WANT-PROPOS
s:s siècles de la féodalité française alten- Jdent encore leur historien. Mais ît faudrait qu'il pût unir à un rare génie une !? impartialité peut-être plus rare encore; car si la vérité ne saurait résider dans pi'apologve des mœurs du moyen âge , ' où la force fil presque toujours le seul droit, nous refusons aussi de la reconnaître dans la critique de mauvais goût qui n'aperçoit que violences et barbarie là où de nobles sentiments se faisaient jour, où l'on vit si souvent briller d'un vif éclat l'honneur et le dévouement à la patrie.
Les croisades ont eu leurs apologistes et leurs détracteurs. Les premiers, rapportant à Dieu seul tout ce qui s'accomplit alors, ne parient qu'avec enthousiasme des guerres saintes et
semblant attribuer toutes les vertus a ceux qui y prirent part, oubliant que beaucoup de croisés avaient des crimes à expier lorsqu'ils allèrent en Palestine, que d'autres donnèrent dans les croisades le spectacle d'une vie livrée aux plus honteuses passions. Les détracteurs des guerres saintes n'ont voulu voir, au contraire, dans les prédications du concile de Germon t qu'un expédient mis en usage par le clergé pour éloigner de leurs fiefs les barons et les hommes de guerre, afin de mieux assurer la prépondérance de l'Église. Nous chercherons, dans le cours de ce livre, a démontrer le peu de valeur de^ce système historique. Quand on examine soigneusement ce que l'école philosophique nous a laissé sur ce sujet, quand on lit ce que ses disciples les plus fervents écrivent chaque jour sur les croisades, on ne peut s'empêcher de répéter avec M. Michaud, que « les «gens qui se plaignent le plus des préjugés d'autrefois sont « précisément ceux qui sont le plus dominés par les préjugés « des temps où ils vivent. »
L'histoire de la noblesse de France se lie étroitement aux annales des guerres saintes. Avec les croisades on voit la chevalerie naissante briller bientôt du plus vif éclat; les signes héraldiques deviennent d'un usage habituel ; les tournois, les fêtes chevaleresques se multiplient; des modifications essentielles pénètrent dans le régime des fiefs; les noms des familles commencent alors a recevoir des règles déterminées; les chevaliers apprennent a mieux combattre ; on discipline les hommes d'armes; et, dans les dernières croisades, on voit les rois de France prendre des barons à leur solde, signe précurseur de l'organisation des armées régulières et du déclin de la chevalerie.
Le rAle glorieux qu'eut la noblesse de France dans cette grande épopée des croisades n'a jamais été retracé dans des conditions spéciales. La lecture des chroniqueurs et les savants
écrits de MM. Michaud, Heeren et Choiseul d'AilleeourL font comprendre toute l'importance de ce rôle; mais nul peut-être jusqu'à ce jour n'avait cherché, comme nous, à lui consacrer une étude distincte avec tous les développements qu'un tel sujet méritait.
On écrit peu aujourd'hui sur la noblesse de France. Après avoir, aux jours de sa prospérité, vu les historiographes, les généalogistes et les juges d'armes absorber a son profit l'histoire de la nation entière, la noblesse subit le sort ordinaire des grandeurs déchues. Depuis cinquante ans, le pouvoir et la victoire ont cessé d'être son apanage exclusif. La bourgeoisie et le peuple exercent maintenant une influence décisive sur les destinées de notre patrie. De nos jours, la bourgeoisie donne à la France des législateurs ; le peuple fournit à nos armées leurs plus illustres chefs. La plupart des écrivains qui traitent des sujets historiques n'ont pas su se garder de l'impulsion générale, et on les voit s'attacher sans relâche à flatter les passions populaires, mettant trop souvent en oubli les services rendus par la uoblesse et par l'Kglise. On recherche maintenant avec ardeur, dans les annales du moyen âge, ce que tirent les bourgeois et les corps de métiers pour obtenir des chartes communales et des privilèges; on ne parle qu'avec admiration de leurs efforts pour défendre plus tard ces chartes et ces privilèges contre les empiétements des seigneurs et des clercs; et toutes les études tournées vers cette voie obtiennent une faveur marquée. Mais il est peu question de la noblesse; et à voir l'esprit qui domine quelques écrivains, on pourrait croire qu'elle doit être effacée de notre histoire.
Les préférences que nous signalons, et dont l'impartialité subit les tristes effets, n'ont rien qui nous étonne, et ce qui se manifeste n'est pas chose nouvelle. Ne voit-on pas que le travail qui s'opère aujourd'hui dans les études historiques v en faveur du
sentiment populaire, n'est que ta reproduction sous d'autres formes, et dans un tout autre but, de ce qui se pratiquait au temps de Louis XIV lorsque les historiographes chargés de retracer nos annales circonscrivaient leur tâche dans la glorification des rois de France et de la noblesse du royaume! Sous des noms qui changent et au fond des situations les plus diverses, on retrouve toujours les mêmes caractères, les mêmes instincts, les mêmes injustices, les mêmes préjugés; et il faut bien se redire que les passions qui agitent les hommes sont de tous les temps.
Nous nous sommes attaché de bonne heure à dégager nos aperçus sur l'histoire de l'influence de la politique, des préventions de l'école philosophique, de ce que l'esprit religieux pouvait avoir de trop absolu. Peut-être ce livre n'obtiendra-l-il pas la popularité que le grand nombre envie, et la faveur de la foule ne lui est probablement pas réservée: Mais nous serions satisfait s'il nous méritait l'estime des gens qui honorent l'impartialité dans l'historien, s'il obtenait te suffrage de ceux à qui les études historiques sont chères.