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LE CALENDRIER REPUBLICAIN

La Convention, qui avait décrété runiformité des poids et mesures, voulut également, par mesure législative, régler la division du temps. C'est dans ce dessein, et aussi pour porter un coup de pioche décisif à Tédifice vermoulu des religions déchues, qu'elle résolut d'adopter un calendrier nouveau, destiné à remplacer Tantique calendrier grégorien.

Le calendrier républicain, proposé par le conventionnel Romme, au nom du Comité de Tlnstruction publique (1), fut donc substitué, le 5 octobre 1793, à celui jusqu'alors en vigueur. Le décret rendu à celte occasion consacrait la fermeture de l'ère vulgaire et l'ouverture d'une ère nouvelle, à dater de la fondation de la République, le 22 septembre 1792 : c'était, en effet, le 22 au matin, à l'heure où le soleil arrivait àl'équinoxe vrai d'automne, en entrant dans le signe de la Balance, que la République avait été proclamée dans Paris.

Comme l'écrivait un contemporain, « l'égalité des jours

(1) Lalande, ainsi que les principaux mathématiciens de F^poque, avait, dit-on, collaboré à cette œuvre. Sur ce que Lalande en pensait, plus tard, une fois la tourmente passée, cf. la Bibliothèque de r École des Chartes, 2« série, I, p. 195.

et des nuits était marquée dans le ciel, au moment même où Tégalilé civile et morale était proclamée par les représentants français ».

Avant que le calendrier grégorien fût supprimé, l'an II, qui avait commencé le !«' janvier 1793, recommença ensuite le 22 septembre delà même année, après qu'eut été décrété le calendrier républicain.

Le 22 septembre 1793 devint dès lors le premier jour du premier mois de l'an II, et Ton compta ainsi, sans plus se soucier des dates précédemment insérées dans les actes officiels; ce qui fit que Tan II dura en réalité plus de vingt mois.

Cette réforme du calendrier était-elle réclamée par Topinion?

Nous n'oserions l'assurer; encore devons-nous reconnaître qu'elle était, suivant l'expression moderne, « dans l'air » depuis quelques années.

En 1785, un ancien procureur du roi à Bourg-en- Bresse avait fait une première tentative, qui était passée presque inaperçue.

Dans ses Etrennes littéraires ou Almanach offert aux amis de Vhumanité, le magistrat réformateur avait songé à remplacer les noms de saints par les noms de grands hommes, et il avait imaginé un certain nombre de fêtes, qui rappelaient leurs bienfaits ou leurs œuvres.

C'est ainsi que la fête de l'Agriculture tombait le jour dédié à Columelle ; Rousseau présidait à la fête des

âmes sensibles ; Scarron à celle des malades en belle humeur.

L'idée devait être reprise un peu plus tard, — et avec plus de succès — par un bizarre personnage, nommé Sylvain Maréchal, qui avait débuté par des poésies légères, et même des odes erotiques, signées du pseudonyme florianesque de berger Sylvain.

Une parodie, fort licencieuse, de laBible avait, de prime abord, attiré l'attention sur le débutant de lettres qui, grâce au scandale soulevé par cette publication, avait émergé brusquement de la foule anonyme d'où ses productions ne Favaient pas encore tiré.

Ce n'était qu'une notoriété fugace et qu'il fallait soutenir, au risque de la perdre aussi promptement qu'elle était survenue. En 1788, Sylvain Maréchal compose un almanach, qu'il intitule hardiment YAlmanach des Honnêtes gens; cet almanach était daté prétentieusement de Tan premier du règne de la Raison.

Dans ce calendrier d'un nouveau genre, l'année commençait au mois de mars, qui prenait le nom de Princeps ; avril devait s'appeler Alter ; mai Ter, juin Quartile, juillet Quintiley août Sextile ; septembre, octobre, novembre et décembre conservaient leurs noms. Quant à janvier et février, ils recevaient la barbare dénomination de Undécembre et Duodécembre.

Ce qui faisait surtout la nouveauté de cet almanach, c'était la substitution « d'honnêtes gens » aux saints et saintes du calendrier grégorien. A la place de saint

Basile, sainte Geneviève, saint Gabriel, sainte Emilie, etc.^ on voyait apparaître Martial, Dupleix, Saladin, Santerre, EuDOxiEy La Vallière, Agnès Sorel I...

Le 3 avril avait été généreusement réservé à Jésus- Christ.

Le 21 octobre, ancien jour de sainte Ursule, on célébrait « la fête du père du rédacteur».

Enfin, chaque mois était divisé en trois décades, et les cinq ou six jours excédant les trois cent soixante jours de Tannée, s'appelaient ^'ours épagomènesy consacrés aux fêtes de V Amour ^ de VBy menée, de la Reconnaissance^ de V Amitié et des Grands Hommes (1).

Comme son précurseur Riboud (le procureur de Bourgen-Bresse, dont nous avons indiqué la tentative), Sylvain Maréchal n'admettait dans son calendrier que les grands hommes qui avaient fait leurs preuves. On pouvait tout au plus lui reprocher de leur donner parfois un voisinage compromettant ; à quoi il eût pu répondre que la plus large tolérance avait présidé à ses choix, ce qui était l'indice d'un esprit véritablement libéral.

Le Parlement ne l'entendit pas de cette oreille, et après une vive plaidoirie de l'avocat du roi, intervint un arrôt de condamnation, qui reçut son exécution le 9 janvier 1788 : défense était faite aux libraires, colporteurs et autres de vendre le nouvel almanach, dont l'auteur devait être appréhendé au corps et conduit à Saint-Lazare.

(1) Cf. Les Almanachs de la Révolution, par Henri Wblschinger Paris, Librairie des Bibliophiles, 1884).

La Cour ordonnait, en outre, que ledit imprimé serait « lacéré et brûlé dans la cour du Palais, au pied du grand escalier, par Texécuteur de la haute justice, comme impie, sacrilège, blasphémateur et tendant à détruire la religion... »

Sylvain Maréchal devait s*en venger plus tard à sa façon : outre les éditions successives de son almanach, augmentées et considérablement aggravées, il publiait, en 1794, une comédie-pamphlet des plus violentes, le Jugement dernier des fiois^ et, à la fin de sa vie, il mettait au jour son fameux Dictionnaire des Athées^ où se lisait, entre autres, ce passage, qui donnera le ton de l'ouvrage :

« Si plusieurs des athées revenoient au monde, que ne feroit-on pas pour être admis dans leur intimité, partager leur bonheur facile et sans remords ?... Lequel d'entre nous regretteroit sa journée, s'il en avoit passé les premières heures à lécole de Pythagore et d'Arislote ; puis, acceptant Thospitalité chez Ânacréon, Lucrèce ou Chaulieu, et après s'être promené dans les jardins d'Epicure ou d'Helvétius, se laisserait surprendre par la nuit entre Aspasie et Ninon ? »

On devine entre les lignes que le «c berger Sylvain » ne se serait pas contenté des « menus sufTraiges », comme le berger Daphnis ; le bois où il aurait aimé s'égarer n'était pas le bois sacré cher aux Muses...

La graine semée par Maréchal ne devait pas tarder à germer; un de ses émules demandait à son tour à réformer ]e calendrier, parce qu'il contient des monuments d'une religion fausse et d'un culte vrai. « On y voit, écritil avec indignation, la fête de saint Jacques et de saint Philippe en tôle d'un mois auquel président Castor et Poilu X, et Ton rencontre dans la même page le nom de Vénus, donné à une planète, et celui d'une jeune vierge, morte avec son innocence I » Aussi le rédacteur du Nostradamus moderne^ afin d'offrir une satisfaction à la pudeur publique, consacre-t-il les mois à Voltaire, à Montesquieu, à Turenne, à Jean-Jacques Rousseau, à Jeanne d'ARc, à Corneille, à Louis XVI, à Henri IV, à Eustache de Saint-Pierre, à Bayard, à Fénelon et à Sully !

Ce n'est pas tout: il convenait aussi de modifier Vannée ^[odiaque^ qui offense la raison. On remplacera donc le Bélier par le vicomte de Mirabeau, le Taureau par Foucault, les Gémeaux par Lally-Tollendal et Mounier, l'Ëcrevisse par Malouet, la Vierge par le cardinal de RoHAN, etc.

Enfin, à chaque nom de saint était substitué un nom de député ; on lit à celui de Guillotin : « Ce brave docteur ne suit point du tout la route ordinaire des méde-

cins. Il a inventé une machine ingénieuse pour ôter promptement la vie aux criminels. )>

L'humour poussé à ces limites est presque de Tesprit.

Dans ce même almanach M. Welschinger a relevé ce curieux billet d'enterrement, qui méritait bien les honneurs d'une publicité posthume :

« Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de Très-Haut, Très-Puissant et Très-Magnifique Seigneur, le Clergé de France, décédé à l'Assemblée nationale, le jour des Morts de Tan 1789.

« Son corps sera porté au Trésor Royal ou Caisse nationale, par MM. le comte de Mirabeau, Chapelier, Thou- RET et Alexandre de Lameth. Il passera devant la Bourse et la Caisse d'Escompte, qui lui jetteront de l'eau bénite. MM. Tabbé Maury et d'Eymar suivront en grandes pleureuses... M. l'abbé de Montesquiou prononcera l'oraison funèbre. Un De profundis sera chanté en faux-bourdon, par les demoiselles de TOpéra, revêtues du deuil de veuves. »

La réforme du calendrier n'était que la continuation de la lutte contre l'esprit rétrograde ; mais si cette arme portait atteinte à des préjugés séculaires, au moins les blessures qu'elle causait n'étaient-elles ni mortelles, ni trop cruelles.

NÉVROSE RÉVOLUnONNAmE 21

On a dit que le calendrier grégorien étant le calendrier de la catholicité, les régénérateurs n'avaient eu d'autre but, en lui substituant le calendrier nouveau, que de détruire le dimanche^ « cette consécration hebdomadaire des idS§es religieuses et monarchiques » (1). Ce n'était pas, croyons-nous, le but des réformateurs. Ils invoquaient, avant tout, la nécessité de créer une nouvelle mesure de la durée, et constituer en même temps un calendrier purement civil, qui convînt également à tous les citoyens, sans distinction de culte.

Gilbert Romme, représentant du Puy-de Dôme, avait été chargé de présenter k la Convention le rapport sur la réforme.

Après avoir proposé de compter Tère républicaine à partir du 22 septembre 1792, Romme émettait Tavis que chaque mois, calqué sur les mois grecs, fût divisé en trois décades.

Les jours de chaque décade devaient s'intituler : jours du Niveau^ du Bonnet^ de la Cocarde^ de la Pique, de la Charrue y du Compas^ du Faisceau, du Canon, du Chêne et du Repos.

Les mois étant égaux, en vertu du principe égalitaire qui brisait tout privilège, il restait cinq jours pour les années ordinaires et six pour les années bissextiles, que Romme offrait de nommer, comme Sylvain Maréchal, jours épagomènes, en les consacrant à VAdoplion, à

(1) De GoNCornr, La Société française pendant la RéiHilution.

l'Industrie^ aux Récompenses^ à la Fraternité^ à la Vieillesse.

Le sixième jour intercalaire était le^'our olympique^ et la réunion de quatre années républicaines formait une Franciade. Enfin, le 10 vendémiaire de chaque année était réservé à la Fête de VÊtre suprême et de la Nature [i).

Romme réclamait, en outre, un mois de la Bastille^ un mois du Jeu de Paume ^ etc., et voulait seulement conserver le mois de Juin, qui lui rappelait, disait-il, Brutus chassant les Tarquins (2).

La discussion de cette réforme eut lieu à la Convention le 5 octobre 1793. Les trois premiers articles du décret, relatifs à la nouvelle ère des Français, à Tabolition de Tère vulgaire, au commencement de chaque année, passèrent sans coup férir. Il en fut tout autrement quand on en vint au changement des subdivisions du temps et à leurs nouvelles dénominations.

Après une discussion passablement confuse, TAssemblée se déterminait pour la dénomination ordinaire des mois, des décades et des jours. Ce fut alors que Fabre d'Eglantine fit la motion qu'on devait adopter un peu plus tard:

« Je propose, dit-il, de donner à chaque jour le nom des plantes que produit alors la nature, et des animaux

(1) Wblschinger, loe, cit,

(2) Rapport de Rommb, cité par de Goncourt.

utiles. Ce serait un moyen d'instruction publique. » Sur l'opposition deDuhem, l'Assemblée repoussaitla motion de Fabre.

Mais remploi exclusif de la dénomination ordinale fit nattre bientôt une confusion extraordinaire. Comment, en effet, se reconnaître dans ces indications : le cinquième jour de la deuxième décade du troisième mois de la deuxième année?... Après vingt et un jours d'essai, les mathématiciens revinrent au poète pour les tirer d'embarras, et Fabre d*Eglantine fut chargé cette fois de préparer un rapport, dont les conclusions pussent donner à Tàme populaire, par une dénomination caractéristique, quelque chose de moins abstrait que les termes secs et scientifiques de Romme et de Lalande.

L'ancien comédien de province, Tauteur de Vlntrigue épistolaire et du Philinte de Molière^ présenta le fruit de ses veilles à la Convention, le 24 octobre 1793.

Dès le début, Fabre se posait en champion de Tesprit nouveau, en opposition avec l'esprit du passé. « Nous ne pouvions plus compter les années où les rois nous opprimaient comme un temps où nous avions vécu. Les préjugés du trône et de l'Église, les mensonges de l'un et de l'autre souilloient chaque page du calendrier dont nous nous servions... Une longue habitude du calendrier grégorien a rempli la mémoire du peuple d'un nombre considérable d'images qu'il a longtemps révérées et qui sont encore aujourd'hui la source de ses erreurs reli-

gieuses ; il est donc nécessaire de substituer à ces visions de Tignorance, les réalités de la raison, et au prestige sacerdotal la vérité de la nature. »

On ne pouvait être plus explicite : le rapport de Fabre d'Eglantine était bien un plaidoyer contre la religion de la plupart des Français. Mais poursuivons la lecture du document, dû à la fertile imagination d'un poète, doublé d'un politicien.

« Il est essentiel de ramener par le calendrier, livre le plus usuel de tous, le peuple français à l'agriculture... L'idée première qui nous a servi de base est de consa^ crer par le calendrier le système agricole, et d'y ramener la nation, en marquant les époques et les fractions de Tannée par des signes intelligibles ou visibles, pris dans l'agriculture et l'économie rurale... » En conséquence, « nous avons imaginé, — poursuivait l'orateur, — de donnera chacun des mois de Tannée un nom caractéristique, qui exprimât la température qui lui est propre, le genre de productions actuelles de la terre, et qui, tout à fois, fit sentir le genre de saison où il se trouve dans les quatre dont se compose Tannée. »

Ce dernier effet lui semblait obtenu par « quatre désinences, affectées chacune à trois mois consécutifs et produisant quatre sons, dont chacun indique à Toreille la saison à laquelle il est appliqué. » 11 avait choisi un son grave et une mesure moyenne pour les mois d'automne : Vendémiaire^ Brumaire, Frimaire ; un son lourd et une mesure longue, pour les mois d'hi^

ver : Nivôse^ Pluviôse^ Ventôse ; un son gai et une mesure brève, pour le printemps : Germinal, Floréal^ Prairta/; enfin un son sonore et une mesure large, pour Tété : Messidor, Thermidor^ Fructidor.

L'étymologie de ces divers noms était, en apparence, assez rationnelle. Vendémiaire est le mois des vendanges, qui se font de septembre à octobre ; Brumaire est le mois des brouillards et des brumes qui, selon Texpression de Fabre, sont la « transsudation de la nature d'octobre en novembre » ; Frimaire exprime « le froid tantôt sec, tantôt humide, qui se fait sentir de novembre en décembre ».

Les trois mois d'hiver tiraient leur étymologie : le premier, de la neige qui blanchit la terre de décembre en janvier (Nivôse) ; le second, des pluies qui, généralement, tombent avec plus d'abondance de janvier en février (Pluviôse) ; le troisième, des giboulées et du vent qui vient sécher la terre, de février en mars (Ventôse),

Les trois mois de printemps, — ce sont les termes mêmes du rapport que nous empruntons^ — prennent leur étymologie, le premier de la fermentation et du développement de la sève de mars en avril : ce mois se nomme Germinal ; le second, de l'épanouissement des

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fleurs d'avril en mai : ce mois se nomme Floréal; le troisième, de la fécondité riante et de la récolte des prairies de mai en juin : ce mois se nomme Prairial.

Les trois mois de Tété, enfin, prennent leur étymologie : le premier, de Taspect des épis ondoyants et des moissons dorées qui couvrent les champs de juin en juillet : ce mois se nomme Messidor ; le second, de la chaleur tout à la fois solaire et terrestre, qui embrase Tair de juillet en août : ce mois se nomme Thermidor ; le troisième, des fruits que le soleil dore et mûrit d'août en septembre : ce mois se nomme Fructidor (1).

Après la dénomination des mois, le novateur s'occupait des fractions du mois. Les fractions du mois étant périodiques et revenant trois fois par mois et trente-six fois par

(1) Ces dénominations ne furent pas agréées par tout le monde et, même sous la Révolution, on se mit à les tourner en ridicule.

Le conventionnel montagnard Dumont avait fait incarcérer à Amiens, pour 24 heures, le ci-devant noble Haussy db Rolécourt ; celui-ci s'en vengea, en décochant & son persécuteur les vers suivants, où le calendrier républicain tait tous les frais de l'épigramme :

Le citoyen Dumont, dans son Vendémiaire, Par le fâcheux effet de son humeur Brumaire, Nous a bien mal logés pour la saison Frimaire ; Et quand nous serions tous aussi blancs que Nivôse, Que de pétitions nous ferions en Pluviôse ! Autant, hélas ! en emporte Ventôse 1 Mais quand le joli mois que l'on dit Germinal Aura fait place au riant Floréal, Libres, foulerons-nous le tapis Prairial ? Irons-nous recueillir les dons de Messidor ? Ouvrira-t-on pour nous les bains de Thermidor ? Ou verrons-nous ici le tardif Fructidor?

{Intermédiaire des Ch. et Car,, 20 octobre 1892, p. 407.^.

an, étaient nommées décades ou révolutions de dix jours.

Mais il fallait créer des noms pour désigner chacun des jours de la décade. Les jours de la décade s'appelleraient donc : primidi^ duodi, iridi, quariidi^ quintidiy sextidi^ etc.

Le calendrier « étant chose à laquelle on a si souvent recours », il fallait profiter de la fréquence de cet usage, disait le rapporteur, «c pour glisser parmi le peuple les notions rurales élémentaires ». c Nous avons pensé, ajoutait-il, que la nation, après avoir chassé cette foule de canonisés de son calendrier, doit y retrouver en place tous les objets qui composent la véritable richesse nationale, les dignes objets sinon de son culte, du moins de sa culture, les utiles productions de la terre, les instruments dont nous nous servons pour la cultiver, et les animaux domestiques, nos fidèles serviteurs dans ces travaux, animaux bien plus précieux sans doute aux yeux de la Raison, que les squelettes béatifiés tirés, des catacombes de Rome!... »

En conséquence, Fabre rangeait par ordre, dans la colonne de chaque mois, les noms des vrais trésors de l'économie rurale : à chaque quintidi était inscrit un animal domestique. Chaque décadi était marqué par le nom d'un instrument aratoire. <( Idée touchante, s'écriait le poète ému, qui ne peut qu'attendrir nos nourriciers, et leur montrer enfin qu'avec la République est venu le temps où un laboureur est plus estimé que tous les rois de la terre ensemble!... »

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Restaient les jours complémentaires, que Fabre d'Eglantine appelait les sans-culotlides. Veut-on savoir quelle est l'origine attribuée par Fauteur à cette expression?

« Dès la plus haute antiquité, les Gaulois, nos aïeux, s'étoient fait honneur de cette dénomination. L'histoire nous apprend qu'une partie de la Gaule, dite ensuite Lyonnoise^étoit appelée la Gaule culottée, CUillia braccaia. Par conséquent, le reste des Gaules, jusqu'aux bords du Rhin, étoit la Gaule non culottée. Nos pères étaient donc des sans-culottes... )»

Les sans-culoltides devaient être consacrées aux fêtes du Génie ^ du Travail^ des Bonnes Actions^ des Récompenses et de VOpînion.

« Dans le jour unique et solennel de la Fête de l'opinion^ la loi ouvre la bouche à tous les citoyens sur le moralf le personnel et les actions des fonctionnaires publics ; la loi donne carrière à l'imagination plaisante et gaie des Français. Permis à l'opinion dans ce jour de se manifester sur ce chapitre de toutes les manières : les chansons, les allusions, les caricatures, les pasquinades, le sel de l'ironie, les sarcasmes de la folie seront dans ce jour le salaire de celui des élus du peuple qui Taura trompé ou qui s'en sera fait mésestimer ou haKr... C'est ainsi que^ par son caractère même, par sa gaieté naturelle, le peuple français conservera ses droits et sa

souveraineté; on corrompt les tribunaux, on ne corrompt pas Topinion. »

Tous les quatre ans, au terme de Tannée bissextile, le sextidi ou sixième jour des sans-culottides, des jeux nationaux devaient être célébrés. Ce jour-là accourraient de toutes les parties de la République des citoyens, pour honorer la liberté et Tégalité, « cimenter dans leurs embrassements la fraternité françoise, et jurer, au nom de tous, sur l'autel de la Patrie, de vivre et de mourir libres et en braves sans-culottes ».

Ainsi se terminait l'amphigourique tirade du verbeux Fabre d'Eglantine.

Cette idée de mettre à chaque quintidi l'animal utile ce jour-là; chaque décadi, l'instrument aratoire de service le lendemain; d'énumérer tout le long de Tan les productions diverses du règne animal, végétal et minéral, allait se briser contre une routine de plusieurs siècles et l'éclat de rire des masses devant des mots tels que : Chiendent, Vache, Rhubarbe, Canard, Concombre^ Truffe, Pissenlit, Cochon, remplaçant les noms de saints et saintes du calendrier grégorien. Ces dénominations prêtèrent immédiatement au ridicule, malgré le zèle de certains fanatiques qui, comme le représentant Miluaud ou le général Peyron, adoptèrent, le premier, le prénom de Cumin, et le second, celui de Myrte.

Dans une pièce, jouée plus tard au Vaudeville et intitulée Un violon pour tout le monde, un couplet raillait malicieusement cette méthode qui, changeant les an-

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ciennes coutumes, avait fait de nos saints des légumes, des arrosoirs, des râteaux et jusqu'à des animaux.

Jugez de ma surprise extrême, Lorsque, cherchant saint Nicodème, Qu*on m*ayait donné pour patron, Je trouve que je suis... Dindon!

Comme on devait s'y attendre, le calendrier rural, le légumier, comme on le nomma par dérision, n'eut qu'une durée éphémère, au moins quant k ses dénominations agricoles.

Cependant un certain nombre de calendriers de cabinet et quelques almanachs furent publiés à Tépoque, reproduisant « le tableau rural » de Fabre d'Eglantine. L'un d'eux fut même imprimé à l'Imprimerie Nationale. Romme en fit le commentaire (1) dans son Annuaire du Cultivateur pour la troisième année de la République, et il présenta son ouvrage à la Convention, afin de le faire décréter comme livre utile aux élèves des écoles de la République.

De la réforme de Fabre d'Eglantine il ne devait rester

(1) Un autre commentaire en fut fait dans V Annuaire du républicain ou Légende physico^eonomique, par Eleutérophile Millin, professeur de zoologie à la Société d'Histoire naturelle et au Lycée des Arts. On peut consulter, sur l'Almanach de Millin, l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux (n* du 10 janvier 1896, Nouvelles),

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que les noms des douze mois de ranoée, et la dénomination des jours de la décade (i).

Le calendrier républicain ou décadaire persista pendant toute la durée du gouvernement républicain et fut en usage au commencement de TEmpire ; il dura en réalité du 16 octobre 1793 jusqu'au 11 nivôse an XIII (l*'' janvier 1806), c'est-à-dire plus de douze ans ; exactement douze ans, deux mois et vingt-sept jours (2).

Un écrivain (3) généralement plus modéré dans ses expressions a relevé « ^incroyable impudence de ceux qui, pour rendre le nouveau calendrier ridicule, ont prétendu que la liste des productions de la terre, ajoutée à Talmanach républicain, était destinée à substituer au nom des saints une suite d'appellations plus burlesques les unes que les autres, et de décider qu'au lieu de s'appeler Pierre ou Jean, on s'appellerait Navet ou Cerfeuil ». Ceci laisserait entendre qu'on n'aqu^exceptionnellement puisé les noms de baptême dans le calendrier républicain ; or les preuves abondent qu'il en a été tout autrement.

Un contemporain de ces temps troublés, l'académicien

(1) Cf. la Révolution françaiaey ioumal de M. Aulard, 1885, 1. VIII et IX (articles de M. G. Villain).

(2) Tout, du reste, avait été mis en œuvre pour le rendre popa* laire, et parmi les diverses manifestations auxquelles il donna lieu, nous tenons à relever un ballet et un poème. Lors des sans-culottides de l'an II, le théâtre de Bordeaux représenta un ballet intitulé U Calendrier républicain (Welschinger).

(3) Dbspois (Eug.)> Le Vandalisnie révolutionnaire.

Arnault (1), rapporte qu'on avait donné à des enfants de sa connaissance les noms de Carotte et de Chou-fleur {9). Une pièce extraite des Archives (3) confirme de la façon la plus probante l'attestation d'Arnault ; de même on a relevé, sur des registres des actes de Tétat civil de plusieurs cooimunes, pour l'an II et Tan III, entre autres prénoms donnés à des enfants de la patrie, les suivants : Intégrité, Humanité, Artichaut^ Noisetier^

(1) Abnault (A.)» Soupenirs d*un sexagénaire,

(2) Il y a quelques années à peine, un père de famille allait, à la mairie des BatignoUes, déclarer une fillette & laquelle il désirait donner le prénom de Fleur'des'Champs, L*offîcier de Tétat-civil refusa de souscrire à ce désir par trop fantaisiste.

(S) La voici telle que nous la relevons dans l'/nferm^cfiaire (20 sept. 1896, p. 346} :

Adresse des sans'culottes de Monthel au représentant Alhitte, 12 ventôse an IF.

€ Une branche impure de l'ancienne superstition conserve quelques racines ; il faut les extirper, sans quoi la religion des prêtres, semblable à la gangrène, renaîtrait d'un seul grain qu'on aurait négligé et pourrait ramener les monstres dont elle était Tappuy, l'aristocratie et le despotisme.

« Nous voulons parler, citoyen, des noms de saints qui servent encore de prénoms & des Français régénérés. Qu'on' laisse subsister, si Ton veut, les prénoms de Biaise, de Nicolas et autres de ce genre, pour les personnes qui en sont revêtues, il y aurait peut-être pour les effets civils quelques inconvénients à les en dépouiller, mais qu'on ne permette plus de donner aux enfants qui naissent, des patrons fantastiques et des noms capables de perpétuer le souvenir d'un culte avilissant. La société a fait, à cet égard, ce qui était en son pouvoir : elle a invité tous ses membres, par lorgane de son président, à ne plus donner à leurs enfants des prénoms de sacristie, et à leur substituer ou des noms de grands hommes, ou des noms de fleurs ou de planteSf tirés da nouveau calendrier, tels qu'ils voudront les choisir. »

Vinci, Orphée, etc. (1). L'intention d'honorer les grands types de l'humanité paraît avoir inspiré la plupart de ces noms ; cependant les plus grotesques d'entre eux se retrouvent dans le calendrier révolutionnaire.

D'ailleurs, reportons- nous aux documents officiels, aux divers décrets rendus par la Convention et recueillis dans la Collection complète des lois et ordonnances (2), qui fait autorité en l'espèce : quelque aride que soit cette énumération, elle nous a paru s'imposer comme argument superfétatoire.

Le 3 brumaire an II (24 octobre 1793), la Convention nationale, rapportant l'article 9 du décret du 14 du premier mois, décrète que la nomenclature, la dénomination et les dispositions du nouveau calendrier, seront conformes au tableau annexé au présent décret. Suivait VAnnuaire de Van II et un tableau contenant les noms d'animaux, de plantes, d'instruments aratoires, etc., substitués aux noms de saints du calendrier grégorien.

Quelques semaines plus tard, le jour même où un décret accordait à Marat les honneurs du Panthéon (16 novembre), la Convention adoptait les propositions suivantes :

(1) Cf. Intermédiaire, 10 décembre 1896, p. 719.

(2) DuvERGiER, Collection complète des lois j décrets^ ordonn<uiceB,e^; t. VI, VU, XIV, d'après l'Intermédiaire, 30 septembre 1896.

« Surla proposition faite d'approuver le nom de Liberté^ décerné à la citoyenne Goux, la Convention nationale la renvoie par-devant la municipalité de son domicile actuel, pour y déclarer le nouveau nom qu'elle adopte, en se conformant aux formes ordinaires.

« Enfin, sur la proposition faite qu'il soit défendu à tout citoyen de prendre pour nom propre ceux de Liberté et Égalité, la Convention nationale passe à Tordre du jour sur cette proposition motivée sur ce que chaque citoyen a la faculté de se nommer comme il lui plaît, en se conformant aux formalités prescrites par la loi. »

La Convention laissait, comme on voit, à chacun la liberté de prendre tel nom qui lui plairait ; mais, pour mettre un terme aux abus et aux fantaisies de certains citoyens, moins d'un an plus tard (le 6 fructidor an II, 23 août 1794), rassemblée rendait un nouveau décret dont les deux premiers articles étaient ainsi libellés :

I. — Aucun citoyen ne pourra porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance ; ceux qui les auraient quittés seront tenus de les reprendre.

IL — Il est également défendu d'ajouter aacun surnom à son nom propre, à moins qu'il n'ait servi jusqu'ici à distinguer les membres d'une même famille, sans rappeler les qualifications féodales ou nobiliaires.

Enfin, beaucoup plus tard (!«'• avril 1803), était promulguée la loi relative aux prénoms et aux changements de noms^ dont suivent les deux premiers articles :

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