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LE THÉÂTRE SANS-CULOTTISÉ

S*il est exact que le théâtre soit un précurseur de révolution des idées et le pionnier de Taffranchissement social» par contre, lorsqu'éclate la tourmente, il est emporté par elle, secoué au vent de la terrible rafale. Excellent pour justifier les réformes théoriques, il est incapable d'en surveiller la pratique, de s'opposer aux excès inévitables delà Révolution, d'être le frein modérateur, nécessaire au maintien de l'équilibre. Il se laisse dominer par les événements, et, ne pouvant plus les diriger, il les suit, à la remorque de la démagogie triomphante.

L'histoire du théâtre révolutionnaire est un exemple typique de cette loi. A mesure que se déroulent les diiïérentes phases politiques, que le règne de la Liberté progressivement établi cède peu à peu le pas au despotisme, puis à la Terreur, lart dramatique subit une décadence chaque jour plus marquée, aboutit enfin à une lamentable faillite. N'est-ce pas le contraire

qu'on attendait de lui ? Les hommes de 89 et de 93 proclamaient, à la face du monde stupéfait, les principes de la société nouvelle ; sur le sol de la France, qui soutenait la lutte épique de la liberté contre les rois coalisés, germait cette fleur mystérieuse, le patriotisme. Quel sujet plus enivrant pour une âme de poète que les glorieux faits de la jeune République, quelle source plus pure où puisse s'abreuver un artiste, que celle où l'humanité devait se régénérer ? Hélas ! Tart obéit aussi à la loi des contrastes.

Par le court aperçu que nous allons donner du répertoire révolutionnaire, on verra combien cette loi fut cruelle et impitoyable pour le génie français. Pas une œuvre vraiment digne de surnager, parmi les innombrables pièces qui virent le feu de la rampe de 1790 à 1795. Jamais pourtant les dramaturges ne furent plus féconds (1). L'un d'entre eux, le citoyen Dorvigny, écrivit plus de cent quarante comédies. La quantité ne rachetait pas la qualité, si nous en jugeons par cette critique de la Parfaite Egalité^ du môme auteur : « Il semble que ce soit une conspiration payée par Pilt et Cobourg pour faire tomber dans Tavilissement le théâtre français, lui arracher sa gloire si justement acquise, et priver Fart

(1) Le Journal de* Spectacle* dit à ce propos : c Un ridicule des plus grands et qu'on brave maintenant avec une audace sans pareille, nous voulons parler de la fureur qu'on a de passer aujourd'hui pour auteur dramatique, lorsqu'on ne possède rien du tout de ce qu'il faut pour rétre. » Que les temps sont peu changés !

dramatique des moyens puissants qu'il avait de consolider la Révolution (1). »

Quelques exemples entre mille.

Dans VEpoux républicain^ un mari allait dénoncer sa femme au Comité révolutionnaire et la faisait guillotiner. Cette pièce fut accueillie par un enthousiasme indicible. On appela l'auteur sur la scène. « Citoyens, dit-il, je n*ai pas eu de mérite en traçant ce petit tableau patriotique ; quand le cœur conduit la plume on fait toujours bieu; et je suis sûr qu'il n'y a pas dans la salle un mari qui ne soit prêt à faire comme mon époux républicain ! »

La Journée du iO août montrait Marat dans son souterrain, caché et à l'abri des coups, ce pendant que les sans-culottes livraient bataille aux satellites de Capet. Après la victoire, ils viennent délivrer TAmi du Peuple, qu'ils portent en triomphe : c'est l'apothéose de la Peur ; alors que, quelques semaines auparavant, on avait critiqué un vaudeville des Variétés amusantes, le Mariage patriotique^ parce que Fauteur avait montré un républicain poltron : « Lors même que la peur habite un cœur républicain, il ne serait pas heureux d'en représenter le tableau sur la scène. C'est une incohérence civique (2). »

Buzot^ roi du Calvados^ la Folie de Georges ^ la Veuve du Républicain^ la Guillotine d'amour^ toute une série

(1) Moniteur, 18 nivôse an IL Le Tutoiement obligatoire^ tel était le sujet de cette comédie.

(2) Moniteur, nivôse an IL

de pièces, burlesques ou odieuses (i), constiluent le théâtre saus-culottisé, le théâtre au goût du jour. Les exagérations de la rue, les excès des comités et des clubs sont traduits au centuple sur la scène et acclamés par un public délirant.

Un des succès les plus retentissants du Théâtre de la République, fondé par des dissidents de la Comédie- Française, fut le Jugement dernier des Rois, de Sylvain Maréchal. En voici le scénario. Un vieillard avait été déporté autrefois dans une île lointaine. Il y vivait au milieu de sauvages, auxquels il enseignait les bons principes révolutionnaires et l'horreur des souverains: « Il vaut mieux avoir pour voisin un volcan qu^un roi I j» leur disait^il (2), et pourtant, surplombant le paysage» un volcan déroulait menaçant ses panaches de fumée.

Mais voici qu'on vient délivrer le Robinson. C'est une troupe de sans-culottes, dont chacun tient en laisse un ex-roi enchaîné ; car la Révolution a gagné tout 1 univers civilisé. Le vieillard passe la revue de ces puissances détrônées. 11 les reconnaît. Le roi d'Espagne affublé d'un immense nez en carton, s'appelle le Sire d'Espagne ; puis s'avance le Pape, tiare en tête : Tacteur Dugazon jouait ce rôle ; puis Catherine II, qui marche à pas démesurés: d*où son surnom de TEnjambée.

(1) Edmokd db Gomcourt, La Société française tous la Révolu* tion.

(2) Les Concourt font une citation inexacte, eti rapportant ainsi cette phrase : « Il Tant mienx avoir pour Voisin un voleur qu'un roi ! 1

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Mais à la collection manque Capet : « Où donc est-il, demande le Robinson? — Nous l'avons guillotiné. » Mors le doux vieillard : — « Mais dites-moi, je vous prie, pourquoi vous êles-vous donné la peine d amener ces rois jusqu'ici ? 11 eût été plus expédient de les pendre tous c\la même heure, sous le portique de leur palais. »

Le sans-culotte français de répondre :

— « Non, non, leur supplice eût été trop doux et aurait fini trop tôt. Il n'eût pas rempli le but que Ton se proposait. 11 a paru plus convenable d'offrir à l'Europe le spectacle de ses tyrans détenus dans une ménagerie et se dévorant les uns les autres... »

Us ne tardent pas, en effet, à se colleter ; un morceau de pain est Tobjet de la querelle ; le Pape lance sa tiare à la tête de Catherine et reçoit un coup de sceptre, qui casse sa croix pontificale. Mais, soudain, le volcan tressaille, puis éclate en une formidable éruption qui les en^ gloutit tous (1). Ce dénouement fut bruyamment acclamé. « Le parterre et la salle, dit une feuille du temps, paraissent être composés d'une légion de tyrannicides prêts à s'élancer sur Tespèce honnie sous le nom de rois (2). »

A côté du théâtre sans-culottisé prend place ce que, par un néologisme qu'on excusera, nous appellerons

(1) Muret, V Histoire par le théâtre.

(2) Ed. et J. de GoNCOuiiTi loc. cit.

le théâtre aoticlérical. La Révolution avait consacré la déchéance de la religion catholique, déjà sapée par les philosophes. Tout d'abord le clergé constitutionnel se vit louange et félicité publiquement sur la scène. On chantait dans les vaudevilles de joyeux couplets sur le bon curé assermenté qui, content d'avoir une femme, ne prendra plus celle d'aulrui. La loi de 1791 permettait enfin de faire paraître devant la rampe séculiers et réguliers. Bientôt on en mit partout : on vit un cardinal dans Charles IX, un autre dans Louis XII \ des Chartreux dans/eCom/e de Comminges^des nonnes dans le Couvent^ des Bernardines dans le Mari Directeur, des Ursulines aux Variétés amusantes. La Comédie-Italienne donna Vert-Vert^ dont l'ouverture mêlait agréablement Thymne sacrée : 0 filii et filiœ, avec la musique du célèbre cou* plet: Quand je bois du vin clairet (1).

La série de ces pièces anticléricales avait commencé avec le Mari Directeur ou le Déménagement au Couvent, où l'on voyait un mari revêtir le froc pour entendre la confession de sa femme (2). Des moines et des nonnes libérés de leurs vœux chantaient des couplets égrillards.

On s'attaqua à tous les prêtres, constitutionnels ou non. L'Être Suprême n'avait pas besoin de vicaires en surplis. Radet et Desfontaines donnent au

(1) Flbciiy, /oc. cit.

(2) Ce si^et a été repris récemment par M. Maurice AUou dans sa a farce » en vers, Anne la Simple.

Vaudeville : Encore un Curé ! Et là, le curé chante :

Je suis bien loin en vérité De penser comme mes confrères; Ce n'est que sur Tutilité»

Qu'on doit mesurer les salaires.

Un prêtre est toujours trop payé Et la nation est trop bonne.

L'argent le plus mal employé Est celui qu'on nous donne.

Que d'autres, inspirées du même sujet: L'Abbé mis au pas^ la Plume de l'Ange Gabriel, la Papesse^ A bas la Calotte ou les Déprêtrisés et le Tombeau des Imposteurs^ interdit par le Comité de Salut public comme pouvant réveiller les querelles religieuses.

Toutes ces pièces accusent un lamentable mauvais goût. Outre qu'il n'était pas généreux de donner le coup de pied de Tâne à un ennemi désarmé, il était indigne de la scène française de tomber dans le grotesque et le ridicule. Le sujet prêtait à mieux cependant; mais le sel ai^ tique^ qui fut et est resté notre apanage, avait disparu pendant la Révolution. Les événements étaient trop précipités, l'heure trop grave, pour qu'on se permît d'avoir de l'esprit. Ceux qui s'y essayèrent furent au-dessous de ce qu'on pouvaitattendredes successeurs de Voltaire(l).

(1) LaHcvolution anglaise, — avec laquelle la nôtre offre tant dé points de ressemblance, — eut également son théâtre anticlérical. Il s'agissait alors de railler la vieille religion, le catholicisme, pour vanter la nouvelle, celle de Luther. Aussi on représentait partout, — "auvent même dans les églises, — des comédies et des farces où ■ont bafoués prêtres et moines ; les dérèglements, les vices des

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Enfin, restait un troisième genre, plus noble, l'apothéose patriotique et républicaine. Nous montrerons, dans le chapitre suivant, l'enthousiasme mystique qui transportait la société révolutionnaire. Fatalement le théâtre, miroir fidèle des mœurs, devait se ressentir de cet état d'Âme, L'opéra était tout désigné pour monter ces pièces, véritables féeries, mais quelque peu puériles. Quand elles tendaient à un but plus élevé, elles devenaient insupportables, tel le Mariage de Jean-Jacques Rousseau, au théâtre de TËgalité, long sermon monotone et soporifique.

Le plus souvent, l'auteur évoquait les derniers faits de guerre, la prise de Toulon, le siège de Lille, ou bien le généreux sacrifice des enrôlements volontaires, le départ des sans-culottes marchant à la gloire des Valmy ou des Jemmapes. Une pseudo -renaissance se manifestait. Talma prêchait le retour à l'antiquité païenne, et ce furent des Miltiades, des Manlius Torquatus, des Mucius Scévola, des Brutus, des Epicharis, etc., etc. Défilés, salves de canon, serments solennels, hymnes à la vertu, à la patrie, transportaient d'allégresse le spectateur. Quoi qu'on en ait dit et malgré la naïveté de ces épopées en raccourci, elles furent pour le peuple une école de civisme, elles évitèrent Técueil

ecclésiastiques, le désordre des couvents, c'était là un sujet divertissant pour le peuple, qui prit goût à ce genre de spectacle, tant et si bien que le nouveau clergé se vit forcé d'intervenir, de peur d'être, lui au5si, emporté par le mouvement antireligieux. (Burnbt, op. cit.)

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de Todieux, et se tinrent au Diveau de ce public enfant qui constitue la société révolutionnaire.

Il ne faut évidemment pas chercher en elle une esthétique compliquée. Aussi bien, les critiques du temps ne nous cachent pas ce qu'ils réclament des dramaturges : « Ce n'est plus suivant les règles de Tart, et d'après nos anciennes poétiques, que nous devons juger les ouvrages dramatiques, mais dans leurs rapports avecTinstruction nationale, etconcouraot à propager l'esprit public ; toutefois ne faut-il pas que Fauteur néglige entièrement Tart de plaire (1). »

Voici une apothéose type de ce genre de pièces. Elle nous est fournie par la pièce intitulée le Mariage aux frais de la Nation (2). Des sans-culottes apportent sur lascène la statue de la Liberté. On dresse Tautel de la Patrie. Le canon gronde, la musique militaire attaque la Marseillaise. Un obélisque surgit, portant en exergue la devise : République Française une et indivisible. Un étendard flotte, sur lequel on lit: Acte constitutionnel de 1793, Un coup de tonnerre retentit ; un nuage de feu descend des frises ; des lettres flamboient : Amitié, Fraternité. Un vieillard chante, sur Tairde Femme jalouse :

(1) Journal des trois décades^ brumaire aa II.

(2) Le Mariage au» frais de la Nation, au théâtre du Lycée des Arts, an H.

Quand le temps qui marche en silence Par d'imperceptibles efTorts Aura miné mon existence Et décomposé ses ressorts.

C'est sous l'autel de la patrie Que tu creuseras mon tombeau.

Est-ce perdre en entier la vie Que de rentrer dans son berceau ?

La marche recommence ; un officier entonne l'hymne sacré : a Entendez- vous sur ces montagnes... » Le peuple se lève et suit les troupes au son du canon. Rideau. Enthousiasme indescriptible.

D'autres fois, la pièce est d'un goût plus douteux. Une représentation d'Athalie, notamment, fut un défi porté à Racine. La Comédie-Italienne prêta pour la circonstance son concours au Théâtre-Français. Le couronnement de Joas réunît donc financiers, paysans, soubrettes, valets, rois, confidents, chanteurs, choristes, danseurs, voire la statue du Commandeur et la fontaine de Sémiramis î La cérémonie du Malade imaginaue fut fondue dans la prise d'armes des enfants de Lévi. Et Athalic ainsi travestie excita des applaudissements redoublés et un rire inextinguible (1).

La Pi'ise de la Bastille^ hiérodrame tiré des livrer saints, par Désaugiers, mérite une mention spéciale.

L'ouverture, dit le livret, exprime la tranquillité pu-

(1) FLEURY.il/emoirM.

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blique. Elle est troublée par ud citoyen qui vient annoncer au peuple l'exil d'un ministre qui avait sa conGance. Le peuple se désole. Un citoyen prend la parole : « Le Seigneur rejette les conseils des princes. Courons et détruisons cette odieuse forteresse. Dieu combattra pour nous. Marchons. » (Marche militaire. Le peuple est arrivé au pied de la forteresse. Le canon commence à tirer sur lui. Les coups de canon redoublent.) Pendant le siège, le peuple s'écrie : « Qu'il s'écroule l'asile de Tesclavage I Que ces portes soient brisées. »

Une explosion totale de Torchestre exprime la chute du pont-levis.

Le chœur : « Victoire, victoire ! »

Une trompette guerrière se fait entendre, ainsi que les plaintes des mourants et des blessés.

Chœur général : « Vive la loi et la liberté ! Vive le roi !

Le citoyen : Nos ennemis sont fugitifs. Ils n'ont pu nous résister.

Ils seront en opprobre parmi les nations.

Peuple ! louez Dieu (i) . »

Nous serions injustes si nous ne faisions pas ici une place au théâtre d'opposition. Est-il nécessaire de dire qu'il fut bien supérieur au théâtre sans-culottisé ? U ne

(1) DuvAL, Histoire de la Littérature révolutionnaire.

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pouvait en être autrement. Le Français est essentiellement frondeur, et quel que soit le régime politique sous lequel il vit, il montrera toujours beaucoup plus de talent à dénigrer ses gouvernants qu*à les flagorner. Et ceci n'est pas pour nous déplaire. C'est une manifestation très courageuse et très crâne que de faire à la scène le procès des puissants du jour. Sous la Terreur^ il fallait de l'héroïsme pour justifier une telle audace.

Deux hommes, Laya et François de Neufchâteau, l'un avec son Ami des LoiSy l'autre avec sa Paméla^ portèrent devant le public aristocrate de la Comédie-Française les revendications de la Liberté. Dans la première de ces comédies, Robespierre était représenté sous les traits de Nomophage, Marat sous ceux de Duricràne. Tous deux entendaient de rudes vérités :

Que tous ces charlatans, populaires larrons Et de patriotisme insolents fanfarons.

Purgent de leur aspect cette terre affranchie ! Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie ! Royalistes tyrans, tyrans républicains, Tombez devant les lois, voilà vos souverains I

Les habitués de la salle du faubourg Saint-Germain étaient des révolutionnaires fort tièdes ; ils encourageaient secrètement les efforts des acteurs qui, s*étant séparés de Talma, de Dugazon et de leurs autres collègues patriotes, ne se gênaient guère pour faire une

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opposition systématique au nouveau régime (1). La Commune tenta d'interdire la satire de Laya. Cette défense fut fort mal accueillie. Au lever du rideau, le régisseur, venant annoncer un changement forcé de spectacle, provoque un tumulte indescriptible. Le parterre est en grande majorité partisan deTauteur. On expulse quelques opposants et une voix formidable s'élève : La pièce ou la mort ! La garde nationale, commandant en tète, vient faire le siège du théâtre. Le maire de Paris, Chambon, s'interposa, promit d'en référer à la Convention ; celle-ci supprima le décret de la Commune. LAmi des Lois put poursuivre une brillante carrière.

A quelque temps de là, François de iNeufchàteau fit jouer Pam^/a ou la Vertu récompensée. Les esprits étaient violemment surexcités, au point que la Comédie se vil obligée de mettre au bas de son affiche : « Par ordre de la municipalité, le public est prévenu que Ton entrera sans cannes, bâtons, épées, et sans aucune espèce d*arme offensive. » Voilà qui prouve mieux que tout autre

(1) Les comédiens bravaient effrontément les maîtres du moment. « Devant ces preneurs d'égalité, dit Fleury, nous présentâmes des mœurs de cour, devant des gens fanatiques d'athéisme nous prêchâmes la tolérance, devant des bourreaux et des assassins nous fîmes un éloquent appel à l'humanité. » Ces provocations hardies devaient conduire en prison tous les acteurs du Théâtre-Français. Ils curent la chance, grâce â Labussière, d'échapper â la guillotine. II faut reconnaître qu'ils avaient tout fait pour mériter la mort ; bien des victimes de Fouquier-Tinville et de Dumas n'avaient pas à leur aclif la centième partie des bravades de Dazincourt, de Fleur}*, de la Raucourt et des deux Contât.

argument la transformation du théâtre ; celui-ci est devenu, à Tinstar des clubs, le champ de bataille des partis qui, sans préjuger de la pièce, bonne ou mauvaise, vont se livrer un furieux assaut. Nous ne ferons pas l'historique de cette soirée, restée célèbre dans les annales de l'art dramatique français ; on sait quel fut son lendemain : interprètes et auteurs prirent le chemin des Madelonnettes et des Miramionnes. Voulant rester logiques avec eux-mêmes jusque dans le malheur, ils eurent, en franchissant le guichet de la prison, un mot épique: «C'est égal, c'était une bien belle représentation. »

L'Ami des Lois et Pam^/a étaient, avons-nous dit, supérieurs aux nombreuses pièces de l'époque. Elles ne sont pas empreintes de ce mysticisme parfois extravagant, caractéristique de la mentalité révolutionnaire ; on n'y prône pas un culte plus ou moins nouveau, celui de la Raison, de la Patrie ou de la Liberté. Le bon sens voltairien y fait la nique à la philosophie du Vicaire savoyard. Ces vers de Neufchâteau ne sont-ils pas dignes de Molière :

Eh ! qu'importe qu'on soit protestant ou papiste. Ce n'est pas dans les mots que la vertu consiste. Pour la morale, au fond, votre culte est le mien. Cette morale est tout, et le dogme n'est rien.

Ces paroles si sensées ne pouvaient faire l'affaire ni des violents, ni des sectaires. Le fanatisme révolu-

tioDuaire n'avait rien à envier à l'Inquisition du moyen âge ; les fils de Rousseau, les successeurs des Encyclopédistes, mal guidés, insufûsamment affranchis, faisaient des principes de leur maître une application désastreuse.

Quelles sont donc les causes premières de cette faillite de Tart dramatique sous la Révolution ? Elles soq( liées de très près aux exigences du public et à 1 ingérence des dirigeants dans les choses du théâtre : opinion et censure, tels sont les deux mentors de la scène française qui sont responsables de son écroulement, dont seul le romantisme pouvait la relever.

Le spectateur n'est plus Thomme placide et calme qui venait passer quelques heures dans un milieu d*art et chasser ses soucis quotidiens en se retrempant dans Fidéal. Avant 1789» s'il manifestait parfois bruyamment, si du parterre s'envolaient des lazzi moqueurs, des protestations tapageuses, des sifflets stridents» du moins la politique n'avait rien à voir dans cette intervention du public. Avec la Révolution, la politique pénètre partout, dans les salons, dans les salles de jeux, dans les spectacles. Bientôt elle s'y installe en maîtresse.

C'est une idée fixe, qui peu à peu domine toutes les pensées, tous les actes des citoyens encore inaccoutumés

à la vie publique. Ils ramènent tout au principe révolutionnaire ; les termes de la Déclaration chantent u leurs oreilles comme un refrain de guerre. Ils ne sont d*aiileurs pas très loin de la persécution. Qu'un voisin évoque seulement le ton, l'esprit, les mœurs de l\ ancien esclavage », aussitôt il devient suspect. Nous avons vu plus haut que ce diagnostic mental pouvait s appliquer aux pourvoyeurs de la guillotine. Le public, sous la Terreur, présente cette mentalité particulière aux gens qui vivent sous l'empire étroit do la politique. A eux venait se joindre la lie de la population, celte tourbe, qui, en temps normal, est péniblement contenue par la police et qui profite des grands mouvements populaires pour donner libre cours à ses instincts de vandalisme.

Aussi, quel étrange coup d'œil que la salle du Théâtre de la Nation, ou des Variétés amusantes ! Mélange bizarre de muscadins, de beaux, de tape-dur I Les uns sont des Adonis de la Révolution, sans-culottes à l'eau de rose, mais qu'un élan de fraternité spontanée a poussés dans les bras du peuple. Les autres, janissaires violents, ont un accoutrement significatif : vastes pantalons, courtes vestes, coiffures de peaux de renard dont la queue retombe sur leurs larges épaules ; dans les mains, leur inséparable gourdin, leur constitution. Visages énergiques où se lit le souverain mépris des belles manières d'autrefois ; mal rasés, mal peignés, couverts de boue, parfois de sang, ils dressaient Toreille au simple mot qui pouvait leur déplaire, et ce bataillon, roi du parterre, se

levait soudain, criait, vociférait, sommait Tacteur de rétracter, ne s'apaisait enfin que lorsque justice était faite, et les principes encore une fois sauvés ! Au moins eux étaient les sincères, animés de cette belle foi naïve qui fait les enthousiasmes, qui ignore le scepticisme et Tironie blessante... « Entre les larges crevasses de leurs vêtements, on voyait la puissance des muscles, on devinait la chaleur du sang, la force du cœur. Shakspeare aurait cherché parmi eux son Galiban en mascarade ; le statuaire les aurait fait rentrer dans ses ateliers, les croyant des athlètes échappés à leur large socle (i). » Galibans farouches, mais sensibles, capables des grands héroYsmes et des pires excès, ne connaissant nul frein, nul maître ; images vivantes de la démagogie, qui avait supplanté la démocratie réfléchie et pondérée.

Les femmes ne déparaient point le tableau ; plus exagérées encore que leshommes, — c*étaitpeut-ètre le seul caractère féminin qui leur restât, que cette exagération inhérente à leur sexe. Débraillées et criardes, elles quittaient le spectacle des guillotinades pour envahir les théâtres ; vieilles tricoteuses et jeunes furies, elles tré* pignaient à chaque éveil de leur susceptibilité révolu' tionnaire. et II me semblait voir s'animer les personnages de cette vigoureuse estampe de Rubens où, dans un théologique épisode, se déroule une affreuse légion de dam^ nés, hurlant, vociférant, jetant au vent leurs touffeuses

(1) Fleuhy, /oc. cit.

chevelures, tournant, tournant sans cesse, et dans l'inextricable dédale de leurs membres enlacés, ballottant un malheureux qu'ils aspirent comme une redoutable trombe humaine qui tourbillonne, enveloppe, entraîne et écrase. » Le malheureux, c'était l'acteur, qui abordait chaque soir la scène, avec un sentiment d'effroi et la crainte permanente de déplaire à son souverain maître, le public.

Parfois ce public ardent laissait libre cours à son mysticisme naturel. Le 21 brumaire an II, le Théâtre de la République donnait une représentation de Bruius et du Modéré. A cinq heures, la salle était déjà pleine, et parmi les spectateurs, cinq à six cents étaient coiffés du bonnet rouge. Avant le lever du rideau, un d'entre eux entonne un hymne civique. Puis un autre, le citoyen Lefèvre, chante une ronde qui devient le signal d'une danse inusitée. Tous les spectateurs, citoyens et citoyennes, se prenant la main en signe de fraternité, dansaient sans quitter leur place à chaque reprise du refrain. Ceux du parquet et des deux orchestres étaient montés sur les bancs. Qu'on se représente quatre mille individus, formant ainsi une chaîne d'union ininterrompue, rythmant la cadence d'un cantique républicain^ communiant ensemble dans le culte de la Patrie et de la Liberté ! La fin de la représentation vit renaître la même exaltation mystique, coupée de cris d'un enthousiasme délirant.

Mais voici la contre-partie : à cette même époque, un

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citoyen, qui venait d'assister au spectacle du théâtre national Molière, monta sur la scène et proposa gravement de décorer i'avant-scène des bustes de Marat et de Lepeletier, les deux glorieuses victimes tombées sous le coup de monstrueux assassins. El, pour compléter son discours, il demanda que le théâtre, qui portait le nom d*un aristocrate, le troquât contre celui de Théâtre des sansculottes ; ses paroles furent couvertes d'applaudissements, el ses modestes projets votés à Tunanimilé.

Non seulement les salles de spectacle furent débaptisées, mais elles eurent aussi à subir des modifications profondes, toujours pour les mettre en harmonie avec les principes du jour. L'ancien Théâtre-Français au fau* bourg Saint-Germain, baptisé Théâtre delà Nation, s'appela définitivement, après la mise en liberté de ses acleurs incarcérés, Théâtre de l'Égalité.

Afin de justifier le parrainage, on supprima les loges ; les citoyens ne furent plus séparés par des cloisons rappelant les anciennes castes sociales, ils s'assirent tous sur des gradins d'amphithéâtre. De distance en distance, on avait placé les bustes des martyrs de la liberté: Marat Apollon trônait dans le temple des Muses. Le cintre, les draperies, le rideau, étaient peints aux trois couleurs, suivant des raies rappelant celles du coutil.

L'histoire ne nous a pas légué le nom de l'architecte sans-culotte dont le patriotisme était exclusif du bon goût. A coup sur, ce n'était pas Louis, qui, à cette même époque, construisait le grand théâtre de Bordeaux, dont

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le grand escalier devait, soixante ans plus tard, servir de modèle pour TOpéra de Paris.

Ce fut le temps des spectacles gratuits. Par ordre du Comité de Salut public, le ci-devant Théâtre-Français devait donner, à certains jours du mois, des représentations gratuites « de par et pour le peuple ».' On réquisitionna les diverses troupes parisiennes chargées d'assurer le service trois fois par décade ; enfin nul citoyen ne pouvait entrer au nouveau Théâtre du Peuple sans être porteur d'un insigne spécial, uniquement donné aux patriotes, et dont la municipalité réglait le mode de distribution (i). La Révolution reprenait la devise de l'empire romain : Panem et circenses I

L'opinion régentait le théâtre, et qui dit opinion, à cette époque, dit les Argus officieux, les leaders des Comités révolutionnaires ; ils n^ont plus qu'un pas h franchir pour s'immiscer aux choses de la scène : il est vite franchi. La censure, abolie par la loi de 91, se trouve rétablie tout naturellement.

Elle fonctionna d'abord très modérément. Elle convint dMnterdire les pièces qui pouvaient ôter au peuple le sentiment de sa dignité et de sa force, le faire retom-

(1) Almanach des Spectacles, 1794.

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ber dans Terreur et la superstition, le façonner àFesciavage. Elle autorisera seulement celles où sont exaltés Tamour de la patrie, la haine des tyrans, et où la légèreté et la frivolité sont vouées au mépris (i).

Dès lors la censure travaille à républicaniser, à sansculottiserle répertoire. « Nous n'aurons plus, dit Fleury, la censure en manchette de M. Suard, nous aurons la mâle prévision des Chaumette et des Hébert. Us n'emploient point les ciseaux, eux, ils font usage du lacet. On ne mutile plus, on étrangle. Et si Mahomet veut éviter le cordon, il portera à son turban la cocarde tricolore. »

Sur cette pente, on devait vite glisser vers les abîmes insondables de la bêtise humaine. Les Goncourt ont rapporté les plus célèbres parmi les crimes de la censure révolutionnaire : ils ont dit comment Racine, Corneille, Molière, Voltaire lui-même furent indignement maquillés. Un mot malencontreux pouvait-il chatouiller les oreilles du public prompt à s'enflammer, on le supprimait, on le remplaçait par un à-pèu-près. Rois et princes disparurent du répertoire, que Ton désanoblit.

Dans le Misanthrope^ au lieu du vers :

Et mon valet de chambre est mis dans la gazette,

(1) C'est ainsi que, par son ordre, le théfttre Louvois, transformé en Théâtre des Amis de la Patrie, se vit obligé de ne donner que des « ouvrages patriotiques et faits pour coopérer à l'instruction publique et au bonheur de Paris ». Le Salut public, brumaire an II.

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Tacteur est forcé de dire :

Et rhomme le plus sot est mis dans la gazette,

ce qui n'est pas précisément flatteur pour la corporation des valets de chambre. Mais il ne faut pas oublier que Tégalité révolutionnaire avait nivelé la société, et supprimé, en principe, sinon de fait, les domestiques. On raye de Mahomet ces vers de circonstance :

Exterminez, grand Dieu, de la terre où nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.

Du reste, à une représentation de Catus Gracchus^ lorsque le personnage en scène réclame

Des lois, et non du sang!

une protestation s'élève, celle du conventionnel Albitte : Du sang, et non des lois !

En ses Propos de théâtre^U. Faguet (1) a consacré des pages pleines de verve au théâtre expurgé ad usum del'^ phinorum. Il a montré comment Molière fut remanié par le censeur-poète Gohier, selon toute vraisemblance, chargé de le rajeunir au goût du jour. Il faut reconnaître qu'il ne s'y entendait pas trop mal, et qu'il fut souvent à la hauteur de son audace; nous n'en voulons pour exemple que la citation suivante.

Dans la scène des portraits du Misanthrope^ Molière avait écrit :

(1) FAcrET, Propos de théâirty deuxième série.

452 LA NÉVROSE RÉVOLUTIONNAIKE

Oh ! l'ennuyeux conteur.

Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur; Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse. La qualité l'entête et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens (i). Il tutoie en parlant ceux du plus haut étage Et le nom de monsieur est chez lui hors d'usage.

Version officielle du censeur :

Oh ! Tennuyeux conteur, Jamais on ne le voit sortir de sa splendeur. Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Jamais on ne Tentend citer que sa richesse. Ses femmes, ses chevaux, ses chasses et ses chiens, Ses terres, ses maisons sont tous ses entretiens. Le nom de citoyen est chez lui hors d'usage Et d'être tutoyé lui paraît un outrage.

M. Faguet ajoute que c'est là le langage d*une Célimène métamorphosée en tricoteuse. C'est en tout cas celui d'un pasticheur habile, qui savait concilier le respect dû à Molière et les exigences impérieuses de la situation.

Cette déformation d'un chef-d'œuvre, pour si adroite qu'elle soit, n'en est pas moins déplorable ; elle reflète l'état d'esprit qui inspirait les hommes au pouvoir.

(1) Pourquoi M. Faguet,' pur classique, fait-il commettre à Molière un vers faux en écrivant :

Ne sont que de chevaux, d'équipages et de chiens 7

Ajoutons qu'elle était loin d'être appréciée des connaisseurs. L'un d'eux écrit fort sensément : « Laissons donc Molière comme il est, et qu'un patriotisme mal entendu ne le fasse pas défigurer. Continuer de le traiter de la sorte serait très certainement le fâcher, et il ne manquerait pas avec son ris sardonique de comparer nos minutieux scrupules à ceux de ses personnages qui s'accusent d'avoir tué une puce avec trop de colère (1). »

Parfois la censure interdit radicalement la représentation d'une pièce. Imagine-t-on qu'une de celles qui fut l'objet de cet ostracisme fut précisément le Mariage de Figaro, que la Révolution aurait dû honorer comme le précurseur prophétique de l'idée nouvelle ! Voici en quels termes la commission municipale de Marseille prononça la suspension de l'œuvre de Beaumarchais :

« Considérant que la pièce de Figaro est immorale et indigne de fixer les regards des républicains ; que les caractères des personnages qui y sont représentés ne rappellent que d'orgueilleux préjugés, des maximes du despotisme et des distinctions anti-sociales ; que l'éloge est prodigué aux vices des grands et le ridicule aux tri-

(1) Et U conclut : « Prouvons que nous aimons la République en respectant les monuments des sciences, des arts et du génie, et pour arriver au but civique et révolutionnaire que nous nous proposons, faisons souvent jouer pour épurer nos mœurs et nous défaire de nos vices, les pièces de Molière. Demandons surtout qu'on mette sur la scène le Bourgeois ^en/iV/iomme, puisque Molière osa jeter sur les ducs, les marquis, les comtes et tous les ci-devant possibles un i-idicule ineffaçable, v Journal des Spectacles.

4S4 LA NÉVROSE RÉVOLU ttONNAlRÊ

bunaux de justice et aux magistrats ; considérant enfin que cette pièce ne peut être représentée que sous des costumes justement proscrits, et que ce motif suffira seul sans doute pour faire sentir le danger de la représentation d'une comédie, sans trop considérer son immoralité et l'inopportunité du temps... »

Ainsi c'est à une pareille aberration que devait aboutir la logique implacable de gens qui, partis d'une idée juste en soi, l'ont appliquée inconsidérément, puis ont suivi inconsciemment une fausse route, sans voir l'abîme où elle menait.

Voilà qui vient encore à l'appui de notre thèse ; c'est une preuve nouvelle que la névrose révolutionnaire s^accompagne d'une perversion très nette du sens critique; non que les facultés intellectuelles s'y trouvent déprimées : il semble, au contraire, qu'en une certaine mesure elles soient éveillées, ranimées par l'excitant d'une situation nouvelle, riche en imprévu ; mais l'esprit a perdu cette pondération, cet équilibre nécessaire à l'établissement d'un jugement impartial ; il considère le monde extérieur k travers un verre déformant, grossissant démesurément certains objets, en réduisant d'autres à de minimes proportions. Ce ne sont plus avec des éléments normaux, des impressions et des sensations normales que l'intelligence élabore sa pensée. Nous retrouvons, dans cette rapide revue des méfaits de la censure, un effet de cette maladie du jugement qui va jusqu'à considérer le Mariage de Figaro

comme une comédie contre-révolutionnaire, alors qu'elle proclame la vanité des grandeurs et fait d'un noble comte régal d'un simple barbier.

Ne terminons pas ce chapitre sans proclamer que les censeurs furent parfois, mais rarement, bien inspirés. On a vu plus haut l'empressement du public à acclamer des pièces où les choses de la religion étaient ridiculisées. Le Comité de Salut public, loin de se laisser entraîner par l'opinion populaire, résolut de la combattre. Leâ nivôse de Tan II, il prenait la décision suivante :

«I Le Comité de Salut public, voulant déconcerter les manœuvres contre-révolutionnaires pratiquées pour troubler la tranquillité publique en provoquant les querelles religieuses ;

« Voulant faire respecter le décret rendu le 16 frimaire par la Convention nationale pour maintenir la paix et la liberté des cultes,

« Fait défense au théâtre de TOpéra et à tous autres de représenter la pièce intitulée le Tombeau des Imj)osteurs et Inauguration du Temple de la Vérité , et toutes autres qui peuvent tendre au même but, sous les peines portées par le décret précédent contre ceux qui abusent du théâtre pour favoriser les vues des ennemis de la Révolution. »

456 LA XLVROSE RÉVOLrTI05>AIRE

Ce décret portait la signature de Robespierre, Barère, Prieur, Billaud-VarenDes, Garnot, R. Lindet. CoUot d'Herbois.

Dans cette pièce défendue, on chantait une grand*messe : autel, chandeliers, crucifix, calice, ornements sacerdotaux, rien n*était oublié. L'acteur officiant entonnait le PaternosteTy el les accompagnements et les chœurs mettaient tout en usage pour ridiculiser la cérémonie représentée (1).

Un peu plus tard, on interdisait la Fêle à la Raison, de Grétry, qui était dans le même goût, et la Sainte Omelette^ pièce capucinaire où Ton donnait la bénédiction avec une omelette.

Comme le faisait justement remarquer un contemporain, point n'était besoin de mettre le clergé à la scène, ni de bafouer la religion : il n'y avait plus ni clergé ni religion.

On voit que si la censure fut souvent arbitraire, maladroite et stupide, parfois aussi elle fut éclairée d'un rayon de bon sens. Le fait est assez rare pour valoir la peine qu'on le proclame.

(1 ) Journal des Spectacles.

Un théâtre puéril, tantôt farce, tantôt féerique, — ainsi se résume Tart dramatique sous la Révolution. Reste à définir la poésie, qui symbolise généralement le caractère d*une époque et reflète assez fidèlement la mentalité d'une société.

Sous le Grand Roi, elle est solennelle et marche aux pas comptés de ses alexandrins. Plus tard, sous Louis XV et la Pompadour, elle babille gaiement et polissonne dans les ruelles. Avec Marie-Antoinette, elle affecte une candeur et une simplicité virginales. C*est le triomphe des petits moutons enrubannés. Jean-Jacques impose les idées sentimentales de la Nouvelle Héloise et les principes de YEmile^ qui ne tardent pas à inspirer à M™« de Genlis ses ennuyeux romans d^éducation, et à Barthélémy les promenades de son jeune Anacharsis.

C*est alors qu'éclôt la poésie des Jardins^ ces fades Géorgiques du doux Delille. Tout cela, c'est déjà la Révolution, sinon dans Tordre social et politique, du moins dans les salons, à travers la mode et partout où Ton se

pique de la suivre. La philosophie défraie les conversations. Elle a remplacé le badinage frivole, notre flirt moderne. Les désœuvrés ne s'occupent plus de futilités et travaillent^ eux aussi, à la régénération de la France ; les temps sont proches d'un changement radical dans le régime et dans les mœurs.

Dès 1783^ le poète Lebrun, « secrétaire des Commandements de Monseigneur le Prince de Gonti, Grand Prieur de France », écrivait et publiait une ode sur les Rois^ qui aurait dû donner à réfléchir à ceux que la colère du peuple allait bientôt désigner du nom de tyrans :

Rois, déposez votre tonnerre,

Implorez l'amour de la terre :

Renversez, détruisez ces exécrables tours.

Ces repaires du despotisme ; Et sur leurs noirs débris, élevez pour toujours

Cn autel au patriotisme.

Condamnés à Torgueil du trône, A force de vertus, de soins et d'amour,

Rois, expiez votre couronne !

Des poètes de moindre envergure prédisaient à leur tour les temps nouveaux. Us chantaient les désagréments de la royauté, et n'osant trop s'en prendre directement à Louis XVI, accablaient Frédéric II, qui n'en pouvait mais.

Cette invitation expresse à ouvrir les portes de la Bastille et à donner à ses sujets un peu d'air libre, Louis XVI ne l'entendit pas. Le peuple se chargea

de Fouvrage, et avec brutalité, comme on sait, puisqu'il fit payer de sa tête au gouverneur de la citadelle un ordre qu'il n*avait pas donné. Mais la Muse populaire avait dès lors un aliment de choix. Elle chanta le 14 juillet sur tous les tons et tous les modes. Les désordres du lendemain furent commentés avec une grande indulgence. Launay ne fut plus

... qu'un perfide Infidèle aux lois de l'honneur.

Quant à Elle, HuUin et leurs compagnons, elle les porta aux nues et popularisa aussitôt leurs noms. Ici, un retour à l'antiquité s'imposait :

0 Rome, en héros si féconde, Quand tu proscrivis les tyrans.

Tes fils, depuis vainqueurs du monde.

Se sont-ils montrés plus grands ?

Dès lors, il n'est pas d'événement révolutionnaire dont la poésie ne s'empare. Celle-ci est à la fois épique, lyrique, didactique ; elle est originale, bizarre, hétéroclite (1). On y trouve la sublimité alliée à la platitude. Tantôt l'inspiration s'élève aux plus hauts sommets du Parnasse, tantôt elle rampe comme un chien battu. Un de ces poètes obscurs ayant proclamé gravement :

La liberté d'écrire enfante le génie, (1) DuvAL, Histoire de la Littérature révolutionnaire.

beaucoup de citoyens se crurent des Pindares au petit pied.

L'un d'eux cisèle cet admirable distique cornélien, lapidaire par le fond comme par la forme :

.... Quel que soit le berceau d'un empire, La majesté du peuple y fait celle des rois !

Un autre» du nom de Leriegs, entreprend, après une sévère revision de V Enéide^ une chronologie poétique de la Révolution. Il célèbre en ces termes la chute de la Bastille :

Le jour a disparu : la Bastille enflammée I^age^ et perd sa clarté dans des flots de fumée !

Le poète historiographe a certainement perdu sa clarté dans les flots de sa phraséologie.

Les fêtes civiques furent l'occasion d'un véritable débordement poétique ; celle de la Fédération inspira d'innombrables troubadours : il n'y eut pas moins de quatre mille deux cents pièces composées pour cette solennité. Inutile de dire que, sauf quelques rimes heureuses et quelques pensées dignes de la Muse, on ne trouve guère dans cet amas que la banalité traditionnelle des chansons de circonstance ; elles rappellent celles qui font fureur à Paris, et que les camelots répètent aux carrefours, à l'occasion de la venue d'un souverain.

LA LITTÉKATUKE RÉVOLUTIOxNNAlKE 461

Les travailleurs du Champ-de-Mars remuaient la terre aux accents patriotiques de ces odes naYves :

Partons prendre la pelle, La pioche et la bretelle

Au Ghamp-de-Mars.

Citoyen, bon courage.

Pour avancer Touvrage

Au Ghamp-de-Mars.

Et le matin de la fête, comme une averse refroidissait le zèle des fédérés, un chanteur improvise :

Ah 1 ça ira, ça ira, ça ira.

En dépit d'z aristocrat' et d'ia pluie.

Ah I ça ira, ça ira, ça ira.

Nous nous mouillerons, mais ça finira !

Pendant ce temps, Marie-Joseph Chénier, le poète officiel de la Révolution depuis le succès de son Charles /.¥, mettait la dernière main à son hymne célèbre, animé du souffle pur de la Liberté, et qui se terminait par cette strophe fièrement énergique :

Que des siècles trompés le long crime s'expie. Le Ciel, pour être libre, a fait Thumanité ; Ainsi que le tyran, l'esclave est un impie Rebelle à la Divinité.

'Toutes les fêtes de la Fédération, toutes les fêtes civiques et apothéoses funèbres, furent l'occasion de

chansons populaires et d'hymnes officiels de la même inspiration, sinon de la même venue. Ghénier, Lebrun, Mercier de Compiègne, François de Neufchàteau, La Harpe rimèrent avec plus ou moins de bonheur les odes de circonstance ; quelques-unes sont fort belles» d'autres sottement puériles.

Les enrôlements volontaires inspirèrent également les rimeurs : le patriotisme fut exallé en prose et en vers, à la tribune et dans la rue. L'hymne qui le premier produisit l'enthousiasme révolutionnaire fut non pas la Marseillaise, mais bien le Salut de la France :

Veillons au salut de Tempire, Veillons au maintien de nos droits.

Plutôt la mort que l'esclavage, C'est la devise du Français.

Il avait été composé par Roy en 1791, d'après un air de l'opéra Renaud d'Ast, de Dalayrac. Sa vogue fut immense, probablement parce qu'il est extrêmement simple, et à la portée de tous. Plus tard, on l'exhuma pour en faire le chant national de l'Empire ; on avait remplacé Te minuscule par un E majuscule.

En 1792, au moment de la déclaration de guerre, Diétrich» le maire de Strasbourg, commandait à un des

officiers de la ville un chant qui pût entraîner les soldats à la bataille. Rouget de Tlsle se mit à l'œuvre, et en une nuit, composa son Chant de guerre pour V armée du Bhin^ qui eut un immense retentissement, que le bataillon de Barbaroux adopta et qui devint Thymne des Marseillais. Il avait été chanté à Marseille par un fédéré nommé Mireur, et le lendemain publié par le Journal des Déparlemenls méridionaux. De la Méditerranée à Paris, les volontaires franchirent les étapes en popularisant les strophes enflammées du poète-officier. A Paris, la Marseillaise fut aussitôt accueillie comme le premier chant de guerre de la République française.

On a longtemps contesté à Rouget de Tlsle la paternité de la Marseillaise ; on voulait surtout lui retirer le mérite de la musique, — qui est certainement plus originale que la poésie. Les Allemands même l'ont revendiqué, comme plagiat d'une messe d'un maître de chapelle nommé Holtzbauer ou Holtzmann ; un autre critique prétendait qu'elle était tirée d'un oratorio d'un certain Grison, de Saint-Omer. En réalité, l'œuvre tout entière est bien de Rouget de Tlsle.

Le musicien-poète, parmi de nombreuses productions, n'a guère réussi que celle-ci, mais avec quelle inspiration ! La Marseillaise^ qui aujourd'hui s'est galvaudée jusqu'à servir les desseins de politiciens remuants, est, suivant le mot de Gérusez, un accès, un transport, et comme une explosion de fureur martiale. Elle incarne à nos yeux Tidéal républicain, et cependant elle fut com-

464 LA NëVHOSë KÉVOLLTIONNAIKii:

posée par un royaliste ; au reste, elle a été modifiée, augmentée du dernier couplet, intitulé couplet des enfants :

Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus (1).

Son auteur avait voulu surtout en faire un chant patriotique, un chant de guerre ; néanmoins elle est bien imprégnée du mysticisme révolutionnaire ; la sensibilité coutumière s'y retrouve dans ces vers :

Epargnez ces tristes victimes A regret s'armant contre nous !

De même, les expressions chères aux orateurs» aux exaltés qui croyaient à la puissance des mots sur Tenthousiasme des foules : les fers, l'esclavage, les despotes, les tyrans, les tigres ; et malgré ces défauts, malgré la phrase ampoulée et l'image grossie^ la courte épopée atteint au sublime avec ces vers dignes d'un Homère :

Amour sacré de la patrie, Conduis» soutiens nos bras vengeurs Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs !

Les mêmes situations dictent les mêmes discours. Lorsque les Athéniens couraient combattre à Salamine,

(1) Cette strophe fut ajoutée à l'hymne civique des Marseillais, pour la fête du 14 octobre 1792.

LA LITTEHATURE RÉVOLUTIONNAIRE 465

ils s*écriaient, avec le même enthousiasme que les volontaires de 92 : « Allez, ô Qls de la Grèce, délivrez votre patrie, délivrez vos femmes et les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de vosateux. Un seul combat va décider de tous vos biens (i). »

Quant à la musique de la Marseillaise, elle est puissamment originale. Le début sonne véritablement comme un pas de charge, qui s'accentue et se précipite progressivement^ et quand éclate le refrain, grandiose de simplicité et tonnant comme un coup de canon, Tâme de la Patrie et de la République vibre à l'unisson de ces noies qui, comme le drapeau tricolore, ont fait le tour du monde.

C'est donc bien là de l'art épique, et du meilleur, puisqu'il est spontané. Ce n'est que dans des périodes d'exaltation, comme cette année 92, que cet art peut éclore et s'épanouir.

Mais le sublime est voisin du grotesque. La Harpe, le Quintilien français, tint à donner un exemple frappant de cette loi .

A la lin de cette même année 1792, le Lycée rouvrait ses portes; on désignait sous ce nom, emprunté à l'antiquité, rétablissement où Fourcroy, Chaptal et La Harpe professaient. C'est là que cet Aristote du xviii<^ siècle fit son fameux Cours de littérature^ tant admiré alors,

(1) GéRUBfe2; Histoire de la Littérature française pendant la Révolu' lion.

NÉVROSE RÉVOlCTIOXX.vmE 30

4ÔG LA KÉVROSE RÉVOLUTIONNAIRE

rejeté aujourd'hui dans un juste et éternel oubli. La Harpe, à cette époque, éprouva le besoin défaire montre de son civisme. Révolutionnaire assez tiède, ilavait jusqu'alors parlé très énigmatiquement des nouveaux principes ; Theure était venue de brûler ses vaisseaux. Il le fit dans une ode, un Hymne à la Liberté^ qui voulait être grandiose et qui n'était que burlesque. C'est dans ce morceau fameux que se trouvent ces vers, d'une fade ineptie :

Le fer, amis, le fer, il presse le carnage : C'est Tarme du Français, c'est Tarme du courage, L'arme de la victoire et l'arbitre du sort. Le fer, il boit le sang ; le sang nourrit la rage. Et la rage donne la mort.

Que le malheureux poète eût été mieux inspiré de suivre le précepte de Boileau :

Soyez plutôt maçon si c*est votre métier !

L'histoire ne dit pas ce que pensèrent de leur profes-^ seur les auditeurs du Cours de Littérature, ni si leur admiration pour son talent poétique en fut diminuée* Mais, à coup sûr, ils ne durent pas être peu surpris de voir leur maître, froid et compassé à l'ordinaire, s'entlammer soudain d'une ardeur belliqueuse aussi insolite.

Un autre jour, c'est Lebrun qui exalte la mémoire des marins du Vengeur ■; c'est Delille, qui s'essaie timide-

LA LITTÉRATURB UÉVOLUTIONNAIKE 467

ment dans d'hypocrites strophes contre-révolutionnaires ; c'est M.-J. Chénier surtout qui se répèle à satiété et produit à volonté des dithyrambes et des hymnes ; c'est David, ce sont Desforges, Desorgues, bien d'autres encore plus obscurs, qui versifient les immortels principes et se croient tourmentés du mal de l'inspiration. Poésie honorable, assurément, qui n*est pas sans grandeur» mais d'un souffle bien court, et nullement en rapport avec les circonstances ni les événements. De même les victoires de l'Empire ne devaient être célébrées dignement qu'après sa propre chute. Il a fallu Hugo pour glorifier la Grande Armée^ qui, de son vivant, n'avait pas trouvé de chantre digne d'elle. L'art obéit ainsi à la loi des contrastes. On dit généralement que sa marche est parallèle à celle des événements ; on voit par ces deux exemples qu'elle s'en écarte souvent.

Ce qui ne veut pas dire que la Révolution n'eut pas de poètes : le nom d'André Chénier seul suffirait à nous démentir. Mais elle n'eut pas de poêle épique, directement inspiré par elle. Nul génie n'a tressailli ni enfanté de chefs-d'œuvre sous son souille puissant : seul Rouget de risle fait exception. Çà et là André Chénier sacrifie bien aux nouveaux principes, et avec une éloquence prenante ; au souvenir de la Bastille renversée, il s'écrie :

La terre tressaillit. Elle quitta son deuil.

Le genre humain d'espérance et d*orgueil Sourit. Les noirs donjons s'ébranlèrent d'eux-mêmes.

Jusque sur leurs trônes lointains»

Les tyrans ébranlés, en hâte à leurs fronts blêmes Pour retenir leurs tremblants diadèmes.

Portèrent leurs royales mains.

Et pourtant ce ne sont pas ces fiëres poésies qui ont donné à André Ghénier sa gloire de bon aloi. Il vaut surtout par Télégie, par la note tendre^ par les soupirs attristés de la Jeune Captive :

Je ne veux pas mourir encore.

Dans Thistoire de la Littérature française, il occupe la place d'un élégiaque, et non d'un épique.

C'est surtout dans lu foule, bruissante au souffle révo* lutionnaire comme les cigales au soleil du Midi, que nous trouverons la véritable poésie populaire, enthousiaste et satirique» mais sans frein ni règle, et parfois riche en heureuses trouvailles.

En France, tout se traduit par des chansons ; aussi chansonne-t-on à bouche perdue les hommes et leâ choseSé La Constitution de 1791 fut mise en vaudeville, et tous les citoyens, qaels qu41s fussent, se plaisaient à répéter :

LA LITTÉRATURE RÉVOLUTTONNATRE 469

De notre autorité divine.

Mêmes crimes, mêmes délits.

Par Tagréable guillotine Seront également punis.

Il n'est pas besoin de témoins Pour juger un aristocrate.

Mais il en faudra trente au moins Pour condamner un démocrate.

Le serment civique prête à mainte raillerie :

Il vaut mieux prêter un serment Que de prêter mainte autre chose.

La femme réclamant ses droits imprescriptibles, le chansonnier nous prédit un sort funeste :

Bientôt on verra parmi nous

Une volage dame Vingt fois par an changer d'époux,

Grâce aux droits de la femme (1).

La verve satirique frappait aussi bien à droite qu'à gauche : si la Constitution de 91 fut raillée, le roi fut encore plus bafoué, surtout à son retour de Varennes.

(1) Le madrigal, en France, ne cède jamais sa place même à la politique. Témoin cette réponse d'un spirituel galant & une dame qui se plaignait de n'être pas citoyenne et demandait qu'on lui <K épargnât les droits de l'homme » :

Nos droits, Madame, y pensez-vous ?

Répond Damis, étonné de l'entendre.

Ah I nous ne voulons les reprendre, Que pour les meUre à vos genoux.

470 LA NKVIIOSE RKVOLDTIONNAIKL

M. Gros-Louis îui chansonné sur tous les airs à la mode, depuis Barhari mon ami et le Malheureux Lisandre^ jusqu'aux cantiques d'église ! On rima sur la fuite de la famille royale presque autant de ^ers que pour la fête de la Fédération, ce qui n'est pas peu dire.

Puis ce fut le tour des représentants, à qui on reproche non leurs vingt-cinq francs, mais leurs dix-huit francs ; des Jacobins, des prêtres-citoyens, qui convolent en justes noces, etc. (i).

(1 ) La suppression des vœux monastiques, puis celle des costumes religieux, fut matière à multiples chansons. En voici une quelque peu égrillarde, mais où revit l'esprit du xvm' siècle; il s'agit d'un capucin, — serait-ce Chabot ? — qui s'est fait cardeur de matelas.

Ces meubles sont bien nécessaires.

Sur CCS lits on fait tant d' affaires, Que c'est le meilleur des états Que de carder les matelas.

Deux époux qui se font tapage Ne signent la paix du ménage Qu'au moyen de quelques ébats Que Ton prend sur les matelas.

Femme jolie aisément perce, Qui sur les matelas commerce ; C'est incroyable le tracas Que Ton fait sur les matelas.

Les uns veillent, les autres dorment; De cela bien des gens s'informent ; Mais bien des gens ne disent pas Ce qu'ils font sur les matelas.

Je n'en sais rien, moi qui les carde ; Je le saurais, je n'aurais garde

LA UTTKKATIRE RKVOLCTJONNAIRE 471

C'est la chanson de Messieurs les forts de la Halle et du Port'Z-aux Blés^ pour au sujet du séjour du roi^ qui se consolent des quelques excès commis en disant :

Mais il n'est point de bonnes fêtes Sans queuquVerres cassés.

Plus tard, on railla le nouveau calendrier qui apportait dans les usages une réforme capitale; le mois de février qui pendant dix-huit cents ans se vit injustement raccourci, reçoit enfin satisfaction grâce aux lumières de Romme : il va connaître les délices de Tégalité. Et quelle belle vie, en vérité, pour les heureux mortels qui vivront sous la nouvelle ère !

Primidi mène à duodi, Tridi, quartidi, quintidi ; Sextidi vient, septidi passe, Puis octodi, puis nonidi.

Enfin gaiement on se délasse Dans le repos du décadi.

Voilà les prémices du repos hebdomadaire obligatoire.

Les coalisés ont aussi leur part : les Prussiens, les

De venir vous conter les cas Où Ton foule les matelas.

C'est le plus grand secret des femmes ; Et j'y comprends les grandes dames Dont les maris ne savent pas Ce qu'on fait sur leurs matelas.

472 LA NKVROSE RÉVOLUTIONNAIRE

Autrichiens ont gagné la colique à venir mordre aux grappes du voisin, et ils se sauvent en se tenant le ventre et montrant les talons aux généraux français ; les volontaires sont au contraire exaltés par des chants et hymnes guerriers, où excelle M.-J. Chénier, le poète du Chant du Départ.

Il n'est pas jusqu'au père Duchesne qui ne se réveille enchantant, — chanson b... ment patriotique, comme on doit s'y attendre, mais pittoresque à plaisir et bourrée d'images imprévues.

Enfin Marat, Robespierre, ceux qu'en style noble on appelle les tribuns farouches, n^ont pas été épargnés par la Muse populaire. C'est une façon de revanche que les terrorisés prenaient sur eux ; la verve du Français est d'autant plus caustique que sa liberté et sa sécurité sont compromises ; l'atmosphère devenait irrespirable depuis le vote de la loi de prairial. Qu'importe ? on chantait quand même, et le cou dans la lunette, on sifflait encore les refrains sarcastiques.

Il n'y eut pas cependant que des poésies révolutionnaires ou contre-révolutionnaires.

Quoique la politique exerçât sur tous les esprits une sujétion de plus en plus tyrannique, elle ne parvint pas à faire faner la petite fleur bleue qui s'est toujours

épanouie dans Tàme du sentimental Parisien, et surtout de la Parisienne. L'églantine rouge ne prévaudra jamais contre le myosotis. II semble même que sous la Révolu* tion, en pleine Terreur, ce sentimentalisme se soit encore donné plus libre cours : ce qui n'a rien d'étonnant, puisque toute la philosophie et toute la poétique de Rousseau prêchaient le retour à la Nature. C'est un héritage de Jean-Jacques que cette sensibilité douceâtre dont firent preuve les auteurs de pastourelles et autres berquinades.

On ne saurait croire, d'ailleurs, combien les gens de Tépoque révolutionnaire étaient sensibles ; ils avaient la larme facile — sauf lorsque fonctionnait le glaive de la Loi! — et faisaient même assaut de politesses et de prévenances (i).

Ils se pâmaient aux fadaises de Fabre d'Eglantine et de Florian ; ces terribles sans-culottes montraient une tendre sympathie pour la bergère égarée avec ses moulons el s'intéressaient vivement aux amours de Jeannot et de Colin.

(1) Malgré le mouvement révolutionnaire et même dans sa plus grande effervescence, le peuple de Paris continuait d'aller paisiblement à l'Opéra ; le rideau se levait exactement à la même heure, soit qu'on coupât soixante têtes, soit qu'on n'en coupât que trois; et, chose bien digne d'être remarquée, un septembriseur se mettait à la queue comme un autre, et. devenu docile, il disait à l'homme qui le grondait 'de se montrer trop gênant et qu'il aurait peut-être égorgé à l'Abbaye : « \fais, citoyen, ce n'est pas moi ; on me pousse. » Fleury» op. cit.

474 LA NKVBOSE HKVOLl TlONiNAlKB

Là encore le contraste s'accentue : dans l'dme révolutionnaire, tout est heurt, tout est imprévu : on s'attend à une colossale épopée et on trouve une fastidieuse églogue ; on croit aux appétits sanguinaires d'un Robespierre, on le reconnaît gentilhomme élégant, compassé et mystique. On craint de la Convention maladroite une œuvre éphémère : elle apporte un mouvement inébranlable. Par contre, on espère solidement établi le règne de la Liberté : un Bonaparte allait la renverser de son trône fragile.

L'héritage poétique que nous a laissé la Révolution est immense, bariolé, et de valeur intrinsèque bien minime; serait-ce que les grandes secousses sociales troublent aussi l'inspiration des poètes et que le chant des cigales s'éteint sous la voix formidable du vent des tempêtes ?

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