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LES JEUX DE CARTES ET D'ÉCHECS SUBVERSIFS

La chute de la monarchie devait nécessairement entraîner un changement dans les ûgures du jeu de cartes, les rois, les dames (ou reines) et les valets rappelant un ordre de choses dont il importait d'effacer jusqu'au moindre vestige.

En conséquence, il fut décidé de remplacer les rois par des Sages^ les dames par des Vertus et les valets par des Braves.

Les quatre sages furent : L.-J, Brutus (pique), J.'J, Rousseau (trèfle), Caton (carreau), 5o/on (cœur).

Les quatre vertus : la Force (pique), V Union (trèfle), la Prudence (carreau), la Justice (cœur).

Les quatre braves : Mucius Scœvola (pique), Decius Mus (trèfle), Horace (carreau), Annibal (cœur).

Les dessins de ces personnages historiques ou allégoriques furent l'œuvre, assure-t-on, du célèbre peintre David : la sobriété de la composition et l'habile fermeté du style de ces types sont de nature à confirmer une telle assertion.

Junius Brutus tient un cartouche sur lequel sont tracés

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les mots : République romaine, A ses pieds, dans une capse (boîte ronde), sont enroulés les fameux livres sibyllins.

Sur le cartouche que tient Caton, on lit : Destruction de Carthage ; sur celui qui est à la main de Solon : Lois d* Athènes; et Jean-Jacques Rousseau, pour symboliser le mouvement philosophique moderne, regarde son Contrat social.

Les attributs des femmes qui personnifient les vertus sont généralement empruntés aux traditions mythologiques.

Mucius Scsevola est représenté au moment où il laisse tranquillement calciner sur la flamme d'un réchaud la main qui a cru frapper Porsenna, Tennemi de sa patrie. Decius Mus va mourir en se dévouant aux dieux infernaux, pour assurer à ses compatriotes, d'après une croyance reçue, le gain d'une bataille. Horace revient vainqueur du combat où la défaite des trois Curiaces donne à Rome la suprématie sur Albe, et le Carthaginois Annibal foule au pied Faigle romaine.

La pureté de ces types ne tarda pas d'ailleurs à s'altérer en passant par les mains de graveurs et imprimeurs cartiers qui n'étaient soumis à aucun contrôle.

L'an m de la République, le citoyen Saint-Simon-Vernandois obtenait un brevet d'invention pour ses cartes à jouer. •

Jeu de cartes républicain.

Ces nouvelles caries représentaient : pour les rots, le Génie de cœur, ou delà guerre; le Génie de trèfle, ou de la paix ; le Génie de pique, ou des arts ; le Génie de carreau , ou du commerce (chacun avec des attributs relatifs à leur objet).

Pour les dames : la Liberté de cœur, ou des cultes ; la Liberté de trèfle, ou du mariage ; la Liberté de pique, ou de la presse; la Liberté de carreau, ou des professions.

Pour les valets : V Egalité de cœur, ou de devoirs; V Egalité de trèfle, ou de droits; V Egalité de pique, ou de rangs; Y Egalité de carreau, ou de couleurs.

Du fait de ces transformations, la manière de jouer se trouvait complètement modifiée : ainsi Ton devait dire : le Quatorze de Lois ou de Libertés^ au lieu de quatorze d'as ou de dames; quinte, tierce au Génie y à l'Egalité^ pour quinte, tierce au roi, au valet.

Quant aux emblèmes, ils ont aussi leur caractère spécial : à l'Egalité des devoirs figure un garde national; à celle des droits, un juge, tenant balances égales, foule aux pieds Thydre de la chicane ; à celle des couleurs, un nègre, assis sur une balle de café, piétine des fers brisés et jouit de sa liberté en se croisant les bras (i).

Il y eut encore le jeu de la Révolution française (2), tracé sur le plan du jeu d'oie, renouvelé des Grecs^ lequel

(1) Cf. Intermédiaire, 10 avril 1870.

(2) Il existe aussi, paralt-il, un jeu de tarots républicains, où l'on

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contient 63 casiers représentés chacun par un sujet gravé. On y trouve, en commençant par le n® 1, rentrée de la Liberté ou prise de la Bastille, la réunion des trois ordres, la chasse permise, la création de la garde nationale; au lieu du pont classique du jeu d'oie, le prince Lambesc au pont tournant des Tuileries; Tabolition des droits féodaux, de la dîme, des lettres de cachet, des corvées, de la gabelle ; la suppression des ordres religieux ; la mort de Delaunay, Foulon, Berthier. Le Labyrinthe est devenu le Chàtelet de Paris.

Cette estampe, éditée le 14 juillet 1790, donne en raccourci le premier acte du drame révolutionnaire.

Il n*est pas jusqu'aux couplets du Ça ira que Ton ne retrouve aux quatre angles du tableau, mais d'un Ça ira modéré, timoré presque, bien différent de celui qu'on chantera trois ans plus tard (1).

Le « noble jeu » de billard fut dépouillé de son titre, comme un simple ci-devant. Quant au jeu d'échecs, il ne fut rien moins question que de le supprimer, pour cause d'incivisme 1

a remplacé les désignations de Rois de Coupes, de TEpéc, de Deniers, de Baatons (sic), par la nouvelle appellation de Génies. Les Reines sont devenues des Libertés, les Valets des Égalités, mais les Cavaliers sont restés cavaliers.

La deuxième figure du triomphe, la Papesse, a fait place à une Junon ; l'Impératrice est dénommée la Grand' Mère, 1 Empereur est Grand-Père, sa couronne est remplacée par le bonnet républicain. Le n» 5 (le Pape) est désormais Jupiter, etc. {Intermédiaire, 10 sept. 1886.)

(1) Intermédiaire, juin-juillet 1867.

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« Sera-t-îl permis à des Français de jouer à l'avenir aux échecs ? Cette question fut agitée, il y a quelques jours, dans une société de bons républicains, et il fut conclu, comme on devait s'y attendre, par la négative absolue.

« Mais on se demande ensuite s41 ne serait pas possible de républicaniser ce jeu, le seul qui exerce véritablement l'esprit, et, en proscrivant des noms et des formes auxquelles nous avons juré une haine éternelle, de conserver ce chef-d'œuvre de combinaisons qui le rend si piquant et que l'on ne peut se flatter de remplacer. »

Ce n'est pas le premier venu qui écrit ces lignes^ mais le grand chimiste Guyton-Morveau, qui donna à Dijon le singulier spectacle d'un avocat général professant un cours public de chimie et de matière médicale.

« Tout le monde sait — poursuivait ce savant, en style de réquisitoire — que le jeu des échecs est une image de la guerre. Jusque-là rien qui répugne à un républicain, car il n*est que trop certain qu'un peuple libre doit toujours être prêt à soutenir sa liberté par les armes. Ainsi, lors même que ce peuple renonce à en faire d'autre usage que pour sa plus légitime défense, il ne peut sans imprudence se dispenser d*avoir une force militaire et d'en ordonner, au moins de temps en temps, le rassemblement, pour l'exercer. Que ce rassemblement soit plus ou moins considérable, quelle que soit sa durée, on en manquerait l'objet si l'on n'y formait le simulacre d^un camp. Il paraîtra sans doute convenable de diviser momentanément le camp en deux, composés chacun de

troupes de toutes armes, qui se partagent sous deux drapeaux différents, dont on sera convenu, pour figurer alternativement des attaques et des défenses.... »

Dans le système de Guyton, ce sera le jeu de la petite guerre^ le mot « échecs » étant condamné à Toubli par son étymologie royale (Schah^ en persan). Le principal personnage sera le drapeau^ dont la marche sera très analogue à celle du ci-devant roi. La pièce « appelée si bêtement reine ou dame » sera Vadjudant (le général étant dans la tète du joueur et non sur le casier). « Les tours seront les canons et l'on ne cherchera plus le rapport de leur mobilité avec leur destination. » Les chevaliers sont déjà descendus au rang de cavaliers, les fous seront les dragons. Un pion, soldat d'infanterie, quand il aura forcé le camp adverse jusqu'à la limite, au lieu de changer de sexe, montera en grade.

Régicide ainsi pour la seconde fois, Guyton se félicite d'avoir « écarté du jeu » tout emblème, toute expression qui pourrait contraster avec les mœurs républicaines. Il appelle de ses vœux le jour où les peuples esclaves finiront par s'apercevoir que, tels les pions aux échecs, « ils ne sont que de vils instruments dont jouent les despotes, qu'ils ménagent ou qu'ils brisent au gré de leurs caprices » (1).

Sans s'en douter assurément, le chimiste Guyton était une manière de précurseur.

(1) Dr Miquel-Dalton, Chronique médicale, !«' mars 1901.

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