LES DEBAPTISÀTIONS DES RUES ET DES COMMUNES
La féodalité étant détruite dans le symbole et Timage, restait à Tanéantir dans ses appellations.
On a invoqué maints prétextes pour justifier la rage de débaptisation qui sévit dans notre pays à Tépoque révolutionnaire. Est-il besoin de chercher aussi loin le mobile qui a guidé ces maniaques de la destruction ? Il y avait quelque puérilité, certes, à vouloir d'un trait de plume effacer le passé, mais en supprimant tout ce qui le rappelait, en défigurant les noms de lieux et de personnes, sans doute s'imaginaient-ils faire disparaître les derniers vestiges des « superstitions et du despotisme d.
Il est peu de ces noms, éclos dans un moment de fièvre, qui aient survécu à Tépoque qui lésa vus naître; il n'en est que plus malaisé de les retrouver et d'en fixer le souvenir, comme le témoignage d'un état d'esprit de courte durée, d'une de ces aberrations passagères dont un peuple n'est jamais longtemps à se repentir.
286 LA NÉVROSE BÉVOLUTIONNAIRE
Un décret de l'Assemblée constituante, rendu en juin 1790, avait remplacé par 48 sections les 60 districts établis par une ordonnance de Necker, lors de la convocation des Etats généraux. C'est à cette même date que fut, pour la première fois, tentée une innovation dans les dénominations.
La tentative fut, au début, des plus timides. Le jour même de Tenterrement de Mirabeau, le marquis de Yillette « prenait la liberté » de substituer au nom des Théatins celui de Voltaire^ et il s'en excusait comme d'une hardiesse coupable. « Nous aurons toujours un Voltaire et nous n'aurons plus jamais de Théatins, écrivait-il aux Jacobins... J'ai pensé quele décret de l'Assemblée nationale, qui prépare des honneurs publics à Mirabeau, à Jean-Jacques^ à Voltaire, était pour cette légère innovation une autorité suffisante. »
Le marquis démocrate invitait,dans cette même épître, « les bons patriotes de la rue Plâtrière à mettre le nom de Jean-Jacques Rousseau aux encoignures de leurs maisons », parce qu'il importe « aux cœurs sensibles, aux âmes ardentes, de songer, en traversant cette rue, que Rousseau y habitait au troisième étage, et il n'importe guère de savoir que jadis on y faisait du pUtre... »
Le changement fut approuvé et, quelques jours après.
le conseil général décrétait que la rue dans laquelle Mirabeau venait de mourir, la Chaussée-d'Antin, porterait désormais le nom du grand orateur.
Les hommages trop hâtifs ont leur danger : les idoles de la veille deviennent souvent les réprouvés du lendemain ; la roche Tarpéienne a toujours été proche du Capitole. L'ouverture de Tarmoire de fer ayant révélé que le patriote Mirabeau avait eu des accointances plus que suspectes avec la Cour, la populace pendit son buste en place de Grève, et les citoyens de la section Mirabeau demandèrent à changer son nom en celui de Mont-Blanc (1].
On ne va pas tarder à se livrer à une besogne plus active, sinon plus intelligente. Les noms de saints, de rois et de reines ont fait leur temps^ comme ceux dont ils évoquent le souvenir; à une situation neuve conviennent des appellations nouvelles. La section de Louis XIV deviendra donc la section du Mail ; le faubourg Saint-Antoine sera nommé le faubourg de Gloire (2).
(1) Moniteur, du 13 décembre 1792.
(2) L'appellation faubourg de Gloire, pour désigner le faubourg Saint- Antoine et une partie du faubourg Saint-Denis, fut en usage après la prise de la Bastille; elle est, en tout cas^ antérieure aux débaptisations systématiques, ainsi qu'il résulte de l'indication suivante, provenant de la bibliothèque de Zurich : Précis sommaire, présenté au Comité des finances de TAssembléc nationale, par
Sur la pétition du citoyea Grouvelle, « le nom odieux d'Artois )>, donné à Tune des rues de la capitale^ est remplacé par le nom du patriote Gérutti. « Les saints ont fait autant de mal que les princes », affirme le susdit Grouvelle ; substituons au nom « des imbéciles ou des hypocrites de la légende » celui de philosophes ou d'amis de l'humanité. Gonformément à cet avisée conseil général de la Commune décidait que « la rue Sainte- Anne^ dans laquelle est né le philosophe Helvétius, qui a eu la première idée de notre Révolution, portera dorénavant le nom d' Helvétius )» .
Le procureur Manuel, ayant demandé que la rue de la Sorbonne^ qui rappelle un corps astucieux et vain y ennemi de la philosophie et de l'humanité, portât désormais le nom de Catinatj le conseil adoptait la proposition avec enthousiasme (i).
Tous les jours, des sections adressent à la Gommune des projets de vœux pour le changement du nom des rues dépendant de leur circonscription (2).
La section du Mail demande à s'appeler section de
les sieurs Benoit et C'* propriétaires à la Manufacture des fours à plâtre, sise au faubourg de Gloire, enclos de M. M. de Saint-Lazare ; Paris» N.-H. Nyon, 1790, in-i», 10 pp.
Un décret de rAsscmblée nationale, en date du 31 juillet 1790, décida que la partie du faubourg Saint-Denis, connue sous le nom de faubourg de Gloire, avec ses dépendances, et qui se trouve hors des murs de Paris, serait réunie à la municipalité de La Ghapelle.
(1) La Terreur à Pari», par F. Bournand.
(2) Cf. Les Noms des rues de Paris sous la Révolution, par Paul La- COMBR. Paris, 1886, in-8*.
Guillaume Tell ; la section de Bonne-Nouvelle propose une refonte complète des appellations en cours : la rue Saint'Claude deviendrait la rue Astruc, « connu par plusieurs excellents ouvrages sur l'art de la médecine » ; la rue des Filles-Dieu serait mieux nommée rue de la Vertu.
Les considérants en faveur de cette nouvelle dénomination ne manquaient pas de justesse : « Depuis plusieurs siècles, la rue des Filles-de-Dieu, précédemment Filles-du-Diable, fut un repaire corrupteur des mœurs ; mais depuis peu^ la police bien administrée vient de frapper sans retour les teignes dangereuses qui y faisaient leur commerce nocturne; cette rue est devenue plus salubre, et Thonnète homme la traverse sans scrupule ; c'est pour cette raison que Ton doit l'appeler rue de la Vertu. »
La rue Saint-Philippe serait, à l'avenir^ mieux nommée rue Neuve*Descartes, Montaigne baptisait la rue Sainte-Barbe, Nicole la rue Saint-Spire, Mably la rue Neuve-Saint-Etienne,
A cela nulle objection à faire. Mais quelle nécessité de changer le cul-de-sac de Y Etoile en rue du Silence, et la cour des Miracles en place des Forges-de^Bonne- A^ouvet/e? La réponse du novateur révolutionnaire est bien dans la note emphatique de Tépoque : « En donnant au cul-de-sac de TEtoile le nom de la rue du Silence, j'ai cru que cette vertu austère, qui convient à des hommes républicains, devait avoir sa place dans
KÉVRdSE RÉVOLmONNAlKC 10
notre section, parce que, avec un silence réfléchi, on parvient à faire de bonnes opérations ; ce cul-de-sac conduisant à deux passages doit nécessairement être considéré comme une rue. )> M. Prudhomme n'aurait pas mieux dit I
Quant à la Cour des Miracles, Torigine de ce nom rappelait que « beaucoup de gueux et de citoyens demeuraient anciennement dans cette cour, et sortaient coq* trefaits, pour aller chercher de côté et d*autre les moyens de subsister, aux dépens de la crédulité des passants ; à la fin du jour, ces caméléons arrivaient dans leur retraite, en chantant et en dansant, avec tous les accessoires du vice, de l'immoralité et de la mauvaise foi. » On devait donc abolir celte dénomination et la remplacer par celle proposée de place des Forges-de- Bonne- Nouvelle : « Ces forges produiront de bien plus grands miracles : ceux de forger des fers pour anéantir les tyrans couronnés. » On sent qu'un poète avait écrit le rapport.
Le citoyen Ghamouleau, créateur des nouvelles dénominations, pouvait au moins se prévaloir de ses bonnes intentions. Peut-être s'abusait-il sur la portée de son projet, mais on ne méconnaîtra pas qu'il était guidé par les plus nobles sentiments. Appelé à exposer ses vues à la barre de la Convention, il s*exprimait en ces termes :
II est une maxime ÎDContestable, connue de tous les législateurs: point de mœurs, point de République. En familiarisant le peuple avec la vertu, on fera passer aisément dans son àme le goût d*une morale pure, et par suite Theureuse habitude de sa pratique.
Pour arriver à ce but, je propose de faire faire au peuple un cours de morale muet, en appliquant aux places, rues, etc., de toutes les communes de la République les noms de toutes les vertus. » Et il développait ainsi son plan, qui ne manquait pas d'originalité : « Les communes, grandes et petites, de la France, seront divisées en arrondissements particuliers, dont chaque place publique sera le centre ; toute place publique portera le nom d'une vertu principale. Les rues affectées à l'arrondissement de cette place seront désignées par le nom des vertus qui auront un rapport direct avec cette vertu principale. Lorsqu'il n'y aura pas assez de noms de vertus, on se servira de ceux de quelques grands hommes, mais on les rangera dans Tarrondissement de leur vertu principale. A Paris, par exemple, le Falais-National s'appellera Temple ou Centre du républicanisme ; la place du Parvis-Notre-Dame, place de Y Humanité républicaine ; la Halle, place de la Frugalité républicaine. Les rues adjacentes, pour la première^ seront les rues de la Générosité^ de la Sensibilité^ etc. i» Il suivra de là, concluait l'orateur, que « le peuple aura à chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche et bientôt la morale dans le cœur. » Uest superflu d'ajouter
que le citoyen Ghamouleau fut fortement applaudi et que l'Assemblée décréta l'impression de son discours.
Mais la Convention ne devait pas s'en tenir là. Quand lui furent parvenus les diflférents rapports des sections, elle chargea le Comité d'instruction d'étudier un projet de débaptisation des voies publiques de toutes les communes. L'évêque constitutionnel Grégoire fut désigné pour lui présenter un rapport sur la question. «Quand on reconstruit un gouvernement à neuf, y était-il dit, aucun abus ne doit échapper à la faux réformatrice ; on doit tout républicaniser... Le patriotisme commande un changement de dénominations... Pourquoi le législateur ne saisirait-il pas cette occasion d'établir un système combiné de nomenclatures républicaines, dont l'histoire d'aucun peuple n'offre le modèle ?... »
On ne devait éprouver aucun embarras à trouver mieux que ce qui existait déjà. « Dans les faits immortels de notre Révolution, poursuivait Grégoire (1), dans son succès, nous trouverons des sujets pour embellir toutes les places. Leurs dénominations, com-
(1) Système de dénominations topogruphiques pour les placeSy rues, quais, etc., de toutes les communes de la République, par le cit. Gré- GoiiŒ. Imprimé par ordre du Comité d'Instruction publique. A Paris, de rimprimeric Nationale (s. d., mais probablement janvier 1794). In-8« de 27 p.
binées avec celles des rues adjacentes, formeront un abrégé historique.
« Pourquoi la place des Piques ne serait-elle pas avoisinée par la rue du Patriotisme^ du Courage, du T^iic- .4 ouf, du yieu-de-jPaume, etc. ? N'est-il pas naturel que de la place de la Révolution on aborde la rue de la ConstitutioHy qui conduirait à celle du Bonheur ?
« Je voudrais que tout ce que la nature, les vertus et la liberté ont de plus grand, de plus sublime, servît h dénommer les rues par lesquelles on arriverait à la place de la Souveraineté ou celle des Sans-Culottes ! »
La Commission, dont Grégoire était le porte-parole, s'était surtout préoccupée de régulariser le mouvement de débaptisation qui se manifestait un peu partout, mais elle ne tarda pas à être débordée : plus de 6.000 communes demandaient à changer de nom et la plupart des dénominations proposées étaient inspirées par la fantaisie la plus désordonnée.
Plusieurs de ces changements furent éphémères : la majeure partie des appellations révolutionnaires allait disparaître lors de la réaction thermidorienne ; après le 18 brumaire, Bonaparte en supprima, de son côté, un certain nombre ; les rares noms qui échappèrent à ledit de proscription consulaire disparurent définitivement en 1814 ; une ordonnance royale du 8 juillet de cette même année rétablit le nom des communes comme avant 1790(1).
(1) La Rétfolution française, revue de M. Aulard, t. XXXIV, p. 234.
11 nous a paru curieux et instructif de tirer de Toubli quelques-uns de ces noms, choisis parmi les plus bizarres, les plus singuliers — témoins muets et significatifs d'une époque tourmentée.
Les saints et saintes ayant cessé de figurer dans le calendrier, il était logique de les supprimer, en tant que parrains des rues, ou de leur substituer des appel lations plus conformes au régime sous lequel on vivait. La ville de Saint-Denis se nommera donc Franciade ; Saint-Gengoux, en Bourgogne, Jouvence ; Saînt-Cloud, Cloud tout court.
Dans le département de la Manche, Saint-LÔ devint Rocher-de-la-Liberté ; Saint- Germain-le-Vicomte : Germain-sur-Sèves ; Sainte-Mère-Eglise : Mère-Libre ; Saînt- Pience : Sapience.
Dans un grand nombre de départements on use et on abuse des trois termes de la devise républicaine. Dans la Corrèze, notamment, cinq ou six communes, pour le moins, s*appellent : Fraternité ou la Fraternité.
D'autre part, les VaULibre, les Vallon-Libre^ les Côte^ Libre, les Mont-Libre sont répandus aux quatre coins de la France.
D'autres communes prennent des noms nouveaux, parfois passablement baroques: T'oi/e-d-Foi/e* remplace Saint-Jean-de-Bournay (îsère) ; Saint-Eloy, près Nevers,
est changé en Loi ; Saint-Léonard (faubourg d'Angers) est mué en Fruits-Sucrés ; Saint-Dau ou Saint-Do (Lot) devient, grâce à un méchant calembour, Ceint-d'Eau ; Souillac (Lot) se transforme en Irente-un-Mai.
Dans le département de Loir-et-Cher, l'on rencontre Baraque (Tour-en-Sologne) ; Bienboire (Saint-Bohaire) ; CoU'Sans-Culoties (Coulanges) ; Cinq-Bougies (Saint-
Cyr).
A Paris, on dit la rue Antoine^ la rue Honoré^ Téglise et la rue Roch^ le faubourg Marceau^ le faubourg Germain.
Saint-Malo changea de nom deux fois dans une même année : il prit d'abord celui de La Victoire-Montagnarde^ que lui fît attribuer le commissaire du Comité de Salut public : JuUien avait réuni les habitants de Saint-Malo, et il leur avait fait jurer de « répondre à la République du port et de la ville ». Pour surexciter Tenthousiasme, il s'était rendu devant la principale porte et là avait fait inscrire le nouveau nom.
Un peu plus tard, Gran ville, ayant repoussé l'ennemi, se décernait le nom de la Victoire. Pour éviter la confusion, Saint-Malo ne s'appela plus que Port-Malo.
Saint-Servan, la voisine de Saint-Malo, se piqua au jeu et troqua son nom contre celui de Port-Solidor (i).
(1) Certains lieux poussèrent la haine du mot Saint jusqu'à supprimer ses assonances : c'est ainsi qu'en deux départements, éloignés l'un de l'autre, celui de la Haute -Marne et celui des Deux-Sèvres,
29(î LA NÉVROSE RÉVOLUTIONNAIRE
L'abolition de la noblesse (19 juin 1790) devait amener la suppression des noms de duc{i)f comte^ vicomtey et de
où existent deux localités du même nom, Saint'Symphorien, ces localités furent d'abord désanctifiées et devinrent Symphorien-sar-Gaye^ Symphorien-sur-Sèure ; mois la première syllabe ayant Tassonance de l'adjectif proscrit, on la supprima et il ne resta plus que Phorien-sur- Guye et Phorien-sur-SèDre . (Débaptisations^ etc., loe. cit.)
Il n'y a pas si longtemps — le 26 septembre 1903 — qu'une commune, dénommée Sainte-Saoinet changeait son nom en Saoîne^lez' Troyes.
Le texte de la délibération du Conseil municipal de l'endroit, dont nous avons réussi à nous procurer un extrait, nous reporte, par un rapprochement qui s'impose, à la période révolutionnaire.
« La séance ouverte, les citoyens Huor et Argentin déposent la proposition suivante :
€( Considérant que le qualificatif de « Sainte » précédant le mot cf Savine » constitue un de ces anachronismes qui blessent le bon sens ;
c Considérant que Sainte-Savine est une ville qui, depuis plus de trente ans, a toujours marqué un inébranlable attachement à la République ;
« Considérant que le temps n'est plus où la foi aveugle plaçait les villes sous la protection des saints ; que ceux-ci habitant le paradis, il n'est pas nécessaire qu'ils aient un pied-&-terre ici-bas ;
« Considérant que la société laïque entend rompre les derniers liens qui la rattachent à l'ancienne omnipotence de l'Eglise ;
< Considérant, d'autre part, qu'il n'est pas désirable de changer totalement le nom de la ville, notamment en raison des habitudes commerciales et privées ;
« Pour ces considérations, le conseil municipal vote le changement de nom de la ville de Sainte-Savine et son remplacement par celui de Sauine-let'Troyes ».
(1) Le duc d'Aiguillon se transforma en M. Vigneroi ; le marquis de Coigny en M. Franquetot : le duc de Caraman en M. Riquet.
ceux rappelant la féodalité, tels que chasteaUy castel^ châtel^ châtillon : de là vint la modification des noms de Bièvre-le^Chdlel, Brie-Comte- Robert^ Châtillon-sous^ Bagneux^ etc.
Le 22 septembre 1792, les noms de ro% reine ^ dauphin y jusqu'alors constitutionnels, sont supprimés : Boury-la- Reine, Bois^le-Roi^ Mont-Dauphin en subissent la répercussion (1).
Le 23 octobre, Le Hardy, député du Morbihan, ayant demandé que la ville de Port-Louis fût autorisée à prendre le nom de Port-de-V Egalité^ l'Assemblée faisait droit k cette demande et arrêtait que le Comité de Législation serait chargé de changer les noms de villes, ports, ou de tous autres lieux publics qui représenteraient quelque chose de Tancien régime (2).
Le nom de Montagne (3), que la Révolution fit entrer
(1) Bourbon-rArchambauIt devient Burges-les-Bains ; Port-Louis, Port de la Liberté. Les places Dauphine, Henri IV, Louis XV, Royale, Louis-le-Grand, sont dénommées places de Thionuille, du Parc'd' Artillerie^ de la Révolution, des Fédérés, des Piques. La rue de Bourbon sera la rue de Lille ;de la Comtesse d'Artois, 3fonfor^iiei7 ; du Dauphin, de la Conoention, Des deux rues Saint-Louis, l'une se transforme en rue Réoolutionnaire, l'autre en rue de la Fraternité. Des trois rues Royales, l'une est faite rue de la Révolution, l'autre, de la République, l'autre, des Moulins ; et la rue du Roi-de-Sicile, c'est désormais la rue des Droits-de-V Homme. (Cf. de Concourt, La Société française pendant la Révolution.)
{2) Débaptisations révolutionnaires des communes; Introduction, Paris et départements, 1896.
(3) Sur la demande de la commune de Saint-Germain-en-Layei département de Seine-et-Oise, tendant à obtenir que le nom de cette commune, «jadis le séjour des tyrans et des valets de cour, soit changé
dans la désignation nouvelle de certaines communes, ne servit pas seulement à constater un accident topographique (i) ; le plus souvent il fut choisi pour rendre hommage au parti avancé de la Convention.
Montmorency, où Rousseau avait composé un traité d'éducation, portera, dit le décret du 8 brumaire an II, le nom A^ Emile ; un décret de 1813 lui rendit son nom primitif, auquel la Restauration substitua celui dUEnghien ; une ordonnance de 1832 rétablit à nouveau Montmorency.
D'autres communes avaient tenu à honneur de consacrer la mémoire de héros de Tantiquité, d'écrivains illustres ou de contemporains notoires.
Meudon avait demandé à s'appeler Rabelais ; Château- Guillaume, dans l'Indre, prenait le nom de Guillaume Tell.
Voltaire et Rousseau^ Marat et Le peletier^ Saint-Just^ Mounier, Bara^ servirent de parrains à quantité de villes ou de villages.
en celui de la Montagne-du-Bon-Air », la Convention décrète que In commune de Saint-Germain- en-Laye portera désormais le nom de la Montagne-du'Boti'Air. ^
(1) Cependant beaucoup de communes ne s'inspirèrent que de circonstances topographiques : situation, nature du sol, présence de bois ou de cours d*eau ; c'est ainsi que Saint -Vincent en Bresse s'appela Vincent-les-Bois ; Sainte-Croix, Chapelle-Naude, Chapelle-Tbècle prirent le nom de la rivière qui arrose la commune : Solnan^ Sâne- Viœ^ Sdne-Morte. (V. Le Calendrier républicain et les changements de noms pendant la Révolution française à Louhans (Saône-et-Loire), par Lucien GuiLLEMAUT. Louhaus, 1901.)
Il n*y eut pas moins de 25 à 30 communes qui s'appelèrent Marat ou les Marats^ ou Maratide^ sans compter celles, très nombreuses, où le nom de Marat fut accolé à d'autres, comme Jtfon/-Afara^ (Mont-de-Marsan), Aubin- Marat (Pas-de-Calais), Castel-Marat (Gironde) ; Maratsur-Oise (Compiègne).
Jean-Jacques Rousseau fut particulièrement honoré dans la Seine, les Basses-Pyrénées, l'Oise, les Landes, qui n'eurent garde néamoins d'oublier ni Bara, ni Lepeletier.
Le 10 brumaire an II, les citoyens habitants de la commune de Ris se présentaient en grand nombre à la barre de TAssemblée, les uns portant des bannières, les autres, des croix, des encensoirs, des calices et divers objets servant au culte des catholiques romains. Ils venaient déclarer, au nom de tous leurs compatriotes, dont ils portaient les signatures au bas de leur pétition, qu'ils avaient beaucoup réfléchi à l'inutilité d'une cure dans l'arrondissement de leur commune ; que cette institution leur paraissait même fort nuisible aux progrès de la raison, et ils demandaient en conséquence : 1° que le bourg de Ris, dans le district de Gorbeil, au département de Seine-et-Oise, portât désormais le nom de Brutus ; 2° qu'il n'y eût plus de curés dans la commune de Brutus, à dater de ce jour.
D'autre part, le 5 frimaire an II, le représentant du peuple Couturier écrivait d^Etampes :
c La commune de Chamaranie demande à changer de nom ; attendu que Ghamarante était celui du cy-devant seigneur et attendu qu'anciennement elle s'appelait BonnCy je lai baptisée Bonne-la-Commune,.. Tous les noms de roi, de reine, de Louis, d'Antoinette, qui étaient si multipliés dans le district, sont disparus ; requis à chaque moment de débaliser {sic) j'ay arrêté en général que les Louis se nommeraient à l'avenir Sincers (sic) qui est le contraire de traître ; que les rois se nommeraient Libre^ les reines Julie^ et les Antoinette Sophie.., »
Une commune de Seine-et-Marne, Guignes-la-P..,^ avait demandé à s'appeler — sa prétention était, en somme, assez justifiée — Guignes-Libre, Le qualificatif malsonnant de p.. . venait à Guignes « de l'empressement et de la docilité avec lesquels, de tout temps, dans les guerres passées, la ville allait au-devant du vainqueur et se livrait à lui. »
Cette réputation datait de loin ; le poète Regnard écrivait déjà :
Nous vînmes de fort bonne heure A Guignes dit la Gatin.
Actuellement, cette commune est connue sous le nom de Guignes- Rabutin^ bien que les Ilabutin n'aient jamais possédé de biens en Brie; d'après Térudit M.Th.LhuUîer,
le nom de Rabutin n'aurait été choisi que pour faire disparaître une appellation grossière, sans changer Tancienne consonnance.
En 1793 et 1794, certaines villes reçurent de la Convention un qualificatif infamant, pour les punir de n'avoir pas adhéré aux idées nouvelles. Toulon, Lyon, furent privées de leur nom traditionnel.
Barras proposa que Marseille, « dont les forfaits étaient odieux », neût plus de nom du tout. 11 signa, dès lors, de redoutables arrêtés, de la « Ville sans nom » ; puis, par abréviation, Marseille devint € Sans-Nom » (1).
En Vendée, des changements de noms furent fréquemment sollicités par des cités qui avaient résisté aux royalistes, alliés aux Anglais.
Ainsi Fontenay-le-Comte voulut-elle s'appeler Fon* tenay-le-Peuple ; Saint'GilleS'Sur'Vie, qui avait vaillamment résisté aux bandes insurgées, se donna-t-elle le
(1) Il est assez piquant de remarquer (l'usage, d'ailleurs, ne se plia point à la volonté de Barras) que ces mesures, qu'il croyait essentiellement révolutionnaires, étaient, en fait, empruntées au pire despotisme monarchique.
C'était une punition assez fréquente, en Russie, avant Catherine 11, qui s'indigna contre cette barbarie, que de priver un serf, pour une faute grave (ou qu'on estimait grave), du « droit de porter sou nom ».
La rencontre est originale entre les procédés de la tyrannie moscovite et les procédés révolutionnaires de Barras.
nom de Port-Fidèle ; quant à l'île de Ré, elle devint La M oniagne-lle- Républicaine.
Le nom du département lui-même fut changé. Les habitants demeurés fidèles à la République et qui pour elle avaient fait de grands sacrifices, sentant que ce nom de Vendée était « en exécration à tous les républicains », réclamèrent, parla voix de Merlin de Thionville, « Thonneur » de se dire citoyens du « Département Vengé ».
Ces appellations ne pouvaient guère concourir à rétablir la paix dans les esprits.
Nous n'en finirions pas d*énumérer tous les noms révolutionnaires des communes, des villes et des cités ; on en a, d'ailleurs, dressé le tableau (1) à peu prèscom* plet ; nous disons à peu près^ car les recherches ont été particulièrement difficultueuses, à la distance de plus d'un siècle, et surtout après les nombreux changements de régimes qui se sont succédé en France pendant cette période séculaire.
Avant la Révolution, il y avait bien eu quelques tentatives isolées de débaptisations, mais elles étaient res-^ tées sans résultats.
(1) Cf. Index des Noms réoolutionnaires des communes de France, par FiGUÈRES. Poitiers, 1896 ; Les Noms révolutionnaires des communes de FrancCf par le mêmei Paris, au Siège de la Société de VHistoire de là. Révolution française, 3, rue de Furstenberg. 1901.
Une des aventures les plus piquantes qui se rapportent à notre sujet a pour héros le chantre de Vert- Vert^ le doux poète Gresset. Elle nous permettra de terminer sur une note gaie une relation dont la sécheresse a pu rebuter maint lecteur.
C'était en 1757. Damiens, à la suite de son attentat sur la personne de Louis XV, avait été roué vif. C'est alors que Gresset, qui depuis quelque temps était assez mal en cour, s'avisa d'une idée bizarre pour regagner les faveurs royales.
Il écrivit au roi une épître, fondée, disait-il, « sur le cri public et sur le vœu général d'une ville qui, dans la consternation et dans la douleur qu*elle parta* geait avec toute la France, voyait pour elle-même un malheur de plus dans l'affreux rapport de son nom avec le nom d'un monstre exécrable. »
Gresset, en effet, habitait Amiens, et il estimait, avec une courtisanerie ingénue, que ces syllabes sonnaient mal désormais, malgré le D qui commençait le nom du régicide. Il réclamait donc « de la bonté » de Louis XV, qu'il permît à Amiens de s'appeler d'un autre nom, et il formulait ce vœu dans la langue qui lui était familière, c'est-à-dire en vers.
Nous donnons ci-après le début de ce morceau poétique.
Cette triste cité n'ose plus se connaître
Et la mort dans le sein, elle attend pour renaître
Qu'un souffle créateur vienne la ranimer.. i etc.
En terminant, Gresset exprimait le souhait qu'Amiens devînt Louisville.
Le poète devait en être pour ses frais et, par surcroît de malchance, Taventure le couvrit de ridicule. Les habitants d'Amiens, malgré leur royalisme, ne se souciaient aucunement de prendre « la livrée royale », ni surtout de changer leurs habitudes. La municipalité protesta, et, raconte Thistorien de Gresset, elle déclara que, si on donnait suite à ce projet, il faudrait en même temps « rayer saint Damien du calendrier ! »
Le chantre de Vert- Vert se le tint pour dit, et Amiens put conserver son nom, sans être plus jamais inquiétée.