LE TUTOIEMENT ÉGALITAIRE
La Révolution n'eut pas seulement son contre-coup sur les institutions et la mode, elle exerça son influence sur la langue elle-même. Ce serait matière à une piquante étude, de suivre les variations du langage français depuis 1789 jusqu'à 1795. On relèverait, au cours de cette incursion rétrospective, maintes expressions, maints vocables pittoresques, qui n'ont eu qu'une existence éphémère, ne méritant pas de survivre aux circonstances qui les avaient fait naître.
Tandis que certains mots étaient empruntés aux langues étrangères, d'autres étaient modifiés dans leur acception primitive et consacrée par ^un long usage :
les mots budget^ motioriy club et tant d'autres passaient le détroit, pour être incorporés chez nous; quant aux mots, français d'origine, de Constitution^ Convention^ aristocrate^ ils furent entendus dans un sens différent de celui qu'ils avaient eu jusqu'alors. Enfin on imaginait quantité de termes neufs, tels que révolutionner ^ lanterner, septembriser et septembriseur, guillotiné^ guillotineur, régicide et sans-culotte, qui reparaissent à chaque instant dans les feuilles du temps, dont ils dénotent l'esprit et les tendances.
C'était une obligation pour tous de se servir des expressions du sans-culottisme. Le tutoiement était de rigueur : le jeune homme de quinze ans disait tu ou toi^ en s'adressant à un vieillard de quatre-vingts ans ; un écolier ne parlait pas autrement à son professeur, un domestique à son maître ou à sa maîtresse. En écri> vaut à un ministre, il fallait commencer par ces mots : Citoyen ministre et, en continuant, on devait se borner à le tutoyer (i).
Le tutoiement égalitaire ne s'est, à proprement parler, introduit dans le langage courant qu'en 1793; mais le premier exemple d'un inférieur tutoyant son supérieur est antérieur de trois années au moins à cette date.
On était à la veille de la fête de la Fédération. A Toccasion de cette solennité démocratique, un fanatique,
(1) Ant. Caillot, Mémoires pour servir à V histoire des mœurs et usages des Français. A Paris, chez Dauvin, libraire, 1827, 2 volumes.
une sorte d'illuminé, Nicolas Bonneville, rédacteur du journal-pamphlet la Bouche-de-Fer ^ adressait une lettre ouverte à Louis XVI, pour l'engager à se rallier à la cause du peuple.
Dans cette singulière épttre, datée du 6 juillet de Tan précité, Bonneville, en usant familièrement avec un souverain dont on commençait à saper l'autorité, et dont le prestige s'amoindrissait chaque jour davantage sous la poussée des idées nouvelles, Bonneville tutoyait familièrement le roi : « Toi seul, dans tout l'empire, lui écrivait-il, tu n'as pas entendu la chute de la Bastille, qui a ébranlé l'univers entier et fait chanceler tous les trônes de la terre. Un'est cependant pas trop tard de corriger les erreurs d'une éducation corruptrice et de te délivrer, avec tout un peuple en armes (le 14 juillet)^ de la tyrannie de tes courtisans, dont tu n'étais que le premier esclave... Le peuple a séparé le prince aimable qu'il croit d'un excellent naturel, d'avec la folle ivresse et les perfidies de ses serviteurs... Sache donc à ton tour distinguer la conduite qui convient à la dignité permanente d'un roi inviolable, d'avec ces petites intrigues et. ces tracasseries insolentes qui ne servent qu'à des intérêts particuliers (i)... »
Jusqu'alors, c'était le privilège des poètes de tutoyer les rois ; mais ce n'était, chez Boileau par exemple, ni
(1) Catalogue d'une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution française. Paris, Charavay, 1862.
familiarité ni mépris, quand s*adressant à Louis XIV, il lui disait :
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.
L'exemple de Bonneville resta à peu près isolé (i). Le tutoiement n'avait pas encore pénétré les masses : il n'aura libre cours que trois années plus tard.
A la suite d'une démarche faite par une députation des sociétés populaires de Paris, la Convention donnait une sanction quasi officielle au tutoiement égalitaire. « Les principes de notre langue (ainsi s'exprimait un des membres de la députation) doivent nous être aussi chers que les lois de notre république. Nous dis-
(1) D'après M. Aulard (La Révolution française, t. XXXIV, p. 482 et suiv.), la première personne qui aurait engagé les Français à se traiter en égaux par le tutoiement réciproque serait une dame de naissance noble, la fille du chevalier Guynementde Kéralio, professeur à TEcoIe militaire, membre de TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, rédacteur du Journal des savants.
M"*-' de Kéralio, bas-bleu distingué, auteur de romans, de livres d'histoire, de traductions, etc., avait épousé un avocat liégeois, du nom de Robert. M™« Robert était une patriote; elle avait an salon où se réunirent les premières républicaines ; elle fonda même un journal démocratique, dont elle était la rédactrice en chef : ]^no Marguerite Durand n'a rien innové.
C'est sous le pseudonyme de C. R..., homme libre, que M^^ Robert, dans le Mercure national (son journal), du 14 décembre 1790, propose le tutoiement, sous forme d'un article-lettre, intitulé : Sur l'influence des mots et le pouvoir de Uusage.
tinguons trois personnes pour le singulier et trois pour le pluriel, et, au mépris de cette règle, Tesprit de fanatisme, d'orgueil et de féodalité nous a fait contracter l'habitude de nous servir de la seconde personne du pluriel, lorsque nous parlons à un seul. Beaucoup de maux résultent encore de cet abus : il oppose une barrière à l'intelligence des sans-culottes ; il entretient la morgue des pervers et l'adulation, sous le prétexte du respect, éloigne les principes des vertus fraternelles...
« Ces observations ayant été communiquées à toutes les sociétés populaires, celles-ci ont arrêté à l'unanimité que pétition vous serait faite de nous donner une loi portant réforme de ces vices. Le bien qui doit résulter de notre soumission à ces principes, sera une preuve première de notre égalité, puisqu'un homme quelconque ne pourra plus croire se distinguer en tutoyant un sans- culotte lorsque celui-ci le tutoiera ; et de là, moins d'orgueil, moins de distinction, moins d'inimitiés, plus de familiarité apparente, plus de penchants à la fraternité, conséquemment plus d'égalité (1)...»
Le représentant terminait sa harangue, en demandant que fût rendu un décret, portant que tous les républicains fussent tenus à l'avenir « de tutoyer sans distinction ceux ou celles à qui ils parleront en seul (xic), à peine d'être déclarés suspects, comme adulateurs. »
Sur la proposition de Philippeaux, il était décidé que
(1) Bulletin de la Convention, séance da 10 brumaire an II.
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l'adresse du délégué serait insérée, avec mention honorable, au Bulletin.
Un autre membre avait demandé que par le mot vous on désignât un aristocrate, « comme on le fait par le mot Monsieur » ; mais sa motion fut écartée sans discussion (1).
Dès ce moment, le tutoiement a droit de cité dans la langue révolutionnaire ; la Convention lui adonné ses lettres de grande naturalisation.
Les conséquences de la décision de l'Assemblée ne se font pas longtemps attendre : les représentants en mission, s'adressant aux représentants du peuple (2), renoncent aux formules surannées, pour adopter les nouvelles, plus conformes àTégalité. De simples citoyens se mettent sur le même pied que les membres de la Commune de Paris, en les tutoyant sans plus de façon (3).
Cette mode civique fut adoptée avec d'autant plus d'empressement qu'elle rappelait la coutume des Romains, où le tutoiement était établi par l'usage. La société révolutionnaire copiait l'antiquité dans ses moindres détails.
(1) Moniteur universel^ n» du 2 novembre 1793.
(2) Moniteur, 25 novembre 1793.
(3) Lettre des vaudeviUîstes Radet et Desfontaines à la Commune de Paris (Moniteur ^ 25 novembre 1793).
Non seulement elle lui empruntait ses héros, ses noms, ses costumes, mais encore sa grammaire. Les Caton, les Bru tus et les Cicéron de 1793 auraient-ils pu condescendre à dire vous à un concitoyen alors que leurs modèles avaient fait retentir la tribune latine de leurs frémissants : Tu quoque ?
L*opinion d'un témoin est toujours intéressante à recueillir : dans sa Feuille villageoise^ Ginguené écrivait, à la date du 2 janvier 1794 (Tridi, 13 nivôse an II) :
L'égalité et la raison sont du même avis ; c'est par la plus sotte des habitudes que Ton continue encore à pariera plusieurs quand on ne s'adresse qu*à un seul.
Il a été proposé à ce sujet un décret par la Convention nationale, mais elle a cru les Français assez grands pour se donner à eux-mêmes cette leçon.
On tutoie à la Convention, à la Société des Jacobins, dans toutes les sociétés populaires» dans les assemblées de section, au département, à la Commune, dans les bureaux de tous les ministères, dans toutes les administrations; dans peu de temps on tutoiera partout.
Les Grecs et les Romains ne s'étaient pas avisés de cette manière d'honorer un homme en lui parlant comme à plusieurs hommes ensemble. Ceux de nos pères qui donnaient le ton à la langue étaient des féodaux et des aristocrates. Mais il n'y a plus d'aristocratie. Le vrai ton de l'égalité est celui d'une familiarité décente. — On peut tutoyer sans rudoyer, et c'est avec le ton de la fraternité que doivent être prononcées tu et toi^ les deux syllabes fraternelles.
Quand un vrai sans-culotte et quelqu'un des gens comme il faut, s'il s'en trouve encore dans la suite, se tutoieront réci-
proquement, Tun se dressera, l'autre s'inclinera, et ils seront tous deux plus près du niveau démocratique.
 peine un an plus lard, le partisan du tutoiement confesse sa désillusion :
L'année dernière, lorsque je pris le parti du tutoiement, j'étais surtout entraîné par le ton de fraternité que le tutoiement mettait entre les hommes. Mais le tu et toi ont régné, et la fraternité n'est pas venue, et le tutoiement et le rudoiement ont été presque inséparables. Les deux coquins qui m'arrêtèrent au sein de mon paisible ménage, et dont Tun était un brigand armé comme ses pareils le sont au coin des bois, l'autre un valet d'une dévote de Robespierre, nous tutoyaient, moi, ma femme, un timide et honnête domestique, sans que je visse en cela rien de fraternel.
Je fus tutoyé rondement et rudement par un comité révolutionnaire et ensuite à Saint-Lazare, par le concierge Semé, par son horrible successeur Verney, par les guichetiers, par le municipal Bergot, parle commissaire delà commission populaire des prisons ; je devais l'être, dans la seconde décade de thermidor, par l'infernal Dumas et sans doute aussi par le digne exécuteur de ses hautes œuvres, comme le furent par vingtaines, le 6, le 7 et le 8, nos innocents et malheureux compagnons d'infortune.
La Révolution du 9 les empêcha de pousser jusqu'au bout l'expérience ; mais cela m'a fait faire quelques réflexions sur le tu, qui m'ont beaucoup rapproché du vous, avec lequel, au reste, je ne m'étais jamais brouillé tout à fait.
Ce que je faisais alors, je le fais encore aujourd'hui. Je réponds comme on parle ; je rends tu pour tu, vous pour vous.
Que de gens croient, par le tutoiement, donner une preuve sans réplique du plus pur, du plus ardent patriotisme I Ils pensent toucher au but et ils n'ont pas encore fait un pas pour l'atteindre.
Ginguené n'est pas sans doute le seul républicain désabusé qui s'apercevait — un peu tard — que la République ne consistait pas seulement à détruire Tordre de choses établi, mais à édifier quelque chose à sa place.
A son tour, le théâtre, miroir fidèle de Tactualité, devait s'emparer du nouveau travers, non pour le ridiculiser, mais au contraire pour le vulgariser : le 3 nivôse de l'an II, le Théâtre National représentait La parfaite égalité ou les tu et toi. Dès la première scène, l'auteur mettait dans la bouche d*un de ses interprètes la motion suivante :
« Pour assurer davantage les bases de la parfaite égalité qui doit régner entre des républicains, des frères, nous demandons que dorénavant chaque individu, en s'adressant à un autre, soit tenu de le tutoyer. )»
Dans la scène deuxième, le maître, après avoir fait la leçon à son domestique, sur l'emploi du mot citoyen^ lui expliquait longuement comment on devait pratiquer le tu elle toi (1).
Engagés dans cette voie, nos réformateurs ne pouvaient plus s'arrêter. De facultatif qu'il avait été au début, le tutoiement n'allait pas tarder à devenir obligatoire (2).
(1) Moniteur du 18 nivôse an II.
(2) Dès 1791, le Père Duchesnej d'Hébert, avait demandé qu'en signe d'égalité, le tutoiement entre Français fût rendu obligatoire.
390 LA NÉVROSE REVOLUTlONNAmE
Si Ton en doutait, le document ci-dessous dissiperait toute incertitude.
La pièce, trop curieuse pour ne pas être sauvée de Toubli, est un extrait des Registres des Délibérations du Comité révolutionnaire du département du Tarn , dû 24 brumaire de la seconde année républicaine (1793); nous la transcrivons sans réflexion :
Le Comité révolutionnaire, considérant qu'il est de l'essence de son institution de contribuer de tout son pouvoir à Tanéan tisse ment des abus du régime ancien;
Considérant que, dans le nombre de ces abus, celui d'employer le mot vous à la place de tu ou toi, en parlant à un individu, était un de ceux qui avaient une grande influence sur les signes extérieurs de supériorité ou d'infériorité ;
Considérant que les principes éternels de l'égalité ne peuvent point souffrir qu'un citoyen dise vous à un autre citoyen qui lui répond par toi ;
Considérant que le mot vous, adressé à un particulier, cboque également les règles invariables de la raison, du bon sens et même de la vérité rigoureuse, puisqu'un particulier n'est pas plusieurs (sic) ;
Considérant que la langue des peuples libres n'a jamais permis la dénomination absurde de vous, quand il n'est question que d'un seul ;
Considérant enûn que le langage d'une nation régénérée ne doit plus être celui d'une nation esclave, mais qu'il doit être le signe et le garant de sa régénération,
ARRÊTB :
Article premier, — Le mot vous, dans les pronoms ou dans les verbes, quand il n'est question que d'un seul individu.
est dès ce moment baani de la langue des Français libres, et il sera dans toutes les occasions remplacé par le mot tu ou toi.
II. — Dans tous les actes publics ou privés, le tu ou toi sera scrupuleusement substitué au vous quand il s'agit d'un indi-> vidu.
III . — Le présent arrêté sera imprimé, affiché et envoyé aux sociétés populaires et à toutes les autorités constituées du département du Tarn (1).
Ce ne fut sans doute pas le seul exemple de mainmise officielle sur la langue de nos pères.
Le tutoiement se conserva longtemps dans les armées (% de la Révolution. Le général Bigarré rapporte, dans ses Mémoires^ que « si un officier ou un soldat se fût avisé de parler à Tadjudant général sans le tutoyer, il lui aurait passé son sabre au travers du corps. »
Napoléon eut grand mal à faire disparaître cette coutume.
^1) Intermédiaire, 30 août 1892.
(2) Dans la marine, le tutoiement a été employé presque en même temps que dansTarmée de terre. Le 28 brumaire an II, le ministre écrivait encore uous au représentant du département de la marine à Brest. Deux jours plus tard, le tutoiement apparaît dans la correspondance officielle. On ne le rencontre plus au delà du 9 floréal an II. (Intermédiaire, 10 août 1892.)
Pour la disparition du tutoiement dans l*arméc, voir l'arlicle précité de M. Aulard, in fine.
Plusieurs de ses maréchaux, Lannes entre autres, ne cessèrent de le tutoyer, et les grognards n'employaient pas toujours les formules du protocole mondain, quand ils s'adressaient au petil tondu.
Autres temps, autres mœurs: sous la Restauration, — au dire du général Lamarque (1), qui avait été témoin de la scène, — un vieux grenadier quittait le service, uniquement parce que son sous-lieutenant le tutoyait.
— S'il avait bivouaqué avec moi, disait le vieux brave, entendu siffler les mêmes boulets, je lui pardonnerais; mais un blanc-bec qui n'a pas encore un poil à sa moustache !
A quoi le blanc-bec aurait pu répliquer qu'en tutoyant le bonnet à poil, il ne faisait que se conformer à la pure tradition révolutionnaire.
(1) Mémoires et Souvenirs, t. I.
De quand date le mot CitoyExN ?
Un poète, qui ne manquait pas d'esprit, a composé un jour, dans un moment de veine heureuse, ces vers, dont le dernier est resté proverbial :
Je hais la servitude,
Mais je sais compatir à la vieille habitude ; De la déraciner s'il n'est point de moyens. Appelez-vous messieurs^ mais soyez citoyens (1).
11 fut un temps où cette transaction n*aurait pas été du goût des maîtres du jour, et où le poète, par trop accommodant, aurait expié ce qu'on était bien près alors de considérer comme un crime de lèse-nation.
A la date du 21 août 1792, la Commune de Paris avait rendu un arrêté qui supprimait les qualifications de Monsieur et Madame, pour y substituer celles, plus démocratiques, de Citoyen et Citoyenne.
Au lendemain de la proclamation de la République, le
(1) Le poème d'Andrieux où se trouvent ces vers est intitulé : Dialogue entre deux journaliste» sur les mots Monsieur et Citoyen. 11 parut dans les Mémoires de VInstitut en l'an VI.
président Pétion, recevant une députation de 150 chasseurs, organisés en compagnie franche et jurant, sur leurs armes, de ne revenir qu'après avoir triomphé de tous les ennemis de la liberté et de Tégalité, s'exprimait en ces termes :
« Citoyens^ TAssemblée nationale, confiante en votre courage, reçoit vos serments... »
 partir de cette séance, le moi citoyen fut couramment employé par les députés dans les discussions, et par les ministres dans leurs communications au Président de l'Assemblée (1).
Certains, sans se montrer réfractaires au nouvel état de choses, faisaient des distinguo plus ou moins subtils. « Contre l'aristocratie des titres féodaux, écrivait le Patriote français^ VoTgdLne du girondin Brissot, il y avait aussi l'aristocratie des titres bourgeois, et cette aristocratie n'est pas encore détruite. L'orgueil citadin met encore une grande différence dans ces appellations : Monsieur, le sieur^ le nommé, etc. 11 y a une gradation dont les nuances n'échappent pas aux oreilles susceptibles de nos bourgeois. La Convention nationale, qui doit balayer ces misérables restes de Tancien régime, ne souffrant pas dans son sein le titre de monsieur^ on y substituera celui de citoyen,
« Mais c'est encore un titre qui peut amener une distinction : on le donne aux gens d'une certaine condition,
(1) Tnlermédialre, XXVI, 292.
d'une certaine fortune; on le refusera au laborieux manouvrier, au respectable indigent.
« D'ailleurs, ce mot de citoyen^ c'est un mot sacré; c'est un mot qu'il ne faut pas prostituer ; et ne rougirait-on pas de le mettre à côté de certains noms ? Certes, nous disons avec vous : le citoyen Pétion, le citoyen Condorcet ; mais quel est le patriote qui pourrait dire le citoyen Marat, le citoyen Maury?
« Républicains, comme les Romains, plus libres qu*eux, destinés à être aussi vertueux, imitons leur exemple, ne faisons précéder les noms d'aucun titre : disons Pétion, Condorcet, Payne, comme on disait à Rome : Caton, Cicéron, Brutus. Si cette simplicité semble rudesse, si elle vous semble prématurée, ajournons-la, mais ajournons aussi la République (1).»
En dépit de Brissot, on continua à appliquer le terme de citoyens indistinctement à tous (2); les femmes ellesmêmes ne furent pas autrement désignées que sous le nom de citoyennes.
(1) Moniteur, 26 septembre 1792.
(2) Cf. la Gazette nationale ou Moniteur universel, numéros 133, 134, 135, 136, 137, etc.
Il faut remarquer que le mot citoyen, qui n*est plus guère employé qu'en temps de lutte électorale, n'est jamais attribué par un candidat à son adversaire, qui n'est pas le citoyen Untel, mais M, Untel. C'est ainsi que le candidat cherche à diminuer son concurrent, en loi refusant le certificat de civisme implicitement contenu dans le mot citoyen. Tous les partis, au reste, usent da même stratagème.
Le mot de citoyen fit fortune (l),car on le retrouve encore sous le Directoire^ qui tint la main à ce qu*on n'en laissât pas perdre Tusage.
Quelques employés s'étaient permis, paratt-il, d'user du mot monsieur, qu'ils avaient substitué à l'appellation de citoyen. Connaissant « Tinfluence des mots sur les choses », le Directoire s*émutet décréta aussit6t :
a: Que ceux qui veulent momieuriser rentrent dans les coteries qui admettent ce langage; mais ces messieurs doivent renoncer à être employés par la République (2).» Gela se passait en Tan lY, et Tarrété était signé Carnot.
Le même Directoire (nous ne disons pas les mêmes Directeurs), à la date du 6 brumaire an VI, interdisait « aux généraux et employés militaires de toutes classes, de répondre aux lettres où il leur serait donné d'autre qualité que celle de citoyen, sous peine de perdre leur emploi » ; une lettre de Schérer, ministre de la guerre, adressée à Beurnonville et accompagnant le précédent arrêté, prescrivait à celui-ci de faire connaître aux troupes la décision du Directoire « par voie de l'ordre général», et l'engageait à lui dénoncer les réfractaires, s'il
(1) Sur remploi du mot Citoyen, cf. Le Nouveau ParU, de Mercier, 11,165.
;2) Cf. Le Messager des sciences historiques de Belgique (1887,.
s'en trouvait, afin de proposer leur destitution au Directoire exécutif (1).
Ces mesures de rigueur n'obtinrent-elles pas leur plein effet ? Des symptômes d'une transformation sociale et politique se faisaient-ils déjà sentir ? Toujours est-il qu'en l'an VIII on revenait aux anciens errements, on recourait aux formules archaïques de politesse, maintes fois dénoncées et aussi souvent condamnées par les pouvoirs publics.
La pièce suivante nous a paru assez significative pour illustrer notre thèse ; elle émane d'un directeur de jury d'arrondissement et était adressée « au citoyen Ministre de l'intérieur ».
Le Directeur du Jury de V Arrondissement de*** Au citoyen Ministre de Plntérieur.
20 pluviôse an VIII.
Tous les Français sont bons ou mauvais citoyens. Si les mauvais détestent cette qualification de citoyen, les bons s'en enorgueillissent. Le poète qui savait peindre la nature, les défauts et jouer les ridicules, Molière, s'il vivait encore, ferait tomber ces qualifications de Monsieur et Madame qui chatouillent l'oreille des ennemis de la révolution, et choquent celle des républicains.
Il est malheureusement trop vrai que cette dénomination n'est employée que dans les actes publics et à la tribune de nos chers sénateurs. Entrez dans ces bureaux que Ton a si souvent protnis d'épurer, et qui ne s'épurent jamais coroplè-
(1) V. l'article de Tun de nous, dans V Intermédiaire du 10 octobre 1892, p. 377, sous la signature : Pont-Calé,
tement, vous y trouverez affichés ces mots : On ne connaît ici que la dénomination de Citoyen ; mais si vous vous servez de cette qualifîcation, Ton ne vous entend point ; ou si l'on vous jette un sourire de pitié, c'est toute la réponse que vous obtenez. Dans plusieurs corps de troupes, des hommes qui, en 1789, étaient sergens, brigadiers ou tambours, et que la Révolution a élevés au grade d*offîciers supérieurs, vous les entendez se qualifier réciproquement de Messieurs.
Ce scandale cessera dès que le Gouvernement voudra. L'exemple fait tout.
Il faut une loi portant :
lo La nullité de tout acte dans lequel les qualifications de Monsieur^ Madame, Mademoiselle seront employées, et, en outre, une amende de trois cents francs jusqu'à mille francs ;
2° Que les qualifications de Monsieur y Madame, Mademoiselky seront données dans les prisons, maisons de force et les chiourmes, aux individus qui auront été condamnés à la mort, aux fers, à la gêne (géhenne) et à la détention ; qu'aussitôt la prononciation de leur jugement, le président du tribunal sera tenu de dire à l'individu condamné : Monsieur un tel ou Madame une telle, la loi vous accorde trois jours pour vous pourvoir en cassation, si vous avez des moyens ; et rendus dans les prisons ou chiourmes, les gardiens ou tous autres qui parleront aux condamnés, seront tenus, sous peine de quinze jours de prison, de faire précéder les noms des condamnés des qualifications de Monsieur ou Madame (1).
(1) Rappelons que le Code français actuellement en usage ignore
également les mots Monsieur^ Madame et Mademoiselle, Si encore il
avait conservé l'appellation de citoyen ou de citoyenne 1 Mais aiiû^^r-
dliui, tous les justiciables sont, très égalitairement et très malhon-
^tement, appelés : le sieur Untel, la femme ou la fille Unetelle.
La lecture de ce document est particulièrement instructive ; elle montre d'abord qu'en Tan VIII, comme de nos jours, malgré toutes les épurations successives, les bureaux étaient hostiles aux réformes, de quelque nature qu'elles fussent.
Quant aux moyens proposés par Tauteur de cette pièce monumentale, nous doutons qu'ils aient été bien efficaces : tenter de réformer les mœurs, en distribuant larga manu des amendes, ne fut jamais un procédé qui ait réussi à les améliorer; mais, pour désanoblir un qualificatif qui; pendant des siècles, avait été Papanage des gens de bonne compagnie, proposer de le réserver aux pires scélérats, pareille idée ne pouvait germer que dans le cerveau d'un fou — * ou d'un imbécile malfaisant.