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CHAPITRE QUATRIEME LES EXTRAVAGANCES DE LA MODE

On parle souvent de la tyrannie de la mode» mais il faut arriver aux époques troublées pour entendre proclamer que tel ou tel costume est une marque de civisme, et que celui-là sera déclaré suspect, qui n*arborera pas les attributs de la liberté. On pressent qu'entré dans cette voie, on soit vite entraîné aux pires excentricités.

Comme toutes les folies, celle de la mode est au plus haut point imitative et contagieuse (i j. Nous dirons même que la contagion gagne d'autant plus, que la chose à répandre est en plus complet désaccord avec le bon sens et la raison. Voyez le succès qu'obtinrent, grâce à la duchesse de Chartres, ce qu'on désignait, sous Louis XVI

(1) Cf. Gi Le Bon, L* homme et les sociétés, t. II ; Taade, Les lois de Vimitation ; D*" V^igouroux et Juquelier, La contagion mentale, etc.

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et Marie-Antoinette, du nom de « poufs » au sentiment (1).

C'était une réunion d'objets qui rappelaient les personnes qu'on affectionnait le plus. Ainsi la femme d^un marin portait sur sa tête une frégate voguant à pleines voiles; celle d'un militaire se coiffait d'une fortification, d'une épée et d'une croix de Saint-Louis; une autre se surchargeait le crâne de cinq poupées représentant ses cinq enfants.

La duchesse de Lauzun parut un jour chez la mar-

(1) Pariiiî les poufs les plus célèbres du règne de Louis XVI, l'un était qualifié de pouf à la circomtonee, à cause du changement de règne, et l'autre de pouf à rinoculation. Dans le premier, on voyait à gauche un grand cyprès garni de soucis noirs, au pied duquel était un crêpe arrangé de manière h représenter ses nombreuses racines ; à droite, il y avait une grosse gerbe de blé couchée sur une corne d'abondance, d'où sortaient à foison des figues, des raisins, de^ melons et autres fruits parfaitement imités avec des plumes blanches. L'ensemble prouvait que, tout en pleurant Louis XV, on attendait des merveilles du nouveau règne.

Le second pouf n'était pas moins ingénieux. M"^ Bertin y avait placé un soleil levant, un olivier chargé de fruits, autour duquel s'élançait un serpent, qui soutenait une massue entourée de guirlandes de fleurs. Voici l'explication que l'on donnait à cette coiffure : le serpent représentait la médecine ; la massue, l'art dont elle s'était scr^'ie pour terrasser le monstre variolique ; le soleil levant devenait l'emblème du jeune roi vers lequel se tournaient les espérances des Français, et on trouvait dans l'olivier le symbole de la paix et de la douceur que répandait dons les âmes Theureux succès de l'opération à laquelle le roi et les princes s'étaient soumis. {Modes et Usages au temps de Marie- Antoinette^ par le comte de Retset. t. I, p. 39.)

La reine porta la première le pouf à Vinoculation, et bientôt toutes les dames de la cour rimitèrent. Cette coiflurc coûtait dix louis^ Ml'* Bertin ne pouvait suffire à en fournir.

quise du Deffand avec un pouf magnifique ; il offrait tout un paysage en relief : d'abord une mer agitée, des canards nageant sur ses bords, un chasseur à l'affût prêt à les coucher en joue ; sur le sommet, un moulin dont la meunière se faisait courtiser par un abbé, et tout au bas de Toreille on voyait le meunier conduisant un âne.

Qui se douterait jamais de ce que pouvait contenir à cette époque un simple bonnet? «. Au fond, était une femme assise sur un fauteuil et tenant un nourrisson : ce qui désignait le duc de Valois (Louis-Philippe et sa nour* rice). A. droite, était un perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux à la princesse; à gauche, un petit nègre, image de celui qu'elle aimait beaucoup ; le surplus était garni d'une touffe de cheveux du duc de Chartres, son mari, du duc de Penthièvre, son père, du duc d'Orléans, son beau-père. Tel était l'attirail dont la princesse se chargeait la tête. »

Les bonnets en pouf, de même que les bonnets en parc anglaisy en moulin à vent^ à la Belle-Poule^ à la frégate Jm Junoriy eurent une vogue prodigieuse.

En 1775, un jour d*étéi Marie-Antoinette paraît devant Louis XVI avec une robe de taffetas sombre. « TienSi c'est la couleur des puces », s'écrie le roi. Le mot fait fortune, toute la cour se met en couleur de puce, Paris et la province imitent la cour (i).

(1) QuicHERAT, Histoire du Costume en France,

Plus tardy on adoptera le gris cendré, simplement parce que les cheveux de la reine étaient de cetle teinte, et Marie-Antoinette devra envoyer de ses propres cheveux aux Gobelins et aux fabriques de Lyon, pour qu'onrende bien la nuance exacte.

Quand, à la suite d'une grossesse, Marie-Antoinette, ayant perdu une partie de ses cheveux, se résignera à la coiffure basse, aussitôt la mode d'adopter ce genre de coiffure, connue sous le nom de coiffure à V enfant et dont toutes les têtes s'accommoderont à l'envi.

La mode liée aux événements politiques date de i 787. Au commencement de celte année, on porte des gilets aux Notables, par allusion èi l'assemblée présidée par le roi. Louis XVI y est représenté assis sur une trône, tenant de la main gauche une banderole, sur laquelle se lisent les mots « l'âge d'or », tandis que la main droite semblait fouiller dans la poche. G^étaicnt les premières armes de la caricature.

En apprenant que le cardinal de Rohan était à la Bastille, les modistes de Paris inventèrent, pour persifler la reine, un chapeau dit à la Cagliostro ou au Collier de la Reine. Il était aux couleurs du cardinal et en paille : on rappela chapeau couleur du cardinal sur la paille. Pour apitoyer le public sur son sort, on faisait courir le bruit

que rEminence couchait sur la paille dans sa prison. Ce chapeau était, en outre, orné d'un collier rappelant celui de Boêhmer.

Un autre symptôme annonçait que les diverses classes sociales ne se distinguaient déjà plus entre elles : les poissardes étaient désormais les « Dames de la Halle » ; et c'est habillées de soie et couvertes de dentelles et de diamants qu'elles se présentèrent à Versailles, pour féliciter les souverains, cela presque à la veille de la prise de la Bastille (1), deux ou trois ans avant la proclamation des Droits.

(1) Après la prise de la Bastille, écrit M. Spire Blondel {Reoue libérale, 1884), la mode s'empara de ce grand événement, et l'ancienne forteresse, vendue pierre à pierre par le maître maçon Palloy, <( entrepreneur de la démolition de la Bastille », fut représentée partent, dans les assiettes,' sur les papiers peints, sur les meubles, etc., témoin ce paravent représentant la prise de la Bastille, dont parle le Censeur des Journaux (juin 1796', qui se montrait à une fenêtre de la place de Grève toutes les veilles d'insurrection. Néanmoins, si les sujets patriotiques et les insignes de la liberté remplaçaient parfois les compositions galantes et frivoles de la fin de la monarchie, le style général de Tornementation des meubles était à peu près resté le même. Sur Tarmoire républicaine du musée Carnavalet, les moulures rappellent, en effet, un temps qui proscrit la ligne droite : elles s'arrondissent, se contournent et forment des cadres gracieux sur les panneaux.

Il en est de même des produits céramiques. Les poêles de faïence, qui jouaient alors un grand rôle dans l'ameublement, s'étaient métamorphosés, grâce à un certain Ollivier, directeur de la « fabrique de poterie républicaine », qui libellait ainsi ses prospectus :

« Ce qui a fait le plus de plaisir à tous les patriotes qui l'ont vu, c'est un poêle de forme absolument neuve, un poêle en forme de la Bastille. C'est exactement la Bastille avec ses huit tours, ses créneaux, ses portes, etc., colorée au naturel avec des teintes tirées des miné-

-Mais c'est après Fécroulement de la forteresse des abus que la Révolution marquera défînitivement son empreinte sur la mode. Les femmes porteront alors des bonnets à la Bastille, dont le Journal des Luxes et des Modes nous a conservé Tamusante ordonnance ; des bonnets â la citoyenne ou aux trois ordres réunis (1). Un peu plus tard, elles auront dans leurs gardes-robes un négligé à la patriote^ une grande toilette à la Constitution !

Le Journal de la Mode et du Goût fait défiler sous nos yeux une grande dame en robe de couleurs rayées à la Nation ; une religieuse nouvellement rendue à la société, avec une robe de linon en Vestale et une coiffure à la Passion ; la femme patriote^ avec le nouvel uniforme de drap couleur bleu de roi, chapeau de feutre noir, bourdalou et cocarde aux trois couleurs. Le rédacteur de la feuille mondaine constate, non sans mélancolie, que « depuis longtemps, les femmes ne portent plus aucune espèce de

rnux et fixées au feu. Sur la forteresse s*élève un canon, orné à la base des attributs de la liberté : bonnet, boulets, chaines, coqs et bas-reliefs ; les couleurs de la fonte, du cuivre, du marbre, de l'airain, y sont parfaitement imitées et inaltérables. »

Ce poêle monumental, o£Pert à la Convention nationale par le potier parisien, nous apprend M. Champfleury, ornait l'intérieur de la Convention, alors qu'elle siégeait dans la salle du Manège.

(1) « Enl790, Brifaut, — Icpère de l'académicien, — inaugura, dans un bal masqué, au ci-devant couvent des Jacobins de Dijon, le costume dit des trois ordres. Il était coiffé en abbé, avec boudins frisés et poudrés, calotte et rabat: c'était le clergé. Un superbe babit d^ velours bleu, veste galonnée et l'épée : voilà la noblesse. Culotte de serge grise, des guêtres de toile et des sabots symbolisaient le Tiers- Etat. Ce costume original eut un succès fou. » Clément- Jandi.

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panier, ni poche, ni coussins... La coiffure des jeune* gens est devenue très simple; il en est plusieurs qui ont fait couper les cheveux en rond et qui les portent sans poudre... »

« Il faut de la poudre pour nos perruques, avait écrit Jean-Jacques ; voilà pourquoi les pauvres n*ont pas de pain » ; c'est ainsi que les femmes du monde avaient renoncé à la poudre. Les actrices même avaient suivi leur exemple, Paris étant menacé de la disette et de la hideuse banqueroute.

La mode des cheveux courts et plats fut dite à la Révolution ; car, de même que l'habit, la coiffure était patriotique ou contre-révolutionnaire. Dans les bals et les réunions aristocratiques, les cavaliers devaient se présenter coiffés à la contre-Révolution, c'est-à-dire « en crêpé terminé par deux boucles en demi-cercle, les cheveux du haut du toupet rabattus sur le front et séparés à la naissance de Tépi (1).»

Dès 1790, la jeunesse royaliste qui n'était pas allée rejoindre les princes à Coblentz faisait de l'opposition jusque dans le costume (2). Les aristocrates décidés ne se

(1) La Feuille du jour (juin 1791), cité par Spire Blondbl, VArt pendant la Réoolution.

(2) Les partisans du régime nouveau protestaient à leur façon . Le Journal de la Mode et du Goût (juillet 1790) nous apprend que tout vrai patriote possédait une pendule civique^ avec les attributs de la Liberté, soutenue par des colonnes de marbre ou de bronze doré représentant l'autel fédératif du Champ-de-Mars. Suivant le même recueil, les lits d la Révolution furent bientôt délaissés pour les lits pcUriotiques. « En place des plumets, ce sont des bonnets au bout de

mettaient qu'en noir, comme s'ils avaient voulu porter le deuil de la monarchie. Suivant un journal du temps, après avoir porté le costiame demi-converti^ c'est-à-dire des habits bariolés, avec des collets de teinte criarde» claire, jurant avec celle de l'habit, ils adoptèrent le frac ouvert, le gilet monarchique (1), « montrant en plein ses petits écussons aux trois fleurs de lis couronnées, semées sur le basin blanc (â).

faisceaux de lances qui forment les colonnes du lit : ils représentent Tare de triomphe élevé au Champ-de*Mars le jour de la Fédération. »

D'autres patriotes préféraient le lit à la Fédération, « composé de quatre colonnes en forme de faisceaux dorés ainsi que les haches et branches de fer qui soutiennent l'impériale. » Quant aux tentures des appartements, elles furent remplacées par des papiers peints, représentant les insignes distinctifs de l'égalité et de la liberté, de la fabrique républicaine de Dugourc, place du Carrousel, ci-devant l'hôtel de Longueville.

Si l'on en croit les Petites Affiches (août 1793), la manufacture de la rue Saint- Nicaise, place de la Réunion, répandit plus tard dans le commerce des tableaux avec inscription civique, prêts à être placés au-dessus des portes de chaque citoyen et portant ces mots : Unité, indivisibilité de la République, Liberté, Fraternité ou la Mort, L'auteur de cette devise, dit ironiquement Beaulieu, dans ses Essais historiques, a droit d'être connu de la postérité : c'est Pache, alors maire de Paris, après avoir été ministre.

(1) Les élégants faisaient broder sur leurs gilets des chasses, des vendanges, des pastorales, des régiments de cavalerie, des caricatures, des scènes de la Folle par amour ou de Richard Cœur-de-lion, Les boutons, de deux pouces de diamètre au moins, contenaient, sous verre, des miniatures, les portraits des douze Césars, des statues antiques, les « Métamorphoses i» d'Ovide, des rébus, des chiffres entrelacés et même des collections de fleurs ou d'insectes. {Histoire de la mode en France, par E. de la. Bédollière, p. 142.)

(2) Jusqu'au linge de corps qui fut à la mode du jour. Voici la chemise que portait, en 1794, un haut fonctionnaire alsacien : en forte

Il ne se produisit cependant de modifications Traiment notables dans la mode qu'en 1790 : c*est Tannée où « les laquais à préjugés, qui s'obstinent à porter brodées sur le dos les marques honteuses de leur servitude )», se laissent convaincre, à renfort de coups de bâton, « qu'ils sont des citoyens, enfants de la patrie (1). »

C'estrannéeoîi les femmes n*ontplus de complaisance^ de regards que pour l'uniforme national, et où, dans un élan patriotique, elles façonnent leurs chapeaux en casques (2). Alors nos belles dames, qui ont sacrifié sur

toile de chanvre, jabot et manchettes en mousseline. Les poignets étaient ornés d'inscriptions très remarquablement brodées à l'aiguille et an petit point ; sur le poignet de droite : La Mort ou la Liberté ; sur le poignet de gauche : L^union fait la force. (Intermédiaire ^ 1886, p. 647.)

Puisqu'U est question de TAlsace, rappelons la teneur de l'arrêté de Lebas et de Saint-Just, rendu le 5 brumaire de Tan 11 : o Les citoyennes de Strasbourg sont invitées de quitter les modes alle« mandes, puisque leurs cœurs sont français. • Ce jour-là, des centaines d'anciens toquets en filigrane d'or et d'argeîit furent déposés sur lautel de la Patrie et portés à la Monnaie. {La Justice criminelle et la Police des mœurs à Strasbourg ^ par H. Reuss, p. 50.)

(1) Journal de la Cour, juin 1790.

(2) Presque jamais les dames de la cour ne mettaient à leurs bonnets la cocarde aux trois couleurs complètes ; elles ne portaient souvent que du bleu et du rouge, du rose ou du bleu, ou du blanc et du bleu ; quand on n'y regardait pas de très près, ces cocardes pouvaient faire illusion aux vainqueurs de la Bastille, et les dames avaient la satisfaction de ne pas être parées entièrement des couleurs de» révoltés. (Comte de Reiset, loc, cit.)

l'autel de la Patrie tous les artifices de la coquetterie : médaillons, chaînes, boîtes à mouches, colliers, boucles d'oreilles, bijoux de toutes sortes et de tous prix, adoptent les rocamboles, ou bijoux à la Constilulion^ bagues faites avec des pierres de la Bastille enchâssées ; les alliances civiques et nationales, en émail bleu, blanc et or, avec la devise : la Nation^ la Loi et le Roi ; les boucles d'oreilles constitutionnelles, en verre blanc jouant le cristal de roche, et portant écrits les deux mots qui résument toutes les affections : la Patrie I

C'est l'époque où M™« de Genlis s'orne, pour toute parure, d*un médaillon fait d'une pierre polie de la Bastille. « Au milieu du médaillon était écrit en diamants : Liberté, Au-dessus était marquée, aussi en diamants, la planète qui brillait le 14 juillet, et au-dessous était la lune, de la grandeur qu'elle avait ce jour mémorable. Autour du médaillon était une guirlande de lauriers composée d'émeraudes, et attachée avec une cocarde nationale, formée de pierres précieuses aux trois couleurs de la Nation (1). »

Mais M"** de Genlis, qui a des attaches monarchiques, ne saurait être donnée comme modèle d'austérité républicaine; tandis que Théroigne de Méricourt a renoncé à ses bijoux, et, après les avoir déposés au Mont-de- Piété par nécessité, les a mis chez son banquier, pour plus de sécurité, — à moins qu'elle n'ait voulu, comme

(1) Lettre écrite de France à une amie en Angleterre, par Mrs Wii. LIAMS ^1791).

elle le laisse entendre, témoigner de la sorte de ses sentiments républicains.

Cependant Tor ne tarde pas à reparaître : aux alliances civiques, qui figuraient un simple anneau, émaillé intérieurement des trois couleurs symboliques, vont succéder les alliances nationales, qu'on s'offrait en gaise d'étrennes (1).

Les bijoux d'acier, très à la mode sous Louis XVI, reprennent également faveur. En manière de protestation, les aristocrates portent une petite bague en écaille, avec les mots : Domine^ salvum fac regem^ ou piquée d'or Incrusté sur le corps de lanneau (2).

De leur côté, les républicains élégants ont adopté les boucles'd'oreilles au bonnet rouge, dont la vogue durera pendant plusieurs années. Dans les premiers temps du Directoire, les hommes portaient encore le simulacre en petit du bonnet rouge à la boutonnière, en guise de décoration, ou s'en faisaient des boutons de chemises. Les femmes l'avaient transformé en épingles et en broches (3).

Les éventails eux-mêmes sont fabriqués au goût du

(1) Spire Blondbl, op, ctt,

(2) Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire (1882-1883),

(3) Louis GoscBBS, Episodes et curiosités révolutionnaires.

jour ; les bergeries et les scènes mythologiques ont dû céder le pas aux portraits des célébrités ou à la représentation des grands événements (1).

L*on voit apparaître, aux devantures des magasins, peints sur éventails : TOuverture des Etats généraux, la Constitution et TAssemblée nationale du 17 juin, etc.

L*éventail à la Mirabeau porte, en son milieu, le buste de Riquetti, au-dessous duquel est gravé son mot fameux : « Je combattrai les factieux de tous les partis 3. De chaque côté, deux médaillons représentent les épisodes les plus saillants delà vie politique du tribun.

Les éventails se couvriront, un peu plus tard, d'assignats. Puis apparaîtront les éventails à la Nation, <x faits d'étoffe légère, sur laquelle étaient collées de vulgaires estampes coloriées, pour la plupart gravées par Lebeau, et représentant en sautoir la bêche et le râteau, avec la devise : Mort ou Liberté, ou des scènes patriotiques accompagnées de couplets (2). »

On devait en voir bien d'autres par la suite.

En 1792, lorsque Roland, qui venait d'être nommé ministre, se présenta à la Cour avec des souliers à cordons, au lieu des souliers à boucles qui étaient d'étiquette, ce fut une véritable stupeur. Le maître des céré» monies faillit en faire une maladie : il resta sans voix.

(1) Sur les éventails relatifs aux Etats généraux de 1789, cf. La Révolution française^ revue d'histoire moderne et contemporaine, juillet-décembre 1900, p. 334 et suiv. ; et 1901, p. 43-45.

(2) L*Art pendant la Révolutiont de Spire Blondel.

Tout ce qu'il put faire fut de montrer du geste, à Dumouriez qui se trouvait là, ces horribles souliers, en même temps qu'il étouffait un soupir. — oc Hélas I oui. Monsieur, tout est perdu ! » se contenta de dire Dumouriez, pour consoler le brave homme. Si ce maître de cérémonies était de service le 20 juin de cette même année, quel sursaut dut-il faire, quand il vit apparaître le panlalon, la carmagnole et le bonnet rouge des envahisseurs; qu'il aperçut ce bonnet sur la tête même de Sa Majesté (1) !

Les origines de ce costume éminemment révolutionnaire sont assez curieuses à connaître. La loi d'amnistie du 28 mars 1792 ayant rendu à la liberté les Suisses^ du régiment de Châteauvieux, qui avaient été condamnés aux galères en raison de Téchauffourée de Nancy, ces hommes furent amenés à Paris comme en triomphe, la plupart d'entre eux ayant encore sur la tête le bonnet des forçats, qui était de laine rouge et de la forme du bonnet d'affranchissement des esclaves en usage chez les Romains. C'est en souvenir de ce bonnet de la liberté que le peuple des faubourgs Se coiffa d'enthousiasme, — autant pour exalter les succès des Suisses de Châteauvieux, considérés comme des martyrs de la liberté, que

:1) QtJicHEtiAT, op. ci/.

pour rendre hommage à la liberté elle-même, — du bonnet qui jusqu'alors était un signe infamant (1).

Le pantalon de bure était le pantalon des ouvriers ; on en fît de rayés aux trois couleurs, que portèrent même les bourgeois.

Le costume du bon citoyen se composait, en outre, de la carmagnole (2) ou de la houppelande, suivant la saison : cette dernière était une vaste redingote en drap gris ou brun, avec des revers et un collet rabattu de peluche rouge. Le gilet, quelquefois tricolore, était le plus souvent d'une seule couleur. Une cravate lâche, de soie ou de mousseline, nouée avec négligence, était de rigueur.

Certains avaient adopté le bonnet phrygien ; d'autres, un chapeau à tricorne ou rond, à forme haute.

Ceux-ci chaussaient des sabots ; ceux-là, des bottes à revers.

Les membres duConseil général de la Commune avaient coiffé sans hésitation le bonnet rouge : en brumaire an II, on faillit décréter que ce bonnet serait la coiffure exclusive des autorités constituées par le peuple, pendant tout le temps de leurs fonctions, pour ce motif que plusieurs

(1) Le bonnet [rouge ne fut pas seulement porté en France; le 7 janvier 1793, plusieurs Suédois, ennemis avoués de la noblesse, se présentèrent à l'Opéra de Stockholm coiffés de ce bonnet. (Hîst. de la coiffure des femmes en France^ par G. d*Eze et A. Marcel ; Paris, 1886.)

(2) La carmagnole est un habillement d'une haute antiquité, car on la voit sur le dos d*un mime, dans la collection de vases peints de Haniilton. (La Mode en France, par £. de la Béooluère. 1857, p. 147.)

aristocrates le portaient et profitaient de ce signe de liberté pour insulter les patriotes. La Commune se borna à interdire les perruques noires à la Jacobine (1), dont s'affublaient certaines personnes, pour paraître tantôt comme de vieux républicains, tantôt comme des muscadins (2).

La Convention ne pouvait qu'emboîter le pas : l'excapucin Chabot, qui n'était pas encore allié au richissime banquier Frey, fît un jour son entrée dans rassemblée en costume de sans- culotte ; mais il avait eu le soin de dissimuler le bonnet rouge dans sa main. Un représentant obscur de la Marne, du nom d'Arnouville, eut au moins le courage de son opinion : il monte un jour à la tribune coiffé de son bonnet; mais devant les clameurs de TAssemblée, il dut le retirer. Il en coiffa alors le buste de Marat, qui était à portée de sa main.

(1) L'année 1792 vît paraître une autre sorte de coiffure. A cette époque, la plupart des hommes avaient adopté en France une coif* fure qui rappelait celle du Christ, qui porte, dans toutes ses images, les cheveux longs, partagés au milieu du front et tombant négligemment épars sur les épaules. Cette mode avait été récem* ment introduite par quelques célébrités révolutionnaires, notamment par le publiciste Carra, dont elle avait retenu le nom. Jusqu'à la fin de 1793, les Jacobins portèrent cette coiffure ; ceux qui n'avaient pas suffisamment de cheveux se couvraient la tête d'une perruque longue, noire et plate, comme Billaud-Varennes, qu'on rencontrait toujours, pendant les massacres de septembre, « avec le petit habit puce et la perruque noire qu'on lui connaît ». Hyacinthe Langlots, Souvenirs de VEcole de Mars et de iJBU ; Méhéf. dk i.a Tcïuche, la Vérité tout entière sur les vrais auteurs de la Journée du 2 septembre (1792-1794) ; cités dans VArt pendant la Révolution, par Spirk Blondel.

(2) Moniteur, novembre 1793.

Le député Sergent alla jusqu'à exposer le costume des sans-culottes au salon de peinture de 1793, en raccompagnant de cette explication, consignée sur le livret :

« Ce n'est autre chose que Thabit journalier des hommes de la campagne et des ouvriers des villes. Il n'y aurait de différence entre les citoyens que dans la qualité des étoffes. Il pourrait n'être porté qu*à vingt et un ans et tiendrait lieu de robe virile. »

Les femmes essayèrent quelques costumes à Tunisson. 11 circula des estampes de Françaises libres en amazones, de Bellones et de jolies sans-culottes du 10 août (1). Elles portèrent des coiffures à la sacrifiée, qui les faisaient ressembler à des condamnées parées pour la guillotine. Elles eurent des bonnets à la lucarne^ toujours par allusion à la machine à faucher les têtes. Il est curieux de constater combien elles aimaient à plaisanter ce lugubre appareil^ qui devait être fatal à plus d'une.

Théroigne, la belle Liégeoise, dirigeait les mouvements populaires en costume écarlate, chapeau à panaches noirs et le sabre en bandoulière. « La voilà, dit Laîr-

(1) CiiALLAMËL, HUtoire'Musée de la République^ t. L

NEVROSE BEVOLUTIONNAIRE

tuilier (1), en agile amazone, chapeau à la Henri IV sur l'oreille, long sabre au côté, deux pistolets à la ceinture, une cravache à la main à pomme à cassolette d*or, remplie de sels et d*aromates en cas de défaillance et pour neutraliser l'odeur du peuple. » Ce dernier trait est-il assez joli!

Théroigne n'éta,it pas la seule de son espèce, et ne pouvait tarder à avoir des émules : le 27 brumaire an II (15 novembre 1793), une troupe de femmes, coiffées du bonnet phrygien, avec des pantalons et une paire de pistolets & la ceinture, se présentait à la barre du Conseil de la Commune. Elles y furent accueillies assez froidement, et le procureur Chaumette les chapitra en fort bons termes. Il eut môme des trouvailles charmantes et son improvisation obtint le plus franc succès :

« Femmes imprudentes, qui voulez devenir des hommes, leur dit-il entre autres aménités, n'êtes-vous pas assez bien partagées ? que vous faut-il de plus? Vous dominez sur nos sens ; le législateur, le magistrat sont à vos pieds; votre despotisme est le seul que nos forces ne puissent abattre parce qu'il est celui de Tamour, et par conséquent l'ouvrage de la nature. Au nom de cette même nature, restez ce que vous êtes, et loin de nous envier les périls d'une vie orageuse, contentez-vous de

(1) Leshemmes célèbres de la Révolution, de 1789 à 1795, par Lair-

TVLLIBR.

nous les faire oublier au sein de nos familles, en reposant nos yeux sur le spectacle enchanteur de nos enfants, heureux par vos tendres soins. »

Cette harangue, d'ailleurs très sensée, produisit un effet inespéré : nos sans-culottes du beau sexe se retirèrent tête basse, toutes honteuses de leur équipée.

Une réaction ne pouvait tarder à se produire en faveur de Testhétique. Le sentiment inné du goût, qui distingue les Français, et plus particulièrement les Parisiennes, devait bientôt renaître : les artistes allaient prendre TiDÎtiative de la réforme du costume.

La Société républicaine des arts inscrivit la question à son programme, et des propositions diverses se firent jour.

Un des membres de la Société avait proclamé que le costume actuel était indigne d'un homme libre, et qu'il fallait lui en substituer un plus convenable et plus approprié.

Un autre reconnaissait que, à la vérité, de grandes modifications devaient être opérées dans le costume des hommes ; qu'il n'y avait, par contre, à peu près rien à changer dans celui des femmes, « si Ton excepte ces mouchoirs, ridiculement gonflés, qui recèlent leurs charmes les plus agréables, et leurs cheveux ajustés d'une

manière singulière. » On décida d'ouvrir un concours.

Dans une autre séance, une citoyenne, « amie de la nature », protesta avec énergie contre l'usage des corps et demanda leur suppression. Une' mère de famille proposa de revenir au costume antique.

Depuis quelques années déjà, le costume antique avait fait son apparition au théâtre : dès 1788, Talma avait porté la toge romaine. L'année suivante, M"® Raucourt, dans le rôle de Médée, M"* Contât, dans celui de Suzanne, M™« Vestris, dans Polyeucte, M^^° Maillard, jfme Dugazon et bien d'autres avaient revêtu la chlamyde ou le péplum. C'est le costume antique qu'avaient porté les artistes qui avaient figuré à la fête de la translation des restes de Voltaire, Ce qui n'avait été qu'accidentel allait, quelques années plus tard, devenir permanent; mais il faudra arriver à Tépoque du Directoire et aux licences qu'il autorisa pour être témoin de cette évolution (1).

(1) Cependant, dès 1793» on la voit se dessiner. Le n<^ 58 du Journal de Paris, en date du 19 octobre 1793, contient une longue annonce de la citoyenne Raspal, ci-devant Teillard, demeurant au palais ci-devant royal, galerie de la rue ci-devant Richelieu, au Pavillon d'or, n9 41. La citoyenne Raspal offre aux dames des robes pékm velouté et lacté, en raz de soie africain, en chinoises satinées, et sur sa liste figurent, avec des accolades marginales, les caracos à la Nina, à la sultane, à la cavalière, les ceintures à la Junon, les robes à la Psyché, Vhahillement à la républicaine. Ce dernier vêtement « enveloppe entièrement, prend la taille avec une grâce parfaite ; il clôt par devant avec des boutons ; une ceinture à la romaine noue sur la tète ; il est d'une tournure délicieuse . »

374 LA NfeiVROSE RëVOLLTIONNAIKE

Quoi quMl en soit, la réforme du costume était à Tordre du jour. Elle fut même la préoccupation d*assemblées qui traitaient d'ordinaire de sujets plus graves. Le Comité de Salut public, dans sa séance du 25 floréal an II, avait rendu un arrêté visant l'amélioration du costume national ; le peintre David fut chargé de présenter un projet dans ce sens. Il était invité à approprier le nouveau costume aux mœurs républicaines et au caractère de la Révolution. David dessina plusieurs figures, qui furent gravées par Denon : habit du citoyen français dans Tintérieur» habit civil du citoyen français, du législateur en fonction, du représentant du peuple aux armées, etc. Bien que le costume de citoyen ne manquât pas de convenance hygiénique et même de pittoresque, il ne trouva pas grâce devant le 9 thermidor : llobespierre devait l'entraîner dans sa chute, avec le costume des sans-culottes par surcroît.

Une période d'apathique indifférence avait précédé de quelques semaines la date qui marque la chute da dictateur. C'est, en réalité, entre le 22 prairial et le 9 thermidor an 11, qu'il y eut absence presque complète de luxe. « Quelques bouts de ruban composaient toute la parure... Le luxe reparut à mesure que les enrichis de la Révolution s'enhardirent à laisser couler

leur or. Les modes républicaines, traosportées naguère au delà du détroit, revinrent sur le continent, après avoir été accommodées à l'opulence anglaise par les couturières de Témigration (i). »

Les mtiscadins (2) reprenaient le haut du pavé. Le jabot et la culotte à rosettes allaient définitivement détrôner le pantalon et la carmagnole (3).

(1) QUICHERAT, op. Cit,

(2) Le nom de muscadin fut d'abord donné, pendant le siège de Lyon, aux défenseurs de la viUe, dont la toilette contrastait avec le rude costume des montagnards de l'Auvergne, qui combattaient contre eux parmi les troupes républicaines. {Catalogue de documents autographes sur la Révolution, Paris, Charavay, 1862, p. 172.)

Barbaroux dit dans ses Mémoires que l'épithète de muscadin, appliquée à ceux qui avaient du linge blanc en comparaison des sans-culottes, prit faveur aussitôt après l'arrivée des Marseillais. {Mémoires de Barbaroux, cités par Challambl, Histoire-Musée de la République, t. I.)

Enfin Mercier de Saint-Léger a longuement discuté Tétymologie du mot, venu, selon lui, d'une friandise à l'ambre et au musc, connue de longue date, et qu'on mangeait pour se parfumer l'haleine. (Cf. Magasin encyclopédique, t. I, 1795.)

(3) Après la Terreur, et pendant la réaction qui suivit Thermidor, des arrêtés furent pris pour proscrire le port de certaines formes d'habits ou de coupes de cheveux, considérées comme séditieuses. Ainsi, le 11 août 1796, un arrêté du Bureau central déclare : « Que « tous ceux qui porteront ganses blanches, cadenettes, « ou nattes « retroussées, faces pendantes ou oreilles de chiens, cravates et a collets verts ou noirs, boutons en triangles formant une espèce de m fleur de lys, ou qui n'auront qu'une petite cocarde cachée sous le € cordon ou sous la ganse du chapeau, seront considérés comme « porteurs de signes de ralliement, et perturbateurs de la tranquillité a publique et, comme tels, poursuivis ».

Le 12 février 1798, le général Rey, qui commandait à Lyon, aloré en état de siège, rendait un arrêté portant : a Que tout citoyen qui « passera devant un poste, ou sera rencontré par des patrouilles

Le règne de la Terreur avait fait son temps. Le jour n'était plus où une voix criant à la Commune qu'on devait rougir d'avoir deux habits, quand les soldats étaient nus (1), tous les possesseurs de deux habits tremblaient dans leur peau ; où le proconsul d'Arras, Lebon, éprouvait un scrupule à se vêtir « d'un habit de très tin drap, une veste de soie et une culotte de même étoffe, dont sa mère devait faire Templette », à l'idée que des milliers d'êtres humains comme lui mouraient de faîm a sous de tristes haillons » ; où les quelques talons rouges restés à Paris affichaient l'air terrible pour sauver leur tète, marchaient en fîers-à-bras sur leurs talons éculés, <( moustachus au possible, balayant leur ombre d'un grand sabre sonnant, aux lèvres le brûle-gueule patriotique à demeure, et le bonnet rouge en tête (2). »

Vaguement se souvenait-on ou volontiers oubliait-on que des patriotes avaient eu l'idée, une idée quelque peu macabre, d'employer, pour sceller leurs missives, des cachets à la guillotine (3).

<r ii*nyiinl pas la cocarde nationale ou portant cadenettei ou oreilles de

* chien, oti habit à collet vert ou noir, ou toute autre particularité du ff coslUJTif réputée signe de ralliement, sera arrêté et mené au n biirrtm lie police, pour être statué à son égard ce qu'il appartien-

* drà. ■& [tfonnaisiana, par G. Vericel, p. 236.

(ï) Courrier de VÉgalité (février 1793), cité par De Goncourt.

f'À^ L^nrcx du père Duchesne, dans De Goncourt, la Société pendant

Lfi première liste de patriotes, de la main même de Robesrouve, sous le numéro 8, le nom du citoyen Gatteau,

Les élégantes rougissaient à la pensée qu'à une époque de suspicion et de peur, elles avaient pu orner leurs doigts fuselés de ces bagues à la Marat (i), en cuivre rouge avec plaque d'argent estampé, représentant les trois martyrs de la liberté : Marat, Chalier, Lepeletier de Saint-Fargeau. Ces bagues n'avaient terni que les mains blanches des aristocrates; le peuple des faubourgs les avait dédaignées. « Nous ne nous servons pas de pâtes d'amandes, écrivait le père Duchesne; le travail est écrit sur nos mains couvertes de poreaux et de durillons. »

Au plus fort de la Terreur, l'activité inlassable de la «( machine à décapiter » n'avait-elle pas donné à certaines femmes l'inconcevable envie de porter à leurs oreilles de petites guillotines semblables à celles que leurs maris portaient gravées sur leurs cachets? Toutefois, — disonsemployé des subsistances militaires, au sujet duquel Courtois, dans son Rapport, ajoute en note : « C'est ce patriote qui avait une guillotine pour cachet. » Ce terrible terroriste, dans une lettre datée de Strasbourg, septidi 27 brumaire, 2<^ année républicaine, dit à son ami Daubigny, à propos de Saint-Just, qui a tout vivifié, ranimé, régénéré : « Sainte Guillotine est (à Strasbourg) dans la plus brillante activité et la bienfaisante terreur produit ici d*une manière miraculeuse ce qu'on ne devrait espérer d'un siècle au moins par la raison et la philosophie. » A la fin de la lettre, Courtois ajoute : « Je n*ai jamais cru devoir imprimer une troisième lettre du même que je n'ai réunie qu'à raison du cachet sur lequel est gravée une guillotine. On pourra voir cette empreinte au Comité. » Spme Blon- DEL, op. cil.

(1) Il y avait eu aussi Téventail à la Marat, en papier grossier, et sur lequel étaient figurés, en médaillons, les bustes de Marat et Lepeletier, séparés par la statue de la Liberté.

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le à leur décharge, — Mercier, qui le premier a révélé le fait dans son Nouveau Paris^ assure que les Parisiennes refusèrent de se soumettre à cette mode stupide. Ces boucles d'oreilles avaient été seulement portées aux bals donnés par Carrier, à Nantes ; le dictateur les avait imposées à ses invités. Elles avaient la forme d'une guillotine, avec une pendeloque représentant une tète couronnée et coupée (i).

La plupart de ces boucles d'oreilles étaient si longues qu'elles devaient toucher les épaules ; elles ne figuraient pas seulement des guillotines, mais des équerres, des niveaux rayonnants, des poternes, avec la devise peu réjouissante : Liberté, Egalité ou la Mort (2).

Tout cela ne fut qu'un mauvais rêve, et le cauchemar fut vite dissipé.

Est-ce à dire que les modes qui succédèrent au costume révolutionnaire bravèrent toutes le ridicule? Les gravures, les caricatures du temps seraient là pour protester contre l'allégation. Ecoutez d'ailleurs un critique de l'époque ; jamais le fouet de la satire ne fut plus dextrement manié :

(1) Cf. V Autographe du 5 décembre 1864, et Touvrage de Choron de ViLLiERs sur Charlotte Corday.

[2) Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, t. III.

« Voici d'abord venir un de ces êtres qu'on appelait jadis des fats et que Ton désigne aujourd'hui sous le nom de muscadins... Savcz-yous pourquoi ce soi-disant citoyen se balance ainsi, forme de si petits pas ? C'est qu'il ne pourrait hâter sa marche sans risquer de partager en deux un vêtement qui doit rester uni... Et cette poudre qui blanchit ses cheveux, cette petite queue roulant sur un frac d'une forme bizarre, cette cravate au nœud soufflé, ce gilet qui ne descend guère plus bas que l'estomac, et ces souliers qui ne lui cachent que les doigts du pied et dans lesquels pourtant il parait à la torture ?... Et cette veste qui descend à peine sur les reins ! Trouvez-vous ces vêtements si courts bien gracieux et bien pittoresques?... »

C'est ensuite au tour des femmes d'être cinglées par rimpitoyable censeur :

« Depuis quelque temps, elles ont la ridicule manie de cacher leur véritable chevelure sous des perruques peintes de toutes les couleurs. Une longue robe de ses longs plis couvre tout leur corps, et n'est attachée que par une seule ceinture au-dessus du sein. Ce sont sans doute des nourrices, voyez comme leurs seins se projettent I — Non, ce sont de très jeunes personnes qui cherchent des maris; toutes ont l'air de faire ainsi gonfler les plis de leurs robes... Voilà comme on abuse des modes raisonnables (i). »

(1) La Décade philosophique, t. II et III.

Les modes raisonnables ! ces deux mots ne hurlent-ils pas d'ôlre accouplés ? A tout prendre, n'aurions-nous pas tort de nous indigner et de chercher à démonircr que l'excentricité a caractérisé la mode, de préférence pendant la Révolution ? Quand on voit les extravagances du Directoire et la licence éhontée qui régna en ces temps bénis... des hommes, nous sommes tentés d'entonner à notre tour le couplet d'une chanson du temps (1) :

Liberté, voilà ma devise.

Tous les costumes sont décents, Honni soit qui s'en scandalise I

(1) A. Charlrmagne, le Monde incroyable.

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