DIEU ET LA REVOLUTION
L'étude des sentiments religieux d'une société est indispensable à qui en veut établir la mentalité. Ou peut dire d'une collectivité que son caractère se reflète fidèlement par ses croyances. S'il est exact que la Révolution a persécuté le catholicisme, il est faux de prétendre qu'elle ait voulu établir la suprématie de la libre pensée : Tavortement du culte de la Raison en est une preuve. Le clergé a été combattu comme agent <le réaction ; la Constitution civile de 1791 n'ayant pas suffi à l'asservir à la Révolution, on a recouru aux
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déchristianisations. Mais dans celles-ci il ne faut voir qu*une tentative de substitution d'une religion nouvelle à Fancienne, que Voltaire et Rousseau avaient sapée à la base.
La société révolutionnaire est donc croyante; bien mieux, elle est mystique. En cela elle diffère totalement des générations de 1830, 48 et 71 ; mais sa mentalité se rapproche de celle du peuple russe, conduit par un prêtre h l'assaut de ses libertés et qui, le 22 janvier 1905, s'est laissé fusiller, portant en mains les icônes sacrées, opposant aux nagaïkas des cosaques de symboliques crucifix.
Cet élan mystique, qui a eu une si grande répercussion sur les événements de 1791 à 1794, s^est manifesté sous des formes multiples, mais il convient de noter qu'il était antérieur à l'explosion populaire de 1789.
De nombreux symptômes avaient déjà, au cours du siècle, marqué sa présence. Faut-il rappeler l'enthousiasme que soulevèrent les doctrines théosophiques de Swedenborg, qui fonda une nouvelle église, et qui apparaît aujourd'hui comme un visionnaire exalté ? Et l'emballement des naïfs et des superstitieux pour le thaumaturge Cagliostro, qui entr'ouvrait à leurs yeux éblouis laporte mystérieuse de l'au-delà ? Et les désordres des hystériques de Saînt-Médard, troublant la ville de leurs clameurs retentissantes, occupant l'opinion et le Parlement jusqu'à la veille des Etats gér. Hraux, mettant onze cent mille livres dans la caisse à Perrette ? Et l'engouement pour le magnétisme de Mesmer, dont le
baquet magique attirait les crédules, comme un miroir à alouettes ? En réalité, jamais époque ne fut plus propice aux charlatans, qui exploitaient le goût du public pour loccultisme et son besoin de pénétrer les impénétrables secrets. Que pouvait contre cette passion générale, où se réveillait le mysticisme du moyen âge, que pouvait le matérialisme de quelques-uns ? Cagliostro et Mesmer furent autrement puissants que Diderot et Helvétius.
Quand éclate la Révolution, ce mysticisme s'accentue. C'est une loi clinique, que les caractères moraux d'une société soient exagérés par les événements révolutionnaires; le champ delà conscience se trouvant rétréci par suite de la diminution de la faculté du jugement, les sentiments affectifs de la foule se développent inconsidérément ; le mysticisme, c'est-à-dire l'amour du surnaturel^ la divinisation de symboles et d'idées, se traduisant bientôt par des manifestations collectives où vibrent à l'unisson les âmes des assistants, peut être classé parmi ces sentiments affectifs. Nous retrouvons ici une application de la loi de Descartes^ qui séparait Tintellectuel du moral. La névrose révo-» lutionnaire provoque dans la masse un affaiblissement des qualités de Tesprit et une exaltation des qualités du cœur.
L'athéisme (1) est aristocratique sous la Terreur :
(1) Cf. à ee sujet : Aulard, Le culte de la Raison et de VÈtre suprême, — Di" Robinet, Le mouvement religieux pendant la Révolution, t. I
et n.
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ce qui équivaut à une condamnation à mort pour ses sectateurs. Au reste, Jean-Jacques, dans le Contrat social, ne les considérait-il pas comme des ennemis de la so-» ciété ? L'existence de Dieu ne doit donc pas être mise en doute, et Jésus-Christ se trouve le premier des sansculottes.
Dès le 26 mars i79â, Robespierre confesse sa foi aux Jacobins avec un désintéressement politique absolu ; il parle de la Providence, qui « veille toujours sur nous mieux que notre propre sagesse » ; de la bonté céleste, qui « jusqu'ici s^est obstinée à nous sauver malgré nous » ; de l'Eternel, qui protège tout particulièrement la Révolution.
Ces déclarations provoquèrent les protestations très vives des Girondins, de Guadet notamment, à ce point que le président fut obligé de se couvrir ; mais une bonne partie de la salle approuva Robespierre ; quelques mois plus tard, il avait convaincu la majorité des Jacobins.
L'anecdote qui suit montre l'état d'esprit des clubs et des dirigeants de Topinion : à une séance d'un comité révolutionnaire, on agitait la question de savoir s'il fallait brûler Dieu ou le conserver. Un métaphysicien, entiché de Brutus, s'écrie : « Il faut substituer à ce fantôme quelque chose de sensible ; je voudrais que dans nos temples on ne vit que des Scœvolaetdes Ravaiilac ; pour Dieu, je ne vois plus à quoi il peut être utile. — Plus de bon Dieu, dit un perruquier. — Paix ! dit un membre
i club ; je suis, moi, ne vous en déplaise, je suis pour
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le bon Dieu ; c'est lui qui a fait la Révolution, qui nous a comblés de tous les biens dont nous jouissons ». Et il propose de le garder dans les livres, mais d'expulser ses images des lieux publics (1).
Aussi, lorsque certains indépendants comme Danton veulent prendre des mesures, non contre les prêtres, mais contre la religion, ils émeuvent violemment Topinion. La Fête-Dieu de 92 fut l'occasion de désordres, parce qu'un arrêté de la Commune avait défendu aux gardes nationaux de participer à la procession ; certains citoyens ayant refusé de pavoiser ou de processionner, on prit fait et cause pour Dieu, contre eux. L'interdiction de la messe de Minuit à la Noël de la même année, les attaques contre la fête des Rois et de sainte Geneviève au début de 93 soulevèrent également la foule des croyants.
Que d'exemples ne trouvons-nous pas des sentiments déistes de la société révolutionnaire I Le buste d'Helvétius, qui décorait la salle des Girondins, est renversé et brisé sur la proposition de Robespierre, disant que, « s'il eût vécu sous la Révolution, Helvétius eût augmenté la foule des intrigants beaux esprits qui désolent aujourd'hui la patrie^ » En réalité, Helvétius, le fondateur de la morale matérialiste^ était un adversaire de la philosophie du Vicaire savoyard; il n'en fallait pas davantage pour que sa mémoire, tout d'abord exaltée, fût vouée aux gémonies. Si Diderot, si d'Aleinbert, si Voltaire
(1) Anecdotes inédites, pur Serieyn.
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même avaient eu leurs statues aux Jacobins» elles eus sent bientôt subi le m^me sort que le buste d'Helvétius.
Ce fut surtout au cours des fêtes populaires, remplaçant les cérémonies liturgiques de l'Église, que le mysticisme de la foule se donna libre cours. Pendant ces journées mémorables, où tout un peuple célébrait les vertus d'un héros ou la souveraineté d'un principe, une exaltation quasi prophétique transportait ces hommes et ces femmes, dont Tâme s'ouvrait au nouvel idéal. Seules, les religions naissantes peuvent provoquer de tels élans vers le sublime.
Grâce à la contagion mentale, qui s'exerce d'autant plus facilement que la foule est plus dense, celle-ci est transportée d'un enthousiasme voisin de l'illuminisme. « Evanouissement de la personnalité consciente, prédo' minance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens ; tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les caractères de l'individu englobé dans une foule (1). » La communion des dmes est complète, absolue.
La Révolution comprenait si bien la portée considérable des fêtes nationales, qu'elle en fît une. institution
(1) Lebon, Psychologie des foules.
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d'État. Un proverbe connu dit que, chez nous, tout se termine par des chansons ; sous la Législative et la Convention, tout se traduisait par des fêtes : fêtes de la Fédération, en souvenir du 14 juillet 1789, du dix août 1792, rappelant la chute de la royauté, de la fondation de la République, etc. Puis ce sont les cérémonies funèbres,véritablement grandioses, en Thonneup des soldats de Ghâteauvîeux, de Simonneau, maire d'Etampes,de Lepeletier de Saint-Fargeau, de Marat, de Rousseau, de Hoche... Enfin, celles que la Convention voulait substituer aux fêtes catholiques, célébrant la jeunesse, le mariage, la maternité, les vieillards, le printemps, les moissons, les vendanges, les principes immortels, la poésie, l'art, etc.
Les conventionnels avaient besoin de symboles. Vingt siècles d'atavisme religieux pesaient du poids de tout leur passé sur leurs âmes embuées de métaphysique et nullement scientifiques. Le peuple, moins dégagé encore que ses mandataires de ces doctrines philosophiques divinisait ces symboles. Combien profond ce mot de Voltaire, repris par Robespierre : « Si Dieu n'existait pas, il faudraitrinventer(l).)) Le monothéisme chrétien se trouvait remplacé par un panthéisme polymorphe, plus voisin du mysticisme que le dogme catholique.
(1) « Ah ! disait Robespierre, si l'existence de Dieu, si l'immortalité de rame n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes les conceptions de l'esprit humain. L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel ù la justice ; elle est donc sociale et républicaine. »
NÉVROSE nÉVOLUTIONNAmE gj
Certaines de ces fêtes, comme celles de la Fédération au Champ-de-Mars, eurent un caractère nettement religieux. Puis, lorsque le catholicisme fut l'objet des persécutions révolutionnaires, elles devinrent laïques, mais n'en gardèrent pas moins ce caractère mystique qui leur est commun. Celle du 10 août 1793, en commémoration de la chute de la royauté, et baptisée fête de l'Unilé et de C Indimsihilité de la République, est typique ; il ne s*agit point encore des cérémonies du nouveau culte de la Raison, mais cependant les organisateurs de cette grande manifestation crurent nécessaire de copier les anciens rites de TEglise, tant était profondément ancré, chez eux et chez le peuple, Tamour du symbole.
Comme le Chemin de Croix, cette solennité fut divisée en stations. Première station : place de la Bastille. Sur l'emplacement de la citadelle s'élève la Fontaine de la Régénération, figurée par une puissante Nature, qui, en pressant ses mamelles fécondes, fait jaillir uie eau pure. 86 commissaires, — un par département — s'avancent pour boire de cette eau salutaire. Le président de la Convention en arrose d'abord le sol de la Liberté (souvenir des sacrifices antiques); puis, après avoir porté la coupe à ses lèvres, la passe aux commissaires. Le chant deldL Marseillaise, entonné par la foule, est le signal de la procession qui défile par les boulevards. Dans le cortège figure non pas un Saint-Sacrement, mais une arche contenant les tables des Droits de l'Homme.
Les commandements du jeune républicaine-
Chaque assistant porte à la main une gerbe d'épis et de fruits.
Deuxième station : boulevard Poissonnière, où est érigé un portique, sous lequel attendent les héroïnes des 5 et 6 octobre 1789, assises sur leurs canons.
Troisième station : place de la Révolution (la Concorde), où la statue de la Liberté remplace celle de Louis XV. Sur un immense bûcher sont empilés les attributs de la royauté déchue ; chacun des 86 commissaires y porte la torche, et avec la fumée s'envolent dans les airs des milliers d'oiseaux délivrés de leurs cages.
Quatrième station : les Invalides. Sur une montagne artificielle, un groupe colossal, le Peuple français, assomme le hideux fédéralisme.
Cinquième et dernière station : le Champ-de-Mars, où l'on ne pénétrait qu'en passant sous un vaste niveau, le niveau national. Cérémonie allégorique sur Tautel de la Patrie : les citoyens qui ont paré Tautel de leurs offrandes jurent solennellement de défendre la Constitution, puis le président, réunissant les 86 faisceaux des 86 commissaires, les rassemble d'un ruban tricolore, et fait remise au peuple de ce sceptre unique en prononçant : « Peuple, je remets le dépôt de la Constitution sous la sauvegarde de toutes tes vertus ». Un banquet frugal et une pantomime lyrique et patriotique terminaient la fête.
L'allégresse, Tenthousiasme de toute la capitale révolutionnaire, convaincue que, par cette grandiose manifestation, elle assurait le règne éternel de la République,
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ne se démentirent pas an instant. Le Français, ^ surtout le Français de la fin du xviii* siècle, élevé à l'école de Rousseau, — n'est pas le froid positiviste qui calcule ses actes et les exécute après en avoir pesé toutes les conséquences. C'est un impulsif qui se laisse entraîner par le courant de l'idée nouvelle, docile à l'entraînement de la parole : c'est là, du reste, ce qui dislingue le plus les races latines des races anglosaxonnes. Au fond, nous sommes des méridionaux, expansifs et enthousiastes.
Ce serait nous répéter que de rappeler le programme des réjouissances oflîcielles décrétées par la Convention. Toutes sont empreintes du même caractère allégorique que la Fête de la Régénération.
Si nous passons aux cérémonies du culte de la Raison, puis de l'Être suprême, nous devrons reconnaître que la société terroriste et terrorisée était obsédée par une véritable vésanie religieuse, qui s'exaltait avec les progrès de la dictature de Robespierre (1). Signe bien particulier : Hébert, Chaumette et les membres de la Commune, qui passaient pour athées et prônaient l'indé-
(1) Une simple anecdote donnera l'idée de ce poavoir dictatorial. Le 6 messidor, « le président de la commune d'Exmes demande si les croix que les femmes portent à leur cou, dans les rues, sont des signes extérieurs de cultes quelconques ; » Robespierre, furieux, sans s'occuper de la question, répond brusquement : « II n'existe pas de président de commune dans la République. Il faut renvoyer la lettre de rhomme en question au commissaire de la police générale, pour s'informer si c'est un fou ou un fripon. » Paris en 1794 ef 1795, par Dauban, p. 411.
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pendance mentale complète, étaient eux-mêmes obligés d'ériger en dogme leur philosophie, d'en consacrer la puissance par un rituel, par des offices, par des cérémonies liturgiques. Ces libres penseurs n'osaient ou ne pouvaient se passer de symboles divinisés. Est-il une meilleure preuve du mysticisme social de Tépoque ?
La fête de la Raison, célébrée à Notre-Dame par la Commune et le Département, le décadi 20 brumaire an II, avait attiré une foule considérable. La Convention, qui paraissait hostile à cette manifestation, fit en sorte de ne pas assister à la cérémonie^ ne voulant pas, disaitelle, interrompre sa séance ; mais celle-ci terminée, une partie de l'Assemblée se rendit à la ci-devant cathédrale, où une deuxième représentation fut donnée en son honneur. Le programme, suivi point par point, fut essentiellement théâtral. Au milieu de la nef s'élevait une montagne, masquant le chœur de l'église et réduisant ainsi les proportions du vaisseau. Au sommet de la butte, un temple rond, de style grec, avec, sur la façade, cette inscription : A la philosophie ; de chaque côté, les bustes des apôtres Voltaire, Rousseau, Franklin, Montesquieu. A mi-côte, une torche brûlant du feu sacré de la Vérité.
Aux accents de la musique, deux cohortes de jeunes filles, aux ceintures tricolores, couronnées de fieurs et portantun flambeau, traversent la montagne, se croisent devant Tautel, chacune s'inclinant devant la flamme auguste.
4S8 LA NKVRoSE RÉVOLUTIONNAIHK
Puis une femme, vêtue d*une robe blanche, d*uQ manteau bleu, d^un bonnet rouge, image vivante de la beauté, sort du temple ; c'est la Liberté en personne, qui vient recevoir Thommage des républicains :
Descends, ô Liberté, fille de la Nature.
Le peuple a reconquis son pouvoir immortel.
Sur les pompeux débris de l'antique imposture
Ses mains relèvent ton autel.
Venez, vainqueurs des Rois, l'Europe vous contemple, Venez, sur les faux dieux étendez vos succès. Toi, sainte Liberté, viens habiter ce temple.
Sois la déesse des Français (1)!
Cette déesse était M"'^ Maillart, la plus belle femme de l'Opéra. Elle n'était pas presque nue, ainsi que le veut M™* de Genlis, ni même vêtue de gaze transparente, ce Nous n'avons pas pris, disait Chaumette dans son discours, pour représenter la Liberté de froides idoles inanimées, mais un chef-d'œuvre de la Nature ; cette image sacrée a enflammé tous les cœurs. » Le lendemain, le Père Duchesne vantait la beauté de la déesse, ce entourée de toutes les jolies damnées de l'Opéra qui, à leur tour, ont excommunié la calotte en chantant, mieux que des anges, des hymnes patriotiques. »
Dans les diflérentes sections de Paris, on organisa des cérémonies semblables. Les églises furent affectées au nouveau culte. Julie Candeille fut déesse à Saint-Gervais,
(1) ÂULAllD, loC. cit.
M"* Aubry à Saint-Eustache, Sophie Momoro à Saint- Ândré-des-Ârts. Mais, par une singulière ironie du sort, sept ans plus tard, la déesse Aubry se cassait bras et jambes en tombant du cintre de TOpéra.
Sophie Momoro» impliquée avec son mari dans le procès des Hébertistes, connut toutes les affres de l'emprisonnement à Port-Libre. Elle fut libérée le 8 prairial, peu de temps après l'exécution de Momoro, Hébert, Chaumette, Ronsin, etc. C'était une femme charmante, d'une taille bien prise ; ses cheveux noirs descendaient jusqu'à la ceinture ; elle portait sur sa tète le bonnet phrygien ; à sa main était une pique, un manteau ou péplum bleu , d'une perfection antique (1).
La déesse déchue traîna une vie misérable. Seule de toutes ses compagnes, M"* Maillart put poursuivre une carrière glorieuse, et, descendue de l'autel pour reparaître sur la scène, y remporta les lauriers d'une popularité artistique très légitime (2).
Périodiquement le peuple s'assemblait dans les temples, et à défaut de messe ou d'évangile, y entendait des leçons de morale. Le 10 frimaire, les artistes du théâtre de la République et de l'Opéra officiaient à la ci- devant
(1) Capepigub, Les déesses de la Liberté,
(2) Lairtullier, Femmes célèbres sous la Révolution ; — Rbnouvier, Histoire de Vart pendant la Révolution.
490 LA NÉVROSÉ RÉTOLUTIONNAIRE
paroisse Saint- Roch, dédiée à la philosophie. Tous les symboles du catholicisme avaient été chassés de ce temple, pour faire place aux emblèmes de la Raison. Le citoyen Monvel, acteur du théâtre de la rue de la Loi et ministre de la nouvelle religion, monta en chaire, revêtu d*une dalmatique tricolore. Son allocution est empreinte du plus pur athéisme, c On conçoit difficilement, s'écrie-t-il, qu'il existe un Créateur qui ait peuplé le globe de ses victimes qu'il devait un jour immoler à sa vengeance. » Aussitôt des murmures, des protestations s'élèvent, t Nous avons vu avec regret, dit un contemporain, qu'il n'ait pas cru à l'existence d'un Être suprême, qui punit ou récompense après la mort (1). » Monvel se racheta en faisant une incursion dans le domaine politique : Marie-Antoinette, à Tentendre, avait regretté de ne pouvoir se baigner dans le sang de tous les Français (2).
A Saint-Elienne-du-Mont, l'astronome Lalande monte en chaire pour sauver sa tête. Il se savait l'objet d'une dénonciation, et par conséquent sur le point d'être arrêté. Il va trouver le président de sa section, qui l'engage à prononcer un discours républicain, le décadi suivant, pour affirmer son civisme. Le bonnet rouge sur la tête, l'astronome fait son sermon ; il eut un tel succès qu'on faillit, au renouvellement du bureau, lui décerner les honneurs du fauteuil. 11 nejfut plus inquiélé et put
(1) Journal des Spectacles,
(2) Cité par âulard.
poursuivre en paix ses observations scientifiques (i).
Selon certains (2), le culte de. la Raison était caractérisé par Tabsence de fanatisme et même de sérieux. Les cérémonies furent des saturnales, ayant pour but de déconsidérer le christianisme, plutôt que d'asseoir solidement le nouveau dogme.
Le grotesque était la note dominante. « Les ministres de la religion, au dire de Grégoire^ étaient représentés sous des emblèmes qu'on croyait propres à les couvrir de ridicule ou d'horreur, tels que des marottes, des poignards; d*autres acteurs, mêlant à des formules liturgiques des actions cyniques et des propos crapuleux, marchaient couverts d'ornements sacrés, dont on couvrait également des chiens, des boucs, des porcs, mais presque toujours des ânes caparaçonnés, de manière à marquer, le plus énergiquement possible, l'impiété brutale (3). »
On n'a voulu voir dans ces saturnales que des gamineries. A. dire vrai, elles étaient plutôt l'expression du fanatisme religieux. Celui-ci a pour premier effet de s'at-
(1) Anecdotes inédites, de Seribys.
(2) AuLARD, op. cit.
(3) D'après M"« de Genlis, Monvel joua à Notre-Dame le rôle de grand prêtre de la Raison. Il devint fou huit ans après et survécut vingt mois au naufrage de son intelligence. 11 n'y a pas lieu de s'étonner de cette fin lamentable du ministre de la nouvelle religion. N'était-il pas prédisposé à la vésanie, cet homme qui se croyait revêtu d'un caractère sacerdotal, et n'est-ce pas un acte de mégalomanie que de s'instituer soi-même le pontife d'un culte quelconque ?
taquer à tout culte coatraire, aussi bien par la violence que par le ridicule ; et la preuve qu'il s'agissait bien là d'un dogme nouveau, c'est qu'on tenta d'en établir des rites sacrés, c'est qu'on en écrivit le catéchisme.
Ce catéchisme républicain était calqué sur celui du ci-devant diocèse de Paris ; il procédait par demandes et réponses, définissait les sacrements républicains, baptême, communion, confirmation (i), celle-ci étant représentée par la vie errante de traîtres à leur patrie, lisez : les émigrés.
Un autre sectateur avait réuni le rituel des offices des décades en usage dans les temples de la Raison, un autre avait rédigé les prières : <( Chaste fille des cieux, ô Liberté, tu es descendue pour nous sur la terre ; que ton nom soit chéri, etc. »; ou bien VAve: « Je vous salue, sans-culottides, nom révéré, etc. » ; ou encore le Credo : « Je crois dans un Être suprême qui a créé des hommes libres et égaux » ; ou les commandements :
La République tu serviras
Une et indivisible seulement, etc. (2).
On sait quel fut le sort de cette religion qui n'avait pu s'affranchir du catholicisme atavique ; on sait aussi ce
(1) Catéchisme républicain^ suivi de maximes de morale républicaine^ propre à l'éducation des enfants de l'un et Vautre sexe, par le citoyen Poitevin.
(2) Voir dans le livre de M. Aulard le chapitre relatif aux tentatives pour formuler le culte de la Raison en rites.
LA NEVROSE RELIGIEUSE 493
qu'il advint de ses apôtres, que Timplacable politique de Robespierre envoya à Téchafaud. Celui-ci, fils spirituel de Rousseau, voyait dans ce culte un retour aux errements païens, et un éloignement chaque jour plus marqué de la philosophie du Vicaire savoyard. Il était temps de revenir à une autre conception métaphysique : Robespierre devint le pontife du culte de l'Être suprême.
C'est dans son célèbre Rapport à la Convention du 18 floréal an 11 que Robespierre développa sa doctrine rousseauiste (1).
Ce monument d'éloquence écrite qui, par certains passages, ressemble plus à un prône qu'à un discours politique, avait été conçu par le jacobin déiste dès les premières manifestations irréligieuses de la Commune, Il donnait la morale spiritualiste comme fondement unique de la société civile : « Qui donc, s'écriait-il, t*a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n^existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine et qui ne te passionnes jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu ? que son âme n'est qu'un souflle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? » Aussi le
(1) Rapport fait au nom du Comité da Salut publie j par Maximilicn Robespierre, sur les Rapports des idées religieuses auec les principes républicains et sur les fêtes nationales. Séance du 18 floréal, Tan second de la République française, U. et I»
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projet de décret qui suivait le rapport portait-il comme premier article : Le peuple français reconnaît l'existence de VÊtre suprême et Vimmortalité de Vâme. Il instituait de nouvelles fêtes religieuses et symboliques : à la Vérité, à la Justice, à la Pudeur, à la Frugalité, au Courage, à la Foi conjugale, à la Postérité, etc., soit trente-cinq cérémonies, outre les réjouissances nationales des 14 juillet, 10 août^ 21 janvier et 31 mai, toutes destinées à rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être.
La première de ces fêtes, celle de TÉtre suprême» eut lieu le 20 prairial, sous le pontificat de Robespierre, élu à cet effet président de la Convention. Le Cromwell jacobin était alors à Tapogée de sa dictature ; il ne devait pas tarder à redescendre de Tautre côté de la Montagne.
David avait réglé tous les détails de la cérémonie avec, — suivant l'expression de M. Aulard, — une minutie hiératique. Dans Texposé de ce plan fameux, le soleil est qualifié d'astre bienfaisant, qui colore et vivifie la nature ; on y voit la « chaste épouse tresser de fleurs la chevelure flottante de sa fille chérie. »
Pour confondre dans une même réprobation l'irréligion et la contre-révolution, on avait dressé aux Tuileries une colossale statue de Tathéisme avec cette inscription : Seul espoir de Vétranger. Robespierre lui-même y mit le feu, et l'idole disparut pour faire place à la Sagesse, quelque peu noircie par la fumée.
Après deux sermons du président, la procession se
rend au Champ-de-Mars. C'est alors qu'éclate tout l'orgueil du Douyeau pontife. Marchant très en avant de ses collègues, il apparaît au public comme Tincarnation môme de la Révolution. Ses collègues, outrés de jalousie, ne lui ménagent pas les sarcasmes : « 11 est encore des Brutus, s'écrie Tun d'eux. — La roche Tarpéienne est près du Capitole, lui jette Bourdon de TOise. — Voyez
ce b -làl Ce n'est pas assez d'être le maître, il faut
encore qu'il soit un Dieu! »
Au Ghamp-de-Mars, une immense montagne avait pris la place de l'autel de la Patrie renversé. A.u sommet se trouvait un arbre, dont les rameaux ombrageaient le front des conventionnels réunis. Symphonies, chants, hymnes, serments de vaincre et hommages rendus à FÉternel — et la fête se termina aux Tuileries par des jeux publics (1).
Deux jours après, le 22 prairial, la Convention votait la loi des suspects, imposée par Robespierre etCouthon.
Le mysticisme révolutionnaire trouvait un aliment dans les manifestations néo-religieuses de la Raison et
(1) On ne saurait dissimuler, dit Renouvier, que souvent les fêtes républicaines n'aient pris un caractère de trivialité et même de bassesse ; mais si l'on veut voir avec quelle élévation d'esprit et de cœur elles étaient comprises par les hommes d'élite, qu'on lise le livre de Boissy d'Anglas, qui fut écrit le lendemain de la fête ù l'Être suprême, dont il retrace les plus pures émotion^.
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de l'Être suprême. Mais il s'exaltait jusqu'à la démence à roccasion des apothéoses funèbres. Le Français — quelles que soient ses convictions — professe le culte de ses morts ; et pour peu que ceux-ci soient tombés victimes d'une cause populaire, il en fait des martyrs, des héros dignes de sa piété filiale, de la reconnaissance éternelle des citoyens.
La Révolution eut fréquemment à honorer des hommes qui, obscurs la veille, devinrent glorieux par le sacrifice de leur vie. Ainsi la mémoire des soldats de Châteauvieux fut dignement fêtée, grâce à Théroigne de Méri* court, qui avait pris l'initiative de la cérémonie funèbre. De même, le transfert au Panthéon des cendres des grands patriotes fut, chaque fois, le signal d'une explosion d'enthousiasme mystique. Rien cependant ne saurait donner une idée du délire extravagant, de Tidolâtrie contagieuse provoquée par l'assassinat de Marat, TAmi du Peuple.
La Convention, la Commune rivalisèrent de zèle pour accorder au martyr les palmes de l'immortalité. David, qui avait « transmis à la postérité l'image de Lepeletier mourant pour la Patrie », promit aux mânes irrités de Marat le même hommage. Le sculpteur Beauvallet fut désigné par la Commune pour mouler le visage du mort.
Les Cordeliers avaient demandé à conserver dans leur salle le cœur de Tami du peuple. Un citoyen proposa d'envoyer le cadavre embaumé dans tous les départe-
ments, pour qu'il animât Tamour de la liberté dans les âmes vraiment républicaines !
Le peuple fit à son « ami » des obsèques pompeuses. Les dépouilles de Marat et de Napoléon connurent seules ces apothéoses. La victime était couchée, demi-nue, laissant apercevoir la plaie mortelle ; sur son front un enfant plaçait une couronne civique et portait, de Tautre main, une torche. « Autour du putréfié, Tencens fume. Et ainsi marchent, dans les colères de la nuit tempétueuse, dans les décharges du canon, tout le long de la Seine noire, rougie, de place en place, par les reflets des torches balayées au vent, ainsi marchent la pompe de Marat, le mort, la baignoire de Marat, le billot où posait l'encrier de Marat (1). »
La procession zigzlsigua lentement à travers les quais, les ponts et les rues jusqu'au jardin des Cordeiiers ; arrivée là^ la bière fut placée sous les arbres ombreux ; les orateurs déroulèrent toute la monotonie emphatique de leur éloquence, discours coupés par le défilé des sec-< tions, drapeaux en tète. La tombe était figurée par un tertre formé de blocs de pierre, simulant un entassement de rochers et une grotte.
Ce ne fut pas tout. Quelques jours après commençaient les cérémonies du culte de Marat. On plaça son cœur dans un vase en agate et pierreries, le plus riche qu'on put trouver au Garde-Meuble. Les paroles pro-
(1) De Goncoubt, loc» cit.
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noDcées au moment de la remise de Turae aux Gordeliers sont symptomatiques du délire mystique et collectif de la société. « 0 cor Jésus, ô cor Marat, s*écrîa Tun d'eux, cœur de Jésus, cœur de Marat^ vous avez les mêmes droits à nos hommages. La compagne de Marat est parfaitement semblable à Marie; celle-ci a sauvé l'Ënfant-Jésus en Egypte, l'autre a soustrait Marat au glaive de Lafayette qui, comme Hérode, l'aurait égorgé. I» Un autre reprit : « Comme Jésus, Marat aima ardemment le peuple, et n'aima que lui ; comme Jésus, Marat détesta les nobles, les prêtres, les riches^ les fripons ; comme Jésus, il mena une vie pauvre et frugale (1). »
Saint Marat eut son iconographie particulière. Deux autres victimes des aristocrates, Ghalier et Lepeletier, partagèrent cette popularité posthume ; ils figurèrent sur des images de dévotion. Joints au portrait de Bara et de Viala, ils formaient le laraire de tout bon républicain (2).
Leurs traits, les épisodes de leur vie, ornaient les boutiques, les salons, les mansardes, paraient les bou-> tonnières ; on portait des scapulaires Marat, des amu-^ lettes Marat, des breloques Marat, des bijoux Marat. Pendant quatorze mois, Marat fut réellement le Jésus- Christ de la société révolutionnaire ; son sang répandu
(1) D»" Cabanes, Marat inconnu.
[2) Bknouvier, Histoire de Vart pendant la Héuolution,
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devait féconder le sol de la Liberté, et en faire jaillir la moisson dorée des victoires républicaines (1).
La crise de mysticisme aigu que provoqua la mort de Marat est un symptôme non équivoque de la maladie sociale du temps. Jamais époque ne fut moins positive que celle-là.
Guerre au catholicisme romain, au clergé réfractaire ou constitutionnel, fidèle soutien de la réaction, mais affirmation d'une foi profonde et vivace en la divinité — que celle-ci soit baptisée Dieu, Raison, ou Être suprême,— nécessité d'un culte, de cérémonies liturgiques, divinisation de symboles et de principes, telle est, au résumé, la politique religieuse de la Révolution. Là encore nous retrouvons l'exagération caractéristique de la mentalité de cette société, la perturbation et la diminution des facultés du jugement, l'exaltation jusqu^au délire des facultés imaginatives et morales, et, pour tout dire, le rétrécissement du champ de la conscience^ Tabou lissant de toute névrose.
(1) € Mais quels exemples d'engouement ou de jugement précipité fournit encore chez nous l'opinion publique en fait de canonisation sociale I - Robespierre lui-même, qui fut si longtemps et si injuste" ment le dieu de notre démocratie (je n*ai d'autre dieu que Robespierre, disait Barbés), enfin Bonaparte, oui. Napoléon le Grand, à ^ui la France presque entière accorda à tort sans aucun doute, et si fâcheusement pour elle et pour tout l'Occident, une admiration aveugle, un enthousiasme sans bornes, une adoration servile, l'apothéose et l'immortalité !
« Est-il besoin après cela d'approfondir encore, pour montrer que le peuple est par ignorance et par instinct absolument impropre à juger les grands types de la vie collective ? » D' Robinet, loc, cit.