ORATEURS ET JOURNALISTES
« Le Style, c'est l'homme », a écrit Buffon. Cette maxime, de nombreux exemples tirés de l'histoire de la Révolution la confirment. Langage du peuple, des dirigeants ou des officieux de la politique, langage des journalistes et des orateurs, sont vigoureusement colorés par les nuances chatoyantes, rudement impressionnés suivant le tempérament de chacun. Les uns manient le fouet de la satire avec une habileté et une poigne qui ne se démentent jamais ; d'autres pontifient gravement comme des augures ; d'autres enfin se laissent aller à l'inspiration impétueuse de leur génie. C'est à travers
leurs paroles et leurs écrits qu'on peut juger les hommes de ce temps; c'est en revivant les séances des assemblées et des clubs, en relisant les innombrables feuilles qui s'envolaient chaque jour dans Paris avec un bruissement sonore, qu'on est amené à comprendre les décrets les plus inconcevables, les incohérences les plus extravagantes, et, émergeant de ce fatras, l'œuvre puissante de la Convention.
Le peuple souverain ne veut plus parler que la langue des halles. A quoi serviraient les manières polies^Ie choix dans l'expression, une syntaxe sévère ? Tout cela sent son aristocratie d'une lieue. La parfaite égalité veut qu'on s'exprime sans façon et que rien ne vienne rappeler Tan* cien esclavage, où l'on était tenu d'alambiquer son discours pour flatter les grands. Et puisque les jurons, fleurs de ruisseau, choquent les oreilles des belles cidevant, raison de plus pour émailler le style et hausser le ton.
Le pittoresque n'en est pas exclu, bien au contraire. Quand le français devient trivial, il n'en est que plus imagé : images grossières assurément, mais farces à l'extrême, comme l'éclat de rire de Rabelais ! Tout l'esprit gaulois, traqué, apeuré, dans les salons où il se complaisait autrefois, se réfugie dans le peuple, qui reste, non pas athénien, mais attique. S'il est un reproche que son langage encourt, ce n'est certes pas celui de la banalité.
Que de métaphores dan s la bouche d un sans-culottes !
NÉVHObE KliVOLt'TlONNAIHE 26
La fatale charrette est pour lui le vis-à-vis de Maître Sanson^ ou le carrosse à trente-six portières; la guillotine est baptisée du nom significatif de rasoir national ; et lorsqu'il accompagne de ses lazzi impitoyables le cortège des condamnés, le peuple leur crie qu'ils vont jouer à la main chaude, mettre la tête à la fenêtre^ faire la bascule, essayer la cravate à Capet^ éternuer dans le sac^ demander Vheure au vasistas, etc.
Un homme surtout popularise ce demi-argot, cher à la foule : c'est Hébert, le libelliste du Père Duchesne. « Il composait ses couleurs et ses tableaux d'après nature, empruntant Timagination et les pinceaux de tout ce <[u'il y avait alors de femmes hardies, de plus eifréné parmi les hommes, étudiant ses modèles sur les quais et dans les halles, comme Molière avait étudié les marquis à la Cour, les médecins dans les boudoirs et les savants dans les Académies... Tout conseil, toute maxime exprimés dans la langue de la licence et du vice étaient accueillis par des lecteurs qui n'en parlaient point d'autre (1).))
Aussi quelle popularité 1 Jamais journal ne connut pareille vogue . Les Lettres bougrement patriotiques traînaient avec affectation sur toutes les tables, même cliez les royalistes les plus fervents, pour lesquels elles valaient un certificat de civisme. On peut dire d'Héhert qu'il eut un trait de génie, en créant celte presse
(1" PvaANr.î., Essai historique et critique sur la Rétfolution,
origiDale, qui ne devait pas tarder à faire ropinion. Tout bien examiné» il fut pour beaucoup dans la condamnation de Louis XVI, puis dans celle des Girondins, ces crapauds du Marais, 11 suffisait que le Père Duchesne se mît en colère, — et cela lui arrivait souvent, — pour qu'aussitôt il créât un mouvement en faveur de la mesure qu'il réclamait. Tout en flattant la démagogie, il mettait le peupie à même de comprendre les thèses gouvernementales, les propositions les plus abstraites de la politique (i). Un jour viendra où l'on reconnaîtra esprit, originalité, éloquence même, peut-être la seule véritable éloquence de la Révolution, aux Pères Duchesne et surtout à Hébert (2).
Et pourtant Hébert reste la figure la plus antipathique delà galerie des révolutionnaires. La mémoire de Maral, qui devait si vite descendre de son apothéose posthume, est moins honnie que celle de l'éditeur du Père Duchesne. C'est que, chez celui-ci, tout est hypocrisie et
(1) Le Père Duchesne applaudissait à toute mesure qui caressait les instincts du peuple. Il écrivait, le jour où fut supprimée l'entrée sur les vins : € Ainsi donc, f..., tous nos lurons qui aiment un peu à lever le coude, ne vont plus être écrasés, ruinés par les droits. Un pauvre bougre, excédé de fatigue, après avoir travaillé tout le jour, et qui pouvait à peine se mettre un enfant de chœur (un demi-setier de vin rouge) sur la conscience, pourra boire tous les jours sa chopine. Qu'il me tarde de voir mon ami Jcan-Bart, et de célébrer avec lui cet heureux événement ! Ah ! f... ! quelle joie I quelle ribote ! »
(2) E. ET J. DE Concourt, op. cit. Notons toutefois que si les Concourt reconnaissent la seule éloquence ù Hébert, c'est pour diminuer les grands orateurs de la Révolution.
404 LA NEVROSE RÊVOLUTIONiNAIRE
calcul, et que nous pardonnons toutes les violences, voire toutes les lâchetés, mais non la tartuferie. Hébert était un homme élégant, de mise soignée, d'éducation parfaite. La Révolution a été pour lui un moyen, et non un but. S'il fût sorti de ce peuple dont il parlait si bien la langue, on n'aurait pas eu à lui reprocher d'avoir usurpé son argot. Tout au contraire, il était un raffiné, nullement en communion avec ses partisans. Un ne saurait mieux le comparer qu'à ces politiciens qui serrent les mains noires des ouvriers et courent vite se laver de cette souillure.
Avant 1789, c'était un brave cœur où germaient les bons sentiments. Un jour qu'on lui propose une fortune en Chine, il écrit à sa mère :
a Qu'il serait doux pour moi si en quelques années je pouvais partager avec vous le fruit de mes travaux et vous procurer le bonheur que vous méritez si bien et dont vous n'avez jamais joui... Je n'ai d'ambition que pour vous, et la plus grande de mes disgrâces est de ne pou* voir vous rendre heureuse. Mais vous êtes bien persuadée de tout cela, et il ne m'est pas besoin de vous assurer avec quelle tendresse et quel respect je suis votre fils. Hébert (1). »
Vers la fin de 1701, au moment de son mariage avec la religieuse Françoise Goupil, il mande à sa sœur :
(1) Hébert avant le iO août^ in Mémoires de la Société historique du C/icr(1888).
<c Je suis très assuré que tu sympathiseras avec mon aimable prétendue. Elle est très spirituelle. Dans le vieux style, je dirais que c'est une personne comme il faut. Cette demoiselle se nomme (loupil ; elle a passé jusqu'à présent toute sa vie dans un couvent. )>
Ce sont les variations politiques d'Hébert qui nous Font rendu odieux. Cet enragé pourvoyeur de guillotine avait été d'abord un royaliste militant, témoin ces vers qu'il rimait :
Qu*Antoinette, heureuse mère, Forme pour notre bonheur \^n fils si cher à son cœur Sur Texemple de son père ;
ou ces lamentations sur une indisposition de Louis XYI : « Non, f... 1 il n'est plus de plaisir pour moi ! le vin me semble amer et le tabac répugne à ma bouche. Mon roi, mon bon roi est malade... Français, pleurez avec moi ! )>
Ce même roi, quelques mois plus tard, était pour lui l'ogre, l'ivrogne, le cochon, le cornard Capet; la reine, la louve, la tigresse, la guenon autrichienne, celle qu'il osa salir de la plus ignoble des accusations (1). Hébert se couronna d'infamie pendant sa campagne contre Marie- Antoinette, qu'il poursuivit avec la férocité d'une hyène;
(1) V. le Cabinet secret de VHisloire, par le D' Cabanes (2« série de la nouvelle édition).
il mille comble à Tignominie lorsque, le lendemain du supplice, il raconta comment « la tête du Veto femelle avait été séparée de son foutu col de grue ».
L'origine du Père />t£cAesne est assez curieuse. Depuis longtemps déjà cette figure originale était connue du public. Dans une farce de foire, on avait, quelques années auparavant, mis en scène un potier de terre, marchand de fourneaux, qui ne savait prononcer quatre mots de suite sans y ajouter un juron. Les badauds s'étaient fort divertis à cette tabarinade qui s'appelait le Plat du Carnaval^ BiXo, silhouette de ce potier qui s'appelait le père Duchesne était restée populaire (i). Od prit Thabitude d'atténuer la portée des pamphlets politiques en les faisant endosser à ce brave marchand de fourneaux qui symbolisait le bon sens et la rudesse naïve du « populo ». Dès 1789, plusieurs écrits parurent sous le nom du Père Duchesne. L'année suivante, un employé de la poste, Lemaire, commença les Lettres b... patriotiques du père Duchesne. Hébert, qui prenait son bien où il le trouvait, s'associa avec Tremblay pour en faire une contrefaçon.
Les premiers feuillets livrés à la circulation n'étaient pas numérotés ; ils portaient en tête une vignette représentant le potier, une pipe à la bouche et une carotte de tabac à la main. Le journal se terminait par deux croix de
(1) D'après Rétif de la Bretonne, le nom de Père Duchesne vient d'une pièce de Nicollet, dans laquelle un marin jure toujours devant une marquise, dont il doit épouser la servante.
Malte, et comme légende on lisait : Je suis le véritable Père Duchesne^ foutre I
Dès le numéro 13, la vignette changea ; autant valait copier trait pour trait Toriginal. Le Père Duchesne fut alors un homme moustachu, portant le sabre au côté, et levant une hache contre un prêtre, avec la devise Mémento mori. Puis les croix de Malte, qui véritablement n'étaient pas adéquates à la politique terroriste du journal, furent remplacées par deux fourneaux — les fourneaux que fabriquait le potier, — dont un était renversé.
C'est sous cet aspect typographique que le nouveau journal poursuivit sa carrière ; il cessa de paraître quelques jours avant le procès d'Hébert. Peut-on dire qu'il disparut avec son patron? Non, car à chaque période de trouble il reparaît : il s'appelle aujourd'hui le Père Peinard, et sert d'enseigne aux anarchistes. Mais c'est toujours le même procédé de polémique qu'il emploie : l'excitation des basses classes contre les dirigeants du jour, la dénonciation aux lecteurs de tous ceux qu'il a classés dans la catégorie des suspects.
Sous notre régime, où l'éducation politique de la masse est plus parfaite qu'autrefois, ces appels à la violence sont vains et ne servent même pas la cause qu'ils ont la prétention de défendre. Mais sous la Terreur, ils avaient pour conséquence immédiate la condamnation de ceux que le Père Duchesne, dans sa toute-puissance, jugeait bon d'envoyer à la guillotine.
408 LA iNÉVROSE RÉVOLUTIONNATRE
Si encore de tels excès de langage et de polémique avaient eu pour excuse la sincérité dans les convictions, la franchise et la loyauté ! Mais, à un siècle de recul, Hébert nous apparaît un simple marchand de papier qui ne cherchait qu'à faire argent de sa prose incendiaire. Rien d'étonnant au reste : les journaux à scandales ne sont-ils pas ceux qui enrichissent le plus leurs éditeurs ?
Hébert vendait sa feuille au] gouvernement, qui en envoyait de nombreux exemplaires aux armées, afin de parfaire le civisme des jeunes soldats ; singulier moyen de leur inculquer la discipline ! Certains numéros étaient imprimés aux frais de la République. En nivôse an II, Camille Desmoulins reprochait à Hébert d*avoir reçu de Bouchotte 60.000 livres pour 600.000 numéros du Père Duchesne et d'avoir, sur cette somme, empoché net 40.000 livres. Pendant que de pauvres citoyens venaient faire offrande à la Patrie de leur maigre pécule, Hébert s'enrichissait ; c'est ce qu'il appelait « gagner de la braise pour ses journaux )>.
Comme on comprend les imprécations d'un Camille, écœuré de se voir jugé par un folliculaire aussi méprisable, et qui était peu flatté, lui l'écrivain athénien, d'avoir pour confrère, — un confrère en vogue, — un délateur fourbe, grossier, ordurier, et dont la prose était tout au plus digne de Tégout (i) !
(1) « Serait-ce à titre d'écrivain, écrit Camille, et de bel-esprit que tu prétends, Hébert, peser dans ta balance nos réputations ? Est-ce
11 est difficile de séparer VAmi du Peuple du P&re Duchesne. N'est-ce pas, à quelques variantes près, la même politique qu'ils suivirent, les mêmes procédés mis en usage, et, sinon le même style et là même forme, du moins le même fond ?
Et pourtant, combien Marat, si odieux qu*il soit, mérite moins la réprobation que son compère Hébert I
Quelle psychologie différente , plaçant ces deux hommes aux deux pôles opposés de la Révolution ! L*un est bien le digne Père Duchesne, héritier de Tabarin, dont le pied a glissé dans le sang, sinistrement grotesque. L'autre est un idéologue, d'une vanité immense, d'une jalousie terrible, d'un tempérament maladif^ qui sombrera bientôt dans la folie. Dans la série des fous de l'Histoire, Marat occuperait une place d'honneur.
à titre de journaliste que tu prétendrais être dictateur de l'opinion aux Jacobins ? Mais y a-t-il rien de plus dégoûtant, de plus ordurier que la plupart de tes feuilles ? Ne sais-tu donc pas, Hébert, que quand les tyrans de l'Europe veulent avilir la République, quand ils veulent faire croire à leurs esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris, cette ville si vantée pour son atticisme e^ son goût, est peuplée de Vandales ; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes ? Comme si le peuple était aussi bôtc, aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M . Pitt, comme si on ne pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier, comme si c'était lu le langage de la Convention ou du Comité de Salut public, comme si tes saletés étaient celles de la Nation, comme si un égout de Paris était la Seine. » Cité par Hatin.
410 LA NÉVROSE RÉTOLDTlOlflfAIItE
II se reconnaît lui-même atteint du délire de la vertu (1); mais ce délire n'était autre que celui de la persécution. Il voit partout et toujours des méchants et des factieux soulevés contre la Patrie, c'est-à-dire contre lui, et il réclame leur tête, avec une infatigable obstination. Volontiers il se pose en martyr de la Révolution ; il parle avec une insistance tenace du sacrifice qu'il fait de sa vie ; mais il est précisément un des rares champions qui n'aient osé affronter le danger et qui se soient cachés à l'heure du péril. Comme un véritable persécuté, il a su échapper à la contagion du suicide. Sans cesse il revient sur l'ingratitude de ceux dont il veut, bon gré mal gré, faire le bonheur. « Peuple ingrat et frivole qui encenses les tyrans et abandonnes tes défenseurs, je me dévoue pour toi ; je t'ai sacrifié mes veilles, mon repos, ma santé, ma liberté; deux fois, pour prolonger tes jours, j'ai abandonné le soin de ma vie; et aujourd'hui tu me vois en silence poursuivi par tes ennemis et forcé de fuir pour échapper à leur fureur! Mais non. Je ne te fais point de reproche; ma vertu serait-elle pure si j'avais compté sur ton amour ? »
Et invariablement, comme l'ogre qui réclame sa proie quotidienne, l'Ami du Peuple demande l'holocauste des contre-révolutionnaires. Tantôt, c'est 600 têtes ; tantôt iO.OOO -, tantôt 20.000. Michelet qui en a fait le compte arrive à un total de 270.000 (2). Et comme un aliéné
fl) V Ami du Peuple, n» 13, 23 septembre 1789. (2) Michelet, Histoire de la Révolution, t. II.
qui ressasse àTinfini sa diatribe, Marat exhale sa fureur à jet continu. Chez lui, nulle variété, nulle nuance; toujours les mômes mots reviennent sous sa plume : infâme^ scélérat, infernal.
Lamartine a vu en lui « Texpression permanente de la colère du peuple ». A notre sens, il a fait une erreur de diagnostic. Le cas de Marat relève purement et simplement de la clinique mentale. Le malheur a voulu que la Révolution l'ait pris au sérieux, au lieu de le mettre au cabanon. Le plus étonnant dans cet extraordinaire emballement du peuple pour son ami, c'est qu'il n'ait pas été lassé par la fastidieuse monotonie de sa prose. En temps normal, on se serait fatigué d'entendre toujours la même note ; la Révolution oriente de telle façon les esprits, qu'au contraire ils éprouvent un âpre plaisir à l'uniformité, pourvu qu'elle soit propre à réveiller leurs instincts sanguinaires. Suivant le mot profond de Michelet, ce Marat eut la force d'une même cloche qui sonnerait toujours ».
Avec Y Ami du peuple^ nous avons quitté le style populacier pour un langage sinon noble, du moins correct. Sa fureur s'exhale toujours suivant les règles delà syntaxe, et à plus d'une reprise, il a la cruauté de l'imparfait du subjonctif. Il a ce point de commun avec la plupart des écrivains de son temps, qui n'ont pas voulu révolutionner la grammaire et n'ont pas jugé aristocrate de parler une langue académique. El comme ils ne savaient rien faire sans excès, ils ont aussitôt dépassé
la mesure du bon goût et sont tombés dans ce travers que nous qualifions aujourd'hui de ce style pompier ». Le simple est Tennemi de la Révolution.
Par un contraste imprévu, -— Thistoire de la Révolution ne se résume-t-elle pas en contrastes ? — le style parlementaire est diamétralement opposé à la langue du peuple. A la tribune, pas de trivialités, encore moins d'injures ou de grossièretés. Les orateurs sont autant de pères nobles, s'exprimant avec une recherche et un souci des règles de rhétorique vraiment exagérés. Comme beaucoup d'entre eux sont avocats, ils mettent leur point d'honneur à se surpasser dans ces tournois d'éloquence qui se tiennent chaque jour à l'assemblée ou aux clubs. Robespierre est le type de ces orateurs académiques dont la monotone emphase ne cadre guère avec les violences de leur politique.
A la fête de prairial, le grand pontife de TEtre Suprême était bien dans son rôle, car toute sa vie il pontifia. Ses discours sont des homélies; ses collègues, les catéchumènes qu'il lui faut convertir.
La vertu, voilà son cheval de bataille (i), et on n'imagine guère un prophète de la vertu qui ne soit plein de componction. Aussi n'improvise-t-il pas ses harangues.
fl) Aui.ARD, Les Orateurs delà Législative et de la Convention.
Son! nspiration ne jaillit que dans le silence du cabinet. Là il noircit le papier des phrases qu'il apprendra par cœur, il biffe, il ajoute, il corrige, et quel que soit l'enthousiasme qui ranime, il n'oublie jamais la division classique de son prône, en exorde, proposition, preuve, réfutation et péroraison.
£n un mot, il n*a aucune des qualités de Torateur politique, dont réloquence enflammée électrise les foules et qui s inspire des circonstances. Le langage du tribun est spontané: celui de Robespierre était réfléchi.
C'était un sentimental égaré dans la tourmente. Sans elle il fût devenu, dans sa bonne ville d'Arras, un avocat méticuleux, consacrant ses loisirs aux belles-lettres ; son mysticisme se serait contenté des lectures de Rousseau. Il n'était pas né pour l'action ; par une ironie du sort, c'est justement à Taclion que l'appelèrent les événements : ce ne sont pas les hommes qui font les circonstances, mais les circonstances qui dirigent les hommes.
Robespierre avait été reçu, en 1778, parmi les Rosati d'Arras, société formée de jeunes gens, réunis par l'amitié, le goût des vers, des roses et du vin, pour causer philosophie, — c'est-à-dire suivre le mouvement voltairien et rousseauiste. Mais la plupart des Rosati préféraient sacrifier aux Muses. Maximilien rimait comme ses confrères, et avec beaucoup d'aisance ; en recevant la Rose, il remerciait ses collègues en ces termes d'une galanterie surannée :
Je vois l'épine avec la rose Dans les bouquets que vous m'offrez. Et lorsque vous me célébrez, Vos vers découragent ma prose .
Tout ce qu'on m'a dit de charmant.
Messieurs, a droit de me confondre :
La rose est votre compliment, L'épine est la loi d*y répondre (1).
D'autres fois, il met en vers rhomme des champs, cher à Jean-Jacques.
Heureux l'homme de la nature Qui, loin de Fhomme faux, loin de Thomme de cour^ Cultive un petit champ et peut, à son retour.
Manger en paix dans sa cabane obscure
Le pain que, sous le poids du jour, Son travail généreux a gagné sans murmure.
Voilà rhomme que la Révolution allait conduire au suprême pouvoir et au pire destin. Que de chemin parcouru depuis sa réception aux Rosati, jusqu'au jour où il parlait d' « absoudre la Providence du long règne du crime et de la tyrannie » ; où il se faisait fort de faire de la France « l'ornement de Tunivers » !
L'éloquence de Robespierre, bien qu'artificielle, « sentant l'huile », comme on a dit, se relève néanmoins par des traits de sublimité qui sont très près du chef-d'œuvre. Mais ce n'est pas dans ses discours d'action que le Cromwell français est remarquable ; là, il est retors, cauteleux ; c'est oe qui le perdit.
(1) Jean-Beiinahd, Quelques poésies de Robespierre.
A la séance du 8 thermidor, lorsqu'il revint à la Convention, après une longue absence volontaire, il accusa, sans désigner personne, un certain nombre de ses collègues. Tous sentirent alors planer au-dessus d'eux l'ange de la mort. Cette accusation allait-elle se préciser? Obstinément Robespierre s'en tint aux allusions vagues. Bourdon de TOise se croit désigné ; il pousse un cri. Maximilien s'interrompt : « Je n'ai pas nommé Bourdon, malheur à qui se nomme (ij I » Dès cet instant la coalition était nouée contre le tyran ; elle rassembla tous ceux qui pouvaient se croire atteints par ses énigmatiques paroles.
Comme orateur philosophe, Robespierre est incomparable. Il est peut-être audacieux de le comparer à Bourdaloue ou à Massillon» et pourtant quel prédicateur renierait ces phrases éloquentes, tombées non d'une chaire chrétienne, mais de la tribune de l'assemblée : « Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel I — Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence opprimée et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci : La mort est le commencement de l'immortalité (2) ! »
D un tempérament nerveux et bilieux, cet utopiste qui croyait à la réalisation pratique du Contrat social et qui s'éloigna tant de son maître Rousseau, a été touché,
(1) Cité par Aulahd*
(2) RoBESPiEiiHE, Rapport sur les idées religieuses, clc.
plus que tout autre peut-être, par la névrose ambiante. Cet esprit sûr et droit, — ses discours à la Législative témoiguent de ses qualités de jugement, — a dévié peu à peu vers un but diamétralement opposé à son point de départ : au début de la Révolution, n'a-t-il pas proposé l'abolition de la peine de mort?
Les esprits cultivés sont souvent ceux qui se laissent entraîner le plus loin de leur point de départ ; Michelet a parfaitement raison, lorsqu'il dit, à propos de Robespierre: « J'ai parfois admiré la férocité des lettrés; ils arrivent à des excès de fureur nerveuse^ que les hommes moins cultivés n'atteignent pas (1). »
Le dictateur jacobin ne s'est pas senti aiguiUer sur la fausse route; logiquement, il devait aller jusqu'à la Terreur, qui fut et demeure son œuvre.*
Les révolutions exigent, de la part de ceux qui s'y abandonnent sans réserve, une puissance de jugement bien au-dessus delà moyenne ; elles développent en eux leurs instincts, leurs passions les plus diverses ; pour les contre-balancer, il faut un cerveau puissamment organisé ; combien rares ceux qui possèdent ce don génial de toujours dominer les événements, si formidables soient-ils !
(1) MiciiELET, Histoire de la Révolution française» Préface de U Terreur.
Nous avons à dessein insisté sur la personnalité de Robespierre; il fut, en effet, un type révolutionnaire bien défini et qui ^ut de nombreux imitateurs, même parmi ses ennemis. Son mysticisme, sa religiosité, Tidéalde haute moralité qu'il se croyait appelé à réaliser, lui furent communs avec bien des politiciens, de second ordre, il est vrai, mais nourris du même lait, élèves plus ou moins fidèles du bon Jean-Jacques qui, lui, aurait renié la Révolution à. la première goutte de sang répandu (i).
Ce genre d'éloquence fit école. Si quelques orateurs furent d'une précision et d'une élocution de bon aloi, combien d'autres sacrifièrent à cette mode d'un style ampoulé et alambiqué, phraséologie creuse, d'un goût souvent mauvais, où rayonne parfois la flamme d'un sincère enthousiasme, où vibre Tâme de la Patrie et de la République indissolublement liées.
Les pages du Moniteur fourmillent de discours à la Robespierre. Mais c'est surtout chez les orateurs d'occasion, introduits à la barre pour y lire une pétition, que ce caractère apparaît nettement. Un exemple entre tous : le 30 pluviôse an II, des citoyens de la section des Gardes- Françaises entrent à la Convention ; les uns portent des
(1) « Quelqu'un qui veut étudier l'éloquence révolutionnaire, dit M. Âulard, ne saurait trop pâlir sur Rousseau. Toul l'Emile et tout le Contrat ont été débités par tranches à la tribune. » Au nom de Rousseau il faut joindre comme inspirateurs des orateurs : Montesquieu, Raynal, d'Holbach, Diderot, Mably et les Encyclopédistes.
ÎII^VROSE RÉVOLUTIONSAIRK 27
pelles, des bêches, tous instruments propres à piocher la terre ; les autres, des chaudières remplies de salpêtre. Ils chantent allègrement un hymne approprié, pour célébrer les bienfaits du nitrate de potasse :
Va purger le sol de la France
De ses perfides ennemis ;
Que leur insultante présence
Ne souille plus notre pays.
Ministre de la mort, va tonner contre les despotes (i) ; Délivre-nous de ces tigres de sang altérés;
Par le canon des sans-culottes.
Qu'ils soient à jamais terrassés.
Puis un orateur prend la parole : « Les sans-culottes ont conjuré le sol quMls habitent de leur fournir les moyens de foudroyer leurs ennemis, et la terre de la liberté est devenue elle-même sa propre défense. » Il ajoute, en parlant du salpêtre : « Son activité égale celle de nos bras! x> Et il conclut par cette simple prédiction : a Oui, ces vils despotes (les tyrans) disparaîtront de la surface du globe, notre salpêtre tracera les vastes routes qui conduiront nos intrépides guerriers jusque dans leurs repaires infectés d'aristocratie et de féodalité (2). »
Un autre jour, c'est Dufourny, l'ami de Chabot, qui est introduit à la barre de TAssemblée, pour y déposer
(1) On voit que les décadents contemporains n'ont rien inventé en fabriquant des vers de quatorze pieds. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas même de mauvais vers.
(2} Moniteur officiel ^ 2 ventôse an II.
UDe pétition. Il demande que les mots de régie et de régisseur, indignes des hommes libres, soient rayés du dictionnaire de la langue française. Voici en quels termes il s'exprime : if Un peuple n'est complètement libre que lorsque toutes les cicatrices de ses fers ont disparu, qu'à l'époque où, par un appel nominal, tous les mots de la langue des esclaves ayant comparu au tribunal de la raison, Tégalité en a banni tous ceux qui servaient à l'orgueil et à la bassesse, tous ces jargons de la flatterie, tous ces roucoulements de l'afféterie, tous ces instruments de l'oppression, toutes ces expressions de l'âme abattue par l'infortune et la faiblesse expirante sous le colosse de la tyrannie (1). »
Lorsqu'il s'agit de réquisitionner les défenseurs de la patrie, les orateurs ne peuvent s'empêcher de rappeler Athènes et Marathon, Lacédémone et les Thermopyles, les Suisses et Morat.
L'antiquité fournit d'abondantes images oratoires. C'est tantôt l'histoire grecque, le plus souvent Phistoire romaine qui est évoquée par les révolutionnaires. 11 faut reconnaître d'ailleurs que la résistance de Dumouriez dans les défilés des Argonnes supportait la comparaison avec rhéroïque conduite de Léonidas et de ses compagnons.
Malgré leur ardent désir d'une chose nouvelle, les hommes de 89 cherchent des points d'appui dans le
(1) Moniteur officiel, 9 ventôse an II.
passé ; il semble qu'ils n'osent s'engager dans Tavenir sans suivre de glorieux exemples ; ils veulent être des imitateurs et non des créateurs.
Ce souci constant se retrouve dans la plupart des actes et des paroles des politiciens ; il tendrait à prouver que beaucoup d'entre eux n'avaient pas l'envergure nécessaire pour concevoir de l'inédit. Ils étaient en paix avec leur conscience, lorsqu'ils avaient pu établir un parallèle éloquent entre les Gracques et eux, entre les vertus de Caton et les leurs.
Quelques-uns cependant résistaient à ce courant d'opinion vers l'antiquité. Grégoire, parlant d'un projet d'éducation nationale, disait avec beaucoup de sens: «Il ne suffit pas qu'un système se présente escorté de noms illustres; qu'il ait pour patrons Platon, Minos, Lycurgue et Lepeletier ; il faut d'abord se pénétrer de la différence immense qui se trouve entre la petite cité de Sparte, qui contenait peut-être vingt-cinq mille individus, et un vaste empire qui en renferme vingt-cinq millions (i)... t Que de fois ces paroles auraient pu être redites avec àpropos pour rappeler à l'actualité les orateurs hypnotisés par la contemplation de l'histoire ancienne ! Du moins certains, comme Danton, refusèrent de sacrifier à cette mode et allèrent chercher leurs modèles un peu moins haut dans le cours des siècles.
Danton incarne bien le génie français. Son éloquence
fl) Conoention nationale, 30 juillet 17954
est vive, passionnée, incorrecte parfois, mais d'une inspiration franche, vivifiée aux sources les plus pures. Il échappe à ce commun reproche qu'ont encouru beaucoup de ses contemporains, orateurs ou journalistes, républicains ou monarchistes, montagnards ou girondins : le mauvais goût.
Pas d'emphase, pas d'images ampoulées à plaisir, pas de mysticisme déplacé, pas d'érostratisme (1) non plus, mais une langue claire, sonnant la marche allègre de la Révolution, tonnant parfois au jour du danger, et faisant passer par delà les murs de la Convention l'enthousiasme héroïque d'une foi profonde dans les destinées de la Patrie.
Des hérésies, sans doute ; des entorses à la rhétorique, qu'importe, si le but est atteint? Le tort des conventionnels fut de vouloir transformer une assemblée révolutionnaire en académie. Danton a évité ce travers. On n'a pu citer de lui qu'une phrase entachée de ridicule : « Je me suis retranché dans la citadelle de la raison ; j'en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m'accuser. » Ce canon de la vérité plut énormément aux auditeurs, à Robespierre probablement, précisément parce que l'allégorie était choquante.
(1) C'est le mot créé par le professeur Lacassagne pour désigner la vanité criminelle.
L'histoire n'a pas séparé Danton de son lieutenanl Camille Desmoulins. L'estampe a popularisé le beau Camille pérorant au Palais-Royal le 12 juillet 89. Volontiers on le prendrait pour aussi brillant orateur que fin journaliste; profonde erreur : il était bègue. « Ce n'était point, il est vrai^ le bégaiement ordinaire, Tinfirmilé désagréable; c'était plutôt le balbutiement de l'homme troublé qui cherche à se remettre de son émotion, au début de la phrase, et comme mise en train, il laissait échapper des hon ! bon! multipliés (M. Hon, c'était le nom que Lucile donnait à Camille) (1). »
Mais, ô puissance de Tenthousiasme, vienne l'heure des résolutions héroïques, ce timide connaît toutes les audaces : les idées se pressent en foule dans son cerveau en ébullition, ses tempes vont éclater sous la poussée violente du sang impétueusement chassé par son cœur aux mouvements tumultueux, et il parle, il parle... sans bégayer cette fois, de cette éloquence passionnée etcommunicative, dont la griserie se propage ù la foule comme un frisson d'enthousiasme. Lk voilà, la belle Révolution, spontanée, sincère, soulevant tout un peuple mû par un seul ressort, marchant à la conquête de la Liberté. Hélas! pourquoi, deux jours après, ce même
(t) .Tui.ss Claubtir, Camille DeêmouliiiB, chapitre i.
peuple commençait-il à perdre la raison, se laissait-il envahir par ses instincts de cruauté sadique ? Camille n'avait certes pas prévu cet épilogue à ses harangues enflammées du Palais-Royal, car il ignorait tout de la mentalité de la foule et ne savait pas si courte la distance qui la sépare de l'animalité.
Camille futThomme d'esprit de la Révolution. Michelet l'a appelé le polùson de génie aux plaisanteries mortelles, et de Montseignat le gamin de Paris du journalisme. Aussi est-ce plus comme écrivain que comme orateur qu'il a exercé une influence et qu'il est passé à la postérité. Après le Camille discourant en plein air, on connaît le Camille éditeur des Révolutions de France et de Brabant^ puis du Vieux Cordelier.
Il n'était pas méchant, mais — comme beaucoup de gens d'esprit — il sacrifiait tout au plaisir de la satire. Sa « rosserie » était caustique ; elle se manifestait sous la forme habituelle de la dénonciation. « Il est bon, disait-il, que les chiens fidèles aboient même les passants, pour que les voleurs ne soient pas à craindre. »
Procureur général de la Lanterne, suivant le titre quMI se donne, il est atteint de cette fièvre malsaine, de cette soif de sang qui altère tous ceux qui approchent leurs lèvres de la coupe révolutionnaire. Croirait-on que c'est un homme d'esprit, et du plus malicieux, qui proposait gravement cet inepte décret :
< Tout soldat autrichien, piémontais ou autre, qui sera
pris le» armes 9 la main, sera peoda sur TLeiire cooiDie brigand oa fusillé comme bêle féroce.
« Tout soldai enoeml qui, honteux de serrir dans an camp de Tartares et au milieu d'une horde de brigands, viendra rendre ses armes à des honunes, ses frères, contre les loup» d'Autriche, recevra une portion de terre...
« Tout déserteur ennemi qui apportera la tète d'un capitaine recevra quatre fois autant que le délégué payait dans Tancien régime à celui qui apportait une léte de loup (!).... »
Veut-on d*autrcs preuves que le jugement d'un homme intelligent peut être perverti à la faveur d*événements révolutionnaires, et surtout d'une panique? car il est à noter que c'est aux jours d'extrême péril, — soit quand les Prussiens sont aux portes de Verdun, soit quand la trahison d'un Dumouriez ou d'un Custine rend possibles les pires désastres, soit quand TAssemblée ou le peuple se sentent menacés par un mouvement royaliste ou fédéraiJKlo, — que germent les propositions les plus saugrenues, que se précipitent les actes les moins réfléchis. C'est alors aussi qu'éclate le clairon puissant d'un Danton : a Ce que vous entendez, c'est le pas de charge sur les ennemis de la patrie... »
Camille, qui était surtout un pamphlétaire et maniait plus aisément le fouet de la satire que la parole d'un ap(Mrc, faisait rire Paris aux larmes par ses boutades à la Juvénal contre ceux qu'il stigmatisait.
(1; Cité par IKtin, op, cit.
La famille royale fut la première à faire les frais de sa causticité. Une fois que Louis étant enrhumé, on lisait à l'Assemblée des bulletins de santé, Camille écrivait le lendemain : <k Je m'étonne que les médecins n'apportent pas en cérémonie Turinal et la chaise percée du prince sous le nez du président et de l'Assemblée, et que celle-ci ne crée pas exprès un patriarche des Gaules pour faire la proclamation des selles du grand Lama... Quel est le plus vil adorateur, du Sénat dans la cuisine de Tibère, ou du Sénat dans la garde-robe de Louis XVI? »
Puis vint le tour des aristocrates ; puis des premiers qui s'effrayèrent des progrès de la Révolution, de ceux qui voulurent enrayer le mouvement. Camille donne, à son tour, le coup de pouce au ressort qui devait coucher le roi sur la guillotine; enfin il s'attaque aux Girondins.
Le jour de leur condamnation, il s'évanouit, en s'écriant : « C'est mon Brissot dévoilé qui les tue (1). »
D'un coup d'œil il mesurait l'abime qui s'ouvrait à ses pieds, où déjà avaient disparu tant de bons républicains, poussés dans le gouffre par le délire de persécution, dont les moins fous étaient atteints. Fut-ce remords sincère d'avoir provoqué la chute des Girondins, ou la prévision du sort fatal qui l'attendait ; fut-ce dégoût de son âme saturée d'inutiles cruautés ? Avec Somberbielle et Danton, il prit la résolution de s'opposer aux
(1) ViLATE, Op, cit.
4i6 LA KÉVROSE RÉVOLCTIONNAIKE
terroristes; le bandeau lui tombait Irop tard des yeux.
« Je suis las du silence, disait Camille ; la main me pèse; j^ai quelquefois envie d'aiguiser ma plume en stylet et d'en poignarder ces misérables. Qu'ils y prennent garde ! Mon encre est plus indélébile que leur sang; elle tache pour l'immortalité. — « Commence donc dès demain, répliquait Danton ; c'est toi qui as lancé la Révolution ; c'est à toi de l'enrayer (i). » Mais la roue tournait trop vite, elle écrasa l'imprudent.
Camille devait subir le même sortque ceux dont il avait précipité la chute ; au moment où, à son tour, il se ressaisissait, reprenait possession de sa clairvoyance, et jugeait nécessaire de revenir au modérantisme, il succomba. Quand on est engagé dans l'engrenage révolutionnaire, il faut poursuivre le cycle jusqu'au bout; encore n'est-il pas sûr qu'on puisse éviter la culbute finale: le 9 thermidor et les jours qui suivirent furent aussi sanglants que ceux de l'extrême Terreur.
Nous n'avons pas l'intention de tracer ici la silhouette de tous les protagonistes delà Révolution, ni d'en définir la psychologie. Un tel travail nécessiterait un autre cadre; mais, à coup sûr, il éclairerait d'un jour tout nouveau cette histoire dont les moindres détails sont connus,
(1) Lamartinb, Histoire des Constituants.
mais dont souvent les mobiles nous échappent. En bornant notre analyse à quelques types bien définis, Hébert, Maraty Robespierre, Camille Desmoulins, nous avons voulu exposer l'influence que la névrose ambiante a eue sur leur mentalité, et les conséquences diverses qui en sont résultées. On pourrait aisément démontrer que les autres leaders, quel que soit le parti qui les revendique, ont été plus pu moins touchés par le mal ; les Girondins, aussi bien queles Montagnards, n*en ont pas été exempts. Seuls peut-être, quelques personnages de la Constituante, Mirabeau notamment, ont su conserver un sangfroid et une liberté de jugement qui auraient certainement sombré quelques mois plus tard, au moment où la Révolution se noyait dans le sang.
Au reste, dès que les individualités sont peu à peu soumises à la tyrannie de la collectivité, on peut être assuré qu elles présenteront un affaiblissement certain de leur puissance intellectuelle. C'est une des tares inévitables du régime parlementaire. Cent citoyens, tous d'une intelligence supérieure, et réunis en Chambre législative, prendront des mesures et voteront des motions qu'ils seront les premiers à renier lorsque, rendus à eux-mêmes, ils en pourront peser tout le poids. Un Parlement composé de gens éminents diffère bien peu, au point de vue de l'œuvre accomplie, d'un Parlement de médiocrités. Inversement, les assemblées peuvent déployer une générosité collective dont presque tous leurs membres, sinon tous, sont incapables isolé-
428 LA NÉVROSE RÉVOLUTIOKNAIRE
menl (i) : la nuit du A août fournit de cette loi uue illus« tration éclatante.
Les assemblées politiques subissent, comme toute réunion d'hommes, Tempire de la contagion ; l'émotion et les sentiments qui en dérivent se propagent et se communiquent d'autant plus aisément que rassemblée est dense ; or, légiférer sous l'empire de l'émotion est peut-être la plus détestable des méthodes. Voilà qui donne raison aux partisans de la restriction du nombre des législateurs.
La loi du minisme psychique (2) est universelle» et aucune foule ne peut s'y soustraire. Aussi, tous les hommes de la Révolution en ont supporté inconsciemment les atteintes ; ils y étaient d'autant plus exposés que les questions politiques étaient discutées, non seulement à l'Assemblée, mais aussi aux comités, aux clubs surtout, dans les sections ; que parlout, le public despote, anonyme et tyrannique, imposait ses volontés et déteignait, pour ainsi dire, sur ses dirigeants, qui prenaient, bon gré mal gré, sa teinte morale. A proprement parler, il n'existe pas d'homme qui puisse se flatter de mener une foule ; c'est la foule qui pousse devant elle ses champions, comme le flot rejette sur la plage les goémons arrachés aux rochers.
Les révolutions bouleversent non seulement Tordre économique et politique, mais surtout la société. Elles
(1) Tarde^ Reuue philo9ophiquef novembre 1891.
(2) SiGHBLB, La Foule crimineUe.
peuvent précipiter dans Taveuglement du délire politique les hommes les plus posés, les plus intelligents ; par contre, elles peuvent transformer en apôtres des chenapans, tel ce gamin de Paris qui, en temps de paix, « devient à seize ans souteneur, voleur,' assassin, et dès Tàge de dixhuit ans entre à la Grande-Roquette, où il prend son billet pour la Nouvelle-Calédonie ; en temps de barricades, ce gamin meurt en héros (ij. »
(1) MoREAu, Le Monde des prisons.