I. — A compter de la publication de la présente loi, les
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noms en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne, pourront seuls être reçus comme prénoms, sur les registres de l'état civil destinés à constater la naissance des enfants; et il estinterdi aux officiers publics d'en admettre aucun autre dans leurs actes.
II. — Toute personne qui porte actuellement comme prénom, soit le nom d'une famille existante, soit un nom quelconque qui ne se trouve pas compris dans la désignation de l'article précédent, pourra en demander le changement, en se conformant aux dispositions de ce même article.
Cet article s'appliquait à nombre de citoyens qui, dans un sentiment de flatterie pour le régime nouveau, ou pour tout autre motif, avaient cru devoir changer de nom.
Les personnes nées antérieurement au 16 novembre 1793 durent reprendre, à dater du 23 août 1794, les noms exprimés dans leur acte de naissance. Quant aux enfants nés dans Tintervalle compris entre ces deux dates, et qui avaient reçu des noms plus ou moins baroques — dont certains tirés du calendrier républicain — ils durent les conserver, à moins que leurs parents n'eussent songé, en temps utile, à réclamer le bénéfice de la loi du l**" avril 1803.
Aussi bien, les jeunes filles qui avaient été prénommées Marguerite ou Violette ne se souciaient-elles pas de troquer ces vocables champêtres et euphoniques, pour ceux d'Hermance ou de Pétronille^ qu'on aurait pu avoir la fantaisie de leur imposer. Et nous ne répondrions pas
que, dans pareille alternative, nous ne partagerions pas leur répugnance ou leurs hésitations.
L*adoption du calendrier républicain devait fatalement conduire à la manie du changement des noms et deâ prénoms, qui rappelaient par trop les souvenirs du fanatisme superstitieux ou de Fidolâtrie monarchique. C'est à qui s'empresserait de renier le patronage des saints inscrits au calendrier grégorien, pour leur substituer soit des noms de personnages de l'antiquité, soit des noms de plantes ou d'instruments aratoires, consacrés par le calendrier révolutionnaire.
Un poète du temps, qui avait eu le courage de conserver son nom — il s'appelait Gharlemagne ! — ne craignit pas de tourner en ridicule la mode nouvelle ; ses petits vers sont cinglants^ comme le fouet aux cent lanières du satirique :
Allons, bravo 1 point de scrupule !
t)ébaptisons-nous, mes amis ; S'appeler Jean, Jacques ou Denis, Tenez, rien n'est plus ridicule !
Fi donc ! des saints du paradis Gela sent trop le vieux régime .
Ils furent trop prônés jadis Pour avoir droit à notre estime.
Les saints ! qui oserait prendre leur défense
NÉVROSE névOLVTlOXNAinK 22
Qu'étaient-ils après tout ? Oh I rien, Tout uniment des gens de bien ; Et chacun d'eux dans sa manie Poussait même la bonhomie Jusqu*à daigner être chrétien !
Combien préférable « la moderne méthode », les noms romains, les noms en us :
Appelons-nous Quintus, Sextus ; Pour être encor mieux à la mode, Prenons pour patron saint Brutus !
Chénier s'appellera Voltaire, Fauchet, Tévêque Massillon, D'Eglantine sera Molière, Et Robespierre Gicéron (1) !
En dépit du poète, la rage de débaptisa tion sévit furieusement.
On a invoqué, pour l'expliquer, des prétextes qui nous semblent bien spécieux. Le langage du bas peuple, a-t-on dit, était rempli d'expressions dont l'atrocité dépassait la grossièreté : nulle phrase sans un blasphème, sans un ou plusieurs jurements, sans une image ordurière, sans une provocation au pillage ou à Tassassinat. De peur de passer pour suspectes, les personnes bien élevées n'oubliaient pas de se conformer en public au langage commun... Quand le langage se dénaturait ainsi> on devait s'attendre que les noms des personnes et
(1) Petites Affiches, juillet 1792.
des choses éprouveraient aussi un changement. C'est, il nous semble, aller chercher bien loin ce qui est à portée de la main : on se hâtait de se défaire d*un nom compromettant, pour s'en affubler d'un autre, plus ou moins grotesque, mais qui était celui d'un bon républicain, ou d'un citoyen vertueux, d'autant plus vertueux que ses actes échappaient à tout contrôle, pour la raison qu'il avait disparu de cette planète depuis des siècles.
Et c*est ainsi qu'on vit revivre tant d'Aristides, tant d'Anacharsis, tant de Scaevolas ou de Publicolas.
Les villes et celles de leurs rues qui portaient des noms de saints, de rois ou de reines ayant retranché cet appendice encombrant et périlleux, les particuliers ne pouvaient moins faire.
Une femme qui se nommait Reine s'appellera Fraier^ nité- Bonne-Nouvelle (i). Un patriote de Cherbourg, Jean- Nicolas Leroy ^ avait, à Tavènement de la République, substitué à son nom celui de Moulin ; il n'en fut pas moins envoyé au tribunal révolutionnaire, à la suite d'une dénonciation d'un misérable qui, dit-on, briguait sa place, condamné à mort et bel et bien exécuté, quoiqu'il eût présenté les meilleurs certificats de civisme (2).
Un autre Le Roy^ maire de Coulommiers en 1791-92, et qui devint membre du tribunal révolutionnaire de Paris, prit le nom de Dix- Août pour remplacer le sien ;
(1) Concourt, op. cit.
(2) Intermédiaire, 20 oct. 1902.
ce qui ne Fempêcha pas d^étre guillotiné, le même jour que Fouquier-Tinville (1).
A Tépoque, certaines municipalités prirent rarrété suivant :
c Tout homme portant un nom emprunté aux tyrans et à la féodalité, tel que Roi (2), Lempereur^ Lecomte^ Baron, Chevalier^ ou même un nom modéré, tel que Bon^ Ledoux^ Gentil^ doit le quitter immédiatement^ s'il ne veut pas passer pour suspect (3). »
Au mois d'avril 1794, le 5"^ bataillon des Volontaires de rOise était à Maroilles, s'apprètant à reprendre la place de Landrecies. Des clubs s'étaient organisés à Maroilles, dont le président était un curé défroqué, capitaine de ce bataillon des Volontaires, dont le commandant se nommait Horoy. Comme celui-ci ne fréquentait pas le club, il ne tarda pas à être dénoncé : on rappela tout d'abord qu'il avait servi autrefois dans les gardesfrançaises, en qualité de sergent ; puis l'ex-curé, qui
(1) Intermédiaire, 2d nov. 1902.
(2) « Le mot royal est poursuivi, traqué, efiacé, démoU, détniiti déchiré, lacéré, anéanti. En tout ce qui tient à la descendance auguste des Bourbons, royal est biffé. Bureaux de loterie, enseignes, tout est purifié du mot royal ; jusqu'à l'enseigne du Bœuf eouronni qu'on régénère... Les citoyens appelés Leroi sont invités à changer de nom ; beaucoup se rebaptisent Lqloi. Le citoyen Périer, artiste, demeurant rue des Poitevins, n» 5, prévient ses concitoyens qu'il remplace le mot de roi, qui se trouve sur le cadran des pendules et horloges sans endommager Témail et sans déranger les objets de place, par celui dépeuple ou de nation, à volonté, v De Concourt, La SociéU française pendant la Révolution,
(3) MoxTKiL, Histoire des Français des divers états, 4* édition, t. V.
LE VAfa)ALISME 341
était frotté de latinisme, démontra que le nom de Horoy dérivait de Homo Régis, homme du roi, et qu'il n'y avait, par suite, rien d'étonnant à ce que celui qui portait ce nom eût des idées subversives. Il expliqua que, lors de l'affranchissement des serfs et des communes par les rois de France, il y avait eu nécessité de créer, pour lutter contre les empiétements incessants et les prétentions des nobles, une sorte de miliciens, qui furent pri* mitivement appelés hommes du roi : la famille Horoy n'avait certainement pas d'autre origine, et c'est grâce aux services rendus jadis à la royauté que le commandant actuel avait pu entrer dans ce corps privilégié qu'étaient les gardes-françaises. Pour se soustraire aux conséquences de cette dénonciation, le commandant Horoy, après quelque résistance, céda à l'injonction qui lui était faite et prit le nom, qui lui fut imposé, de Montagne^ dont il dut signera Tavenir tous ses actes (i). Horoy, dit Montagne (2), après avoir pris part aux cam« pagnes d'Italie avec Bonaparte, trouva une mort glorieuse à l'assaut de Saint-Jean-d'Acre, en 1799.
(1) Intermédiaire^ 20 nov. 1902, et Histoire des volontaires de /'Oise, par Horoy, 1863.
(2) Le général Motte, qui commandait la ville de Grenoble, lorsqu'elle était assiégée par les Autrichiens en 1815, avait substitué, en l'an II, le prénom de Cèdre à celui de Robert ^ et ses têtes de lettres portaient ces mots, imprimés en gros caractères : Cèdre Motte, général de brigade. (Rochas, Biographie du Dauphiné, t. II, p. 173. )
342 LA NÉVROSE RÉVOLUTIONNATRE
Les saints étaient^ nous Tavons dit, proscrits sans pitié ; cette simple anecdote confirmera notre assertion.
On avait traduit devant le tribunal révolutionnaire M. de Saint-Gyr. Le président lui demande ses nom et prénoms :
— Je me nomme de Saint-Cyr, répond l'accusé.
— 11 n'y a plus de noblesse, réplique le président.
— Je m'appelle alors Saint-Cyr,
— Le règne de la superstition et celui des saints est passé.
— Je m'appelle donc Cyr.
— La royauté a été pour toujours abolie.
Une idée lumineuse traverse l'esprit du prévenu : « Puisque je n'ai pas de nom, s'écrie-t-il, j'échappe à la loi, car je ne suis qu'une abstraction, et vous ne trouverez aucune loi condamnant une abstraction ; je dois donc être acquitté I » Le plus drôle de l'histoire, c'est que le tribunal, fort embarrassé par cette argumentation inattendue^ acquitta le prévenu, motivant son jugement en ces termes : « Citoyen Abstraction, tu es invité à faire choix, pour l'avenir, d'un nom républicain, si tu ne veux passer pour suspect (1). »
Mais écoutez la suite :
(1) Bon de CosTON, Origine^ étymologie et signification des noms propres, p. 42; Paris, Aubry, 1867.
Le roi de la fève, rînoffensif monarque qu'on fête le jour de TEpiphanie, ne trouva pas davantage grâce devant les purs. Dès le mois de janvier 179â, alors que la France était encore, nominalement tout au moins, une monarchie, un journaliste du temps sonnait déjà le glas de la royauté de la fève.
« La Révolution, écrivait Prud'homme, a un peu ralenti ce genre de plaisir de la table. On est si las aujourd'hui d'un roi dans la réalité, que beaucoup de patriotes ne se sont même pas souciés d'en faire la parodie le verre à la main. Cette monstruosité politique fait tant de mal au cœur en ce moment que, bien loin de s'en occuper pour en faire sentir le ridicule et l'absurdité, on voudrait pouvoir en effacer le souvenir. Puisse la chute du roi de la fève présager celle des autres (1)1»
La prophétie n'allait pas tarder à s'accomplir : le 30 décembre de cette même année 1792, le Conseil général de la commune, sur la proposition du citoyen, ci-devant comte, Scipion Duroure, prenait un arrêté en vertu duquel le jour des Rois serait à l'avenir dénommé Fête des sansculottes,
« A la bonne heure I disait le lendemain le journal de Prud'homme, mais cela ne suffit pas. Il faut, quand on veut détruire un vieil usage, le remplacer par l'attrait de la nouveauté du motif... Si nous sommes aussi bons républicains que nous le disons, nous laisserons les
(1) Révolutions de Paris, n« 131.
314 LA iNÉVROSE RÉVOLUTlONiNAlHE
prêtres morfondus psalmodier tout seuls en l'honneur des trois rois; nous abolirons la royauté de la fève comme nous avons fait de l'autre ; et nous lui substi* tuerons le gâteau de Végalité, en remplaçant la solennité de TEpiphanie par une fête du Bon voisinage, La fève servirait à indiquer celui des voisins chez lequel se ferait le banquet fraternel où chacun apporterait son plat. »
Le 17 nivôse an 11 (6 janvier, style esclave), le Conseil général recevait la dénonciation de « membres du Comité révolutionnaire de la section de la maison commune », qui avaient dû sévir contre des pâtissiers, convaincus d^avoir fait et vendu « des gâteaux à la fève >. A cette occasion, Chaumette demandait qu'on renvoyât l'affaire a devant l'administration de police, pour ce qui regarde la sûreté de Paris, et à celle des subsistances, pour ce qui a trait à l'abus que l'on fait de la fleur de farine, « qui ne doit pas être extraite du pain {sic) pour alimenter la gourmandise. » La motion, appuyée par Hébert, fut adoptée (i).
Mianuel, qui était monté à la tribune pour demander de supprimer la Fête des Rois, comme « anticivique et antirévolutionnaire », fut mal vu du peuple qui aimait ces sortes de réjouissances, si bien qu'à Saint-Germain, des femmes furent sur le point d'accrocher à la lanterne un paisible passant qui ressemblait au Procureur général de la Commune (2).
(1) La Chronique médicale, l®"" mars 1901, p. 143.
(2) Histoire des Croyances, par F. Nicolay, t. II, p. 35-36.
Le gâteau séditieux ne fit guère plus parler de lui pendant la réaction qui suivit thermidor.
11 faut fouiller les rapports du « Bureau de surveillance », pour apprendre qu'en Tan IV (le 6 janvier 1796), sous le Directoire, les pâtissiers débitent publiquement leur marchandise au a Palais-Egalité », où les Muscadins déambulent et qui reprend peu à peu son air a Palais- Royal ». Le soir, au théâtre Louvois, un acteur se permet d'ajouter à son rôle une petite phrase : « Nous marquons le ci-devant gâteau! » Deux citoyens des troisièmes loges ayant crié : à bas le gâteau ! sont expulsés, aux applaudissements répétés du parterre^ qui crie : à bas les Jacobins (1) !
Des Jacobins, il n'y en avait plus guère, et la grande lutte était fînie, dont la persécution contre la fève n'avait été qu'un des minuscules épisodes (2).
Pour en revenir au changement de noms de particuliers, le décret de la Convention, du 24 brumaire an II (24 mars 1793), portait que « chaque citoyen a la faculté de se nommer comme il lui plaît, en se conformant aux formalités prescrites par la loi. » Ces formalités consistaient à se présenter devant la municipalité de son
(1) AuLARD, Paris pendant la réaction thermidorienne^ 1899, t. II. Chronique médicale, loc. cit.
346 LA NÉVROSE RÉVOLUTtONNAIRE
domicile, pour y déclarer le nouveau nom qu'on voulait prendre (1).
Ce décret avait été rendu sur la proposition d'une femme qui avait demandé à se nommer Liberté (2). Ce prénom de Liberté, de même que celui d'Égalité et de Fraternité^ était très répandu. On ne s'en contentait pas toujours, et parfois on rallongeait en le faisant précéder, par exemple, des mots : Amy de^ ce qui donnait à votre nom un air tout à fait patriote, et équivalait presque à un certificat de civisme. Égalité n'avait pas moins de succès : un ancien prêtre de Louhans, le citoyen PauZ Maître, offusqué d'avoir, « avec le prénom d'un des apôtres du fanatisme, un nom qui froisse ses sentiments d'égalité », déclare au conseil général de la commune qu'il troquait le nom de Maître contre celui de Pleb-Égal, abrégé de Plébéien- Egalité^ et qu'il ferait désormais précéder ce nom du prénom de Luciut, et il signa sa déclaration au registre : Pleb-Égaly Maître pour la dernière fois (3).
C'est vers le même temps que le duc d'Orléans, après avoir enlevé les fleurs de lis qui composaient ses armoiries, et s'être attiré, par cette concession à l'esprit révolutionnaire, cette sanglante épigramme :
Un ci-devant prince de Gaule, Mais qui n'est qu'un franc polisson,
(1) L. GuiLLEMAUT, Le Calendrier républicain.
(2) De Coston, loc, cit.
(3) L. GuiLLEMAUT, Op. cît.
Fait ôter de son écusson
Ce qui lui manque sur l'épaule (1) ;
c'est à cette époque, disons-nous, que le duc d'Orléans sollicitait la faveur (I) de s'appeler Philippe-Égalité, nom dont le gratifiait la commune de Paris (2), pour remplacer une qualification et un titre proscrits.
A rîmitation de Philippe-Ëgalîté, tous les Jacobins avaient pris des noms républicains.
Un ancien maître d'école de Nevers, appelé Chaumet^ fut élu procureur de la commune de Paris, et voici un fragment du discours qui lui avait valu la majorité des suffrages : — « Citoyens, je m'appelais ci-devant Pierre- Gaspard, parce que mon parrain croyait aux saints du paradis ; mais moi, qui ne crois qu*à la Révolution^ qui est l'enfer des tyrans et des esclaves, j'ai pris le nom d'un saint qui a été pendu pour ses principes républicains : je m'appelle Anaxagoras, »
Un sans-culotte avait imaginé de nommer son fils Marat'Couthon-Pique ; et les journaux de vanter l'intelligence et le patriotisme avec lesquels on avait marié ces trois noms, indicateurs du plus ardent civisme et des plus pures vertus !
(1) La marque, c'est-à-dire l'application sur l'épaule d'un fer brûlant, représentant une fleur de lis : ce supplice a été aboli après la Révolution de 1830.
(2) On Ht, sur le registre des délibérations de cette assemblée, à la date du 15 septembre 1792 : c Sur la demande de Louis-Philippe- Joseph, prince français, le Conseil général arrête : Louis-Philippe - Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Égalité, »
Les mêmes gazettes annoncèrent que le ministre Lebrun s*étaît distingué, en donnant à une de ses filles les noms de Civilisation-Jenimapes- Victoire-République.
Dans les registres de Tétat civil d'une petite commune de Saône-et-Loire — et il est probable que cela se passait ailleurs de la même façon, — on a relevé des prénoms non moins singuliers. Passe encore pour Cornélie, Délia, Epaminondas, Solon et Lycurgue ; mais que penser de Glaude-Ignace-Libre, Claude-Républicain^ Claudine-Républicaine ?
Ce ne sont pas les plus bizarres. Un des anciens membres de l'Assemblée législative, un certain Ruou (Claude-Henri), devenu membre du directoire du département de Saône-et-Loire, en 1792, avait pris, dès la promulgation du nouveau calendrier,les prénoms d*A il-Pavot,
Vondière, président de Tadministration du même département, adjoignit à son nom les prénoms de Bled- Fer (1), et son secrétaire général se fit appeler Raifort Manguin,
A Louhans, un citoyen du nom de Lachize changea son prénom contre celui de Rhubarbe (2).
Nombre d'enfants furent appelés Péthion (3), Marai
(1) Le conventionnel Bernard (de Saintes), représentant en mission dans le département de Saône-et-Loire, remplaça ses prénoms de J tan- André par ceux de PiochcFer.
(2) GUILLEMAUT, loc. CÎt,
(3) Un nommé Leture, municipal à Montmorency, fit baptiser son fils Libre-Péthion Leture. (De. Goncourt^ op. citJj
OU Robespierre — plus simplement Maximilien ; d'autres, Nationale- Pique ^ Fructidor : ce prénom pouvait encore se lire, au siècle dernier, sur une pierre tumulaire, au cimetière Montmartre.
La section du Pont-Neuf dénonça un vicaire de la paroisse Notre-Dame, qui avait refusé d'enregistrer un enfant sous la dénomination d*Âlexandre-Pont-Neuf (1). Celui-ci se montra moins scrupuleux, qui avait enregistré le prénom fantastique de Phœbusy l'astre du jour !
Les prénoms de Charles, de Henri, de Louis, de Marie, de Geneviève, etc., étaient rigoureusement mis en interdit par la plupart des municipalités républicaines. On leur préférait, comme plus harmonieux sans doute, ceux de Balsamine j Potiron^Rose^ Pavot ^ Armoise- Verged'Or (2), empruntés au langage des fleurs ou des légumes.
Les noms des fruits eux-mêmes subirent la loi commune. Les admirateurs des nudités mythologiques appliquèrent aux pêches de Montreuil, connues sous le nom de pêches de chevaliery depuis que Girardot, chevalier de Saint-Louis, avait importé dans ce village, sous le règne de Louis XIV, la culture des arbres en espaliers, l'expression de pêches tétons de Vénus (3).
Quelques gages qu'on eût donnés de sa foi républi^ caine, on n'était pas à l'abri des fantaisies des maîtres du jour ; les familles les plus honorables devaient
(1) Le Journal de Perlet, déc. 1792.
(2) GUILLEMAUT, Op. cU,
(3) Mazas et Anne, Histoire de l'ordre de Saint-Lôuis, 1. 1, p. l70.
3oO LA NÉVROSE REVOLUTIONNAIRE
se plier à leurs exigences : un membre de Tlnstitut, M. Gargin de Tassy, né le 20 janvier 1794, dut subir les prénoms de Joseph-Héliodore-Sagesse- Vertu, qui furent inscrits sur les registres de Tétat civil. Mais un des noms les plus extraordinaires est celui qui fut donné à un enfant né dans les Hautes-Alpes : on l'appela... Phtjtogynéanthrope Lachau, mot qui signifie en grec : « femme enfantant des hommes ou des guerriers (1) ». Gageons que Théroïne fut médiocrement satisfaite — quand elle eut conscience du ridicule dont onTavait, à son insu, couverte.
Il est quelque part rapporté que, pendant les persécutions religieuses d'Angleterre, on conduisit un jour devant le chancelier Thomas Morus un rebelle nommé Silver (mot qui signifie en anglais : argent),
— Silver, lui dit le chancelier, — voulant lui faire pressentir le genre de mort qui lui était réservé, — tu ne dois pas craindre le feu ?
— Si, Monseigneur, de riposter celui-ci, le quick-sUver (vif-argent ou mercure) ne résiste pas au feu.
Cette répartie lui sauva la vie.
En 1793, un prêtre du diocèse du Puy, Tabbé Exbrayal, s'en tira non moins adroitement. Arrêté comme suspect,
(1) De GostoNi p. 41.
il fait observer que lorsqu'on portait un nom aussi républicain que le sien, on ne devait pas être inquiété \ qu'exbrayaty dans Tancien idiome du pays, voulait dire débraillé, sans braie, sans-culotte^ et qu'il descendait certainement d'un compagnon de Vercingétorix, lequel devait cet honorable surnom à son énergique résistance contre les armées romaines. Le président du district se contenta de cette explication et fit remettre le détenu en liberté. Sa présence d'esprit l'avait sauvé de la mort.
Cette folie du changement de nomè fut heureusement de courte durée et on ne tarda pas à revenir à l'ancien état de choses.
Cependant, sous le gouvernement consulaire, des circulaires administratives durent enjoindre aux maires de supprimer, sur les expéditions qu'ils délivraient, des noms tels que ceux de Liberté^ Unité^ Civilisation, République, ou mieux encore : Bouton d'Or, Cyprès, FougèrCy et jusqu'à Cornichon !
Sous le règne de Louis-Philippe, on essaya de faire revivre la loi de Fan XI, pour Emile de Girardin, à qui ses adversaires contestaient le nom sous lequel il avait conquis la notoriété. Afin de le faire exclure de la Chambre, ils prétendaient qu'on lui appliquât les peines portées par la loi de germinal qui, d'après certains jurisconsultes, n'avait jamais été abrogée. Il ne semble pas qu'ils aient obtenu gain de cause.
La loi de Tan XI, punissant le délinquant de six mois de prisoui fut modifiée par la loi de 1858 (28 mai),
qui substitua à remprisonnement une amende de 500 francs à 10.000 francs.
Aujourd'hui; toute demande de changement de nom doit être insérée au Journal officiel, dans le journal judiciaire du lieu de la naissance et dans celui du domicile du demandeur. La requête ne peut être adressée que trois mois après ces publications, et quand elle est admise, elle est insérée au Bulletin des Lois; mais l'efTet de cette ordonnance reste en suspens pendant un an. Tous les intéressés peuvent y former opposition et, s'il s'élève des difficultés, le Conseil d'Etat ou les tribunaux sont saisis (1).
Un nom est considéré comme un bien de famille ; nul ne peut l'aliéner ou en disposer en faveur d'une famille étrangère, au préjudice et sans le consentement de tous les membres de la famille à laquelle il appartient.
C'est à chacun à l'illustrer comme il peut, sauf à en faire rejaillir Téclat sur tous ceux qu'un hasard de naissance a rendus des homonymes.
(1) Db Coston, loc, cit.