TRADUCTION DE M. FAURIEL
« A Raymond de Salvagnac, un riche marchand — natif de Cahors, puissant et « opulent bourgeois — le comte de Montfort doit l' immense butin. — C'était lui qui « maintenait la croisade et lui avait prêté l'argent (nécessaire)) — recevant ensuite « en paiement du drap, du vin et du blé. — Tout le butin de Lavaur lui fut mis dece vant et donné.
« Dans la ville fut capturé maint destrier noir et bai — mainte riche armure de fer « qui échoit aux (croisés} , — grande quantité de blé, de vin, de drap, de beaux vete- « ments, dont ils sont joyeux. »
Massacre de Lavaur.
Le plan de ce précis ne saurait nous permettre de suivre Simon de Montfort dans toutes les expéditions qu'il entreprit encore pour la destruction de l'hérésie, prétexte spécieux sous lequel il cachait son ambition profonde. Il réduisit diverses places du Toulousain, soumit l'Ageuais, Moissac, et porta ses armes, toujours-victorieuses, dans le pays de Comminges. Les provinces du nord de la France envoyaient chaque jour de nouvelles troupes à Simon de Montfort, car on continuait d'y prêcher la croisade. On vit même l'Italie et l'Allemagne fournir des soldats pour celte guerre.
Innocent III avait permis au comte de Toulouse de se justifier dans un concile qui s'assembla à Lavaur en 1213; mais Tinfluence ennemie que Raymond rencontrait dans tous ses démêlés avec l'Église se retrouva encore dans cette assemblée. Pierre, roi d'Aragon, allié Bdèle du comte de Toulouse, s'était rendu à Lavaur; sa médiation fut sans succès : le concile déclara tout accommodement impossible. On dut alors tenter le sort des armes. Les troupes de Raymond, des comtes de Foix et de Comminges se joignirent à celles du roi d'Aragon et vinrent assiéger Muret; les deux armées livrèrent bataille sous les murs de la ville, et la victoire resta fidèle aux armes de
Montfort. Pierre d'Aragon fut tué dans la mêlée.
Un nouveau légat, Robert de Gourçon, s'était rendu dans la province ; il disposa provisionnellement des possessions du comte de Toulouse en faveur de Simon de Montfort. Innocent III crut cependant devoir restreindre les dispositions de son légat , car l'ambition de Simon de Montfort lui paraissait déjà nécessiter le frein de l'Église. Le concile de Lalran n'adjugea à Montfort que le seul comté de Toulouse. La cour de Rome commençait à se plaindre de celui dont elle avait fait la renommée et la puissance. Montfort brava bientôt l'Église, après avoir longtemps combattu pour qu'elle fût respectée! Il
se rendit, vers ce temps, auprès de Philippe-Auguste et le reconnut pour son suzerain, cherchant ainsi un nouvel appui en dehors du pouvoir ecclésiastique.
Le terme de ses prospérités approchait. Les peuples de la province n'avaient point hésité entre les droits légitimes du comte de Toulouse et le joug tyrannique de Simon de Montfort : s'ils se soumirent, la force des armes et les efforts de l'Église en furent les seules causes; et au jour où Montfort fut en lutte avec la cour de Rome , sa puissance tomba. Raymond, après un temps d'exil, reparut tout à coup dans la province, où il eut bientôt une armée; on vit les populations se déclarer ouvertement pour lui, Toulouse le rappeler et le recevoir en vainqueur. C'était là pour Montfort une situation bien nouvelle : le succès, jusqu'alors, avait couronné ses entreprises; aujourd'hui les chances de gloire et de conquêtes l'abandonnaient sans retour. Ses troupes affaiblies ne combattaient plus avec cette sainte ardeur qu'entretenaient autrefois les prédications de l'Église. Le légat du Saint-Siège appliquait encore ses efforts à arrêter les progrès des armes du comte de Toulouse ; mais ce n'était plus la croisade... car le concile de Lalran avait marqué sa fin.
Montfort assiégea vainement Toulouse; celte place était bien défendue et harcelait son armée par de fréquentes sorties. Les soldats de Montfort n'avaient pu détruire les nombreux retranchements qui défendaient (avilie; l'assaut était impraticable et le découragement gagnait les assiégeants, lorsque, le 25 juin 1218, une pierre lancée de la ville par un mangonneau atteignit Montfort à la tête; il expira sur-le-champ.
Le caractère si dramatique de Simon de Montfort fut un mélange de bravoure et du plus cruel fanatisme, d'ambition et de vertus chevaleresques. Montfort mourut les armes à la main. On l'appela le Judas Machabée de son siècle, et Rome ne pouvait
mieux choisir l'instrument de ses rigueurs impitoyables contre une hérésie qu'elle voulait exterminer 1 . Les ombrages que Montfort finit par inspirer à l'Église seraient le sujet d'études curieuses; mais elles n'appartiennent point au plan de ce livre \
Les détails de la croisade dont nous venons de retracer les principaux faits furent soigneusement recueillis par les historiens contemporains. Pierre de Vaux-Sernay, Guillaume de Puylaurens et quelques chroniqueurs enregistrèrent dans leurs récits les moindres épisodes de cette guerre ; mais la vérité s'y démêle bien difficilement ! Les historiens de la croisade étaient, en général, les admirateurs de Simon de Montfort, et il n'y eut point d'excès commis par son armée qu'ils n'aient justifiés avec une naïveté qui souvent le dispute à la cruauté même ! Nous avons raconté le siège de Lavaur et les malheurs qui s'appesantirent sur cette ville; lisons Pierre de Vaux-Sernay; il retrace les horreurs de ce siège avec une sérénité d'esprit qui étonne : « Et c'est avec une joie extrême, cum ingenti gaudio , « dit-il, que les croisés brûlèrent dans Lavaur un très-grand « nombre d'hérétiques!... »
Le ton si passionné des historiens de cette guerre devait nuire k l'appréciation impartiale de son caractère; et, il faut le dire, la croisade des Albigeois est encore, sous ce rapport, très-imparfaitement connue. Deux faits nous ont paru la dominer : — l'intervention de l'Église, élément primitif et indispensable de cette guerre; — la nature du concours que l'Église trouva dans les croisés des provinces du Nord. — Nous allons
1 « On ne pouvait voir un plus hardi capitaine ni un plus religieux chevalier que « le comte de Montfort; et s'il eût joint aux qualités éminentes qui resplendissaient « dans sa personne un meilleur fond de désintéressement et de douceur, nul des « croisés d'Orient n'aurait surpassé sa gloire. »
(Vie de Saint Dominique, par le frère Lacordaire, de Tordre des prêcheurs.)
essayer de définir et de préciser la portée de ces deux faits qui, à notre sens, constituèrent toute la croisade.
Le rôle de l'Église était difficile , et juger ce qu'elle fit est une délicate entreprise. Nous avons cru qu'il importait de se placer d'abord, avec le soin le plus scrupuleux, dans les conditions du temps où vivaient ceux dont nous voulions caractériser les actes. Ce sentiment , qui est l'âme de l'histoire, nous a paru pour la guerre des Albigeois d'une pratique indispensable ! ; car s'il nous arrivait, par exemple, de porter les idées philosophiques du dix-huitième siècle dans l'appréciation qui nous occupe, nous commettrions à coup sûr un véritable anachronisme.
Quand la croisade fut résolue, l'hérésie triomphait dans le Languedoc; l'Église avait perdu toute puissance; «ceux qui « étaient revêtus du sacerdoce s'étaient laissé corrompre; les « églises étaient abandonnées et tombaient en ruine ; on re- « fusait d'administrer le baptême ; l'eucharistie était en exécra- « tion, la pénitence méprisée, et on ne voulait croire ni à la « création de l'homme ni à la résurrection de la chair \ »
Quelle était pourtant cette époque où l'on vit les églises du Languedoc tomber dans un état si déplorable î c'était celle des croisades de la Terre Sainte. Les serfs, les chevaliers, les rois eux-mêmes, allaient alors combattre les Infidèles ; les uns quittaient leurs chaumières, d'autres leurs nobles demeures. On
1 « La croisade des Albigeois ! Quelle idée s'en fait-on, soit que l'esprit monacal, soit que l'esprit philosophique retrace seul ces grands souvenirs? longtemps d'abord le témoignage des victimes avait été supprimé, c'étaient les inquisiteurs qui s'étaient faits historiens ; puis le récit des inquisiteurs fut commenté plus tard uniquement par l'esprit philosophique. Tout ce qui avait été fait de violent et d'inhumain dans cette guerre parut tenir à une scélératesse profonde ; tandis que le caractère de certaines époques c'est que de méchantes actions soient commises par des hommes qui tous n'étaient pas méchants. » (M. Villemain.)
* (Lcttr? de Raymond V, comte de Toulouse, du mois de septembre 1177, au chapitre général de Citeaux.)
vit les rois renoncer aux douceurs du trône pour une vie aventureuse et semée de mille dangers! Peu d'entre eux revenaient des croisades ; le plus grand nombre périssaient par les fatigues ou dans les combats. Telle était cette époque ; et c'est avec le sentiment historique des éléments qui la constituaient que l'Église doit être jugée. L'état religieux du midi de la France lui importait, à coup sûr, beaucoup plus que la conversion des Infidèles ! Cette terre de la langue d'Oc , où le christianisme, dès sa naissance, avait jeté un si vif éclat 1 , était la proie de l'hérésie ! Ce spectacle attristait l'Église ; sou devoir lui parut tracé, et elle s'attacha à faire refleurir ses doctrines dans ce pays, où l'erreur venait d'établir son empire.
Les moyens que l'Église mit en œuvre attestent sa résolution d'être impitoyable. Ils eurent souvent l'empreinte d'une rigueur cruelle, et l'histoire en a conservé les irréfragables témoignages. Il faut toutefois tenir compte des mœurs barbares de cette époque, et surtout bien se dire ce que les historiens moderues ont à peine laissé entrevoir : — L'hérésie avait placé l'Église dans la plus grande perplexité; l'état religieux du Languedoc était devenu pour le culte chrétien dans cette province une question de vie ou de mort !
La croisade des Albigeois avait encore un autre aspect; laissons ici parler M. Guizot : « Ce fut, dit cet historien, « la lutte de la féodalité du Nord contre la tentative démocra- « tique du Midi. Malgré les efforts du patriotisme méridional , « le Nord l'emporta. L'unité politique manquait au Midi , et la « civilisation n'y était pas assez avancée pour que les hommes « pussent y suppléer par le concert. La tentative d'organisa-
1 « Qui me donnera, disait Saint Bernard, de voir, avant de mourir, l'église de Dieu « connue elle était dans les premiers jours? » (M. Villbmain.)
292 LA NOBLESSE DE Ht AN CE
« tion républicaine fut vaincue, et la croisade rétablit dans le « midi de la France le régime féodal. »
Au treizième siècle, les villes du Languedoc étaient dotées d'institutions municipales. La maison des comtes de Toulouse exerçait sans doute sa prépondérance dans la province; mais l'élément démocratique n'en était pas moins vivace. Les habitants nommaient leurs magistrats; les villes avaient leurs privilèges; et ce fut dans cette situation que le Languedoc vit un jour arriver toutes ces bandes de croisés, ces Lorrains, Picards, Flamands ou Bourguignons, représentation vivante du régime féodal. Instruments aveugles, ils suivaient leur seigneur sans regarder en arrière et allaient combattre les hérétiques, ignorant ce qu'était l'hérésie ! Celui-ci avait répondu incontinent à la voix de l'Église qui réclamait le secours de son bras. La guerre qui se préparait réveillait en lui Pesprit des conquêtes, et ramhition put flatter ses pensées! Le Midi allait perdre celte vieille indépendance dont il avait si longtemps recueilli les bienfaits et que le Nord, peut-être, voyait d'un œil jaloux. Bientôt les croisés inondèrent ce beau pays, ravageant son territoire, décimant les habitants, saccageant leurs églises \ On se demandait si c'était bien là l'armée d'une cause sainte, et ceci explique clairement combien l'esprit politique des croisés . fut distinct du sentiment religieux qui animait l'Église.
Les villes du Languedoc se soumirent; mais elles gardèrent aux croisés une aversion profonde. Triomphant ou dans l'adversité, le comte de Toulouse eut tous les cœurs pour lui. C'est qu'il y avait au fond de la croisade autre chose que l'hérésie à
1 Les historiens de la croisade dont les récits sont en langue romane appliquent aux croisés les épithètes les plus injurieuses. L'un de ces historiens, dont M. Fauriel a traduit et commenté l'ouvrage, « les qualifie assez habituellement de taverniers « (taverners), de tueurs d'hommes (homiciders), de gens de glaive (glaziers) ; ils sont « û ses yeux, dit M. Fauriel, une race étrangère devant qui s'éteint toute lumière. »
vaincre : l'état constitutif du Midi , ses mœurs et son I étaient menacés. La poésie provençale florissait alors ; la croisade arrêta son essor. Les troubadours, autrefois accueillis dans ta cour des comtes de Toulouse, avaient perdu leurs protecteurs; la paix et la liberté, si favorables à leurs chants, régnaient jadis dans la contrée; la croisade y porta la désolation. Plus de tournois à célébrer; plus de ces fêles brillantes dont les troubadours faisaient surtout le charme. Aussi n'eurent-ils point assez d'imprécations pour dépeindre, dans leurs plaintifs accents, l'horreur profonde que les croisés leur inspiraient.