenus qui se pressaient sur son passage, elle adressa ces fières paroles :

« Citoyens, je vais à la mort avec toute la tranquillité qu'inspire l'innocence ; je vous souhaite à tous un meilleur sort. » Se tournant ensuite vers une des femmes enveloppée dans la même proscription, mais dont l'abattement contrastait beaucoup avec la fermeté de sa maîtresse : « Du courage, ma chère amie, du courage I II

(1) Fouquier classa les lettres de M"^^ de Monaco dans ses dossiers, où on les a retrouvées.

Quant aux cheveux, ils étaient parvenus à leur adresse; comment? c'est ce que les descendants de la princesse ignorent, mais ils se souviennent très bien de les avoir vus.

M. le comte Fortuné de Chabrillan, petit-fils delà marquise de la Tour du Pin, a conservé ces cheveux, pieuse relique que sa grand*mère, fidèle au vœu de la morte, montrait à ses enfants. C'était une très belle natte, nattée par la victime elle-même, et qu'on avait gardée intacte dans le papier dont on Tenveloppa, pour l'apporter de la prison aux mains de la marquise de La Tour du Pin, alors toute petite fille. Cette relique est encore aujourd'hui conservée dans la famille de Chabrillan. (Lenotre, op. cit., et Eclair, du 3 février 1892.)

(2) PnoussTNALLE, op. cit.

:iOi LA NÉVROSE RRVOLUTIONNAIRE

n'y a que le crime qui puisse montrer de la faiblesse. » Tous les détenus, ajoute l'auteur de ce récit, le cœur navré de douleur, fondaient en larmes.

Vingt-quatre heures plus tard, le 9 thermidor, c'était le salut pour cette infortunée!

Le jour ou succomba la princesse de Monaco vit périr les six autres jeunes femmes qui s'étaient déclarées grosses (1): leur jugement, leur visite, leur mort, tout se passa dans le court espace de quatre heures I

Mais continuons à parcourir cette galerie de tristes tableaux.

Le 3 mai 1793, M°>« de KoUy, âgée de 35 ans, était

(1) L'Espion de la Révolution française publiait ceci en 1797, sans que David voulût ou pût réclamer : c Une femme enceinte se présente chez David, peintre et député à la Convention, pour réclamer la liberté de son mari; presque mourante, elle tombe aux genoux du tigre : « Rendez -moi mon mari, dit-elle, il est innocent; seul il peut nourrir ma famille. » — Le peintre, sans répondre, fait semblant d'écrire ; il trace une femme enceinte dont la tête était à ses pieds : « Tenez, dit-il, voilà ma réponse» ; puis, prenant la malheureuse par le bras, il la traîne h sa porte qu'il pousse sur elle avec fureur. — Le 3 septembre, tandis qu'on massacrait à la Force, David, sur une borne, dessinait avec tranquillité les mourants que l'on jetait sur les morts. Reboul, son collègue, passe et l'aperroit : — « Que faites-vous, David ? — J'étudie les derniers moments de ces coquins. — Vous me faites horreur, lui dit Reboul; dès ce moment il n'y a plus rien de commun entre vous et moi; demain je vous renverrai vos tableaux. » — Des jurés du tribunal disaient à

PERSÉCDTEURS ET PERSÉCUTÉS 205

condamnée à mort, avec son mari et deux autres personnes, pour s'être rendues coupables, dit Tacte d'accusation, de correspondance avec les princes émigrés.

S'étant déclarée enceinte de six semaines, elle est soumise à Fexamen des médecins. Sur l'assurance de ces derniers qu'il est impossible de se prononcer, le tribunal ordonne qu'il soit sursis à l'arrêt. M™*^ de KoUy est, en conséquence, transférée à l'Abbaye, parce que le nombre des prisonniers détenus à la Conciergerie est tellement considérable qu'on ne peut y mettre les femmes dans un quartier à part.

On attend jusqu'au mois de juillet pour prescrire une nouvelle expertise. Dans cet intervalle, M™*^ de KoUy avait été transférée à la Petite-Force.

Après examen, les médecins déclarent qu'il n'existait pas de grossesse lors de la première enquête, puisqu'on n'en rencontre encore pas de traces aujourd'hui.

I-a prévenue réplique qu'elle a eu des rapports avec un homme depuis qu'elle est dans sa nouvelle prison, et qu'elle est grosse de six semaines. Nouveau rapport des officiers de santé, qui déclarent une fois encore qu'il est impossible de se montrer affirmatifs en pareil cas.

Le 4 août, le tribunal accorde un nouveau sursis.

Une nouvelle visite est ordonnée le 3 novembre.

David : « Nous ne trouvons rien contre les accusés ; notre conscience répugne à les fùire périr. — Vous êtes des lâches, répliqua le peintre; si vous hésitez encore, je vais vous dénoncer comme incapables d'exercer vos places. » DAt'BAN,'Paris en 1794 ei 1795.

Gomme on ne relève aucun symptôme de grossesse, M"* de KoUy prétend qu'elle a fait une fausse couche à deux mois et demi, et à Tappui de son dire, elle exhibe un fœtus conservé dans de Tesprit-de-vin. Mais le subterfuge fut promptement découvert : le fœtus était de quatre mois.

Se voyant perdue, la détenue se déclare de nouveau enceinte, prétendant s'être livrée à un inconnu, à qui elle a donné un assignat de 50 livres « pour sa peine ». D^au^ Ire part, elle faisait implorer sa grâce par ses enfants, qui se présentèrent â la barre de la Convention. L'As* semblée ne fit pas droit à leur requête. Le 14 brumaire, sur un dernier rapport négatif des médecins, le tribunal rendait un arrêt de mort, exécutoire dans les 24 heures, contre M'"*' de KoUy.

Le 6 septembre 1793,'une couturière, la femme Drieux, âgée de 31 ans, reconnue coupable d'avoir injurié la garde, est condamnée à mort. Elle se déclare enceinte. Sur le rapport négatif des médecins, elle est exécutée le 8 décembre.

Le cas suivant mérite d'être rapporté avec plus de détails.

Charlotte-Félicité de Luppé, épouse séparée du marquis de Charry, menacée par la loi contre les émigrés, s'était adressée en toute confiance au conventionnel Osselin, un des montagnards les plus ardents.

La marquise, encore fort séduisante, fit impression sur le farouche révolutionnaire, qui galamment lui

offrit, en échange de ses faveurs, sa protection. Il devint son amant en titre et vécut tout d'abord avec elle dans la plus parfaite tranquillité. Mais Robespierre en ayant eu vent, Osselin prend peur et, pour dérober sa maîtresse aux poursuites, l'envoie chez son frère, curé aux environs de Versailles, où, sous un nom d'emprunt, elle parvient pendant un temps à se dérober aux recherches.

Bientôt la retraite de la fugitive est découverte ; elle va être dénoncée au département, quand Osselin, prenant les devants, se fait lui-même l'auteur de la délation.

Il continue néanmoins à la fréquenter et se laisse prendre chez elle, quand on vient procéder à leur arrestation.

Le tribunal condamne Osselin à la déportation et M"« de Charry à la peine de mort.

On enferme celle-ci à la Conciergerie.

Elle conçoit d'abord le projet de s'empoisonner avec de Topium, mais on arrive à l'en dissuader. Il lui vient alors l'idée de se déclarer enceinte. Les médecins constatent qu'il n'y a pas trace de grossesse, mais qu'il se pourrait que celle-ci ne remontant pas, selon l'accusée, au delà de deux mois, existât réellement ; en tout cas, ils ne se prononcent ni dans un sens ni dans Tautre.

Un sursis est accordé à la condamnée, qui est conduite à la Salpétrière, où elle se trouve complètement séparée du commerce des hommes. Examinée de nouveau, près de quatre mois après sa condamnation, elle n'offre

aucun symptôme de grossesse, et son exécution est décrétée pour le lendemain (1).

Dans les cas douteux, la sentence suivait généralement son cours. En même temps que la princesse de Monaco, trois autres prévenues s'étaient déclarées enceintes. Le rapport avait conclu à une grossesse possible, mais non certaine. Le tribunal rendit néanmoins un ordre d'exécution.

Quand la grossesse était nettement reconnue parles médecins, les juges accordaient d^ordinaire un sursis. C'était quelquefois la délivrance.

Le 12 décembre 1793, deux fîlles publiques avaient été condamnées à mort pour avoir crié, étant en état d'ivresse : « Vive le Roi, vive la Reine, vive Louis XVII ! » L'une d'elles s'étant déclarée enceinte et la grossesse ayant été reconnue, un sursis fut accordé. Elle accoucha en prison. Elle eut cette chance exceptionnelle d'être oubliée par Fouquier-Tinville. Elle vivait encore en l'an III (2).

Parmi les condamnées du 21 floréal (10 mai 1794), on relève le nom de M™* de Sérilly. C'est cette M™« de Sé-

(1) La veuve d'Hébert, coiidamUce à mori le 24 germinal, aprèi Une fausse déclaration de grossesse, fut de même exécutée.

(2) Archives d'anthropologie criminelle, loc. cit.

rîlly qui comparut, son extrait mortuaire à la main, au procès de Fouquier-Tinville.

Ce fut comme une apparition de l'autre monde, venant témoigner, au nom des victimes^ contre Taccusaieur public et les juges, qui se trouvaient à leur tour sur les bancs des accusés.

« Le 21 floréal, dit-elle, mon mari et moi et vingt-trois autres personnes nous avons été ici condamnés à mort.

« Il était dit dans Tacte d'accusation que mon mari et moi étions complices des conspirations du 28 févi'ier, du 20 juin et du iO août. On se borna à demander nos noms, nos âges et nos qualités : tels furent les débats qui eurent lieu dans notre jugement. Dumas coupait la parole aux accusés. Aucun ne fut entendu.

« J'ai vu là mon mari; j'y vois aujourd'hui ses assassins et ses bourreaux.

« Voici mon extrait mortuaire ; il est du 21 floréal, jour de notre jugement à mort; il m'a été délivré par la police administrative. »

Dans les pièces du procès, on trouve, en efi'et^sa déclaration de grossesse, l'attestation du médecin qui en reconnaît les symptômes, quoique douteux encore ; Tordre de sursis; la translation delà condamnée à TËvéché; et un dernier acte, qui constate tout à la fois son élargissement et son inscription sur le registre des morts. Les procès- verbaux d'exécution étant individuels, on aura cru sans doute, à la Commune, qu'il en manquait

KÉVnOSR nKVOLUTIOXXAIItR 14

un, et on y aura suppléé d'après le texte du jugement (1).

Au début, le tribunal accordait un sursis de plusieurs mois à la condamnée dont la grossesse paraissait douteuse ; plus tard, après prairial, il laissa exécuter toutes les femmes dont la grossesse n'était pas absolument évidente, se basant sur ce que, dans les prisons où elles étaient détenues, elles ne pouvaient pas avoir de rapports avec les hommes (2). Or, nous avons démontré combien, au contraire, les communications entre les deux sexes étaient faciles.

C'est aussi malgré un rapport dubitatif que la fameuse Olympe de Gouges subit la peine de mort. Elle avait été condamnée le 2 novembre 1793, pour avoir écrit des brochures contre-révolutionnaires. Pour échapper à la mort, elle se déclara enceinte.

« Par une triste réaction de la nature, dont les plus intrépides ne sont pas toujours exempts (écrit Michelet), amollie et trempée de larmes, elle se remit à être femme, faible, tremblante, à avoir peur de la mort. On lui dit que des femmes enceintes avaient obtenu un ajournement de supplice. Elle voulut, dit-on, l'être aussi. Un

(1) pAiLHÈJi, Du nouveau sur Joubert, p. 29 (n.), et Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire, t. III.

(2) c Attendu qu'en ce qui concerne les femmes Talleyrand» Butler et Pelet, il n'était pas possible que» dans la maison d'arrôt où elles étaient détenues» elles pussent avoir des communications intimes avec les hommes, etc. » Cité par le D' Charrier, La médecine légale au TribuncU réDolutionnaire^ in Archives d* anthropologie criminelle, 15' année, n* 86.

ami lui aurait rendu, en pleurant, le triste office dont il prévoyait l'inutilité. Les matrones et les chirurgiens consultés furent assez cruels pour dire que, s'il y avait grossesse, elle était trop récente pour qu'on pût la constater. Elle reprit tout son courage devant Téchafaud. »

Dans leur rapport, les médecins avaient déclaré que, c vu l'époque récente à laquelle la condamnée prétend faire remonter sa grossesse, ils ne peuvent porter un jugement positif de son état ». En dépit de ces conclusions, Fouquier réclamait un arrêt de mort, arguant que toute conmiunication était impossible entre hommes et femmes dans les maisons de détention ; Taccusée prétendait à tort qu'elle s'était mise dans l'état de devenir grosse depuis qu'elle était en prison, et il était plus naturel de croire qu'Olympe de Gouges n'avait imaginé cette prétendue grossesse que pour se soustraire à la peine prononcée contre elle. En conséquence, l'accusateur public requérait qu'il fût a procédé et passé outre dans les vingt-quatre heures à l'exécution du jugement porté contre Marie-Olympe de Gouges, soi-disant veuve Aubry ». L'exécution eut lieu le môme jour (1).

Comme M"« de Sérilly, M"** Cornuiller de Saint-Pern fut sauvée par le 9 thermidor.

Le premier thermidor, elle s'était déclarée enceinte ; une grossesse de sept mois avait été reconnue. La chute

(1) LéopoLD Lacour, Trois femmes de la Rétfolutioiié

de Robespierre la préserva de Téchafaud. Elle n'en fut pas moins portée sur la liste des personnes exécutées.

D'autres furent moins favorisées : telle cette veuve d*un lieutenant-colonel ou général, la femme Quétineau» dont la grossesse avait été reconnue, mais qui fit une fausse couche. Ce fut sa perte. Elle fut condamnée à mort et exécutée.

La femme Kogé, qui accoucha à terme, subit le même sort ; aussitôt son accouchement terminé, la mère fut conduite à la guillotine et Tenfant porté aux Enfants- Trouvés (1).

Ni beauté, ni âge, ni sexe ne trouvaient grâce auprès de ces intraitables bourreaux. Ils ne s'inquiétaient pas davantage si Taccusée était ou non de nationalité française. L'histoire que nous allons rapporter, peu connue dans ses détails, esta cet égard des plus démonstratives.

Une jeune princesse polonaise, « belle comme on nous peint Vénus », selon Tenlhousiaste expression d'un de ses admirateurs, la princesse Lubomirska, fut condamnée dans des circonstances qui méritent d*étre rappelées.

Le 29 brumaire (19 novembre 1793), elle était arrêtée et écrouée à la Petite-Force, « comme suspecte ». Elle était, en réalité, coupable d'avoir correspondu avec la du Barry, qui venait d'être mise sous les verrous.

(1) Charrier, loc cit.

La princesse fut enfermée dans le quartier des filles de joie, « en haut de la maison », tout comme la duchesse de Mouchy, qui fut également, en 1794, pensionnaire de cette ancienne résidence des ducs de la Force (1). Elle séjourna à la Petite-Force jusqu'au premier pluviôse (20 janvier).

Tombée malade, on la transporte dans la ce maison de santé et de sûreté » du citoyen La Chapelle, rue de la Folie Renault, 3, à PopincourC. Le 14 avril, elle est conduite à Sainte-Pélagie, puis à Port-Libre. Le 30 germinal (19 avril), elle comparaît devant le tribunal, « pour avoir entretenu avec la du Barry une correspondance contrerévolutionnaire ».

Condamnée h mort, elle se déclare enceinte. Elle se croit sauvée.

La déclaration de la belle Polonaise était, quoi qu'on ait prétendu, absolument sincère; mais cela ne faisait point l'affaire de Fouquier-Tinville. La prisonnière fut extraite de la Conciergerie, pour être transférée à Thospice de TEvêché.

Un anecdotier de l'époque conte une aventure dont notre princesse pourrait bien avoir été Théroïne, le signalement donné par le narrateur se rapportant à elle assez exactement. En lisant ce récit, on ne pourra s'empêcher

(1) C. Stryienski, Deux victimes de la Terreur. C'est à ce très curieux opuscule que nous empruntons les détails qui vont suivre, puises çà et là dans la brochure. M. Stryienski, citant ses sources, nous a paru mériter toute confiance.

de faire un rapprochement avec Tépisode dont Renan a tiré un si merveilleux parti dans son Abbesse de Jouarrê,

Nous avons dit que Thospice de TÉvêché avait un jardin, où hommes et femmes pouvaient descendre à heures déterminées. Les femmes arrivaient au jardin par un escalier commun aux hommes. Les uns et les autres passaient devant la porte d*une salle de bains, destinée aux malades et placée dans les entresols. Cette salle était desservie et gardée par un porte-clefs.

Un jeune abbé, « fait comme l'Apollon du Belvédère », l'abbé de la Trémouille, ayant appris qu'il se trouvait une étrangère qui appréhendait que son état ne fût contesté, conçut le hardi projet de lui procurer ce qui manquait à sa tranquillité pendant neuf mois.

11 avait calculé qu'elle pourrait furtivement se glisser le soir dans la salle de bains, ordinairement vide à cette heure ; qu'ensuite rien ne lui serait plus facile que de l'aller rejoindre et d'y demeurer renfermé quelques instants avec elle. Il ne s'agissait que de gagner le porteclefs à qui la salle de bains était confiée.

On offrit en vain à ce geôlier une somme importante (deux mille écus). Il resta inébranlable, et le lendemain, Fouquier ayant été mis au courant de Taffaire, le jeune abbé expiait sur l'échafaud son inutile dévouement.

Pourquoi la princesse ne subit-elle pas pareil sort le même jour que son sauveur, c'est ce qui ne s'explique-

PERSÉCUTBURS ET PERSÉCUTÉS 215

rait guère, si le récit que nous venons de rapporter n'était pas tout au moins empreint d'exagération.

Ce n'est que le 22 messidor, en effet, que la belle Polonaise fut exécutée. Le matin même, les médecins Naury et Enguchard, aidés de la sage-femme Prioux, avaient examiné la nommée Loubomirska {sic) et déclaré que leur examen ne leur avait fourni « aucun signe ni symptôme ».

On a prétendu que ce document, écrit en entier de la main dTnguchard, aurait été signé en blanc, c'est-à-dire avant que le nom de la condamnée y eût été inscrit ; mais il est difficile de faire la preuve d'une aussi grave accusation contre ce médecin.

La princesse Lubomirska n'aurait pu, d'ailleurs, échapper à son triste sort. Même en prison, elle avait gardé son franc parler, et^ne se contenait guère dans l'expression de ses ressentiments. Au dire d'un écrivain, d'ordinaire bien informé (i), elle reprocha avec force aux administrateurs et aux officiers de santé leurs cruautés et leurs crimes.

« Monstres, kur disait-elle, je le vois, vous frémissez de rage aux justes reproches que je vous adresse. Vous êtes impatients de me ranger au nombre de vos victimes. Courage ; achevez votre ouvrage ; assassinez-moi ; massacrez d'un seul coup la mère et l'enfant. L'infortuné

(1) Récit de DoucET-ScRim, dans Y Histoire des Prisons, de KouoalŒT^ t. L

4t6 LA NÉVROSE RÉVOLUTIONNAIRE

que je porte dans moù sein rougirait comme moi de vous devoir Texistence. Allez trouver vos chefs. Ditesleur qu'une jeune étrangère leur demande la mort ; qu'elle ne peut plus vivre davantage sur une terre imbibée du sang de leurs victimes. »

On rapporta à Fouquier les propos de la jeune Polonaise. Dans les vingt-quatre heures, il déféra à son désir.

Malgré ses apologistes, la Terreur se lavera difficilement de Tinculpation qui pèse sur elle, d'avoir fait périr des femmes enceintes. Tout ce qu'on peut dire à sa décharge, c'est qu'elle n'eut pas ce triste monopole (i).

Napoléon commit, une fois au moins, un crime du môme genre. Une femme de qualité, M™* Acquêt, avait été condamnée à mort comme conspiratrice. Elle se déclare enceinte et obtient seulement un sursis. L'Em-

(1) Le 8 germinal an II , Muscar écrivait aux membres de la Commission militaire à Nantes : c Je viens de faire fusiller dix brigandes. Une onzième, nommée Jeanne Bonneau, tout aussi coupable que les autres, étant femme de brigand et complice de son mari, est enceinte de cinq mois. Le Conseil militaire, assemblé pour la juger, craignant d*of!enser la nature en suivant le cours rigoureux de la justice, a cru devoir la renvoyer à votre tribunal. Votre sagesse saura concilier les égards qu'on doit à son état avec l'inflexible sévérité de la loi. » Ed. BiRÉf Victor Hugo avant 1850,

De même, à Lyon, une femme qui combattait dans les rangs de la contre-révolution, sous l'habit de fantassin, fut condamnée à mort et exécutée, quoique enceinte.

PERSKCl'TEURS ET PERSÉCUTÉS 217

pereur se trouvant à Schœnbriinn, elle lui envoie ses enfants, vêtus de deuil, et portant une humble supplique.

Au retour de Wagram,où Napoléon était allé visiter le champ de bataille, il aperçoit les deux petites filles dans les larmes ; il s*approche. Les enfants se jettent à ses pieds : « Sire, rendez-nous notre mère ! » L'Empereur s'émeut, lit la supplique, hésite, tourne la tête, puis murmure : « Je n'en ai pas la puissance », laissant derrière lui les pauvres petites sanglotant éperdûment (I),

Et l'Empereur n'avait pas pour excuse de vivre dans un temps de folie révolutionnaire.

(1) Cadet de Gassicourt, Voyage en Autriche,

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