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LES EXALTÉES ET LES ILLUMINÉES

Le mysticisme collectif, un des caractères psychologiques de la mentalité révolutionnaire, se traduil par l'idolâtrie, le fanatisme et le besoin de transformer des principes politiques en articles de foi religieuse. II fut commun à toutes les classes, aussi bien au peuple, aux sectionnaires et aux sans-culottes, qu'à ceux qui menaient le mouvement, conventionnels, membres des comités exécutifs ou des clubs dirigeants. Mais, émergeant au-dessus de cette mer mouvante, quelques individus dominent la scène : ce sont les excentriques parmi les excentriques, des illuminés comme seules peuvent en faire éclore les périodes révolutionnaires. Est-il besoin d'ajouter que nous les trouvons parmi les femmes, toujours moins équilibrées que les hommes, et présentant une tendance naturelle à l'exaltation^ à l'exagération des facultés affectives et Imaginatives?

Suzette Labrousse est le type classique de la visionnaire.

A une autre époque, elle eût consumé sa vie dans

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un clottre, s'abfmant dans la dévotion, s'immatérialisant, pour ainsi dire. La Révolution en fit une femme d*action ; elle se crut la Jeanne d'A.rc des temps nouveaux. Aussi bien trouverait-on plus d'un point de ressemblance entre la paysanne de Domrémy et la jeune Férigourdine. Toutes deux connurent les aspirations divines, les célestes ravissements, les saints transports; toutes deux entendirent des voix, qui leur ordonnèrent d'agir pour le salut de la France et de la religion. Dès le plus jeune âge, Suzette, comme FAngélique du Rêve, fut fascinée par Timage du Christ. <( Elle l'aspirait de Tàme, elle la buvait des yeux, et dans son imagination délirante, croyait voir Jésus lui rendre regard pour regard, et soupir pour soupir (i). » De très bonne heure, elle fut obsédée par des idées de suicide, — et quel suicide ! Elle tenta de se détruire en avalant des araignées. La crainte du cinquième commandement Tempécha de donner suite à ses projets. Par contre, elle se livrait aux mortifications les plus extravagantes : elle portait des cilices de crin, des ceintures garnies de pointes; elle couchait sur un lit de cailloux^ mêlait du fiel à ses aliments, se barbouillait les joues de chaux vive I

A seize ans, elle fut aimée, mais n'aima point; au mariage, qui l'aurait peut-être orientée vers une voie plus normale, elle préféra le couvent des Tiercelettes. Déjà elle rêvait de convertir le genre humain et de

(1) Lairtuluer, Les Femmes célèbres de 1789 à 1795.

prêcher une nouvelle croisade ; car elle vaticinait, et cette hallucinée voyait clair à travers le tourbillon rapide qui conduisait à sa ruine la société gangrenée du xviii*" siècle. Elle prédisait la destruction prochaine des ordres religieux, le règne de Tégalité. Elle posait les bases d'une nouvelle religion, plus conforme aux principes des Pères de TEglise, plus fidèle à TÉvangile : elle prophétisait la révolution (i).

L'autorité séculière tenta de s'opposer aux projets de cette dangereuse visionnaire ; rien n'y fit. Le peuple, passant outre aux défenses des évêques, consacra sa popularité ; il voyait en elle une simple fille qui parlait à son cœur, et lui promettait un avenir meilleur.

Le chartreux dom Gerle> un exalté, auquel elle avait prédit, dix ans avant les Ëtats généraux, qu'il serait appelé à siéger dans une assemblée réformatrice, et qui, de fait, devint constituant^ la chaperonna. Le 13 juin 1790, il prononça à la Constituante un discours sur les

(1) Cf. Recueil des ouvrages de la célèbre Mlle Labrousse, du bourg de Vauxains en Périgord. Voici textuellement quelques-unes de ses prédictions :

« Le chef de VEglise n'aura plus aucune juridiction temporelle qui a été jusqu'à présent comme un monstre qui a dévoré une inGnité de peuples.

« Tout homme revêtu de Tautorilé souveraine qui s'ingérera dans la grande et nombreuse famille de France, qui, en conséquence, bougera de sa place, se trouvera entre deux feux, et s'exposera comme tant d'autres à la pointe aiguë.

« Réchauffons nos cœurs sans délai pour réédifier un nouveau corps à l'Être suprême resplendissant de lumière. » Enigmes commencées en 1766.

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grâces divines accordées à Suzetle. Celle-ci vient alors à Paris, descend chez la duchesse de Bourbon (i), qui rhéberge, entre en relations avec plusieurs hommes politiques, notamment avec Robespierre, qui lui aurait dit: (L Je serai un jour obligé de remettre en place ce que je cherche à détruire aujourd'hui : la religion ; vous m'aiderez (2). »

La Constituante venait d'accomplir la grande réforme religieuse. La France se séparait de Rome, le clergé devait accepter la Constitution civile. Suzette Labrousse vit dans ce nouveau régime une garantie pour la foi catholique. Il lui sembla que le clergé revenait ainsi à sa pureté primitive. En outre, elle avait adopté comme articles de foi les principes qui étaient bien ceux du premier christianisme : la fraternité entre tous les hommes, Tamour de Thumanité, le règne de l'égalité. Elle sollicita des évoques assermentés la permission d'aller à Rome éclairer le pape, lui faire reconnaître ses erreurs et l'amener à se rallier aux idées révolutionnaires, ainsi qu'il convenait à Thumble vicaire de Jésus- Christ. Sur huit prélats, six ap prouvèrent le plan de la femme apôtre.

Le 19 février (3), elle se mit en route pour Rome, telle

(1) La duchesse de Bourbon était cUe-môme une excentrique, (amilière des Gagliostro, Mesmer, Saint- Martin, éprise, en un mot, d'occultisme et de magie.

(2) Mathibz, Catherine Théot et le mysticisme chrétien.

(3) Lairtullier donne la date du 29.

«>()4 L\ NèVKOSe RBVOLUTIONNAIKE

Jeanne d'Arc allant à Chinon convaincre Charles YÎI. La visionnaire devint thaumaturge ; au cours de son pèlerinage, elle s'arrêtait pour visiter les malades, et les guérissait par la suggestion. On conçoit la popularité qu'elle acquit ainsi : son voyage fut un triomphe. A chaque étape, elle prêchait la bonne parole, aussi bien dans les églises que dans les salles de spectacles, voire dans la rue. Elle demandait la destruction de la noblesse, parce que « les nobles se couvrent toujours d'opprobre et d'infamie, en ne faisant servir l'autorité de leurs noms et les richesses de leur rang qu'à de honteux excès et à de scandaleuses oppressions ». PUle attaquait la cour pontificale, disant : « La primauté donnée par TËglise au Pape n'a point été, dans l'esprit de son origine, un surcroît de pouvoir, mais une charge de plus. Je n'ai jamais regardé tout cet échafaudage d'honneurs et de puissance dont le pape se chamarre depuis longtemps, comme dit et émané de Jésus-Christ ».

Arrivée à Bologne, elle est en butte aux tracasseries des prélats. Elle se réfugie à Yiterbe, où le pape la fit arrêter. On l'enferme comme folle au château Saint- Ange ; elle n'en sortit qu'en 1798, délivrée par les troupes françaises maîtresses de Rome.

Suzette Labrousse est, à un double point de vue, un personnage fort curieux de la Révolution. En la suivant dans SCS avatars, on peut se rendre compte de l'influence que les événements exercèrent sur sa névrose. Avant 1789, elle était mystique comme sainte Thérèse ; sous

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la Constituante, s'éveille en elle une foi nouvelle. Son hystérie religieuse se transforme rapidement. Nous la voyons adoptant le gallicanisme imposé par la Constitution de 1791 : c'est une réforme qu'elle va préchant, réforme basée sur l'enseignement même de l'Évangile ; elle retourne à TÊcriture, comme Tévêque Fauchet, comme Lamourette Pontard, commme le chartreux dom Gerle, comme les théophilanthropes.

D'autre part, on sait quelle fut son action sur le peuple ; tout apôtre, — surtout une femme, — fait école. Suzette Labrousse, par sa croisade dans le Midi de la France^ souleva les populations, les enflamma d'une ardente passion pour le nouveau régime, libérateur et salutaire. L*engouement fut tel, que des évéques la conjurèrent de les initier à ses prédictions. On juge, par cet exemple, de son influence sur la foule, éminemment suggestionnable, et dont le fond mystique se réveillait soudain à sa voix prophétique.

La Révolution avait attiré à elle une visionnaire ; celle-ci lui rendit au centuple ce qu'elle avait reçu d'eUe.

Plus encore que celui de Suzette Labrousse, le cas de Catherine Théot relève de la pathologie mentale. Sa folie religieuse est classique, banale : tous les asiles d'aliénés comptent parmi leurs pensionnaires des sujets en tous

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points semblables à la ce mère de Dieu ». Il a fallu la Révolution pour donner à cette démente la popularité et Taulorité, qui firent d'elle un chef de secte.

Voici, à grands traits, son observation. Elle naquit à Baranton en 1706 (1). Gomme Suzette Labrousse, elle connut les macérations et les mortifications volontaires dès le plus jeune âge. Fille du peuple, elle vint à Paris, où elle se plaça comme domestique au couvent des Miramionnes. Là, elle communiait chaque matin. Cette exaltée se croyait une nouvelle Catherine de Sienne ; elle avait des hallucinations, au cours desquelles elle entendait, elle aussi, des voix : celles-ci lui disaient qu'elle était la Vierge, et, en conséquence, la mère de Dieu ; qu'elle recevrait Jésus, qui viendrait du ciel pour mettre la paix sur la lerre.

Bientôt elle quittait le couvent pour prêcher dans la rue. Elle tenait des assemblées de fidèles, tant et si bien que la police s'émut et l'arrêta ; après un interrogatoire consciencieux on reconnut sa folie et on l'enferma d'abord à la Bastille, puis à l'hôpital (1779). Comme elle n'était pas dangereuse, on la relâcha trois ans après.

Telle était la femme que la Révolution allait entraîner dans la tourmente. Elle avait, comme on voit, les meilleures dispositions aux pires extravagances.

En 1793, Chaumetle est saisi d'un rapport sur Catherine : on lui soumet un Précis des sentiments et de la

«airtullier donne la date de 1725.

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religion de la citoyenne Théot, On y lisait textuellement : c Le Seigneur a choisi Catherine Théot pour fille, pour la Vierge qui concevra le Verbe, la parole de Dieu.., Le Sauveur ne saurait tarder. Ses voies se préparent par la destruction de toute puissance, et principalement sur la terre en abaissant les montagnes et relevant les vallées (le peuple), en faisant tomber les étoiles du ciel (les grands), en ébranlant les voûtes des cieux(les trônes), et la grande Babylone (Rome) qui enivre tous les rois de la terre du vin de sa prostitution, va être traitée comme elle nous a traités (1). » La mère de Dieu, elle aussi, mettait TEvangile au service de la Révolution, et pré* chait, ainsi que Suzette Labrousse, le retour au christianisme primitif.

Contrairement à Suzette, Catherine était restée à Paris. Elle y fit des adeptes, très nombreux si nous en croyons le policier Sénart. La secte emprunta à la franc-maçonnerie quelques-unes de ses pratiques, notamment l'initiation, qui revêtait un caractère éminemment symbolique. Elle tenait ses assises rue Contrescarpe. La vieille Catherine, grande, sèche,presque diaphane (2), trônait au fond d'une pièce ; sa tête et ses mains étaient agitées d'un perpétuel mouvement. L'ex-chartreux dom Gerie, qui déjà avait partagé le mysticisme de Suzette Labrousse, était le grand prêtre du nouveau culte. Une femme

(1) Cité par Mathiez, /oc. cit.

(2) ViLATE, Causes secrètes de la.liévohtion, t. III.

Godefroy, VÉclairpuse, préposée h Tordre des cérémonies, uoe autre appelée la Chanteuse^ et une troisième, la Colombe^ formaient Tétat-major de la secte. Les profanes étaient amenés, mains jointes, au pied du fauteuil de la mère de Dieu. UÉclaireuse lisait la Bible et commentait les sept sceaux de Dieu. La mère appliquait au récipiendaire sept baisers : un sur le front, la joue gauche, Toreiile droite, deux sur les yeux et le menton: un signe de croix et un double baiser sur les lèvres ter minaient Tinitiation (1). »

La mère de Dieu manifestait sa qualité divine en accomplissant des miracles. Toute visionnaire est plus ou moins thaumatiïrge : elle guérissait les paralysies, la lèpre ou tout autre mal incurable (2). Il n'en fallait pas davantage pour attirer à elle la foule crédule. La contagion fit son œuvre ; comme jadis les hystériques de Saint-Médard, les adeptes de la secte se multiplièrent rapidement. On voyait chaque jour, groupé autour de la vieille pagode, un essaim prodigieux de bigotes, de demi-savants, de médecins, d^hommes de loi, de capitalistes oisifs, de mesmériens, d'illuminés, de cagots

(1) Mémoires de Sénart.

(2) On trouve dans YAlmanach de la ^éoolution française pour 1870, publié par J. Claretie, avec la collaboration de divers écrivains démocrates; Paris, librairie centrale, 1869, in-16, un intéressant article de Marc Dufraisse, dans lequel, en s'aidant des papiers de la vieille Catherine dont il avait eu communication, il établit, par des raisons éminemment plausibles, que les relations de Robespierre avec dom Gerle et Catherine Théot avaient pour objet unique des scènes et des expériences de magnétisme animal.

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atrabilaires et vaporeux, quelques-uns en correspondance avec les émigrés de Londres (1).

Un beau jour, la politique vint troubler les pacifiques réunions des sectaires. Ceux-ci vivaient si bien à Técart du mouvement terroriste, que Catherine ignorait même les violences de la Révolution et les exécutions quotidiennes sur la place du Trône-Renversé. A cette femme, qui savait à peine signer son nom, on suggéra une profonde vénération pour Robespierre. Le tyran jacobin devint dès lors, avec dom Gerle, un des deux fils spirituels de la mère de Dieu. Le Comité de Sûreté générale, ayant acquis la conviction que le dictateur était désormais et à son insu compromis dans cette secte ridicule, précipita les événements. Il fit arrêter la vieille folle et les demi-fous qui l'entouraient ; un policier saisit sous la paillasse de Catherine une prétendue lettre à Robespierre, qu'elle aurait été bien en peine d'écrire. Dans cette épitre,elle annonçait que la mission de Robespierre était prédite par Ezéchiel, qu'il était le Messie, le Verbe désiré. . .

On saitla suite: en dépit des efforts du maître jacobin, le Comité poursuivit TafTaire. Le rapport de Vadier fit rire aux éclats la Convention. Robespierre était atteint par Tarme la plus cruelle, le ridicule. Ainsi était-il puni de l'immense orgueil qu'il avait montré à la fête de rÊtre suprême : le 9 thermidor était proche.

(1) Lairtulubr» loc, cit. \ — H. d'Almékas, Les déuoLes de Hobespierreé

La mère de Dieu ne périt pas sur Téchafaud : elle mourut en prison le 15 fructidor an II. Quant aux comparses, ils évitèrent le procès tant de fois annoncé.

Robespierre tombé, Taffaire n'avait plus qu^un intérêt rétrospectif. Le chartreux domGerle (l) combattit fort adroitement le rapport Vadier, nia toute relation tant avec Cbaumette qu'avec Robespierre, qui lui avait délivré autrefois un certificat de civisme. Après une longue détention, il fut relàclié.

Suzette Labrousse et Catherine Théot peuvent être considérées comme des types de visionnaires mystiques.

Chaque révolution possède ses illuminées religieuses. Pendant la Révolution anglicane, la plus célèbre fut cette Elisabeth Barthon, connue sous le nom de la religieuse de Kent, <c Cette femme, écrit un historien, livrée à des infirmités habituelles, et ayant le cerveau blessé, tombait en des convulsions et tenait des discours qui faisaient une puissante impression sur Tesprit des spectateurs. On la crut inspirée de Dieu. » Elle était sujette à de longues extases, prétendait entendre une harmonie céleste ; bientôt elle passa pour prophétesse. D'illustres personnages, des évêques même donnèrent dans le

(1) Mémoire pour Gerle.

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piège. Un moine, — Fabbé Gerle de cette époque, — nommé Diering, fit un liyre de ses révélations et de ses prophéties. Thomas Morus fut le premier à pénétrer ce puéril mystère, et la sainte Vierge de Canlin ne fut plus pour lui que la sotie nonne (1).

En d'autres temps^ on eût fait à ces femmes les honneurs du cabanon ; à la faveur de Timmense remous social; elles devinrent des apôtres, presque des saintes.

k Tilluminisme religieux correspond Filluminisme politique. On ne s'étonnera pas qu'en période révolutionnaire les cas de ce genre soient nombreux ; comment pourrait-il en être autrement ? Tel un virus qui s'exalte par son passage sur un sujet de moindre résistance et provoque des réactions fébriles, telle la foi dans les prin^ cipes nouveaux ou les traditions exagère les caractères spéciaux de chacun. Les prédisposés, ceux qui présentent un déséquilibre de leurs facultés psychiques, seront atteints plus profondément que d'autres ; la crise du moment se traduira chez eux par des actes vo'sins de la vésanie.

Comme toujours, les femmes, moins pondérées que les hommes, se distinguent par leurs excentricités : il suffit de citer les noms d'Olympe de Gouges, de Théroigne de Méricourt, de Cécile Renaud, d'Aspasie Carlemigellijde Rose Lacombe... Que d'autres pourrionsnous ajouter à la liste 1

il) BuRNET, Actes da Parlement d'Angleterre, V^ partie^

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Nous n'entreprendroQS pas ici une monographie de ciiacune de ces névrosées. Néanmoins nous pouvons, des épisodes connus de leur vie, tirer des conclusions sur leur mentalité qui viendront corroborer notre thèse. On a voulu voir (1) dans Olympe de Gouges Taïeule du féminisme contemporain. Nous permettra-t-on de dire que cette paternité n'est pas très flatteuse pour le féminisme? Oublierait-on que cette amazone de la plume fut à moitié folle d'orgueil et côtoya la persécution ?

Établissons rapidement son diagnostic mental (2) : intelligence vive, mémoire incertaine, imagination excessive. Chez Olympe, la folle du logis fait la loi ; elle lui inspire ses nombreuses pièces de théâtre, ses écrits littéraires et politiques. D'une instruction à peu près nulle, manquant des éléments nécessaires à l'élaboration du jugement, elle s'en remet uniquement à son ^ imap^ination exaltée: d'où un défaut absolu de style,

[kuv incoordination complète des idées. Sitôt qu'une de celles-ci germe dans son cerveau en ébullition, elle ^^^^ va, elle va, telle une impulsive. Parfois elle dit de très

^^^^^^ bonnes choses, plus souvent des naïvetés ou des so-

^^^^^^^ phismes puérils (3). D'un caractère ferme et décidé, elle ^^^^^^ "k fait preuve du plus grand courage, lorsqu'elle réclame

(1 ) Léopold Lacour, Trois femmeë sous la Révolution : Olympe de Oouges, Théroigne de Méricourt, Rose Lacombe. § (2 1 Cf. à ce sujet : Guillois, Etude médico'psychologique sur Olympe m ât Gouges ; thèse de Lyon, 1904. M [IVi Le chevalier Richard aurait trouve de temps en temps qu'elle

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Thonneur d'assister Malesherbes dans sa défense de Louis XVI (1) ; lorsqu'elle s'attaque à Robespierre : « C'est moi, Maximilien, qui suis l'auteur de ton pronostic, moi, te dis-je, Olympe de Gouges, plus homme que femme. » Elle poussa la bravoure, disons la bravade, jusqu'à risquer la guillotine, où finalement elle devait être immolée.

Jusqu'ici rien d'anormal dans cette observation psychologique. Mais voici le côté pathologique : elle était atteinte d'idées délirantes, très voisines de la persécu tion. Ses démêlés célèbres avec la Comédie-Française fourmillent de faits positifs nous permettant d'établir ce diagnostic. Convaincue que les comédiens conspiraient pour refuser ses pièces, qu'ils lui vouaient une haine implacable, elle les poursuivit dans leurs retranchements, entassant contre eux libelles et pamphlets (2). Elle se découvrait des ennemis partout, des traîtres embusqués à chaque coin de rue. Conséquence inévitable de sa vésanie, elle était mégalomane à l'extrême.

trouvé parfois aussi que d'elle on aurait pu dire : « C'est un vieux château où il revient souvent des esprits. » Mémoires de Fleury,

(1) Cette audace faillit lui coûter cher. La Convention passa outre à sa demande ; mais la populace, instruite de cette pétition, s'ameuta devant sa porte.' Courageusement elle descendit lui tenir tête. Déjà, elle était saisie, malmenée, et elle aUait subir le sort de M°>« de Lamballe,[ lorsque, par un trait d'esprit, elle désarma ses ennemis.

(2) L'acteur Fleury a raconté, dans ses Mémoires, avec une verve plaisante,' lajlecture au Comité de la Ninon chez Molière^ d'Olympe de Gouges, et qui fut repoussée à la touchante unanimité des treize bulletins.

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Olympe ne doutait pas qae toute la Révolution ne reposât sur elle. Sa vanité dépassait toute mesure, devenait de Térostratisme. Elle se voulait toujours environnée d'auteurs et 4'a-cadémiciens, les seuls gardes du corps dignes d'elle. Elle se proclamait « une des rares productions de la nature », faisant allusion à son défaut complet d'instruction. Chacune de ses phrases lui semblait un trait de génie. Le ridicule où elle tomba si souvent soulevait les moqueries unanimes ; de là à se croire persécutée, il n'y avait qu'un pas.

Joignez à ce tableau clinique un amour exagéré des bêtes : la zoophilie est, comme on sait, un signe certain de dégénérescence. Son hôtel était peuplé de chiens, de chats, de bouvreuils, de perroquets, tous baptisés des noms les plus fameux, ce Elle se regardait comme donnant asile à bien des grandeurs déchues, à bien des infortunes, accueillant la science en fourrure et les arts emplumés. Elle était le Léon X de sa volière et de son chenil ! »

Elle dissertait gravement avec Daubenton, qui perdait avec elle un temps précieux. Ne voulait-elle pas le convaincre que tous ses animaux incarnaient réellement rame de grands hommes ? Aussi n'eut-elle pas consenti à paraître devant eux en camisole, mais toujours le corset garni !

Sa mise était extravuigante, comme ses manières. Elle se coiffait d'une gaze légère, qui lui donnait l'apparence d'avoir reçu sur la tête toute la mousse d*un plat à

barbe, pour cette raison qu'il ne fallait point gêner la circulation du sang, ni obstruer les idées. Elle avait une carrure masculine, absolument dépourvue de tous charmes féminins, et suppléait à leur absence par des postiches en coton. Un soir, au concert, ne s'avisa-t-elle pas de sortir de son corsage un de ses avantages artificiels pour calmer la rage de dents d'une voisine (ij ?

Il faut être indulgent àla mémoire de l'ardente Olympe. Cette femme fut généreuse, bonne, pitoyable. Plus que toute autre, elle pouvait se réclamer de Rousseau. En tout cas, elle a attaché son nom à un principe que la Révolution a repoussé, que les générations de demain seront un jour forcées d'accepter : elle a proclamé les droits de la femme ; elle a improvisé la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne^ dont le plus célèbre et le plus éloquent article se résumait dans cette phrase : La femme a le droit de monter sur Véchafaud\ elle doit avoir également celui de monter à la tribune. Mais, comme on Ta fait remarquer, Tégalité devant Téchafaud est la seule que la Révolution établit réellement pour la femme -, la guillotine, pourrait-on dire d'un terrible jeu de mots, fut seule humaine.

Cet ensemble de symptômes psychiques nous permet de définir assez nettement la mentalité d'Olympe : femme prédisposée à la vésanie, elle fut entraînée hors des limites de la raison saine, au vent de la

(1) Flevry, loc, cit

tourmente sociale ; son cerveau a été ébloui, son imagination illuminée ; mais, en dépit des persécutions dont elle se croyait l'objet, elle a su garder, comme Don Juan, un cœur à aimer tout Tunivers. Ce fut une sentimentale, qui se brûla les ailes au feu dévorant du brasier révolutionnaire.

Le cas de Théroigne de Méricourt, qui finit ses jours à la Salpôtrière, est plus caractéristique encore. Nous ne nous arrêterons pas à le discuter, Tun de nous lui ayant déjà consacré une étude détaillée (1).

Rappelons seulement que Théroigne fut une victime des événements ; s'il est inexact d'avancer que la honte d'une flagellation publique fut la cause déterminante de sa folie, tout au moins pouvons-nous dire que sa raison sombra complètement à la faveur des événements dramatiques auxquels l'amazone se trouva mêlée.

Elle fut la mouche du coche révolutionnaire, se grisant de son propre bourdonnement. Elle culbuta dans la démence, — telles ces petites filles qui, par jeu, tournent, tournent de plus en plus vite sur elles-mêmes, jusqu'à ce qu'elles s'abattent, la tête chavirée, dans l'envol de leurs jupes en fromage.

Tout au moins la pauvre folle, qui, atteinte elle

(1) D' Cabanes, Les Indiscrétions de VHistoire, 1^ série.

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aussi d'érostratisme, se croyait le glorieux auteur des journées d'octobre et du dix août, a-t-elle trouvé un écrivain qui a fait resplendir aux feux de la rampe sa falote personnalité. M. Paul Hervieu nous a montré une Théroigne enthousiaste, incarnant véritablement le patriotisme et le républicanisme, et dont le déséquilibre n*apparaît point à travers le tumulte populaire qui, le soir du 9 août, vint battre les Tuileries, ni le jour mémorable où les tricoteuses fouettèrent la Girondine trop zélée. Disons le mot : elle fut toujours à moitié folle avant de le devenir tout à fait.

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ; Dans la juste nature on ne les voit jamais. La raison a pour eux des bornes trop petites, En chaque caractère ils passent ses limites ; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

Ces vers de Molière, adressés à l'humanité en général, peuvent plus particulièrement s'appliquer aux femmes. Il est patent qu'elles ne savent guère garder cette sage mesure, dictée par le bon sens, que les philosophes réclament, souvent en vain. Elles aiment, elles haïssent, avec emportement ; elles jugent avec

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leurs passions ; chez elles, le cœur commande à Fesprit. Aussi la Révolution leur fut-elle Toccasion de donner libre cours aux emportements de leur caractère. Un tel bouleversement social ne pouvait les laisser indifférentes. Elles furent outrancières dans Tun et l'autre sens.

Jusque vers la moitié du xvm* siècle, la bourgeoise et la femme du peuple s'étaient peu mêlées de politique. Elles laissaient ce soin à celles que leur noblesse appelait à la cour. Celles-ci ne s'en privaient guère, les plus audacieuses dans Tespoir d'accéder à la couche royale, les autres nouant et dénouant dans Tombre les fils des intrigues les plus compliquées. A la veille des Ëtats généraux, la population féminine de France marquait déjà quelque intérêt aux affaires publiques ; les idées encyclopédiques, voltairiennes et rousseauistes, la pénétraient lentement. Bien ne pouvait faire prévoir cependant cette intrusion brutale des Parisiennes dans la politique, au lendemain des premières journées révolutionnaires. Si elles ne donnèrent pas de leur personne à la prise de la Bastille, du moins assistèrent-elles en dilettantes au siège de la citadelle. Elles menaçaient les troupes de leurs poings.

Quelques semaines plus tard, elles entraient délibérément dans le mouvement. La disette qui s'abattit sur la ville au commencement d'octobre 1789 fut le signal de Témeute féminine.

Le 5 au matin, les femmes attaquent à coups de pierres un bataillon de la garde nationale. Elles refusent

le concours des hommes, leur reprochant de ne pas savoir agir. Elles pénètrent dans l'Hôtel de Ville, s'emparent de fusils et de canons, et décident de marcher sur Versailles. On sait le reste : les bagarres avec les troupes de Guiche, Tinvasion de l'Assemblée, Tentrevue avec Louis XVI, puis le retour à Paris de la famille royale. Tout ceci appartient depuis longtemps à l'histoire, et nous ne nous y attarderons pas. Citons un seul trait qui peint bien le caractère féminin : lorsque Mounier introduisit auprès du roi une députation de douze femmes, celles-ci étaient arrogantes et parlaient haut ; la vue de Louis XVI les calma aussitôt. L'une d'elles, interdite, put à peine prononcer le mot : Pain. Le roi, touché, la releva, en lui disant fort galamment : « Venez, vous êtes assez jolie pour qu'on vous embrasse. » Elles s'en retournèrent attendries par cet accueil ; à leur retour, leurs compagnes, outrées, les accusaient de s'être laissé séduire et s'apprêtaient à les déchirer (1).

Ce n'étaient point, comme on Ta dit, des mégères ou des lilles de joie, mais de ce bonnes et vaillantes femmes, dont le grand cœur maternel souffrait de la plainte des enfants mal nourris (2). » Plusieurs étaient instruites, telle Marie-Louise Chéret, une com-

(1) Thiers, Révolution française, L. IIL

(2) Jaurès, Histoire socialiste : La Constituante. On prétendit aussi que quelques personnages, tel le duc d'Aiguillon, se déguisèrent en femmes pour accélérer le mouvement.

merçante de Passy, qui a laissé une relation curieuse des journées d'octobre.

C'est ainsi que les femmes entrèrent dans la Révolution. Du premier coup, elles y jouèrent un rôle prépondérant, un des plus grands qu'ait enregistrés Thistoire, puisque, suivant le mot de Jaurès, elles nouaient le nœud formidable de la Révolution et de Paris.

Désormais, chaque journée révolutionnaire aura ses héroïnes, ses amazones. Leur exaltation dépassera celle des hommes. En septembre, elles seront là. « Spectatrices insatiables, elles ont soif de sang, elles se grisent de cruauté, elles excitent les justiciers. Au dix août, elles font le coup de feu avec Reine Aude contre les Suisses des Tuileries. A l'invasion du château, ce sont les plus enragées : c'est une femme qui se couche dans le lit de la reine, ce sont des femmes qui polisson nent avec des cadavres nus. »

S'agit-il de voler au secours de la patrie en danger? Elles s'offrent à partir aux armées, elles pressent leurs maris, leurs enfants de courir aux frontières. La fièvre patriotique consume en elles cet instinct maternel, pourtant si puissant, et réalise ce miracle imprévu : des mères belliqueuses, aimant la guerre, et y envoyant leurs fils, de gatté de cœur 1

Au mois de septembre I79i, un banquet civique réunissait à Chantilly les jeunes volontaires et les réquisitionnés. Au matin, leurs mamans les retenaient dans leurs bras, pour les empêcher de partir. Le soir, élec-

irisées par les discours, elles les pressaient de voler à Tennemi, disant qu'il valait mieux mourir libres que de vivre sous des tyrans (1).

Le 25 frimaire an II, Prieur écrivait : « Nous apprenons que les femmes de Laval, dont les maris étaient absents, par la crainte de se battre contre les brigands, ont désarmé 500 de ces derniers, lors de leur passage dans cette ville. On demande qu'elles soient déclarées avoir bien mérité de la patrie. »

Nous pourrions multiplier ces exemples, qui abondent dans Fhistoire révolutionnaire. Ils prouvent que les femmes furent alors des Lacédémoniennes, ou mieux, des matrones romaines, suivant Tidéal que les Jacobins s'étaient fait du rôle de la femme.

Ils voulaient la purifier au souille delà Révolution. Les débauches scandaleuses du règne de Louis XV avaient eu dans le peuple un retentissant écho. A ses yeux, la noblesse avait perverti la femme. On retrouve trace de ce préjugé dans les calomnies odieuses dont on avait couvert Marie-Antoinette. L'exécution de la Dubarry fut dictée par le même sentiment. Les hommes de 93 avaient résolu de bannir la courtisane de leur république, tout comme Platon en avait expulsé les poètes (2j.

(1) GoRSAS, Courrier des Départements,

(2) Chau mette, dans ses sermons laïques, revenait insatiablement sur l'épuration nécessaire des mœurs. A toutes les misères dont sonffrait le peuple, il ne fallait pas «goûter celle de la prostitution. Le jeune citoyen devait rester fier et pur, réservant toutes ses forces au

Ce D^était nullement à ce but que tendaient les revendications féminines. Lorsque celles-ci se firent timidement jour, elles furent rapidement étouffées sous le ridicule. Les femmes, ne pouvant alors se mêler directement à la politique, pénétrèrent dans les clubs et formèrent des sociétés. Bordeaux, Alais, Nantes montrèrent Texemple. Paris eut bientôt la Société des Républicaines révolutionnaires y la Société fraternelle des deux sexes, IsL Société des Amies delà Constitution, Elles suivront toujours la politique la plus avancée. Elles passeront au delà de Murât, au delà d'Hébert, avec Jacques Roux, Leclerc,Varlet, trio antidantoniste, antirobespierriste, qui prêche une révolution sociale.

Quelques-unes présentèrent, sans succès, leurs doléances ; la grosse majorité ne s'occupa que de politique pure, s'irritant des hésitations de la Convention. Le 12 mai 1793, une d'elles portait à la barre une pétition demandant, entre autres choses, l'arrestation de tous les suspects, la mise en accusation des Girondins, l'extermination des agioteurs, etc.

L^assemblée et le club des Jacobins se gaussèrent souvent de ces patriotes trop zélées. Amar, qui avait été chargé d'établir si les femmes peuvent s'immiscer dans les affaires du gouvernement, concluait par une négative formelle. Il alléguait qu'elles n'ont pas la

salut de la Patrie. Mais le grand prêtre de lo Roison était peu écouté, et les filles de joie du Palais-Royal n'en continuaient pas moins leur fructueux commerce de plaisir.

LA NBVKOSE liELlGlEUSE 523

force morale et physique ; que la pudeur leur interdit de lutter avec des hommes, et que ce qu^elles ont de mieux à faire, c'est de fortifier leurs maris et leurs enfants dans Tamour de la patrie et de la liberté. II ajoutait textuellement : « Les femmes sont disposées, par leur organisation, à une exaltation qui serait funeste dans les affaires publiques; les intérêts de l'État seraient bientôt sacrifiés à tout ce que la vivacité des passions peut produire d'égarement et de désordre. »

Fabre d'Ëglantine appelait ces volontaires de la politique des grenadiers femelles. « Ces escadrons coiffés, dont la devise aurait dû être Furentes quid feminœ possint ! tournoyaient dans Tantre d'Éole, comme autant d^aquilons déchaînés pour souffler de toutes parts la menace et la consternation. Vous avez leurs discours ou plutôt leurs coups de gueule ; leur façon de faire est mise à nu dans toute sa désinvolture, et leur grouillement, pour ainsi dire, bourdonne à vos oreilles (1). »

Elles étaient, pour la plupart, laides à faire peur, disait Dutard dans un rapport à Garât (2), et cependant de mœurs fort douteuses. Il est indubitable que les bourgeoises qui s'étaient mêlées au mouvement des journées d'octobre 89 se retirèrent de la Révolution, lorsqu'elles virent les tricoteuses (3), les flagelleuses, les furies de

(1) Lairtullier, op. cit.

(2) L. Lacour, op. cit.

(3) Les tricoteuses, dont on s'est tant moqué, étaient des femmes

524 lA NÉVROSE RÉVOLUTIONMAIHE

guillotine, représenter le sexe féminin aux séanees de laConvention, aux tumultes de la rue, aux exécutions quotidiennes. La Terreur, qui ne fut pas plus féministe que ne l'avaient été les régimes précédents, ferma les clubs où Rose Lacombe et ses acolytes du parti des enragés révolutionnaient la Révolution.

De cette intrusion des femmes dans la politique, retenons seulement qu'elles gardèrent encore moins de mesure que les hommes ; qu'elles ne connurent aucun frein à l'emportement de leurs passions. Certes, elles furent parfois capables de grandes choses, de généreux dévouements, de sacrifices héroïques. Mais que d'extravagances, que d'excentricités, que de discours et d'actes inconsidérés, et combien doit-on observer de prudence dans cette délicate question des droits politiques de la femme ! Pour obtenir cette égalité tant désirable, que de chemin lui reste-t-il à faire, avant d'atteindre la pondération du sexe fort !

Dans le camp contre-révolutionnaire, on note la même exaltation féminine. Là encore, elles gourmandent leurs partisans du sexe fort, et à maintes reprises prêchent d'exemple. Cette lettre d'un représentant en Vendée est^ à cet égard, des plus significatives : <( Les femmes

convaincues qu'elles accomplissaient nu réel devoir civique, en venant suivre les séances de l'Assemblée nn tricot à la main, — emblème du travail. Et comme néanmoins elles y perdaient un temps précieux, la Commune leur fit allouer un salaire quotidien de deux livres.

LA NEVROSE RBLI6JBUSE 525

de ces contrées sont pires encore : on les voit, armées de pistolets et de poignards, parcourir les rangs et souffler partout la rage qu'elles ont dans le cœur. D*autres, armées d'un crucifîx, montrent cette image à ceux qui retournent en arrière, et les engagent au combat par l'exemple des souffrances du Dieu pour lequel ils combattent. On a vu de ces harpies se précipiter sur nos canons, poignarder nos canonniers et affronter les décharges des cartouches. On les a vues se répandre dans les campagnes et profiter de la déroute des républicains pour les égorger et en faire un massacre épouvantable (1). »

Mégères révolutionnaires, harpies royalistes, toutes les femmes se valent, lorsqu'elles se mêlent de politique.

Ce ne fut pas seulement de politique, mais aussi, mais surtout des politiciens que les femmes s'engouèrent. Grâce àelles^ ceux-ci connurent les suprêmes joies du triomphe. Que fussent devenus Lafayette ou Robespierre sans la cour d'adoratrices qui élevaient vers eux l'encens de leurs hommages et le parfum plus ou moins discret de leur amour ?Tous les protagonistes de la Révolution ont été hissés au Gapitole par des

(1) Correspondance d*un démocrate de Saumur, ciié par le O* Fleur y» Carrier.

526 LA NÉVROSE RÉVOLUnONNAIBE

femmes, et Marat lui-même, le sanglant et farouche Marat, sut toucher le cœur sensible de quelques-unes, tant FAme féminine est insondable en ses mystères, et si souvent se vérifie le mot de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. »

Lafayette, à son retour d'Amérique, avait soulevé chez les bourgeoises parisiennes un enthousiasme fébrile. La mode consacra les bonnets à la d'Estaing, à laLafayette.

D'autres, comme Fex-capucin Chabot, portèrent le ravage dans tous les salons où ils fréquentaient, et n'avaient qu'un geste à faire pour accueillir les belles amoureuses qui assiégeaient leur vertu.

Nul cependant ne réunit plus d'admiratrices que Tincorruptible Robespierre. Parfumé, élégant, — Fleury nous le montre marchandant à une brocanteuse du point d'Alençon, — très dix-huitième en ses manières et son langage, le tribun qui s'auréolait d'une couronne de sang était avide de flatteries, de respect et de marques d'amour.

« Il avait autour de lui une espèce de cour composée de quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient les soins les plus délicats. Toujours empressées à sa porte, elles témoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne cessaient de célébrer entre elles sa vertu» son éloquence, son génie ; elles l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanité. Une vieille marquise était la principale de ces femmes qui soignaient en véritables dévotes ce

pontife sanglant. L'empressement des femmes est toujours le symptôme le plus sûr de Tengouement public. Ce sont elles qui, par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y ajouter le ridicule (i). »

Taine parle d'une jeune veuve qui offrit à Robespierre de devenir sa femme, en lui apportant 40.000 livres de rentes. « Tu es ma divinité, écrivait-elle, et je n'en connais pas d'autres que toi ; je te regarde comme mon ange tutélaire et ne veux vivre que sous tes lois (2). »

Ces Jupons gras, le tribun ne les payait guère de retour. 11 voyait en elles un instrument politique, mais au fond ne leur réservait que son dédain. C'est à d'autres qu'il cherchait à plaire, à celles qui servaient le parti de la contre-révolution, comme cette délicate Emilie de Sainte-Amaranthe, perle rare sertie parmi les faux diamants qui brillaient de tout leur éclat factice dans les salons du Palais-Royal. Robespierre témoignait près d'elle d'un zèle à la Scudéri, et assiégeait en règle cette Célimène de la Terreur, qui enchaînait à son char les despotes et les tyrans. Le jeu était dangereux ; on le lui fît bien voir.

Un soir que l'incorruptible Céladon s'était laissé aller aux charmes des propos d'amour et des vins généreux, il oublia le lourd fardeau des secrets qu'il portait, et parla, parla trop. Le lendemain, Trial, un de ses séides,

(1) Thiers, Révolution françaiscy L. XXIII.

(2) Cité par Guiixois.

lui reprochant cet excès inaccoutumé, lui fit toucher du doigt le défaut de sa cuirasse : « Tu as révélé ton secret. — J'ai dit ?.,. — Plusieurs noms ! Le nom de ceux dont tu voulais faire justice. — J'ai nommé ?... — Ceux qui balancent ta puissance », riposta vivement Tautre pour le secouer ; et comme il n*en obtenait pas le mouvement qu'il espérait, il ajouta avec un air de pitié : « Et devant des femmes ! — Ces femmes m'aiment. — Elles parleront. — Elles m'aiment. — Va donc jeter ce mot aux Jacobins pour te justifier (1). »

Deux jours après, la famille Sainte-Amaranthe était arrêtée, malgré Tavis que lui avait fait tenir un inconnu : Robespierre lui-même, dit-on. Elle alla à l'échafaud en compagnie de tous ceux qui furent impliqués dans le fameux procès des chemises rouges^ en compagnie notamment de Cécile Renaud.

Avec celle-ci nous abordons la catégorie spéciale des femmes assassins. Elles furent nombreuses sous la Terreur, si nous devons appeler de ce nom toutes celles qui, amoureuses délaissées ou trahies, allèrent dénoncer au tribunal des rivales ou des amants infidèles.

Quant à celles qui s'illustrèrent dans le crime politique, Cécile Renaud, Charlotte Corday, Aspasie Carlémigelli,

(1) Flf.ury, lùc. cit.

LA WÉVKOSE RELIGIEUSE 529

nefurent-elles pas aussi des névrosées, qui croyaient par leur geste violent libérer la France du joug des jacobins?

Cécile Renaud nourrissait une aversion profonde pour Robespierre, parce que, suivant une version, ce dernier aurait fait guillotiner son amant, ou que, suivant une autre, royaliste fanatique, elle maudissait le régime républicain. Quoi qu'il en soit, sa tentative maladroite ne pouvait qu'avorter ; le résultat le plus clair qu'elle de^ vaiten tirer était sa propre condamnation. Elle montra au cours de son procès, et en marchant à la mort, une indifférence complète, une abolition totale de Tinstinct de conservation.

Au reste, nous l'avons dit, devant la guillotine, les femmes se distinguèrent par ce qu'on est convenu d'appeler le courage, et qui, dans cette circonstance, n'est qu'une perversion de ce sentiment inné chez l'homme : la crainte de l'au-delà. Dans cette formidable fournée des chemisesrouges,oii soixantecondamnéspérirentle même jour, les femmes, — Cécile Renaud, l'actrice Grandmaison, ^mc D'Esprémesnil, les deux Sainte-Amaranthe, mère et fille, — furent de véritables stoïciennes. Fouquier-Tinville, qui avait fait avancer d'une heure le moment de son dîner, pour pouvoir repaître ses yeux de ce spectacle unique, ne put trouver chez ses victimes aucun signe de défaillance (1), aucune faiblesse. Toutes présentèrent

(1) Thirios, Vie priuce des l'inanciers au XVIII' sièvîc.

NÉVROSE RÊVOLtTlONNAlHK 34

530 LA NÉVHOSE RÉVOLUTIONNAIRE

ce phénomène moral de Tinsensibilité apathique, où peuvent jeter la vue, la menace et la chance habituelle du danger (1).

Dix mois auparavant, Charlotte Corday (2) vêtue du manteau écarlate des parricides, avait expié de la même façon et avec le même courage son geste libérateur.

Fut-elle une névrosée ? Non, au sens propre du mot. Son avocat, Ghauveau-Lagarde, refusa de Thumilier en plaidant la folie, malgré les désirs de Fouquier. Cependant, on peut découvrir chez elle la trace d'un mysticisme anormal.

Enfant, elle se jette d'abord dans la dévotion, comme Suzette Labrousse, plus tard, dans le culte nouveau de la Liberté. Elle vivait avec le souvenir de ses lectures sur les grands personnages de l'antiquité, et, Plutarque en jupons, elle évoquait à chaque instant leurs exploits.

Bientôt une idée lixe la domine : la dictature de Marat lui apparaît, à cette jeune provinciale qui ne connaît la Révolution que déformée par les journaux outranciers, conmie Tobstacle où viendra se briser Félan de toute la démocratie française. Supprimer l'obstacle, c'est rendre la patrie à ses destinées.

Elle se figurait Marat un homme de courte stature, au

(1) Lairtlxlier, op, cit.

(2; Cf. au si^et de Chai-ioUe Corday, le tome III du Cabinet Secret ^ nouvelle édition, par le Dr Cabanes.

LA NÉVKOSE RELIGIEUSE 531

teint jaune et noir, aux habitudes ignobles, ayant Tapparenced'un horrible reptile (Dulaure), un anthropophage, qui, du fond de ses souterrains, dirigeait la meute des assassins. Et l'obsession pénètre si bien en elle, que résolument elle fait le sacrifice de sa vie, en échange de celle du monstre. Avec cet esprit de suite, cette précision habituelle chez tout sujet décidé à un acte énergique, elle fait le voyage de Paris, achète un couteau au Palais- Royal, use de subterfuge pour pénétrer chez l'Ami du Peuple, soigne sa toilette, et, une fois admise auprès de Marat, dans son bain, attend, pour le frapper, le moment propice. Le coup fait, cherche-t-elle à fuir? 11 semble que non, malgré la lutte qu'elle eut à soutenir contre la portière, la cuisinière et le commissionnaire Bas, qui saisit « le monstre par les mamelles » et le terrassa.

Elle savait le sort qui lui serait réservé. Elle écrivit à son père, puis à Barbaroux, ces pages, désormais fameuses, où elle manifeste un mépris si profond de la mort. Ce mépris ne se démentit pas un seul instant, en prison, devant le tribunal, en face de la guillotine, qu'elle voulut regarder avant d'y coucher sa tête pâle. Il y a véritablement là une sorte d'illuminisme, qui annihile la sensibilité morale, et dont les femmes sont souvent coutumières dans d'aussi tragiques circonstances. Faut-il rappeler Jeanne d'Arc, M"»* Roland, Lucile Desmoulins et toutes celles qui furent immolées à la fureur sanguinaire des Fouquier et des Dumas ?

03â LA NÉVROSE RÉVOLLTlONffAlRE

Un autre type de femme justicière fut Àspasie Carlemigelli. Celle-là fut réellement folle pendant sa jeunesse. A la suite d'une passion contrariée, on fut obligé de l'enfermer dans un asile. Mise en liberté, elle se fit arrêter de nouveau en 93, sous Tinculpation de propos inciviques. Jugée irresponsable, elle fut relaxée. Puis elle dénonce sa mère comme contre-révolutionnaire, pour en obtenir la condamnation capitale, qu'on lui refusa. Devenue, elle aussi, une dévote de Robespierre, elle combat la réaction thermidorienne, se mêle aux mouvements insurrectionnels de germinal^ où les femmes étaient, à certains moments, en majorité.

Lors de l'invasion de la Convention, elle est en avant, au premier plan. Son dessein est de frapper Boissy d'Anglas, qu'elle appelle raffameur. Le député Féraud veut s'opposer au flot menaçant. Une balle le frappe à Tépaule. 11 tombe. Aspasie, en galoches, Tassomme de coups, le piétine ; puis, lâchant ce cadavre pantelant dont on va présenter la tête au président, elle se précipite sur celui-ci pour lui faire subir le môme sort. Il eût été poignardé, sans le dévouement d'un officier qui put détourner le coup et entraîner la furie.

Elle ne fut exécutée qu'un an après et suivitlexemple (le ses devancières : elle mourut absolument impassible.

Comment apprécier, au point de vue médico-psychologique, le rôle joué par les femmes dans la Révolution ?

LA NÉVROSE RELIGIEUSE o33

Elles ont surpassé Thomme en courage, en dévouement, en cruauté, en mystiques extravagances ; elles se sont immiscées dans la politique avec impétuosité parce qu'elles furent, plus que les hommes, victimes de cette névrose spéciale aux époques balayées par la tourmente sociale.

La femme est éminemment suggestionnable, offre une emprise facile à la contagion mentale. Une fois dévoyée et aiguillée vers une voie anormale, elle s'y lance avec son exagération habituelle. Ce n'est pas en tant qu'individualité isolée, mais en tant que partie agissante et vivante de la foule que la femme participe à la Révolution. L'histoire, qui se répète sans cesse, nous la montre, à chaque tumulte populaire, derrière les meneurs qu'elle suit docilement.

Que ce soit Témeute, Tinsurrection ou la grève, toujours elle est au premier rang, excitée, exaltée, prête aux résolutions extrêmes. L'hystérisme révolutionnaire s'est toujours traduit par les mêmes symptômes ; c'est le propre des périodes troublées, où les passions déchaînées, heurtées, remplacent les lois du jugement, de provoquer cette mentalité spécifique. Dans un concert d'excentricités, il appartient aux femmes de jouer les premiers rôles ; jusqu'ici, elles n'y ont jamais failli.

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