‹ La nevrose traumatiqueChapitre 8 sur 14 · SERVANT DE BASE AU PRÉSENT TRAVAIL · texte numérisé non relu

SERVANT DE BASE AU PRÉSENT TRAVAIL

Observation IX. — Accident de chemin de fer. Troubles cérébraux très graves. (Rapport médico-légal par MM. Brouardel, Motet et Vibert).

B..., Alexandre, âgé de trente et un ans, marié depuis deux ans et demi, sans enfants. Employé de l'administration des postes, bureaux ambulants. Jeune homme vigoureux, bien constitué ; actif, laborieux, très bien noté dans son administration, où il avait fait un chemin rapide à la suite d'examens brillamment passés.

B... a toujours eu une excellente santé, il a été surpris par l'accident de Gharenton en plein équilibre de ses forces physiques et intellectuelles. Les désordres apparents ont été si peu graves, tout d'abord, que le devoir d'observer longuement B... s'est imposé à nous. Bien que ce soit peu la coutume dans les traumatismes de ce genre, il eût pu se produire une rémission; nous devions l'attendre pour noter ce qui surviendrait avec elle et après elle. Les accidents ayant eu une marche progressivement envahissante, nous avons jugé inutile de prolonger un examen qui ne nous apportait plus de données nouvelles.

Le bureau ambulant des postes dans lequel se trouvait 3... avait derrière lui six autres wagons. Au moment du tamponnement, B... a été projeté sur la paroi du wagon; il a été atteint de contusions légères sur divers points du corps, et d'une plaie superficielle n'intéressant pas toute l'épaisseur du cuir chevelu, à la partie postérieure gauche de la tête. Il n'a pas perdu connaissance, s'est parfaitement rendu compte de l'accident, et il a pu rentrer seul chez lui.

Depuis ce moment, il n'a pas cessé d'éprouver de violents maux de tête. Il ressent en outre de vives douleurs à l'hypochondre gauche; souvent elles le gênent pour respirer; il règne dans toute la région une légère teinte ecchymotique sans points plus particulièrement douloureux. Il n'y a pas de lésions matérielles des organes thoraciques.

Les nuits sont mauvaises; le sommeil court, agité, est fréquemment interrompu par de brusques réveils en sursaut. Il y a des rêves effrayants, se rapportant toujours h l'accident. Dans la journée, inquiétudes vagues, M. B... va, vient dans l'appartement, il ne peut s'occuper^ la lecture le fatigue : il a souvent de la fièvre; l'appétit est peu développé, et après l'ingestion des aliments surviennent parfois des vomissements.

A ce moment (du 18 au 30 septembre), l'intelligence n'est pas troublée, elle paraît moins active qu'autrefois, mais la mémoire est conservée, M. B... peut donner sur son occupation habituelle les détails les plus précis. Seu-

Cn. VlBERT. 5

lement, la conversation ne peut pas être longtemps prolongée. Les douleurs de tête s'exaspèrent.

Au milieu d'octobre (19) le mal a fait des progrès, la céphalée est continue. Il est survenu, dans les muscles du côté gauche de la face, une contracture permanente et des secousses convulsives fréquentes. En même temps l'intelligence n'a plus la même netteté. M. B... s'aperçoit qu'il ne se souvient plus de ce qu'il vient de dire. Il a des moments d'absence; dans l'un d'eux, il a frappé sa femme qu'il n'avait pas reconnue, croyant se défendre contre un étranger. Les cauchemars l'obsèdent aussitôt qu'il ferme les yeux. Tous se rapportent à la catastrophe.

Nous insistons sur ces faits ; ils démontrent que c'est entre trois semaines et un mois après l'accident que les premiers troubles intellectuels apparaissent. La santé générale était compromise déjà; mais, à part une disposition plus accusée à la fatigue, les fonctions cérébrales étaient conservées.

A dater de cette époque nous assistons à une aggravation rapide. Le malade a conscience de ce qui se passe en lui. Il s'attriste profondément de son incapacité croissante : il devient larmoyant, et par moments colère ; pour des motifs futiles, il entre dans des accès subits d'emportement maniaque, qui tombent bien vite, d'ailleurs, et après lesquels il fond en larmes, s'excuse et avoue n'avoir aucun sujet de mécontentement contre sa femme.

L'état dans lequel il se trouve est le suivant : les douleurs dans la tête persistent, elles sont plus marquées à

gauche qu'à droite. La face n'est plus symétrique, le côté gauche est comme revenu sur lui-même, les mouvements spasmodiques des muscles sont continuels, on les observe aussi bien dans toute l'étendue de la joue gauche que dans la paupière supérieure.

Ces spasmes, ou pour mieux dire ces contractions fibrillaires, se retrouvent dans les muscles de la région dorsale, à gauche; elles sont plus fortes quand on a déterminé une pression dans la gouttière vertébrale gauche. A la nuque, contracture et douleur.

Le bras gauche est le siège des mêmes secousses" cloniques. Si on percute le tendon du triceps, on détermine dans le bras et dans la main des mouvements très accusés. Le même phénomène se reproduit à la jambe sous l'influence du choc du triceps crural. Dans la nuit, ce même côté est le siège de sueurs profuses.

La sensibilité est conservée; à droite et à gauche, elle est obtuse. La marche devient de plus en plus difficile, le pied gauche déjeté en dehors se détache mal du sol : l'aide d'un bâton est absolument nécessaire. La promenade est très difficilement acceptée ; après un quart d'heure de marche les forces sont épuisées.

Le sens de la vue a perdu son acuité. Autrefois B... avait la vue excellente, aujourd'hui l'intensité des rayons lumineux le gêne; il n'a pas précisément de la photophobie, mais il fuit la lumière un peu vive. Il en est de même pour le sens de l'ouïe ; le moindre bruit l'irrite, il ne supporte même pas le tic tac du balancier de sa pendule. Il l'a fait arrêter.

Le sommeil est mauvais, fréquemment interrompu. Les rêves les plus pénibles se prolongent pendant la veille. B..., à plusieurs reprises, la nuit, a forcé sa femme à descendre avec lui dans la rue, à la cave ; d'autres fois, il reste assis dans son lit, veut travailler, et alors on le voit répéter d'une manière tout automatique des actes dont il avait l'habitude; il fait son tri, et s'impatiente s'il croit rencontrer un obstacle.

Son alimentation est fort irrégulière. Parfois il a l'appétit vorace et parle avec complaisance des mets que sa femme lui prépare; le plus souvent il mange peu, a des nausées. Alternatives de diarrhée et de constipation. Urines acides, sans traces d'albumine ni de sucre.

La circulation est normale. Aucun trouble n'a jamais été perçu du côté du cœur; les accès de fièvre fréquents au début ont disparu; le pouls reste d'ordinaire à 100, mais il n'y a pas d'élévation de température* Aux premiers jours de juin, voici le relevé des températures, de la respiration et du pouls :

T. rect. 37 2/10. T. axil. droite 36 8/10. î. axil. g. 37. Resp. 20. Pouls 100.

Les troubles les plus graves s'observent du côté de l'intelligence. M. B... s'est progressivement amoindri, et Ton a pu suivre pas à pas la marche progressivement envahissante de la lésion encéphalique. Lésion de surface, certainement, intéressant à la fois les méninges et la couche corticale du cerveau ; non pas à la façon des méningo-encéphalites diffuses de la paralysie générale, non pas avec les

bouffées congestives ; mais avec le développement lent d'une sclérose ayant très probablement derrière elle une pachyméningite occupant toute la région pariétale gauche.

Ce qui nous conduit à cette idée, c'est la modification profonde survenue dans le caractère, la perte de la mémoire, et déjà la difficulté pour trouver le mot propre à exprimer la pensée.

Les troubles du caractère sont les premiers symptômes des lésions encéphaliques à marche envahissante. Les impatiences d'abord , puis les violences, plutôt sur es objets que sur les personnes, puis, un peu plus tard, sur les personnes elles-mêmes, telle est la progression observée d'ordinaire. M. B... n'y a pas fait exception. Il a eu même quelque chose d'assez particulier, ce sont de courtes périodes d'une excitation, modérée d'ailleurs, dans lesquelles il parlait de projets, d'inventions. Il a trouvé un appareil qui lui permettra de voler; avec une joie enfantine il fait part de sa découverte, et il l'oublie. C'est qu'en effet la mémoire a subi une rude atteinte. M. B... ne peut plus lire; il comprend cependant encore ce qu'on lui dit, mais il ne garde rien. Si bien que, voulant lire, il ne trouve aucun sens à ce qu'il lit, la première ligne est oubliée déjà quand il arrive à la troisième. Aussi, M. B..., qui se rend à demi compte de son infériorité, ne veut-il plus rien faire; il passe la plus grande partie de son temps immobile, engourdi, se laissant à peine réveiller de sa torpeur par des excitations directes. Il ne faut même pas insister trop vive-

ment, ce serait vouloir provoquer des résistances ou des colères.

L'écriture a singulièrement changé. Elle ressemble à celle de certains aphasiques; et cependant, il n'y a pas d'aphasie chez M. "B... L'orthographe est perdue, le mot est écrit bien plus en raison de la consonnance qu'en vertu de l'usage et du souvenir.

Voici ce qu'à différentes dates il a pu faire sous la dictée :

16 avril : « J'ai faim, j'ai sommeil, a la tette ». Il a oublié «j'ai mal», il a corrigé le mot « tête».

23 avril. — « Il fait du vend aujourd'hui. Eletion du conceil municipal du 23 avril 6240 ». On lui dictait : « 6420 ». Il n'a pu rectifier ces chiffres que quand on les lui a appelés un à un.

11 juin. — On lui dicte : encre, papier, j'ai mal à la tête. Monsieur X..., médecin àParis.

Il écrit : « Angre, papi, je ma a la taitle. Mosieu... inedaisain a Pari». Nous n'avons pas besoin d'affirmer que cette orthographe est absolument sincère, et en accord complet avec tous les autres symptômes.

De cette longue étude se dégage certainement la déchéance intellectuelle et physique du sieur B... La marche de la lésion cérébrale a été progressivement envahissante, il n'est pas permis d'espérer qu'elle puisse rétrograder un jour. Nous sommes convaincus que la perte de l'intelligence est définitive, et que les lacunes aujourd'hui constatées deviendront de plus en plus profondes. Réduit désormais à une irréparable insuffisance, M. B... est

incapable de pourvoir aux besoins de sa vie ; il ne peut plus se passer de surveillance et d'assistance. C'est un infirme dont la déchéance date du traumatisme cérébral dont il a été victime le 5 septembre 1881, dans la catastrophe survenue à Charenton, sur le chemin de fer de Lyon.

Fait à Paris, le vingt juin mil huit cent quatre-vingt-deux.

P. S. — Le sieur B... a été mis en disponibilité par l'Administration des postes le 1er août 1883. Il était à cette époque très gravement malade. Il m'a été impossible de savoir de ce qu'il est devenu depuis lors.

Observation X. — - Accident de chemin de fer. Troubles cérébraux aboutissant à V aliénation mentale. Suicide. (Rapport médico-légal par MM. Brouardel, Motet, Vibert.)

M. D..., âgé de quarante-cinq ans, herboriste, bien constitué, revenait le 5 septembre 1881, delà Ferté-Alais. Il se trouvait dans le quatrième wagon en queue du train qui fut tamponné à la station de Charenton. Au moment de l'accident il n'éprouva qu'une très violente secousse, il ne fut pas blessé ; les contusions furent assez légères pour qu'il n'en restât pas de traces le 17 septembre, date de notre premier examen.

Il ne perdit pas connaissance, mais cependant il y a une lacune dans ses souvenirs ; il n'a jamais pu dire comment il était sorti du wagon, comment il s'était trouvé sur le quai de la gare. Il assista au sauvetage des voyageurs, et il put aller seul prendre le tramway pour rentrer à son domicile.

Il arriva chez lui exténué, se tenant à peine, et ne pouvant donner aucun détail sur l'accident auquel il venait d'échapper. On crut que l'émotion terrible qu'il avait éprouvée était la cause de la confusion de ses souvenirs, ce fut à cela qu'on attribua la persistance de visions effrayantes, de l'état d'anéantissement dans lequel il resta le lendemain. Le médecin qui fut appelé près de lui, deux jours après l'accident, reconnut vite que des désordres graves s'étaient produits; en effet, il avait eu des vomissements de sang répétés; dans toute la région antérieure droite du thorax s'étendait une vive douleur. Des ventouses furent appliquées, et comme Tobtusion intellectuelle avec une céphalée intense continuait, on posa un vésicatoire à la nuque.

Les maux de tête ne furent pas calmés; l'insomnie devint presque absolue, et ne fut pas vaincue par l'administration de doses élevées^ de chloral. M. D... n'avait plus que de courtes périodes de somnolence, brusquement interrompues par des réveils en sursaut. Tourmenté par des cauchemars, qui rappelaient toujours la scène dont il avait été témoin, il en arriva non plus seulement aux craintes, aux frayeurs nocturnes, mais à de véritables préoccupations délirantes ; les souvenirs de la Commune se mêlaient aux souvenirs de l'accident, et â ces inquiétudes continuelles succédèrent bientôtdes accès d'emportement que rien ne motivait. Assis à table, avec sa famille, M. D... se levait menaçant, jetait à terre les assiettes, les verres, plusieurs fois il frappa sa fille aînée; ces colères que rien n'avait provoquées tombaient subitement; il avait vaguement conscience de ce

qu'il venait de faire, et il éclatait en sanglots, en demandant pardon.

Tous ces troubles ont été relevés au mois d'octobre. Attentivement suivi depuis cette époque, M. D..., que nous avons vu plusieurs fois, soit ensemble, soit séparément, nous a présenté les phénomènes suivants :

La mémoire s'abaissa peu à peu. Il est facile de le constater par les erreurs que commet M. D... Il veut encore s'occuper de ses affaires, et il fera dans la même journée la même commande à deux personnes différentes. Si un client se présente, il ne se souvient plus de la quantité de marchandise qu'il doit donner pour un prix déterminé. Il devient impossible de le laisser faire, et l'intervention de sa femme ou de sa fille réveille les colères. Il ne comprend pas qu'il se trompe, et il est inutile d'essayer de le lui démontrer.

Il a conservé son appétit; parfois même il a de la voracité, et fréquemment de la diarrhée. Sa soif est vive, ses urines abondantes, sans glycosurie toutefois. Il maigrit et vieillit rapidement. Ses aptitudes génitales, très développées autrefois, sont subitement tombées.

L'insomnie et, dans les courtes périodes de sommeil, les cauchemars persistent; les douleurs de tête sont continuelles, occupant les tempes et surtout la région occipitale, s'irradiant jusqu'à la nuque; nous n'avons pas trouvé d'arthrite cervicale.

Nous avons noté encore des sifflements dans les oreilles, des étourdissements qui font perdre l'équilibre, et entrai-

nent la chute, sans convulsion, sans perte de connaissance. C'est un vertige nettement caractérisé.

Il n'y a pas d'anesthésie ; mais il existe des fourmillements dans les membres, surtout à droite; ils siègent aux mollets et à la plante des pieds; M. D... se plaint aussi de crampes. Quand il est dans son lit, il a des soubresauts, et madame D... s'est aperçue qu'il avait presque constamment les membres inférieurs froids. Les ongles des doigts sont minces et friables.

L'énergie des contractions musculaires est considérablement diminuée. La vision est affaiblie, les mouvements des globes oculaires sont lents, M. D... ne suit pas le doigt qu'on faitpasser devant ses yeux. Les pupilles sont égales.

Les troubles se sont progressivement aggravés, du côté de l'intelligence surtout. La mémoire est devenue de plus en plus indécise. M. D... ne se souvient plus du nom de ses filles, de l'âge de la dernière, de l'a date de son second mariage. Il commence, sans les achever jamais, des récils où, perdant de vue le sujet principal, il se lance dans d'interminables digressions, puis revient pour l'abandonner encore à l'idée première. Il est incapable de toute occupation. On l'a conduit à la campagne, on a essayé de le distraire par quelques travaux de jardinage, il n'a rien compris à ce qu'on demandait de lui.

Quand il rentra chez lui, il fut repris des mêmes colères qu'autrefois: tout lui devenait un sujet de récriminations, on eût dit qu'il ne trouvait rien à sa place, tout lui déplaisait, et, comme un enfant, il se mettait à pleurer,

sans pouvoir préciser la cause de son chagrin. La vie commune devenait tout à fait impossible, il brisait tout, frappait ses filles, menaçait sa femme, et de nouveau on prit le parti de le reconduire à la campagne où du moins il était un peu plus calme, un peu moins difficile.

Les étourdissements étaient plus fréquents, sans pertes de connaissance, sans attaques convulsives. Les douleurs de tête étaient continuelles, et s'irradiaient jusqu'à la colonne vertébrale cervicale. L'insomnie était presque absolue, avec moins de cauchemars toutefois. Nous avons noté l'apparition de tremblements fibrillaires des muscles de la langue et des lèvres, sans hésitation marquée dans la parole. Ce qui dominait à la fin de décembre, c'était une lenteur extrême dans les conceptions intellectuelles ; à des questions courtes et directes, la réponse arrivait juste, mais après un effort considérable, sans que l'hébétude disparût un moment ; le peu d'activité de M. D... correspondait seulement aux accès de colère pathologiques.

Eloigné de Paris depuis quelque temps, M. D... est resté le même, amoindri, de plus en plus insuffisant, vivant d'une vie presque végétative, et marchant à grands pas vers la démence complète.

L'étude de l'état mental actuel de M. D... supposait la connaissance de ses antécédents. Nous les avons déterminés avec. une rigoureuse exactitude. Dans le passé, il a été un commerçant intelligent, habile. Sa maison était prospère, il s'occupait de tous les détails, et ils sont nombreux dans l'herboristerie. D'un caractère un peu vif, mais

bon, il a toujours été pour ses filles, pour sa femme, affectueux, dévoué: il était d'ordinaire plutôt gai que triste, et, dans une situation presque aisée, la famille était heureuse.

Vigoureux, bien constitué, indemne de toute prédisposition héréditaire fâcheuse, il n'avait jamais eu d'accidents cérébraux, jamais de maladies graves. Sobre, d'habitudes régulières, il n'a jamais fait d'excès alcooliques. Par sa constitution, par son genre de vie, il n'était exposé à aucun trouble de la santé.

Il a été surpris par un accident qui a rompu l'équilibre, et à partir de ce moment, la déchéance a été progressive. Nous aurions pu affirmer beaucoup plus tôt les conséquences graves du traumatisme subi par M. D... le 5 septembre 1881 ; nous ne l'avons pas voulu, sachant que nous donnerions à nos conclusions une certitude d'autant plus absolue que nous aurions pu mieux suivre l'évolution de troubles cérébraux à marche progressivement envahissante. Aujourd'hui, l'abaissement physique et intellectuel de M. D... est arrivé à un degré tel qu'il n'est plus même possible d'espérer une amélioration. Les traumatismes cérébraux sont le point de départ de lésions multiples, dont la marche peut être plus ou moins rapide; chez M. D..., elles se sont développées immédiatement après l'accident, elles n'ont pas été enrayées, elles ne s'arrêteront pas; et nous sommes autorisés à dire :

1° Que M. D... est atteint de troubles cérébraux graves compromettant à la fois les fonctions intellectuelles et les fonctions de l'appareil locomoteur;

2° Que ces troubles symptomatiques de lésions encéphaliques à marche progressivement envahissante ne s'atténueront pas ;

3° Qu'ils sont la conséquence certaine d'un traumatisme cérébral subi par M. D..., le 5 septembre 1881, dans la collision de deux trains à la gare de Gharenton ;

4° Qu'ils réduisent M. D... à l'incapacité la plus absolue de s'occuper de sa maison de commerce, de pourvoir aux besoins de sa vie et de celle de sa famille.

P. S. — Extrait des faits divers d'un journal en date du 11 septembre 1883 :

— M. D..., âgé de quarante-sept ans, herboriste, avait été parmi les victimes du terrible accident du chemin de fer de Gharenton; depuis cette époque, ce commerçant avait donné à plusieurs reprises des signes d'aliénation mentale. On avait dû l'interner pendant près d'un an à l'asile Sainte-Anne, puis son état s'étant amélioré, il avait été rendu à sa famille.

Hier, M. D..* paraissait surexcité; il se rendît chez un commerçant voisin et commit là diverses excentricités, puis il rentra chez lui et; profitant d'un instant où il était seul, il avala une énorme quantité de poison dont il laissa le flacon sur le comptoir; il s'étendit sur son lit; mais, la mort tardant à venir, le pauvre fou se leva, s'arma d'un couteau et se frappa sept fois en pleine poitrine*

Quand on vint à son secours, il avait cessé de vivre. De l'avis des médecins, la mort a été instantanée.

78 BLESSURES PRODUITES PAR LES ACCIDENTS DE CHlîMlN DE FER.

Observation XI. — Accidents de chemin de fer. doubles cérébraux graves. (Rapport médico-légal de M. Yibert.)

M. L..., âgé de soixante-sept ans, déclare avoir toujours joui d'une bonne santé, et n'avoir jamais été obligé d'interrompre pour cause de maladie son service de courrier convoyeur des postes.

Au moment de l'accident (Charenton; 5 septembre 1881), il se trouvait dans le quatrième wagon en queue du train tamponné. Quand le choc s'est produit, il était occupé à ranger les dépêches dans une boîte ; sa tête a heurté violemment contre l'angle de cette boîte, et il en est résulté une vaste plaie du cuir chevelu. En même temps, M. L..., projeté sur la paroi du wagon, recevait de fortes contusions sur diverses parties du corps. Il a perdu connaissance pendant quelques instants ; puis, revenu à lui, il est allé seul et tout ensanglanté porter ses dépêches à son administration, et ce n'est qu'ensuite qu'il aurait été reconduit à son domicile et que ses blessures auraient été pansées.

Le 12 septembre, ses blessures se présentent sous l'aspect suivant : Sur le cuir chevelu, au niveau du pariétal gauche, se trouve une plaie en Y (correspondant à l'angle de la boîte sur laquelle la tête a porté) dont les deux branches réunies mesurent 11 centimètres de longueur. Cette plaie intéresse toute l'épaisseur de la peau ; ses bords sont un peu décollés; ils ont été réunis par plusieurs points de suture. Une plaie linéaire, longue de 1 centimètre, et n'intéressant qu'une partie de l'épaisseur de la peau, existe sur le sourcil

OBSERVATIOKS. 79

gauche; une troisième plaie contuse et de 1 centimètre de diamètre se trouve sur la face au niveau de l'os malaire gauche. Enfin, on remarque une légère teinte ecchymotique à l'hypochondre gauche; M. L... accuse de vives douleurs en ce point; toutefois, l'exploration de la région, l'auscultation et la percussion de la partie inférieure de la poitrine n'ont point révélé de lésions matérielles des organes thoraciques et abdominaux.

Ces diverses blessures ont guéri sans complications locales, sauf la plaie du sourcil, qui s'est accompagnée de désordres dans l'œil gauche se traduisant par une dilatation considérable de la pupille ayant persisté une vingtaine de jours, et par de vives douleurs périorbitaires qui ont été combattues par l'application de sangsues à la tempe. Ces symptômes ont disparu graduellement et l'état définitif de cet œil est apprécié dans la deuxième partie du présent rapport.

Depuis la violente commotion qu'il a subie au moment de l'accident, M. L... éprouve des troubles graves de la santé générale. Il ressent des douleurs de tête continuelles, siégeant surtout au niveau de l'occipital ; il a de l'insomnie, ne peut dormir que deux ou trois heures dans la nuit, et son sommeil est interrompu par des cauchemars et des hallucinations qui se prolongent un certain temps après le réveil. Il éprouve fréquemment des vertiges et des étourdissements, soit sous l'influence des mouvements de la tête, soit d'une façon toute spontanée, pendant la nuit par exemple ; il est sorti un jour et, pris d'un de ces étourdissements,

il serait tombé si une personne ne l'avait soutenu et reconduit à son domicile. L'ouïe est très diminuée du côté gauche, et la montre n'est entendue que quand elle touche l'oreille.

L'intelligence s'est engourdie et la mémoire surtout est très notablement affaiblie; c'est ainsi que pendant qu'il nous donne des explications sur la façon dont il fait son service, il ne peut se rappeler qu'avec peine les noms de certaines stations de la ligne de Paris àMalesherbes qu'il parcourt cependant tous les jours depuis sept ans. Il a renoncé à la lecture de son journal, parce qu'arrivé à la fin d'un fait divers, il en a oublié le commencement. Sa femme nous raconte que quand il essaye de se livrer à quelques-uns des soins du ménage, il recommence plusieurs fois la même partie déjà faite d'une besogne, et ne peut arriver à la terminer. Du reste, il ne tente pas volontiers de s'occuper et reste le plus souvent immobile et dans une oisiveté complète ; c'est ainsi que lors de nos diverses visites, faites toutes à l'improviste, naus l'avons trouvé assis sur un siège et dans une inaction absolue dont il éprouve à peine l'ennui.

Cet état a persisté sans modifications notables pendant deux mois ; à notre dernière visite cependant, le 24 septembre, une certaine amélioration s'était produite en ce sens que le sommeil élait plus facile, les douleurs de tête moins continuelles, et que le malade montrait un peu moins d'apathie. Mais les cauchemars, les étourdissements persistent, l'ouïe est à peu près abolie du côté gauche, la mémoire est toujours affaiblie, et il n'est guère permis d'espérer que

les divers troubles cérébraux qui persistent depuis plus de deux mois et demi puissent maintenant disparaître. Parmi ces troubles, il n'en est aucun qui puisse être attribué à une affection cérébrale nettement limitée ; bien que les forces aient subi un affaiblissement général, il n'y a jamais eu de paralysie ou de parésie, même transitoire, d'un membre ou d'un segment de membre ; la sensibilité cutanée est partout intacte. Il n'y a pas eu d'attaques convulsives, de divagations momentanées ; M. L... répond correctement aux questions qui lui sont posées, il n'a pas d'embarrasdelaparoleettrouve assez facilement lesmots.Le cœur est sain, les artères ne sont pas athéromateuses ; il n'existe pas, par conséquent, de causes prédisposantes à des troubles de la circulation cérébrale, et les symptômes que présente M. L... doivent être considérés comme s'étant développés uniquement sous l'influence de la commotion qu'il a subie.

Conclusions. — 1°M. L... a été atteint d'une plaie profonde et étendue du cuir chevelu, de plaie à la face et de contusions en divers points du corps,

2b A la suite de la forte commotion et du traumatisme cérébral qu'il a subis, M, Lu., a éprouvé divers troubles du système nerveux et un amoindrissement marqué des facultés intellectuelles. La mémoire surtout est très notablement affaiblie. Ces symptômes persistent deux mois et demi après l'accident, et il est probable qu'ils ne disparaîtront jamais assez complètement pour permettre à M. L... de reprendre l'exercice de sa profession qui exige une mémoire sûre et une attention soutenue. Il est même possible qu'ils s'ag-

Ch. Vibert. fi

gravent ultérieurement et qu'ils amènent des désordres mortels.

3° Si ces complications ne surviennent pas, il est permis d'espérer que la santé physique se rétablira et que M. L... conservera une portion suffisante de son intelligence pour vivre de la vie commune dans son ménage. Sans pouvoir préciser le temps nécessaire pour obtenir ce résultat, on peut l'évaluer approximativement à six mois, à dater du jour de l'accident.

P. S. L'administration des postes a liquidé la pension de retraite du sieur L... le 1er décembre 1882. Il a quitté Paris en mai 1883, toujours fort souffrant, et je ne sais ce qu'il est devenu depuis.

Observation XII. — Accident de chemin de fer. Troubles cérébraux. Guérison incomplète. Divergence des appréciations médicales.

Premier certificat présenté par le blessé. — ■ Nous soussignés, X..., médecin des hôpitaux de Paris, et L..., docteur en médecine, déclarons avoir examiné attentivement M. T..., que nous avions déjà vu le 31 octobre 1883.

Les accidents actuels, constatés le 21 novembre 1886, sont les suivants :

1° Un léger état de faiblesse musculaire des membres inférieurs paraissant plus prononcé à gauche, sans trouble appréciable de la sensibilité ;

2° Une démarche spéciale du malade qui s'avance la tête penchée en avant, avec un masque facial immobile ressem-

blant à celui delà paralysie agitante, bien que le malade ne présente pas un des caractères importants de cette maladie : le tremblement. Mais il est démontré que cette paralysie agitante peut exister en l'absence même de tout tremblement, et que cette maladie, dont le traumatisme est une des causes fréquentes, est absolument incurable.

Le malade éprouve une sensation de chaleur exagérée spéciale à cette affection.

3e La région rachidienne est le siège de douleurs provoquées par la pression sur tout son trajet et principalement à la nuque, au dos et aux reins.

4° Les fonctions intellectuelles sont intactes (il n'y a pas d'idées délirantes) ; mais il existe un étal réel de paresse cérébrale et une notable diminution de la mémoire.

Conclusion. — Le diagnostic de cette affection est celui de commotion cérébro-spinale ayant très certainement pu être déterminée par le choc traumatique dont parle le malade. Ce choc occasionne souvent à la suite des accidents de chemin de fer des troubles fonctionnels graves du côté du système nerveux en l'absence même de toute lésion.

Depuis notre dernière visite en 1883, une amélioration notable s'est produite dans l'état du malade, mais pas assez accusée pour nous autoriser à espérer une guérison complète, même dans un avenir éloigné.

Deuxième certificat présenté par le blessé. — Les soussignés, Dr Z .., membre de l'Académie de médecine, médecin des hôpitaux, etDrT..., après* avoir examiné, ce 9 décembre 1886, M. T..., certifient les faits suivants :

M. T... présente des symptômes multiples qui peuvent être rattachés aux quatre modifications suivantes : troubles du mouvement, de la sensibilité, de la nutrition et de l'intelligence.

A. — Pour le mouvement, il existe manifestement une faiblesse marquée de tout le côté gauche ; la pression de la main est faible ainsi que la résistance musculaire ; la force est aussi diminuée dans le membre inférieur et cela à ce point que le malade ne peut marcher que péniblement et à l'aide d'une canne. La station debout, les yeux fermés, et sans appui, ne peut être obtenue ; il n'existe pas de contracture ni de mouvements convulsifs du moins dans les membres supérieurs et inférieurs du côté malade, mais ces mouvements se montrent dans le côté correspondant de la face*

B. — Pour la sensibilité, il existe dans tout le côté gauche du corps une diminution considérable de la sensibilité à la douleur, et cela à ce point que l'on peut traverser la peau avec une aiguille sans que le malade en ait presque connaissauce. La sensibilité au tact est conservée. Le malade éprouve des phénomènes douloureux et en particulier au sommet de lâ tête et à la partie postérieure de cette dernière; ces douleurs de tête entraînent une insomnie pres^ que complète; Il faut y joindre des sensations douloureuses du côté du cœur. Pour la sensibilité spéciale, la vue seule est atteinte et la vision de l'œil gauche est beaucoup moins nette que celle de l'œil droit.

G. — La nutrition est profondément altérée dans le côté

gauche du corps; il y a un amaigrissement considérable des membres supérieur et inférieur gauche comparés aux membres du côté droit. Cet amaigrissement est surtout marqué du côté de la cuisse et particulièrement du muscle triceps; la jambe gauche a trois centimètres de moins que la droite.

A ces troubles trophiques se joignent* des modifications, toujours du côté gauche, dans la circulation et la température : tantôt les membres du côté gauche sont chauds et brûlants, tantôt ils sont froids et glacés.

D. — L'intelligence de M. T.,., est intacte; il n'a pas de manifestations délirantes, mais il existe une diminution très nette des facultés intellectuelles. Le malade ne peut se livrer à un travail cérébral un peu prolongé, il ne peut faire des calculs compliqués ; l'association des idées est pénible et ce n'est que lentement que le malade répond aux questions qu'on lui adresse ; la parole est hésitante et bégayante ; la figure a perdu sa physionomie habituelle; le regard est atone, les muscles de la face immobiles, ce qui constitue un ensemble tout particulier, véritable masque des plus caractéristiques.

Lorsqu'on remonte à la cause des phénomènes multiples que présente M. T..., et que l'on se reporte aux rapports et aux consultations donnés par M. le Dr Vibert et par M. le DrX..., on voit que tous ces accidents ont été déterminés par un choc brusque qui a eu lieu le 24 juillet 1883 à la suite d'un déraillement de chemin de fer.

Jusque-là, M. T.. . avait joui d'une parfaite santé et ne

présentait aucun désordre du côté du système nerveux. Il dirigeait avec succès une grande maison de commerce. Du côté de son père et de sa mère, il n'y a aucun antécédent morbide cérébral ou autre. Sa mère est morte à 82 ans; son père vit encore et a aujourd'hui 86 ans.

L'absence de tout trouble nerveux antérieur permet d'affirmer que les manifestations diverses que présente M. T. . . résultent du choc et de la contusion des centres nerveux, à la suite de l'accident du 24 juillet 1883.

La persistance de ces mêmes phénomènes plus de trois ans et demi après l'accident est une preuve certaine de leur incurabilité.

On peut donc affirmer que M. T... est désormais, malgré son âge peu avancé (quarante et un ans) dans l'impossibilité absolue de prendre la direction de toute affaire commerciale et que, par suite de l'accident du 24 juillet 1883, les nombreux symptômes qu'il présente constituent pour lui des infirmités permanentes qui lui rendront dorénavant la vie pénible et douloureuse.

Rapport de M. le Dv Vibert, expert commis par le tribunal civil de la Seine. — Je soussigné Charles Vibert, docteur en médecine, commis par ordonnance de référé de M. le Président du Tribunal civil de la Seine en date du 2 août 1883 à l'effet d'examiner le sieur T..., de constater la cause et la gravité de ses blessures, ai procédé les 13 août et 21 septembre 1883 à l'examen dudit sieur T..., et entendu les parties.

Le sieur T..., âgé de trente-sept ans, est bien constitué,

vigoureux et déclare jouir habituellement d'une très bonne santé. Il fait de l'accident dont il a été victime le récit suivant :

Le 24 juillet dernier, vers sept heures du matin, il se trouvait dans un train qui dérailla un peu avant d'arriver en gare; le wagon qu'il occupait roula pendant un certain temps en dehors des rails en subissant de fortes secousses, puis un choc et un arrêt brusque se produisirent qui eurent pour effet de projeter le sieur T... en avant et de le faire heurter par le côté gauche de la poitrine la banquette qui se trouvait en face de lui. Ce choc causa une vive douleur, mais M.T...ne perdit pas connaissance ; il put sortir du wagon et se rendre à pied, soutenu par un employé, à la gare située à une centaine de pas du lieu de l'accident. Il resta deux heures dans cette gare où il reçut les soins d'un médecin, remonta dans un train qui l'emmena à X..., puis repartit pour Paris où il arriva dans la nuit du même jour. Là, se sentant incapable de marcher plus de quelques minutes, il fut obligé de prendre une voiture pour effectuer le court trajet entre les gares du Nord et de l'Est et il arriva le matin à son domicile. Pendant tout ce temps le sieur T... resta dans un état d'hébétude et d'obnubilation intellectuelle lui permettant bien d'accomplir les divers actes nécessaires à son voyage, mais d'une façon en quelque sorte automatique et demi-inconsciente ; il a cependant gardé un souvenir assez précis de ce qui s'est passé alors.

Depuis ce moment M. T... a présenté divers troubles de la santé qui doivent être rapportés, (A) d'une part à la con-

lusion de la poitrine, et (B) à la commotion produite par l'accident.

A. — La douleur occasionnée par le choc de1 la poitrine a persisté et existe encore actuellement, 21 septembre, bien que notablement diminuée ; elle se fait sentir au niveau de la partie antérieure des dixième et onzième côtes gauches; la pression l'exagère mais ne la localise pas en des points nettement limités. Il n'existe pas, le 13 août,j d'ecchymoses en cette région, et les côtes ne présentent pas de mobilité anormale; elles n'ont pas offert ultérieurement de trace de cal. Le murmure respiratoire est affaibli dans toute la moitié inférieure du poumon gauche, ce qui tient sans doute à l'immobilisation relative de la partie correspondante du thorax; la percussion donne au même point un son un peu obscur, mais on n'entend ni râles, ni souffles, ni frottements.

Le sieur T... n'a d'ailleurs pas craché de sang; il n'a pas eu de toux ni d'expectoration, non plus que d'accès de suffocation et n'a pas éprouvé d'autre gêne de la respiration que celle occasionnée par la douleur de côté.

En résumé, on ne constate pas de signes de fractures de côtes ni de lésions des poumons, et il est probable que le sieur T... a été atteint d'une contusion simple des parois thoraciques.

B. — Les troubles intellectuels ressentis par M. T... immédiatement après l'accident ne se sont dissipés que très incomplètement. Il est resté incapable de se livrer à une opération intellectuelle un peu prolongée et de suivre pendant quelque temps un raisonnement ou même un récit;

l'est ainsi que la lecture est devenue sans aucun intérêt pour lui, car arrivé à la fin d'un paragraphe ou d'un fait divers du journal, il n'en comprend plus la signification, ne pouvant établir le rapport et la liaison des idées exprimées dans les diverses phrases qui se sont succédé.

Cependant il répond avec netteté et précision aux questions qui lui sont posées ; mais bien qu'il trouve facilement les mots convenables, il reste un certain temps avant de répondre, comme s'il lui fallait un effort pour rassembler les idées auxquelles la question fait appel. Nous avons eu d'ailleurs une preuve manifeste de la fatigue qu'occasionne l'exercice des facultés intellectuelles; lors de notre seconde visite vers la fin d'un interrogatoire qui avait été un peu pressant et prolongé, M. T... a perdu connaissance; il est resté quelques minutes dans cet état, avec faiblesse et irrégularité des battements du cœur et quelques mouvements convulsifs généralisés. C'était d'ailleurs la première fois que des phénomènes de ce genre se manifestaient depuis le jour de l'accident.

M. T... se plaint en outre de ressentir constamment des douleurs de tête qui ne sont pas localisées en une région déterminée, de ne pouvoir trouver de sommeil, qui, lorsqu'il est obtenu, est bientôt troublé par des cauchemars.

La mémoire ne paraît pas affaiblie très notablement; le caractère n'a pas subi, au dire de M. T... et de son entourage de modifications marquées.

Les organes des sens ne présentent pas de troubles appréciables.

La sensibilité est notablement diminuée sur le côté gauche de la face; partout ailleurs elle est intacte. L'énergie musculaire était considérablement affaiblie, le 13 août surtout, dans les membres inférieurs; le 21 septembre, elle avait beaucoup augmenté et paraissait à peu près normale ; toutefois à cette époque encore M. T... déclarait ne pouvoir marcher ou rester debout que quelques secondes, en raison de la fatigue qu'il éprouvait très rapidement dans les jambes.

Les diverses fonctions de la vie animale s'accomplissent bien; toutefois, le 21 septembre, M. T... s'est plaint que, bien qu'ayant conservé l'appétit et digérant d'ailleurs facilement, il vomissait peu de temps après le repas, et sans nausées, une petite quantité de ses aliments.

La réalité des divers symptômes accusés par M. T..., bien que difficile à contrôler directement, car la plupart sont purement subjectifs, ne saurait cependant être mise en doute. Ils sont en effet tout à fait conformes à ce que l'on observe chez un grand nombre des victimes d'accidents de chemin de fer, et témoignent d'une commotion du cerveau , qui dans ces cas peut se produire même sans choc direct sur le crâne.

Mais il est impossible de prévoir avec certitude dans quel sens évolueront ces symptômes. L'observation d'autres blessés montre qu'ils peuvent aboutir à des troubles extrêmement graves. Nous avons eu récemment l'occasion d'examiner un très grand nombre de victimes d'un accident de chemin de fer(celui de Charenton)etnous avons pu constater

que quelques-unes de ces personnes dont les blessures extérieures étaient très légères ou insignifiantes ont présenté cependant des troubles très graves du système nerveux qui ont abouti en quelques mois à la démence pour l'une d'entre elles et à la mort pour une autre. A côté de ces exemples, il en est d'autres où le blessé, après avoir présenté aussi divers troubles cérébraux, recouvra graduellement l'intégrité de son intelligence et de sa santé. Mais il est impossible de trouver chez M. T... un indice montrant d'une façon certaine quel avenir lui est réservé. Bien que son état n'ait subi aucune amélioration très notable depuis le jour de l'accident qui remonte déjà à deux mois, il n'y a pas là une raison suffisante pour désespérer de la guérison.

La seule chose qu'on puisse affirmer, c'est que si cette guérison survient, elle ne pourra être assez complète pour, en supposant les chances les plus favorables, permettre à M. T... de vaquer à ses occupations avant au moins deux mois, à dater d'aujourd'hui 21 septembre.

Conclusions. — 1° M. T... a été atteint d'une contusion sur le côté gauche de la poitrine qui n'a pas été accompagnée de lésions appréciables des organes internes, et qui guérira sans laisser probablement de troubles de la santé.

2° M. T... présente en outre divers troubles de l'intellijgence et du système nerveux produits par une commotion jcérébrale, et qui sont la conséquence directe de l'accident de chemin de fer dont il a été victime le 24 juillet dernier.

3° Ces troubles rendent actuellement, et depuis le jour jde l'accident, M. T... incapable de vaquer à ses occupations.

9i2 BLESSURES PRODUITES PAR LES ACCIDENTS DE CHEMIN DE FER.

4° Il est impossible de prévoir quelle sera leur conséquence ultérieure; ils peuvent se dissiper graduellement ou au contraire s'aggraver considérablement et aboutir même à l'aliénation mentale, sans qu'aucun indice puisse montrer d'une façon certaine quelle est celle de ces deux terminaisons qui se produira.

5° Si la guérison survient, elle ne pourra être complèle, en supposant qu'elle s'effectue dans les conditions les plus favorables, avant deux mois à dater de notre dernier examen, c'est-à-dire du 21 septembre.

Certificat produit par la Compagnie du chemin de fer, en date du 5 février 1886. — Nous nous sommes rendus ensemble, dimanche 31 janvier, au domicile de M. T... pour constater l'état actuel de sa santé.

Il habite une villa élégante, située dans la partie élevée de la localité, très éloignée de la station.

-La situation de cette habitation l'expose à des coups de vent violents que nous avons eu l'occasion d'éprouver.

Après un quart d'heure d'attente, nous avons vu entrer dans le salon du rez-de-chaussée M. T... auprès duquel nous nous étions fait annoncer.

Il descendait du premier étage accompagné par sa femme.

Il portait une canne, mais sa démarche nous a paru aisée.

Son aspect diffère absolument de ce qu'il était lors de notre dernière visite.

Il présente les caractères de la plénitude de la santé, le teint normal, plutôt un peu coloré, le regard vif, la voix ferme et décidée.

Aux questions que nous lui posons successivement, il répond que son appétit est bon, que l'état de ses forces laisse à désirer, qu'il se promène dans son jardin, qu'il a été à Paris, mais qu'il en est revenu fatigué; qu'il ne s'occupe point d'affaires ; que son sommeil est médiocre ; qu'il éprouve des douleurs dans l'œil et dans la région lombaire et dorsale de la colonne vertébrale qui gêneraient la respiration de temps à autre.

Il ne s'appesantit pas sur les détails et esquive une interrogation plus précise.

Nous examinons le pouls, qui est régulier et absolument normal; le cœur aussi fonctionne bien, sans bruits anormaux, ainsi que les organes de la respiration. La langue est bonne, la peau est fraîche; il existe un degré normal d'embonpoint.

Les muscles des jambes ne sont pas atrophiés; il n'existe d'anesthésie sur aucun point des membres inférieurs.

La pression exercée sur les apophyses des dernières vertèbres dorsales est accompagnée d'une plainte, mais cette pression passe inaperçue lorsque l'attention est détournée.

La vue est normale, les pupilles sont très mobiles et se dilatent.

L'ouïe est bonne.

Le malade ne se plaint pas de mal de tête.

Il marche facilement, sans canne et se tient debout et même fait quelques pas les yeux fermés sans chanceler et sans éprouver de vertiges.

En somme nous n'avons pu constater chez M. T.,. au-

cune modification apparente des organes ou des fonctions.

2° Certificat de M. le docteur F..., produit par la Compagnie du chemin de fer. — Je soussigné, professeur à la Faculté de médecine de Paris, médecin des hôpitaux, membre de l'Académie de médecine, officier de la Légion d'honneur, me suis rendu aujourd'hui 22 décembre 1886, à la requête de la Compagnie du chemin de fer et accompagné de M. le médecin en chef de cette Compagnie, auprès deM.T...

J'ai examiné M. T... au point de vue de l'intelligence, de la sensibilité et du mouvement ainsi qu'au point de vue de la nutrition des muscles des membres inférieurs.

Je dois déclarer d'abord que les troubles fonctionnels signalés par M. T,.. sont purement subjectifs et de nature à échapper à tout contrôle. Ce qu'il accuse, c'est de la faiblesse, des douleurs de tête, des troubles de la sensibilité générale, de l'insomnie, etc.. J'ajoute que l'exploration à laquelle je me suis livré me permet d'affirmer qu'il y a exagération dans les assertions de M. T... et que sur certains points il y a une simulation manifeste.

Au point de vue de l'intelligence, M. T... affirme qu'il lui est impossible de se livrer à aucun travail intellectuel même dequelques minutes de durée et, dans le cours d'un examen qui n'a pas été déplus de vingt-cinq minutes, il a affecté de ne plus pouvoir nous répondre. Or, pendant que je me livrais à la mensuration du volume des cuisses, en vue de constater s'il y avait une atrophie musculaire, son intelligence s'est subitement manifestée avec une acuité des plus remarqua-

bles, et il a suivi avec attention chacune de nos opérations et contrôlé avec défiance leurs résultats.

Dans ces conditions il me paraît que l'intelligence de M. T... est intacte et qu'il est en état de se livrer à ses occupations habituelles.

Au point de vue du mouvement, je puis affirmer qu'il n'y a aucune espèce de claudication. M. T... marche avec une certaine lenteur, mais rien ne prouve qu'elle ne soit pas calculée.

J'ai pu constater la précision avec laquelle M. T... se sert indifféremment de la main droite et de la main gauche; il n'y a non plus aucune espèce de tremblement des membres inférieurs.

Mais ce qui m'a paru volontaire de la part de M. T.. . c'est, lorsque j'ai voulu examiner ses yeux, la demi-occlusion spasmodique et très certainement provoquée des paupières de l'œil gauche, contraction devenant de plus en plus énergique à mesure que je voulais explorer le globe de l'œil. Or, malgré ces obstacles volontaires à mon examen, j'ai pu m'assurer de l'égalité absolue des deux pupilles.

Au point de vue de la sensibilité je puis affirmer qu'il y a simulation quant à la douleur des apophyses épineuses de la colonne vertébrale. L'attouchement le plus léger à la nuque, à la région dorsale, faisait sursauter M. T. .. comme si j'avais provoqué une vive douleur ; or, la chose était absolument impossible. Enfin la même simulation s'est révélée quand j'ai touché la région sacrée, c'est-à-dire un point où, même dans les myélites les plus accusées, la douleur n'existe pas;

il est évident d'ailleurs que s'il y avait une telle douleur, il serait impossible à M. T... de supporter les vêtements assez lourds dont il était couvert.

Il était important de savoir si la sensibilité était troublée : elle m'a paru intacte aussi bien au toucher qu'à la piqûre.

J'ai voulu m'assurer si les garde-robes étaient régulières et faciles et s'il en était de même de l'émission des urines. A ma question, MmcT... dit spontanément qu'elles étaient ré-, gulières, et ce fut aussitôt contredit par son mari, qui lui dit « qu'elle n'en savait rien et que c'était tout le contraire». Quant à l'émission des urines, M. T... reconnut lui-même qu'elle était facile.

Il nous restait à recourir à un contrôle matériel: c'était de déterminer exactement le volume des masses musculaires des deux cuisses. Or, voici ce que j'ai constaté : le diamètre delà cuisse droite, pris à 20 centimètres au-dessus du milieu delà rotule, était de 45 centimètres 1/2,' et à gauche, il était identique (de 45 centimètres 1/2) à la même hauteur. Donc pas & atrophie musculaire.

Pour vérifier l'exactitude des assertions de M. T... relativement à l'abaissement de température du membre inférieur gauche, j'ai appliqué le thermomètre le même nombre de minutes à la partie interne de chacune des cuisses, et j'ai trouvé à la cuisse droite comme à la cuisse gauche une température de33°,6, qui est la température normale.

En conséquence, je déclare que je n'ai pu constater aucun symptôme objectif qui permette de croire chez M. T... à

l'existence d'une maladie déterminée, et à plus forte raison d'une lésion grave des centres nerveux.

Je déclare en outre que M. T... exagère certains symptômes, et en simule certains autres.

Rapport médico-légal de MM. Hardy, Brouardel et Vibert, experts commis par la cour d'appel, le 30 décembre 1886. — - M. T... à été victime, au mois de juillet 1883, d'un accident de chemin de fer; il se plaint actuellement d'éprouver encore divers troubles de la santé consistant surtout, d'une part (A), en des désordres fonctionnels du membre inférieur gauche, et d'autre part (B), en des troubles des facultés intellectuelles.

A.— M.T... déclare que le membre inférieur gauche aperdu une grande partie de sa force et de sa sensibilité, et qu'il est souvent le siège de sensations de froid et d'engourdissement. Il assure qu'il ne peut marcher que difficilement, pendant peu de temps et en s'aidant d'une canne. On constate en effet que la marche s'effectue en traînant la jambe gauche, à peine détaché du sol, et tout le poids du corps paraissant porter sur le membre inférieur droit; il semble impossible au plaignant de se tenir debout sur la seule jambe gauche, même pendant un courtespace de temps. Une preuve beaucoup plus certaine de l'affaiblissement du membre résulte de l'atrophie queprésente celui-ci. En mesuranteomparativement les deux mollets exactement à la même hauhauteur, on trouve 49 centimètres et demi à gauche et 51 Centimètres à droite. — La sensibilité paraît également diminuée; une épingle enfoncée profondément ne détermine

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aucun signe de douleur; le sieur T... dit sentir seulement le contact; le chatouillement de la plante du pied ne détermine pas de mouvements réflexes; on les obtient très facilement du côté droit; enfin le réflexe patellaire est un peu moins prononcé du côté gauche. Ces troubles de la sensibilité, bien que ne pouvant être contrôlés d'une façon absolument certaine, paraissent cependant bien réels, en raison des épreuves variées auxquelles le plaignant a été soumis par nous.

Il n'existe pas de troubles de la miction ni de la défécation, ni d'autres désordres fonctionnels imputables à une lésion de la moelle épinière. La pression sur la colonne vertébrale paraît seulement déterminer une légère douleur au niveau des régions lombaire et sacrée. L'urine ne contient ni sucre ni albumine.

B. — Les troubles intellectuels consistent surtout en la paresse des idées et la lenteur des conceptions. M. T... répond très correctement aux questions qui lui sont posées, mais il le fait quelquefois après un certain temps d'arrêt, et très brièvement, se contentant de fournir exactement le renseignement qu'on lui demande, sans jamais aller au delà. Il n'a signalé de lui-même aucun des troubles qu'il éprouve. Son visage offre une expression très marquée d'indifférence et presque d'hébétude. Il vit, dit-on, dans une inaction presque complète; il ne peut se livrer à la lecture que pendant très peu de temps; c'est sa femme qui écrit les lettres qu'il ne fait que signer; non pas que l'écriture lui soit difficile, il a écritcorrectement quelques lignes sous notre dictée,

mais parce qu'il lui est pénible ou impossible de suivre quelque temps le même raisonnement. Sa mémoire aurait également diminué, sans paraître cependant très profondément atteinte. M. T... accuse encore des maux de tête fréquents, et surtout une insomnie presque complète qui dure depuis l'accident, et que le médecin a inutilement essayé de combattre par diverses médications, ainsi que l'indiquent de nombreuses ordonnances.

En comparant ces troubles actuels, que nous considérons comme réels parce qu'ils correspondent bien à ce que l'on observe à la suite d'ébranlements violents du système nerveux, avec l'état présenté par M. T... deux mois après l'accident, et qui a été constaté par l'un de nous, il est incontestable que cet état a subi une notable amélioration. Les symptômes qui existaient alors se sont atténués, et il n'en est pas apparu de nouveaux. Il n'y a pas de traces de conceptions délirantes; il n'y a jamais eu d'attaques convulsives, il n'y a pas de tremblement, de mouvements fibrillaires de la langue ni des lèvres ; les pupilles des yeux sont égales et bien mobiles.

M. T... a été atteint depuis l'accident d'une affection de l'oeil gauche, diagnostiquée asthénopie nerveuse consécutive à une névrite sus-orbitaire, par M. le Dr Galézowski. Cette affection, qui est d'ailleurs légère et maintenant en voie d'amélioration, nous paraît sans relation certaine avec l'accident.

Conclusions. — 1° M. T... est atteint de faiblesse et d'atrophie du membre inférieur gauche, qui le rendent incapable de marcher sans le secours d'une canne.

2° Il présente en outre un affaiblissement marqué de l'intelligence, affaiblissement qui est cependant notablement moins prononcé que dans les premiers temps qui ont suivi l'accident. Il est permis de croire que cette amélioration continuera dans l'avenir, sans qu'on puisse affirmer cependant qu'elle aboutira à une guérison complète et définitive.

3° Les troubles delà santé que l'on constate aujourd'hui doivent être considérés comme la conséquence de l'accident de chemin de fer dont M. T... a été victime.

4° M. T... est resté incapable de se livrer à un travail régulier, et notamment de diriger une entreprise commerciale comme il le faisait auparavant. Il nous est impossible de prévoir aujourd'hui si son état pourra jamais s'améliorer au point de lui permettre de reprendre ses occupations antérieures.

Observation XIII. — Accident de chemin de fer. Troubles cé* rébraux développés tardivement (Rapport médico-légal de MM. Brouardel, Blanche et Vibert).

M. F... déclare que, le 14 août 1883, il a été victime d'un accident de chemin de fer. Le wagon dans lequel il se trouvait auraitdéraillé et aurait été précipité au bas d'un remblai d'une hauteur de 4 à 5 mètres; M. F... fut atteint de contusions à la région lombaire et de plaies à la tête ; l'une de ces plaies* située sur le cuir chevelu, plus considérable que les autres et accompagnée de décollement, s'est compliquée d'un érysipèle. Après la cicatrisation de cette plaie, M. F... a été pris d'épistaxis qui se sont renouvelées très fréquem-

ment et se produisent encore actuellement deux ou trois fois par semaine, spécialement pendant la nuit, sans qu'aucune d'elles ait été toutefois extrêmement abondante. M. le DrH..., qui a commencé à soigner le blessé un mois après l'accident, a constaté que ces épistaxis étaient liées à un état de tuméfaction de la muqueuse des fosses nasales.

En même temps M. F... commençait à présenter d'autres troubles de la santé. — Au moment même de l'accident, il n'a pas perdu complètement connaissance, dit-il, et les jours suivants il n'a pas présenté de symptômes de commotion cérébrale; du moins si ces symptômes ont existé, ils ont été très peu accusés et n'ont pas attiré d'une façon spéciale l'attention des personnes qui entouraient alors le blessé. Ce n'est qu'au bout de plus d'un mois que M. F.... commença à ressentir des douleurs dans la tête, douleurs qui ne se manifestaient d'abord qu'à la suite d'un travail intellectuel, mais qui devinrent peu à peu plus fréquentes et plus violentes. Le sommeil était mauvais, interrompu par des cauchemars. Quelque temps après, MmeF... remarqua que le caractère de son mari changeait : il devenait irascible, triste sans motif, extrêmementémotionnable ; en outre la mémoire s'affaiblissait,l'attentionne pouvait être soutenue longtemps ; M. F... commettait des erreurs fréquentes dans ses calculs. Ces troubles intellectuels, d'abord assez légers et intermittents, augmentèrent graduellement, et ce n'est que depuis quatre ou cinq mois qu'ils ont acquis toute l'importance qu'ils ont actuellement.

Aujourd'hui M, F..., qui est commerçant en drogueries,

et que des renseignements puisés auprès d'un de ses clients (le chef d'une grande pharmacie) représentent comme un homme autrefois intelligent et actif, est devenu incapable de s'occuper utilement de ses affaires; presque toutes les maisons avec lesquelles il était en relation l'ont abandonné. Il commet en effet les erreurs les plus graves : ii oublie ses rendez-vous, ne se souvient pas de ce qu'il est convenu la veille, fait constamment des erreurs de calcul; dans ses lettres il omet des mots en sorte que le sens d'une phrase devient souvent incompréhensible. Il ne veut pas convenir de ses erreurs ; avec sa femme il est emporté, ne veut pas supporter la moindre contradiction, s'irrite pour les motifs les plus futiles, change constamment de résolution, devient triste et pleure sans pouvoir en donner la raison. Les maux de tête, maintenant très fréquents, s'accompagnent d'éblouissements, de vertiges, d'un sentiment de peur en présence des grands espaces, qui fait que M. F... a besoin de se sentir appuyé sur une autre personne pour traverser une place publique. Cependant il n'a jamais eu de chute, de perte de connaissance ni de mouvements convulsifs. Ces troubles sont signalés dans tous les certificats émanant des divers médecins qui ont vu le blessé depuis l'accident. Plusieurs d'entre eux se sont manifestés également pendant notre examen.

M. F... répond difficilement aux questions qui lui sont posées ; il le fait en termes brefs, après une hésitation souvent très longue, en donnant des signes de fatigue et d'impatience ; à tout instant il pleure et sanglote. Il ne peut

dire quel est le quantième du mois, à quelle heure il a été convoqué pour notrerendez-vous ; il sait la date de sa naissance, mais est obligé de réfléchir longtemps pour dire son âge. 11 ne paraît pas cependant avoir conscience de sa déchéance intellectuelle; il s'obstine à vouloir faire des affaires, sans se rendre compte de son incapacité; il forme des projets d'avenir. Il reconnaît que la tristesse insurmontable et les besoins de pleurer qui le prennent si fréquemment ne sont pas causés par la préoccupation de son état de maladie, et il ne peut en donner le motif.

L'examen corporel donne les résultats suivants. Il existe sur le cuir chevelu, au niveau de la partie médiane du frontal, une cicatrice linéaire, adhérente à l'os, commençant à la racine des cheveux, et s'étendant en arrière sur une longueur de 7 centimètres. Le côté gauche de la tête est très douloureux et le côté gauche de la face est le siège d'une vive hyperesthésie, prononcée surtout au niveau du sourcil. Les pupilles sont égales et mobiles. Les muscles de la face et ceux de la langue sont le siège de tremblement très prononcé quand M. F... est ému ou qu'il essaye de fixer son attention. Les mains présentent également un tremblement très marqué. L'énergie musculaire paraît très notablement amoindrie.

La langue est chargée d'un enduit blanchâtre. M. F... n'a pas d'appétit; il est très constipé. Il a cessé de fumer depuis l'accident. Il lui arrive souvent d'éprouver des besoins très fréquents d'uriner, Ses facultés génitales sont abolies.

Il convient d'ajouter que M. F... n'a pas d'antécédents héréditaires. Sa mère est en bonne santé ; elle a eu quatorze enfants, dont aucun n'a présenté d'accidents nerveux. Son père est mort à la suite de blessures. Lui-même a eu un seul enfant, mort à sept ans d'une fluxion de poitrine.

Il serait très difficile, et d'ailleurs sans utilité réelle au point de vue de l'expertise, de déterminer avec précision à quelle lésion anatomique des centres nerveux correspondent les troubles dont est atteint M. F... Il suffit de savoir que ces troubles sont bien la conséquence de l'accident survenu au mois d'août dernier. Or, sur ce point, nous pourrons être tout à fait affirmatifs.

La nature et la forme des symptômes présentés par le blessé, leur développement graduel et tardif correspondent exactement à ce que l'on voit se produire chez les personnes qui ont été atteintes d'un traumatisme cérébral, spécialement quand ce traumatisme a été le résultat d'un accident de chemin de fer. Il nous est donc permis de ne conserver aucun doute sur la cause de l'état actuel de M. F...

La gravité de cet état ressort de l'exposé qui vient d'en être fait. Nous ne pensons pas, en nous basant encore sur les données de l'expérience, qu'il soit possible d'espérer pour le blessé une amélioration sérieuse et durable. Il est à craindre au contraire que M. F... n'arrive à un état de démence plus ou moins complet, ou que, dans un délai impossible à préciser, la mort ne soit amenée par des acci-

dents cérébraux plus graves encore que ceux existant actuellement.

Observation XIV {personnelle). — Accident de cheval. Commotion de l'encéphale. Troubles cérébraux graves développés très tardivement. Mort.

M. D... était, en 1870, capitaine d'état-major; il était bien constitué, vigoureux, et jouissait d'une très bonne santé. Au mois d'avril 1870, son cheval qui allait au grand trot s'arrêta brusquement; M. D..., excellent cavalier, se maintint en selle par un effort énergique, mais la tête et le tronc furent cependant projetés très violemment en avant. M.D... perdit immédiatement après connaissance, s'affaissa, et tomba de son cheval dans les bras de personnes accourues à son secours; d'après ce qui lui a été affirmé ensuite par les spectateurs, sa tête n'a pas heurté le sol; elle ne portait du reste pas trace de la plus légère blessure. M. D... resta un mois entier sans connaissance, après quoi il se rétablit assez rapidement, et complètement, dit-il. Il put faire toute la campagne de 1870, et une partie de la campagne contre la Commune de Paris. Mais déjà à ce moment il présentait des troubles cérébraux consistant surtout en de la diminution de la mémoire, et de la confusion des idées à certains moments seulement. Il oubliait les ordres reçus ou -donnés, était quelquefois incapable de commander, et il fut obligé de donner sa démission en juin ou juillet 1871. Peu de temps après, la marche commença à devenir difficile, et il se développa d'autres troubles de la santé.

J'ai été appelé à soigner M. D... en 1881. A cette époque, il était dans l'état suivant, qui était resté à peu près le même, paraît-il, depuis plusieurs années.

L'intelligence n'est troublée qu'en ce sens que toute application prolongée est devenue impossible. M. D... lit avec intérêt les journaux et les revues, tient exactement ses comptes, peut même se livrer à quelques travaux de critique d'art et d'histoire; mais il doit s'interrompre très fréquemment; s'il continue trop longtemps son travail, les idées deviennent confuses, il a mal à la tête, et éprouve un grand malaise général. Le bruit, la vue de nombreux objets en mouvement, la grande lumière, sont pénibles. La mémoire est notablement diminuée.

La marche est très difficile; M. D. soulève à peine les pieds du sol; il avance très lentement, ne fléchissant que très peu les genoux; au bout de peu de temps il est obligé de s'arrêler; s'il essaye de continuer, il est pris de vertiges, d'une violente douleur à la partie postérieure du crâne (au cervelet, dit-il), de confusion des idées et d'un grand malaise. Les secousses de la voiture produisent le même effet ; il ne peut voyager qu'en chemin de fer ou en tramway.

Les mouvements du tronc sont également difficiles; le malade a beaucoup de peine à s'asseoir, à se lever ou à se baisser. Nulle part il n'y a de points douloureux spontanément ou à la pression. La sensibilité est partout intacte* Les mouvements réflexes des membres inférieurs paraissent un peu amoindris, ainsi que le réflexe rotulien. Jamais il n'y a eu de paralysie localisée, d'attaques convulsives,

ni de pertes de connaissance. De temps à autre, et parfois sans cause appréciable, pendant la nuit par exemple, M. D... est pris d'un grand malaise qu'il ne peut définir exactement; il a de l'angoisse, du trouble des idées, de la douleur de tête; il croit qu'il va mourir. Cet état dure de un quart d'heure à deux heures.

L'appétit est irrégulier; la constipation habituelle ; jamais de vomissements. La miction se fait bien.

J'ai soigné M. D... presque jusqu'à sa mort, survenue en 1886. Son état est resté longtemps stationnaire en dépit de diverses médications, notamment de l'iodure de potassium longtemps continué. Vers la fin de 1885, j'ai constaté un bruit de souffle intense au second temps et à la base, avec le pouls de l'insuffisance aortique. Cette affection, qui a persisté définitivement, s'était développée rapidement, car j'auscultais souvent le malade. Quelques mois avant la mort, M. D... a commencé àtousser; bientôt on entendit sur presque toute l'étendue des deux poumons, surtout en arrière, de nouveaux râles crépitants fins, analogues aux râles de retour de la pneumonie. Je n'ai pas assisté aux derniers moments du malade, mais j'ai su que la toux avait beaucoup augmenté, sans être jamais accompagnée que d'une expectoration très peu abondante.

Observation XV. — Accident de voiture. Lésions du poumon, troubles cérébraux. (Rapport médico-légal de MlM. Laugier, Lepaulmier et Vibert, en date de juillet 1883.)

A. Histoire médicale de V accident et de ses suit ps immédiates.

— Le sieur R..., âgé de vingt-six ans, est bien constitué et déclare avoir toujours joui d'une très bonne santé, jusqu'au moment de l'accident dont il a été victime. Celui-ci se serait produit le 31 janvier 1882 ; le sieur R..., qui était alors gardien de la paix, aurait été atteint par une voiture dont le brancard l'aurait heurté sur le côté gauche de la poitrine, et l'aurait lancé sur le sol; dans la chute la tête aurait choqué violemment par son côté droit. Immédiatement après cette chute, le sieur R... aurait perdu complètement connaissance, et serait resté dans cet état pendant neuf jours, au bout desquels il aurait eu du délire pendant environ un mois. Il n'a gardé qu'un souvenir très vague et très incomplet de ce qui s'est passé pendant ce temps; mais il sait, par ce qui lui a été raconté depuis, qu'il a eu trois côtes fracturées à gauche, et que le côté droit du cuir chevelu était fortement ecchymosé; plusieurs sangsues ont été appliquées à ce moment au niveau de l'apophyse mastoïde droite.

A la suite de cet accident, le sieur R... aurait gardé le lit ou la chambre pendant cinq mois consécutifs. Au mois d'août 1882 il serait allé passer quelque temps à la campagne; puis, au mois de novembre, il aurait essayé de reprendre son service de gardien de la paix; mais, au bout d'une demi-heure, on aurait été obligé de le ramener à son domicile. Au mois de février 1883, il aurait tenté de nouveau de reprendre ses fonctions; mais, bien qu'on lui eût confié un service de surveillance très peu fatigant, il aurait été obligé, au bout de trois semaines, de renoncer encore à

son service. Depuis lors, il serait resté incapable de se livrer à toute occupation exigeant le moindre déploiement de force.

B. État actuel, — Les troubles de la santé éprouvés par le sieur R... appartiennent à deux groupes distincts, dont l'un est sous la dépendance de la blessure de la poitrine, et l'autre sous celle de la contusion de la tête.

a. A la suite de l'accident, le sieur R., après avoir longtemps porté un bandage de corps (pour favoriser la consolidation des fractures de côtes), a continué à ressentir de très vives douleurs dans le côté gauche, à tousser, à éprouver de la gêne de la respiration, et de temps à autre, de violents accès de suffocation : des traces de vésicatoires et de ventouses scarifiées attestent que ces accidents ont nécessité un traitement énergique et prolongé. Ce n'est toutefois qu'au mois de décembre 1882 que, pour la première fois, le blessé aurait craché du sang ; cette hémoptysie aurait été très abondante; depuis lors le sieur R... aurait continué à cracher du sang : il en rendrait presque tous les jours, principalement après le repas$ de petites quantités; et aurait eu en outre une dizaine d'hémoptysies plus considérables. Ce sang est rouge, spumeux, et n'a jamais été mélangé de pus ou de muco-pus. A ces hémoptysies se joindraient d'autres troubles fonctionnels de la respiration : toux sèche très fréquente, oppression continuelle, accès de suffocation survenant notamment d'une façon constante chaque fois que le blessé se livre à un effort ou qu'il essaye de se coucher sur le côté gauche. — L'exploration de la poitrine

donne les résultats suivants : il n'existe pas de déformations osseuses, ni de traces de cal au niveau des côtes ; mais la pression au niveau de la partie antérieure et moyenne des 4e, 5e et 6e côtes est très douloureuse. A l'auscultation, on constate que les bruits du cœur ont leur timbre et leur intensité ordinaires; mais on perçoit, immédiatement audessous du mamelon et sur une étendue transversale de 8 à 10 centimètres sur 4 à 5 centimètres de hauteur, un bruit de frottement très net, sec, cassant, analogue à celui d'une forle feuille de parchemin que l'on froisse, bruit qui est isochrone aux mouvements respiraloires. Sur tout le reste du poumon gauche, il n'existe ni frottements ni râles, et l'on entend bien le murmure respiratoire, qui est cependant un peu plus faible que du côté droit; il n'existe pas de matité, notamment au sommet du poumon. — La respiration est très accélérée ; comptée à deux reprises, elle est de 48 mouvements par minute. Le pouls est à 102, régulier et non affaibli.

b. La contusion de la tête a produit immédiatement après l'accident une commotion cérébrale qui s'est manifestée par la perte complète de connaissance ayant duré neuf jours, et le délire consécutif ayant persisté un mois. Il ne paraît pas que l'intelligence ait conservé des troubles notables à la suite de cette commotion; le sieur R... expose nettement son état, il parle facilement et sans se tromper de mots; sa mémoire ne semble que fort peu diminuée; son caractère n'a pas subi de modifications; le sommeil n'est troublé que par la gêne de la respiration. 11 n'y a ja-

mais eu non plus, depuis le premier mois qui a suivi l'accident, de pertes de connaissance, de convulsions ou d'accès épileptiformes. Mais le sieur R... est sujet à de violents maux de tête,, et il a conservé des troubles de la sensibilité qui présentent cette particularité de siéger exclusivement du côté gauche. Ces troubles portent sur la sensibilité générale et spéciale. Tous les organes des sens sont atteints; du côté de la vue le blessé n'a pas conscience d'un désordre fonctionnel, et les yeux ne présentent du reste aucune modification extérieurement appréciable; mais si l'acuité visuelle est normale ou à peu près du côté droit, à gauche elle est tellement diminuée que des lettres de plus de 1 centimètre de hauteur ne peuvent être lues à aucune distance; de plus, l'étendue du champ visuel de cet œil a considérablement diminué. En ce qui concerne l'ouïe, on constate que, tandis que la montre est entendue à 30 centimètres du côté droit, elle cesse de l'être à 20 centimètres du côté gauche, le blessé dit, du reste, avoir éprouvé pendant longtemps des bourdonnements dans cette oreille. Il se plaint aussi d'une diminution très notable du goût et de l'odorat, moins considérable aujourd'hui qu'elle ne l'a été autrefois; cependant on constate encore que, si les odeurs sont perçues, bien qu'incomplètement, par la narine droite, elles cessent totalement de l'être du côté gauche. Pour le goût la recherche n'a pu être faite ; mais la sensibilité tactile de la langue est très nettement diminuée et presque abolie du côté gauche. — Enfin le bras et la jambe gauches présentent un peu d'anesthésie et d'analgésie qui auraient été

plus marquées autrefois. — L'énergie musculaire du bras gauche est notablement moindre qu'à droite; ce bras est aussi moins volumineux; ses chairs sont plus flasques, et la peau plus lâche.

11 est d'autant plus nécessaire de prendre en considéralion ces troubles du système nerveux, qu'ils indiquent des lésions du cerveau, lesquelles sont peu susceptibles de guérison, et peuvent au contraire acquérir ultérieurement une extrême gravité.

Conclusions. — 1° Le sieur R... est atteint de lésions de l'appareil respiratoire et de troubles du système nerveux qui sont la conséquence des blessures reçues à la poitrine et à la tête au mois de janvier 1882. Cet état a existé constamment depuis l'époque de l'accident, et a empêché le sieur R... de se livrer jusqu'ici à tout travail.

2° 11 est impossible de préciser jusqu'à quel point l'état du blessé est susceptible de s'améliorer dans l'avenir; mais il est peu probable que la guérison, si elle survient, soit jamais assez complète pour permettre au sieur R... d'exercer une profession nécessitant de la fatigue et un constant déploiement de forces (notamment celle de gardien de la paix).

3b Le sieur R... reste en outre exposé, soit du coté des poumons, soit du côté du cerveau, à des complications graves, de nature à aboutir plus ou moins rapidement à une terminaison fatale.

Observation XVI. — Explosion. Blessure à la tête; troubles cérébraux consécutifs, (Rapport de M. Vibert, décembre 1884.)

G..., âgé de cinquante-quatre ans, menuisier, déclare qu'il a toujours joui d'une bonne santé avant l'accident dont il a été victime. Cet accident est survenu le 30 septembre 1882. Une explosion de gaz s'est produite dans une cave ; le sol qui recouvrait cette cave a été projeté en tous sens; deux des personnes qui se trouvaient là ont été tuées sur le coup; G... a été lancée à une certaine distance, et blessé à la tête et au sacrum.

A la tête, le sieur C... a été atteint d'une vaste plaie du cuir chevelu, qui a laissé au niveau du pariétal droit, derrière l'oreille, une cicatrice longue de 12 centimètres, adhérente à l'os, qui paraît un peu déprimé en ce point. Sur le côté droit du sacrum, on trouve actuellement une cicatrice de 8 centimètres de longueur et on remarque une déformation manifeste de l'os ; celui-ci aurait été fracturé, et le blessé a éliminé à diverses reprises plusieurs esquilles.

Ces blessures auraient entraîné une incapacité complète de travail d'une durée de cinq mois, assertion qui est en effet vraisemblable. Pendant cette période, le sieur G... aurait présenté quelques symptômes imputables à une lésion de la moelle épinière : parésie des membres inférieurs qui «étaient en même temps le siège de fourmillements, difficulté pour uriner ; mais ces troubles n'existent plus actuelment.

Ch. Vibert. 8

Aujourd'hui le sieur G... se plaint d'éprouver encore divers troubles qui doivent être attribués au traumatisme cérébral qu'il a subi, traumatisme violent, ainsi que l'indiquent la profondeur et l'étendue de la plaie dont il porte les marques. Il accuse des maux de tête fréquents, et surf tout des vertiges plus fréquents encore, qui se manifeste-! raient spécialement quand il tient la tête inclinée quelques, instants; il redoute même, dit-il, de travailler dans cette; position, parce que les vertiges deviennent alors très in-|| tenses et se prolongent longtemps, en sorte que sa démar-H che reste ensuite chancelante comme celle d'un homme! ivre. Il déclare aussi que sa mémoire est très notablement I diminuée, il s'en est aperçu dans diverses circonstances qu'il cite, et notamment dans l'exercice de son métier ;| avant l'accident il rendait compte le soir à son patron de I toutes les commandes et de toutes les observations qui lui! avaient été faites dans la journée; maintenant il doit noter j par écrit toutes les observations aussitôt qu'elles lui sont J faites ; faute de cette précaution il lui est impossible de sel: les rappeler au bout de quelques heures. Enfin, sans être ] interrogé sur ce point, il déclare que son caractère a beau- J coup changé; il est devenu très irascible, s'emporte pour! les motifs les plus futiles, qu'il reconnaît lui-même être ri- 1 dicules ; en même temps il est devenu très émotif, pleure et j s'attendrit à la moindre occasion.

P. S. — Dans le courant de 1886, le sieur G... a quitte* I l'Administration à laquelle il était attaché depuis trente- j cinq ans. Il a donné pour raison que la besogne était trop 1

fatigante; ses camarades et ses chefs ajoutent que son caractère était devenu si irritable que les rapports étaient en dernier lieu très dificiles avec lui; tous attribuent ce changement si marqué du caractère aux conséquences de l'accident.

Observation XVII. — Coup de bâton sur la tête. Troubles cérébraux consécutifs. Influence de l 'alcoolisme. (Extrait d'un Rapport médico-légal de M. Vibert, avril 1886.)

Le sieur H..., âgé de quarante-quatre ans, est bien constitué, paraît très vigoureux et déclare avoir toujours joui d'une bonne santé jusqu'au jour où il a été blessé. Il exerce le métier de tonnelier, et avoue avoir fait des excès de boisson ; il présente aujourd'hui un léger tremblement des mains sans autres signes bien nets d'alcoolisme.

Au mois d'avril 1885, il a reçu un coup de bâton sur la tête ; il en est résulté une petite plaie contuse occupant le sommet du crâne, un peu à droite de la ligne médiane, et qui a laissé une cicatrice linéaire, longue de 2 centimètres, n'adhérant pas à l'os. Immédiatement après avoir été frappé, le sieur H... a perdu complètement connaissance, et bientôt après a été pris d'un délire bruyant qui a duré einq jours, pendant lesquels il n'avait nulle conscience de ee qui se passait autour de lui (delirium tremens ?). Depuis lors il a conservé divers troubles de la santé, et surtout des fonctions cérébrales, qui sont les suivants :

La tête est restée douloureuse au voisinage delà blessure et les mouvements d'extension et de rotation à droite occasionnent une assez vive souffrance. Outre cette douleur per-

manente, le sieur H... se plaint de ressentir de temps à autre des maux de tête violents, disparaissant spontanément au bout d'une ou deux heures. Des vertiges surviendraient aussi très fréquemment et seraient parfois assez forts pour rendre la marche hésitante; le sieur H... ressentirait fréquemment aussi des bourdonnements d'oreille; sa vue se brouillerait et deviendrait confuse. Tous ces troubles surviendraient souvent spontanément, mais ils seraient provoqués presque à coup sûr par les secousses de la voiture et surtout par l'ingestion d'alcool. Sur ce dernier point le sieur H... est très explicite ; il se vantait autrefois de bien supporter la boisson ; aujourd'hui un seul verre de vin suffit pour amener les maux de tête, les étourdissemenls et le désordre des idées.

La mémoire serait très notablement diminuée; le blessé donne sur ce point de nombreux détails. Depuis qu'il a repris ses occupations, il a été obligé de noter par écrit tout ce qu'on lui a dit et ce que lui-même commande, et malgré ces précautions commet souvent des erreurs. Son caractère est devenu irascible; pour un motif futile il entre dans une colère qu'il regrette aussitôt après; sa femme lui reproche de rudoyer les clients et de compromettre ainsi son commerce.

Le sommeil serait très irrégulier et entrecoupé de cauchemars. Les fonctions digestives s'accomplissent bien maintenant, mais le blessé assure que pendant six mois il a vomi presque tous les jours. La puissance génitale serait complètement abolie.

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