‹ La noblesse de France aux CroisadesChapitre 3 sur 244 · INFLUENCE DES GUERRES SAINTES SUR LES DESTINÉES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES GUERRES SAINTES SUR LES DESTINÉES

PRÉDICATION DE LA PREMIÈRE CROISADE. DÉPART DES SEIGNEURS ET DES HOMMES DE GUERRE.

école philosophique du siècle dernier a.

porté sur les croisades un jugement peu sincère, et qui, d'ailleurs, souvent révèle l'ignorance des chroniques et des témoignages contemporains. Au nombre des assertions les plus chères à celte école, il faut compter la pensée que Ton prête au pape Urbain II d'avoir voulu entraîner loin de leurs Gers seigneurs et chevaliers, pour mieux assurer l'agrandissement de la puissance cléricale. On a même avancé que les croisades avaient été imaginées par Urbain H; et ceci, en vérité, ne saurait résister à l'épreuve d'un sérieux examen. Lorsque, ému par les récits de Pierre l'Ermite, Urbain parut au concile de

Clermont d'Auvergne , il ne Gt que réaliser les desseins de ses prédécesseurs Sylvestre II et Grégoire VII. Baronius nous apprend que, sous le pontificat de Sylvestre II, les chrétiens avaient été appelés à la délivrance du saint sépulcre profané l ; on vit les Pisans équiper des vaisseaux pour cette pieuse entreprise. La prédication de cette croisade , dont on a peu parlé, précéda d'un siècle environ le concile de Clermont d'Auvergne 1 . Enfin, les lettres de Grégoire VII sont pleines de la pensée de délivrer Jérusalem et d'opposer les forces chrétiennes aux armes victorieuses des Sarrasins \

Les historiens qui ne virent dans la prédication des guerres saintes qu'un moyen ingénieux de détruire, au profit de l'Église, l'influence des principaux feudataires, méconnurent la vérité historique. Pour montrer le peu de valeur du système qu'ils ont cherché à faire prévaloir, nous tenterons de mettre en relief quelques faits hien caractéristiques : — Les prédications du concile de Clermont ne s'adressaient pas seulement aux possesseurs des fiefs et aux hommes de guerre ; ne vit-on pas le clergé et les habitants des campagnes se croiser avec enthousiasme et prendre part au mouvement qui s'accomplit alors 4 ? Les nombreuses bandes de croisés que Pierre l'Ermite et Gauthier Sans-Avoir conduisirent en Orient comptaient à peine quelques chevaliers. Pour le maintien des

1 (Gerberti cpist. 107, apud Scr. Fr.)

* ( Miratori. Sorip!. liai. — Hist. du pape Sylvestre II et de son siècle, par C. F.

IIOCK. )

3 JZpistolarum Gregorii VU, dans la grande collection des Conciles du P. Labre e! dans celle du P. Hardouin. — Voir aussi Y Essai sur l'influence des Croisades, par Heeren, professeur d'histoire de l'Université de Gollingue.

k « Li uns s'enhardirent par l'autre, premièrement li ducs, li contes, luit li puisce sanl, et tuit li noble, luit franc, luit serf, povres, riches, evesques, arcevesques, u moines, abbez, vieil et juenes, garçonets et puccleles, dames, damoisclles, valets et « puceles. » ( Recueil des Historiens de France.)

règles monastiques, il fallut même se hâter d'interdire la croisade aux humbles religieux qui peuplaient les monastères; car ils délaissaient les cloîtres pour se ranger sous l'étendard des croisés \ Enfin , et ceci est plus caractéristique encore, lorsque Godefroi de Bouillon, le duc de Normandie, les comtes de Flandre et de Blois passèrent à Rome, menant en Orient les corps de chevaliers qui suivaient leurs bannières, les partisans d'Urbain II et ceux de l'antipape Guibert se disputaient, les armes à la main, la possession de la basilique de Saint-Pierre. On vit les soldats de Guibert dépouiller cette église vénérée de ses trésors et enlever les offrandes des fidèles. Urbain II, cependant, n'employa pas les armes des croisés k l'affermissement de son autorité, bien chancelante alors. A Lucques, on vit le saint-père confier l'étendard de l'Église au comte de Vermandois, donner sa bénédiction aux barons et aux hommes de guerre. Mais ceux-ci ne prirent point parti dans les troubles qui agitaient la capitale du monde chrétien, et Urbain ne songea pas à retarder, au profit de ses intérêts ou de ceux du saint-siége, le voyage entrepris pour la délivrance de la Palestine \

L'examen approfondi des motifs véritables qui déterminèrent

1 a Un si grand eflroy et si merveilleux, mouvement estait par toute cette terre que a aucuns moines yssoienl de leurs cloislres sans le confié de leurs abbés et prieurs, <( et les reclus inesmes yssoient de là où ils estaient enclos et s'en allaient nvecques les « autres. » (Chronique de Bernard le Trésorier.)

* a Nous autres Franks occidentaux nous passâmes en Italie et vînmes à Lucques ; « nous trouvâmes près de celte ville le pape Urbain avec lequel s'entretinrent le comte « Bobert, le comte de Blois et tous ceux qui le voulurent. Nous reçûmes sa bénédiction « et nous allâmes à Borne. Lorsque nous fumes entrés dans la basilique de Saintce Pierre, nous trouvâmes des partisans de l'antipape Guibert (papœ stolidi) qui, « tenant Fépée d'une main, enlevaient de l'autre les offrandes déposées sur l'autel. « Des hommes attachés à Urbain gardaient fidèlement une partie de la basilique, et u ils se défendaient comme ils pouvaient contre les attaques de leurs ennemis. Témoins « de tant de méchancetés , nous ne pûmes nous empêcher de gémir ; mais nous ne « pouvions faire autre chose que de souhaiter que le Seigneur vînt en tirer vengeance. » ( Traduction de Foitciier de Chartres. Biblioth, des Croisades.)

20 LA NOBLESSE DE FltANCE

les guerres saintes réclamerait la connaissance complète des siècles dont elles firent la gloire. Mais qu'il serait difficile, même avec ces conditions, d'assigner une cause unique et décisive aux croisades d'Orient! M. de Chateaubriand et M. Guizot ont vu surtout dans les guerres saintes la conséquence de la lutte engagée depuis quatre siècles entre le christianisme et les sectateurs de Mahomet. L'Europe chrétienne aurait transporté en Asie le théâtre de cetle lutte comme on avait vu les Sarrasins envahir l'Espagne, y fonder un royaume et des principautés, paraître en vainqueurs au delà des Pyrénées, et menacer les provinces méridionales soumises aux Franks \ Ce système historique a certes sa valeur; mais que de causes vinrent se joindre à l'antagonisme des deux cultes qui alors se partageaient le monde! C'est dans l'ensemble de la situation des esprits, dans le dédale des mœurs féodales, dans les différends des princes avec la papauté , tout aussi bien que dans la lutte des deux religions, qu'il faut chercher les éléments constitutifs des guerres saintes.

« Les hommes font les choses profondes avec ignorance, et « Dieu, dont ils sont les instruments, dépose moins souvent « ses desseins dans leur esprit que dans leur situation. » Ces paroles, empruntées à l'un des meilleurs écrivains de notre temps *, nous semblent bien caractériser le mouvement qui s'accomplit pendant la prédication des croisades. La guerre partout; la force pour seul droit; barons et chevaliers se faisant

1 « Si les sujets d'Omar, partis de Jérusalem après avoir fail le lotir de l'Afrique, « fondirent sur la Sicile, sur l'Espagne, sur la France même, où Charles Martel les « extermina, pourquoi des sujets de Philippe I*" r , sortis de France, n'auraient-ils pas « faille lourde l'Asie pour se venger des descendants d'Omar jusque dans Jérusalem?» (M. de Chateaubriand.)

m Les chrétiens se sont trouvés en Asie , à l'égard des mahomélans, dans la même « situation que ceux-ci en Espagne à l'égard des chrétiens. Le royaume de Jérusalem « et le royaume de Grenade se correspondent. » (M. Giizot.)

8 (M. Migkkt. Discours à l'Académie française.*

AUX CKOISADES. 21

justice par l'épée; le laboureur rançonné; les terres livrées au pillage; nulle garantie contre l'oppression : tel était ce temps. « Toutes choses, dit Guillaume de Tyr, allaient dans un si « grand désordre, qu'il semblait que le monde penchât vers- « son déclin. » Ce témoignage est fidèle, et les monuments écrits de l'époque pourraient servir à le confirmer. Beaucoup dictes du xr siècle commencent par ces mois : Appropinquante mundi lermino. On avait cru pouvoir conclure d'un passage fort obscur de l'Apocalypse que le monde finirait mille ans après la venue de Jésus-Christ. Les chroniqueurs contemporains parlent des astres que les peuples s'attendaient à voir se détacher du firmament pour réduire en cendres la terre entière. Lorsque Urbain II prêcha la croisade, la terreur qu'inspiraient ces prophéties durait encore 1 . Les établissements monastiques se multiplièrent; on vit alors les cœurs les plus endurcis se condamner à la prière et à l'abstinence; d'opulents seigneurs abandonnaient leurs possessions pour vivre dans d'étroites ccl-

1 Charte de donation. Martel i»e Mallet, chevalier, suit le point de partir pour

LA CROISADE, LAISSE TOUS SES BIENS AU MONASTERE DE BkZIERS.

« La ruine prochaine du inonde nous avertit que nous devons méditer avec ardeur « les choses éternelles. [Quantœ pielalis desiderio debeamus œterna meditari, labentis « mundi rasus indicat, qui quotidianis defectibus videtur annulari. ) La vie présente m est un enchaînement de misères; tout ce qu'elle nous offre est faible et fragile... u notre corps est pour nous l'occasion de beaucoup de souffrances, et la mort même, « par laquelle toute chair est dissoute, est pour nous un sujet de douleur et de crainte. « C'est pourquoi , voulant cesser d'obéir à la chair et au sang, désirant me rendre « propice la majesté du ciel et décidé à expier dans la pénitence les péchés de ma « jeunesse, j'ai résolu d'aller visiter le sépulcre du Seigneur et d'ahandonner tous « mes biens à l'église de Béziers, qui est ma paroisse, comme l'atteste la sépulture de « mon père et de mes aïeux. En présence du seigneur abhé Gérard et du consentement « du comte Guillaume, sous la protection duquel j'avais placé mes terres, j'ai donné à « Dieu, à saint Pierre et au monastère de Béziers deux endroits pour pécher. Je les « donne sous cette teneur que, s'il le faut, le pécheur ait un servant qui l'aide à conte duire sa barque, et qu'il lui prépare tout ce qui lui est nécessaire pour la pèche. m J'ai donné une prairie qu'on appelle Bras de Lambert ; j'ai donné le bois de Wevra « et toutes les forêts que j'ai auprès de la ville de Beesque , etc. , etc. i> ( Vieille chronique de l'abbaye de Bézier$ % par le moine Jean. — BibL des Croisade t.)

Iules. Une foi vive mêlée à une teneur profond les cœurs, et le mouvement soudain qui les entraîna j guerres saintes dut être bien irrésistible, puisqu'on vil] lemands, auxquels saint Bernard prêcha la seconde se frapper la poitrine et verser d'abondantes larmes, bid n'entendissent point la langue que saint Bernard leur |

Nulle contrée ne prit plus de part aux croisades quel desFrauks. Un chroniqueur donna le nom de /'.■■■■■■■ récits sur la prise de Jérusalem; le Tasse emploie les £ tlpopol' franco pour désigner les croisés. Le roi Philippi partit point pour la terre sainte, bien que toute la nobl royaume eût pris la croix; mais il faudrait, pour s'en I mettre à la fois en oubli l'indépendance que les seigueuj saient alors dans l'organisation féodale, les enilmrraM royauté et son peu de puissance au onzième siècle. Dcra jour où Hugues Capet, simple comte de Paris, eut | titre de roi de France, la condition des possesseurs M né fut plus celle que leur avait faite autrefois lu voioj Karle le Grand. Le trône occupé par les successeurs de F par ces empereurs ou rois dégénérés auxquels il n'avÉ léguer sou génie avec ses Etats, commandait, malgré le dél brement dé l'Empire, comme un reste de respect pour la race karlovingienne. Ces conditions curent leur tin lorsque Hugues Capet prévalut, au jour où le roi de France voulant dire « Qui « t'a fait comte? » le vassal put répondre « Qui t'a fait roi? »

La situation que les temps avaient faite à la royauté depuis Hugues Capet , durait encore sous le régne de Philippe I rr , et n'eut son terme que lorsque Louis le Gros prit le gouvernement du royaume. Pendant la prédication de la première croisade, nous voyons le roi Philippe en guerre avec le saintsiége; les conciles le frappent d'excommunication; cependant le pape Urbain II se rend en Auvergne, traverse la Saintonge

et le Poitou, parcourt l'Anjou et le Maine, vient à Tours, a Vendôme, au cœur du pays des Franks , entraînant sur ses pas toute la noblesse, la préparant à des guerres lointaines; et, certes, ces seigneurs , ces chevaliers croisés, vassaux immédiats du roi Philippe, ne prirent nul souci d'aller lui demander s'il agréait leur départ pour l'Orient \

L'usurpation des droits régaliens et l'hérédité des'Befs, qui commencèrent à s'établir pendant le règne de Karle le Chauve, pourraient surtout fournir le secret de cette situation. Le domaine utile du roi de France se trouva peu à peu resserré entre Paris et Orléans ; le reste du pays des Franks relevait des grands vassaux , et quelques-uns de ces derniers avaient plus de sujets, plus de trésors , plus d'hommes d'armes, que le roi de France leur suzerain.

Parmi les grands feudataires qui prirent la croix après les prédications du concile de Clcrmont, il faut surtout citer Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; le comte de Flandre, Robert II; Hugues, comte de Vermandois ; Guillaume VI, comte d'Auvergne ; Gaston IV, vicomte de Béarn ; Roger II, comte de Foix. Guillaume IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, ne se croisa qu'en 1 101 ; ses différends avec Raymond de Saint-Gilles, pour la possession du comté de Toulouse, le retinrent jusqu'alors dans ses domaines. Eudes Borel, duc de Bourgogne, partit dans la même année. Le comte d'Anjou, Foulques le Réchin, et Hélie, comte du Maine, ne se croisè-

1 « On voit alors les possesseurs de fiefs se former en une infinité de petits groupes (( dont tel comte, tel duc, tel simple seigneur, deviennent les chefs selon les hasards u du territoire et des événements, et qui demeurent à peu près étrangers les uns aux « autres. Quelquefois ces associations locales paraissent conserver entre elles des rela- « tions, tenir à un centre commun ; mais on s'aperçoit bientôt que cette apparence a est un mensonge. On voit, par exemple, le nom d'un roi de France inscrit encore « par tel ou tel seigneur d'Aquitaine entête de ses acles; mais c'est le nom d'un roi n déjà mort: on rend encore hommage à la royauté, mais on ignore quel est le déposi- « taire actuel, p ( Histoire de la civilisation en France, par M. Gwiot.)

rent pas; le soiii de se maintenir dans leurs fiefs menacés fui plus fort que l'exemple des autres barons.

Il serait difficile d'évaluer avec exactitude le nombre des combattants que le pays des Franks fournit aux croisades; et sur un tel sujet on pourrait presque dire ce qu'écrivait Anne Comnène à la vue des armées chrétiennes qui traversèrent Constantinople : «On compterait plutôt, dit-elle, les grains « de sable de la mer, les feuilles des forêts ou les clartés du « firmament 1 . » Nous nous sommes surtout proposé, en écrivant ce livre, de retracer le rôle qu'eut la noblesse de France dans les guerres saintes. Mais qui nous dira les noms de tous les chevaliers croisés morts dans ces temps héroïques, et de ceux qui, triomphant de mille périls, rapportèrent les palmes de Judée dans leurs demeures féodales? Celte époque, où nul encore ne s'était préoccupé de gazettes et d'état civil, a laissé dans l'oubli la plupart des chevaliers qui allèrent en Palestine. S'ils mouraient dans cette contrée lointaine , la mère inquiète, l'épouse désolée, ne savaient même pas toujours quel destin était celui du chevalier dont elles pleuraient l'absence ; et l'historien en est réduit à recueillir les noms que peuvent fournir les récits des chroniqueurs , les carlulaires des abbayes et quelques chartes contemporaines.

Nous avons à rechercher, et ceci d'ailleurs importe beaucoup plus à l'histoire, dans quelles conditions les barons et les chevaliers de France prirent la croix, quelles furent leurs dispositions de départ, comment ils pourvurent aux dépenses d'un si long voyage, et quelles modifications ce départ amena dans la possession des fiefs. Ces questions , rarement traitées jusqu'à ce jour, ont une véritable importance historique. Nous avons mis en œuvre, pour les résoudre, des investigations multipliées et une scrupuleuse impartialité.

1 (Annœ Comnenœ Alexiados, lib. x.)

Lorsque Urbain II parut au concile de Clermont, il eut soin , en parlant de la croisade , de mêler les images de la guerre au tableau pathétique des profanations du saint sépulcre. Car il ne suffisait pas d'émouvoir les clercs et les habitants des campagnes; il fallait agir sur les barons, sur les possesseurs des lieux fortifiés, sur leurs hommes d'armes. La guerre avait rempli leur vie; elle était devenue leur plus chère habitude; mais Urbain put leur dire qu'ils trouveraient aussi en Orient des ennemis à combattre et des fiefs à, conquérir. « Vous « qui fûtes si souvent , s'écria le pontife , la terreur de vos « concitoyens; vous qui vendez pour un vil salaire vos bras « aux fureurs d'autrui, armés du glaive des Machabées, allez « défendre la maison d' Israël qui est la vigne du Seigneur des « armées! Il ne s'agit plus de venger les injures des hommes, « mais celles de la Divinité ; il ne s'agit plus de l'attaque d'une « ville ou d'un château , mais de la conquête des lieux saints; « et si vous triomphez, la bénédiction du ciel et les royaumes « de l'Asie seront votre partage \ » On ne parlait qu'avec enthousiasme des richesses de l'Orient. C'est vers ce temps qu'Alexis Comnène demandait au saint-siége le secours des princes occidentaux ; il leur promettait des trésors, et vantait dans ses lettres labeauté des femmes grecques*. Les conquêtes récentes de Robert Guiscard durent aussi éveiller l'ambition de beaucoup de chevaliers. Robert Guiscard , gentilhomme normand, avait quitté le manoir de Hauteville avec cinq hommes d'armes et trente soudoyé rs. Il s'établit en Italie, conquit la Pouillc et la Calabre et vit la papauté implorer son appui ! Robert le Frison, second fils du comte de Flandre, ne pouvant espérer une part des fiefs de sa maison, disait à son père : « Donnez-moi des hommes

1 (Traduction de M. Michaud.)

* (GriBKRT de Nogrnt. Ampliss. collect. dr dom Martknne.)

« et des vaisseaux, j'irai bien vite conquérir un État chez les « Sarrasins d'Espagne. »

Des privilèges spirituels et temporels vinrent d'ailleurs se joindre aux motifs qui portaient seigneurs et chevaliers à prendre la croix. Beaucoup d'entre eux avaient commis des exactions 1 ; la croisade, leur assurant une indulgence plénière, les dispensa des pénitences canoniques imposées par les prêtres ou par les prélats*. Ces pénitences, qu'une rigueur salutaire dicta souvent, variaient selon la nature des crimes; on punissait quelquefois le pillage et les violences des gens de guerre par l'interdiction des armes et de l'usage du cheval. On comprend combien cette interdiction devait coûter aux châtelains du moyen âge et aux hommes qu'ils tenaient à leur solde.

Les privilèges temporels accordés aux croisés furent considérables. Leurs personnes, leurs femmes, leurs enfants, leurs possessions étaient placés sous la protection de l'Église. Le croisé ne relevait que des juges ecclésiastiques , sauf pour les cas de fief et de censive ; celui qui lui cherchait querelle était frappé d'excommunication ; plus de tailles à payer lorsqu'on marchait pour la croisade \ Les guerres saintes fournirent aux seigneurs obérés la faculté d'échapper aux poursuites de leurs créanciers 4 ; ceux d'entre eux qui tenaient à se libérer eurent de longs délais pour acquitter leurs dettes; les intérêts, d'ail-

1 a Plusieurs de ces seigneurs turbulents, qu'on appelait alors du nom honteux de « Prœdones, avaient de coupables violences à expier et se croisèrent. » (M. Michaud, Histoire des Croisades.) M. Michaud parle aussi des seigneurs remuants que les rois envoyaient rrtalgré eux en Orient. C'est ainsi que la reine Blanche, régente du royaume, exigea que le comle d'Eu et Raymond , vicomte de Turenne , prissent part à la septième croisade. Us se soumirent et allèrent joindre l'armée croisée.

1 u On leur promettait d'expier leurs crimes en suivant leur passion dominante. « Us prirent donc la croix et les armes. » (Montesquieu.)

3 (Stabilimentum Cruce Signât or um, apud d'AcHBRY, Spicilegium.)

1 (Chronique de Guillaume de Tyr.)

leurs , cessaient d'être exigibles depuis le jour où le débiteur avait pris la croix. Les privilèges concédés aux croisés les rendirent tellement inviolables que beaucoup d'entre eux, dit Du Gange , furent tenus d'y renoncer lorsqu'ils voulurent réaliser des emprunts pour les dépenses du voyage.

Les croisades hâtèrent dans le pays des Franks le développement des institutions communales. Les bourgeois du Mans et ceux de Cambrai étaient déjà en possession de nombreux privilèges, lorsque la première croisade fut prêchée \ Mais Finsurrection avait seule produit , dans ces deux villes, l'association des habitants en commune , et les comtes du Maine comme l'évêque de Cambrai , ne pouvant maîtriser la révolte , s'étaient bien réservé d'avoir raison , dans des temps meilleurs, de l'insolence de ces bourgeois. Les croisades firent naître une situation nouvelle. On vit les seigneurs offrir pour de l'argent des privilèges aux habitants des villes. Quelquefois même la piété inspira seule des concessions de ce genre ; et ces libertés, qu'en d'autres temps aucun prix n'aurait pu payer,- furent gratuitement abandonnées par les seigneurs que la charité chrétienne et l'enthousiasme du croisé avaient jetés dans une vie nouvelle. La charte communale d'Aire, en Artois, en peut fournir un remarquable exemple. Elle fut concédée par le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, au moment de son départ pour la terre sainte \

1 (Script, rer. Gall. et Frafic. — Chronique de Balderic.)

1 Cette charte porte la date de 1188 et fut appelée Loi de l'Amitié {[jtx Amicitiœ). Les hahitants d'Aire étaient d'ailleurs en possession de divers privilèges, lorsque Philippe d'Alsace l'octroya. Voici le préambule : « Moi, Philippe d'Alsace, comte de « Flandre, au moment de partir pour la lerre sainte, où le fils de Dieu nous délivra « au prix de son sang de la tyrannie de Satan ; pour purger celte terre de la nation « qui la souille, le Seigneur daigne se servir de nous et nous faire riiistruinenl de sa « puissance , etc. , etc. » Les dispositions de ce curieux document respirent toutes la justice et les sentiments les plus fraternels. On en jugera par ce qui va suivre:

« Douze juges choisis dans l'Amitié feront serment de \oir d'un d'il éjjul le

Le besoin d'argent, toutefois, détermina la plupart des concessions qui alors s'accomplirent. L'or devint d'un prix extrême ; tout ce qui servait à la guerre acquit une valeur si grande que la vente d'un fonds de terre put à peine payer l'équipement d'un homme d'armes monté. On eut bientôt le spectacle d'un encan général des fiefs, et les vendeurs se trouvèrent si nombreux que les acheteurs furent rares, ce qui avilit le prix d'achat 1 . Lorsque les terres, les joyaux, les droits de justice et de chasse ne purent suffire , on vendit des privilèges aux bourgeois et la liberté aux serfs. Le commencement

« pauvre et le riche , le noble el celui qui ne Test pas, le proche et l'étranger.

« Tous ceux qui appartiennent à l'Amitié jureront de s'aider en frères; si, par pa- « rôles ou par actions, l'un d'eux fait tort à un autre, que celui qui se trouvera lésé « n'en tire point vengeance par lui ou par les siens, mais qu'il se plaigne au prévôt. « Le coupable réparera le mal ainsi que les juges l'auront décidé. Et si l'offenseur ou « l'offensé, trois fois prévenu, refuse de se conformer à la sentence, qu'il soit expulsé a de l'Amitié comme parjure, lui et tous ceux qui le soutiendraient.

« Si un bourgeois est tué dans l'Amitié, aucun de ses amis ne pourra le venger ni « chasser le meurtrier avant quarante jours , à moins que le crime n'ait été commis « devant lui. Mais si, après quarante jours, le coupable n'a point réparé la mort de « son ami, selon la décision des juges, ou satisfait les parents delà victime, qu'il soit ci banni de l'Amitié comme parjure et que l'on démolisse sa maison.

« Si dans l'Amitié quelqu'un se trouvait lésé par l'incendie de sa maison ou par la a nécessité de se racheter, chacun donnerait une pièce d'argent (nummum) pour venir « en aide à l'ami appauvri. » (Consuetudines Amicitiœ Ariensium in Artesia, ap. d'AcHERY, Spicil.)

Les ordonnances promulguées par Gaston IV, vicomte de Béarn, lorsqu'il partit pour la première croisade, peuvent aussi servir à constater que la philanthropie dont notre siècle est si jaloux avait pénétré dès le onzième siècle, et grâce aux guerres saintes, dans le cœur des plus tiers barons. « La paix, disent ces ordonnances, sera « gardée en tout temps aux clercs, aux moines , aux voyageurs, aux dames et à « leur suite. Si quelqu'un se réfugie auprès d'une dame, il aura sûreté de sa personne « en payant le dommage. Que la paix soit avec le rustique ; que ses bœufs et ses instru- « ments aratoires ne puissent être saisis. »

1 « Ceux qui prenaient la croix se hâtaient de vendre leurs biens à bas prix, comme a s'il eût été question de racheter leur liberté ou leur vie. Il y avait alors une grande « disette ; les avares comptaient leurs boisseaux de froment ; le pauvre dévorait les a herbes des champs ; mais tout à coup sept brebis ne furent vendues que sept deniers ; « tout à coup, on donna pour quelques pièces de monnaie ce qu'on n'aurait pas donné <( auparavant pour éviter la prison ou même le supplice. » ( Traduction de Guibert de Nogent.)

véritable de la décomposition du système féodal prit alors naissance, et ce jour-là les nouveaux possesseurs devinrent, dans le pays des Franks , les éléments primordiaux d'une nation nouvelle.

L'avilissement du prix des terres durait encore au temps de la troisième croisade puisqu'on voit Philippe-Auguste prendre le parti de vendre des biens au roi d'Angleterre, t Je ne puis c penser, disait Philippe, qu'un croisé veuille m'acheter ces « domaines ; il vendrait plutôt sans délai ceux dont il est posc sesseur 1 . » Godefroi de Bouillon aliéna tous ses biens; les habitants de Metz rachetèrent leur ville dont il avait la seigneurie * ; Tévêque de Verdun acquit de Godefroi la principauté de Stenay 8 ; Tévèque de Liège obtint ses droits sur le duché de Bouillon pour 300 marcs d'argent et 4 marcs d'or \ Humbert II, dauphin du Viennois, avait fait publier qu'il donnerait des privilèges aux habitants et aux tenanciers de ses domaines, moyennant l'octroi d'une somme destinée à payer son voyage et l'entretien de ses hommes d'armes. La chronique d'Orderic Vital parle des prodigalités de Robert Courte-Heuse, duc de Normandie. Elles furent telles que sa pauvreté devint extrême 5 , et l'on voit par les récits du chroniqueur qu'il aurait été difficile à Robert de prendre part à la croisade, s'il n'eût engagé le duché de Normandie à son frère, Guillaume le Roux.

1 Le roi Richard fit plus encore que Philippe-Auguste. Pour payer les dépenses de la croisade, il vendit jusqu'aux grandes charges de la couronne. On obtint de lui, à prix d'argent, l'office de grand justicier, les fonctions de shérif et de forestier. L'évêque de Durham eut à vie le comté de Northumberland. « Je mettrais eu vente Londres a même, disait Richard, si je pouvais penser qu'un acquéreur se présentât. »

4 (Robert Gaguin.)

3 (Dom Bouquet, tome XIII.)

* (Dom Càlmet, Histoire de Lorraine,)

* « Il restait quelquefois au lit faute de vêtements, et souvent il n'entendait point la « messe, sa nudité l'empêchant d'y assister. » (Orderic Vital.)

Eudes Herpin, vicomte de Bourges, vendit au roi de France ses droits sur le Berri et reçut 60,000 écus. Les comtes de Foix et de Hainaut aliénèrent des terres. Ceux qui ne purent les imiter ruinèrent leurs vassaux par de véritables spoliations; quelques-uns, et Guillaume de Melun fut du nombre, pillèrent les bourgs pour se mettre en mesure de pourvoir aux dépenses d'un si long voyage \

Il serait difficile, on le voit, d'assigner des règles précises à ce qui se pratiqua dans le pays des Franks lorsque les hauts barons et les autres possesseurs de fiefs voulurent se procurer de l'argent pour la croisade. Le mode varia selon la province, la fortune du seigneur, les dispositions de son esprit et mille autres circonstances locales ou personnelles dont nul assurément ne pourrait aujourd'hui se rendre un compte fidèle \ Il faut d'ailleurs savoir se garder, lorsqu'on remonte à des siècles si loin de nous, de vouloir généraliser les causes et leurs effets. Tout alors était morcelé, incohérent ; les idées aussi bien que le sol échappaient à l'unité, à l'organisation. N'oublions pas qu'aucune jurisprudence écrite ne réglait encore les affaires seigneuriales. Nous venons de voir Godefroi de Bouillon, les comtes de Foix et de Hainaut, aliéner des terres pour les dépenses de la croisade. D'autres, pouvautse dispenser de vendre leurs domaines, les confièrent à des chevaliers d'une foi éprouvée et on vit le seigneur croisé, revenu

1 Guiberl de Nogcnt parle eu ces ternies de Guillaume de Melun : « Cum Jerosolyu mitatem esset egressurus iter , direptis contiguorum sibi pauperum substantialis « profanum viaticum prœparavit. » (Liv. IV, c. vu.)

* Plus on étudie ces temps de féodalité, plus on s'étonne du spectacle varié qu'offrait l'organisation seigneuriale. Voilà le comte Raymond de Saint-Gilles ( l'un des chefs de la première croisade) maître de tous les pays de la langue d'oc ; ses riches revenus, les nombreux hommes d'armes qui lui doivent un service féodal effectif l'ont rendu bien autrement puissant que le roi de France, Philippe 1 er . Pendant ce temps, l'un des plus grands feudataires du pays des Franks, le duc Robert de Normandie , se trouve réduit à une pénurie telle qu'il garde le lit faute de vêtements!...

des guerres saintes, rentrer en possession de ses biens et recevoir les comptes de son mandataire. C'est ainsi que Geoffroi de Lubersac donna quittance au vicomte d'Aubusson de 1042 livres tournois pour le revenu des terres de Lubersac, Saint— Pardoux, Condat et leurs dépendances. Geoffroi avait confié ces terres au vicomte avant son départ pour l'Orient \

Baudouin d'Heuchin, Gui de Hauteclocque, Jean deBoffles et Pierre du Châtelet, chevaliers d'Artois, partant pour la croisade, laissèrentl'administration de leurs biens à Barthélemi, doyen de la cathédrale d'Arras. Ils se nantirent d'une déclaration de leur mandataire portant engagement de payer sur leur indication ultérieure une somme fixée pour chacun d'eux et qui fut probablement réglée par l'estimation du revenu des terres \ Lorsque Joinville eut pris la croix « il s'en alla à Metz, « dicte la riche, où selon le proverbe on voyoit usuriers à foi— « son et où, trouvant crédit certain, il laissa en gage la plus « grande partie de ses biens 8 . »

Ou donnait souvent des fiefs en garantie pour un temps déterminé, et si le délai fixé arrivait sans que le croisé eût revu sa

1 « Moi, Geoffroi, seigneur de Lubersac , chevalier, je fais savoir à tous présents a et futurs que j'ai reçu de noble seigneur Renaud , vicomte d'Aubusson f mille qua- « ramte-deux livres tournois, argent comptant, provenant du revenu des terres de « Lubersac, Saint-Pardoux , Condat et leurs dépendances, que j'avais conûées audit « seigneur quand je pris la croix , et qu'il avait gardées dans sa main pendant le « temps de mon voyage outre-mer. A cette déclaration furent présents Pierre de Ca- « pelle et Jean de Loslanges , et en témoignage de ce qui précède j'ai muni les pré- « sentes lettres de mon sceau. Fait Tan du Seigneur 1211 , le jour de mars , veille de a la fête des saints apôtres Pierre et Paul. » (Traduction de la charte originale. Sceau représentant un chevalier armé de toutes pièces, tenant un écu sur lequel on voit un loup passant, armes actuelles de la maison de Lufyersac. Légende : Gaufridus de Lubersaco, miles.)

1 (Voir le texte de cette charte à la page 86 de Noblesse et Chevalerie du comté de Flandre, des pays d'Artois et de Picardie. Amiens, 1842. )

a (Mémoires de Joinville. — Histoire de Saint- Louis , par M. le marquis de Villeneuve-Trass.)

patrie, les fiefs restaient h l'engagiste. Voici ce que rapporte un vieux manuscrit de l'abbaye de Fleuri, plus communément nommée Saint-Benoit-sur- Loire : « Josserand, seigneur de Saintce Benoit, désirant partir avec le roi Louis VII, Godefroi, « buticulaire de l'abbé, Gui de Belin et Adelard de Porta « parlant aussi pour Jérusalem, vinrent dans notre chapitre et « demandèrent à engager pour cinq ans ce qu'ils tenaient de « nous, savoir : le seigneur, sa seigneurie pour sept fois vingt « livres; Godefroi, son fief pour trente ; Gui et Adelard, cha- « cun le leur pour dix, à condition que le revenu provenant « de l'objet engagé pour cinq ans serait employé en aumônes, « à acquitter le service qu'ils nous devaient et aux frais de « quelque ouvrage que nous jugerions nécessaire à notre maice son. Mais si, après cinq ans, ils n'étaient pas revenus ou « s'ils mouraient, ni eux ni leurs successeurs n'auraient plus la « faculté du rachat et tous les revenus nous seraient acquis. « L'abbé Macaire et ses frères consentirent volontiers à faire « ce qu'ils demandaient '. »

Ce délai de cinq ans paraîtra peu considérable si Ton se rend bien compte des obstacles multipliés qu'offrait le trajet de France eu Orient, si l'on étudie le caractère particulier des guerres saintes, si Ton songe aux périls du retour. Pendant les deux premières croisades, la plupart des seigneurs franks ignorèrent complètement la nature du voyage qu'ils allaient entreprendre ; beaucoup d'entre eux se faisaient accompagner de leurs équipages de chasse et de pèche ; ils marchaient précédés d'une meute et le faucon au poing. Dans les croisades qui suivirent on sut. mieux quels étaient les pays a traverser et la longueur du trajet; mais bien souvent les chevaliers

1 (Fragmentumhistoricum ex vetero membrand de tributo Floriaeensibus imposito. — , Recueil des Historiens de France. — Bibliothèque des Croisades.)

AUX CltOISAOKS. Si

voyaient leurs ressources épuisées avant le terme du voyage. Hugues et Liébaut deBaufFreniont, Renaud de Choiseul, Hugues deGuiche et quelques autres croisés, appartenant comme eux à la chevalerie de Lorraine ou de Bourgogne, se virent forcés de recourir à des emprunts après leur arrivée à Messine. L'acte qui en dépose porte la date du mois de décembre 1 190 et fut contracté sous la garantie du comte de Bar.

l^es chroniqueurs des guerres saintes ont retracé d'une façon louchante les émotions qui éclataient dans les manoirs lorsque seigneurs et chevaliers quittaient leurs familles pour se rendre en Orient. « Quand le jour du partement venoit, ditBernard- ■ le— Trésorier, là veissiez gratis douleurs, grans pleurs et « graus cris; car peu y avoil hoslels dont aucun ne s'en « alast. » Que de larmes versées alors dans les donjons! que de tendres adieux dans les gothiques tourelles! Le vieillard armait sou jeune fils chevalier, plaçait une croix sur son épaule, puis l'embrassait avec tristesse; car un sombre pressentiment

r,4 LA NOBLESSE DE FRANCE

lui disait qu'il ne devait plus le revoir ! L'épouse s'abandonnait au désespoir « et son ami qu'elle perdoit vivant étoit pleuré « comme s'il fût déjà mort \ » Souvent, lesflls prenaient la croix avec leur père, et les larmes maternellesvenaient alors se mêler à ces déchirants adieux \ Que de fiancées virent leurs bien-aimés s'éloigner avant le jour de l'union rêvée, et pendant qu'elles achevaient tristement les écharpes brodées qu'ils porteraient dans les combats comme un gage de mutuelle tendresse, la dame châtelaine préparait les bannières, les banderolles, les pennons de pourpre et de soie, les escarcelles et les aumônières, symboles des pèlerinages d'outre-mer. Les sombres voûtes des manoirs retentissaient du bruit des armures; ici on fourbissait les lourdes épées, le fer des lances, les bonnes haches de Danemark ; là on polissait les chemises de mailles, les heaumes, les écus de guerre , les cuissards et les bracelets. « Pendant ce tems, les barons s'en voyoient messages et lettres « pouç acorder d'aler ensemble et s^entremandoient le tems « du partement et le chemin qu'ils tigndroient. Vous veissiez « apareiller chevaux, palefroys et destriers, lentes et pavillons a faire, armures chargier \ »

Les seigneurs franks qui prirent part à la première croisade ne s'embarquèrent point. lisse dirigeaient par terre sur Constantinople pour gagner ensuite l'Asie Mineure. Godefroi de Bouillon traversa l'Allemagne et la Hongrie^ les comtes de Vermandois et de Flandre passèrent par l'Italie; Raymond de Saint- Gilles, comte de Toulouse, vint à Lyon, franchit les Alpes et prit sonchemin par laLombardieetleFrioul. Presque tous ces grands

1 (Chronique de Foit.iif.r de Chartres.)

* Gérard, si ri» de Roiirnonvillo on Boulonnais, pnrlil pour la première eroisnde avec ses six fil», Roger, Knguerrand, Lionnel, Valeran, Antoine el Gorcèal.

3 (Chronique de Bernard- le-Trksorieii.j

AUX CROISADES. ô»

feudataires exerçaient leur autorité sur des provinces placées au bord de la mer; il ne faudrait pourtant pas s'étonner qu'aucun d'eux n'ait tenté le trajet par la Méditerranée ou l'Océan. Ils ne connaissaient guère la position géographique des pays qu'ils allaient conquérir, et leurs notions sur la navigation étaient bien loin d'être suffisantes '. Les relations maritimes des croisés avec les Génois, les Pisans et les Vénitiens ne s'établirent que sous le règne de Philippe-Auguste. Le roi Louis le Jeune, partant pour la seconde croisade, prit la voie de terre; il quitta Metz à la tète de cent mille croisés, traversa l'Allemagne et arriva à Constantinople. Dans les derniers temps de cette croisade, Philippe de Flandre et Florent, comte de Hollande, partirent des ports flamands pour se rendre en Palestine ; leur flotte portail plus de neuf mille chevaliers. Après avoir pris terre en Espagne, ils remontèrent sur leurs vaisseaux et firent voile pour l'Orient.

Dans l'entrevue de Nonancourt où l'on traita des préparatifs de la troisième croisade, Philippe-Auguste et le roi itichard réglèrent qu'ils se rendraient par mer dans la terre sainte. Les ports de départ, depuis lors, furent surtout ceux de Pise et de Gènes, Venise et Marseille; dans les dernières croisades l'embarquement à Aiguës-Mortes eut plus de faveur \ L'his-

1 On en pourra juger par les Pisans qui , pendant la première croisade , ayant équipé des vaisseaux pour traverser la Méditerranée, crurent loucher aux Etats Barba resque s en apercevant les côtes d'Aragon.

1 11 y avait alors des gallées, gallides et gallions, vaisseaux à voiles cl à rames ; des dromonds , sorte de galère longue et légère selon Du (lange; des huissiers ou vuissiers, bâtiments de charge ; des coques dont la forme était haute et ronde ; des nefs, des busses, des palandres ou palandries; des barges ou grandes barques; des coquets ou chaloupes. — Richard Cœur-de-Lion fit marché au port de Marseille pour le fret de vingt galères et huit bâtiments de moyenne grandeur. — On voit dans Vilie-Hardouin que les croisés lièrent leurs vaisseaux deux par deux lorsqu'ils voulurent les faire servir au siège de Constantinople. On remarquait dans cette flotte uu très-grand navire appelé le Monde. Les évoques de Troyes et de Soissons et plusieurs

toire nous a conservé le traité fait avec le doge de Venise par Baudouin de Flandre, Thibaut de Champagne et le comte de Blois pour le transport en Orient d'une armée décroisés. Les Vénitiens s'tyigagèrent à fournir une flotte qui pût recevoir quatre mille cinq cents hommes d'armes, autantde gens montés, les chevaux, neuf mille écuyers, outre vingt mille piétons bien armés. Le traité porte que des vivres leur seront assurés pour un an. Chaque homme aura six setiers de farine, de légumes ou de blé, et une demi-cruche de vin. Trois boisseaux, mesure de Venise, et de l'eau en suffisante quantité, seront donnés à chaque cheval. Les moyens de trausport devaient être réunis dans le délai d'un an, à partir de la fête des saints apôtres Pierre et Paul, en l'honneur de Dieu, du bienheureux Marc, évangéliste, et de la chrétienté. Le prix fut réglé à 85,000 marcs d'argent, de bon aloi, poids de Cologne \

chevaliers de diaiiipngnc cl de Veruiandois montaient le Paradis el la Pèlerine. m — Le nombre des bâtiments qui formèrent la flotte d'Aigues-Mortes , pour la septième croisade, s'élevait à plus de quinze cents. On y comptait cent vingt gros vaisseaux, (lelui qui reçut suint Louis s'appelait la Monnaie; il devait être d'une très-grande dimension puisqu'on y voyait la reine Marguerite, le comte d'Artois, le comte et la comtesse d'Anjou el leur suite, les principaux officiers du roi, sa chapelle et ses aumôniers, beaucoup de chevaliers et un grand nombre de moines des ordres de Cileaux , Cluny, la Trinité et la Merci. Parmi les vaisseaux de la flotte on remarquait la Sainte- Marie, la Rocheforte et le Saint -Nicolas. 11 est aussi question dans les chroniques des croisades des vaisseaux appelés la Comtesse de l'Hospital, le Saint-Esprit et la Charité.

1 On sait que Baudouin de Flandre, les comtes de Blois et de Saint-Pol passèrent les Alpes pour se rendre à Venise el trouvèrent dans le porl la flotte prêle à mettre à la voile pour la Palestine. Mais beaucoup de chevaliers croisés n'avaient point tenu les engagements du traité et s'étaient embarqués sur l*0céan ; d'autres prirent la mer à Marseille ou à Gènes, de telle sorte que les croisés qui s'étaient rendus à Venise ne furent point en mesure de compter toute la somme tixée par le traité. Ils firent de leur mieux ; Baudouin de Flandre, Louis de Blois, le comte de Saint-Pol, donnèrent leur or , leur argenterie , leurs joyaux , ne conservant que leurs chevaux et leurs armes. Malgré de si grands sacritiecs, les croisés devaient encore cinquante mille marcs d'argent. Le doge Dandolo mit à profit celte situation pour obtenir des chevaliers croisés qu'ils aideraient la république de Venise à soumettre la ville de Zara. Après cette expédition, les croisés renoncèrent à se rendre en Palestine ; ifs s*emparè-

Buudouin de Flandre couronné empereur de Constantinople daim l'église de Sainte-Sophie

Les sires de Joinville et d'Aspremont, parlant pour la septième croisade, firent marché au port de Marseille pour le fret d'un navire qui les mènerait en Orient avec vingt chevaliers. Ils envoyèrent leurs bagages a Auxonne sur des charrettes et se rendirent dans cette ville pour y descendre la Saône jusqu'à Lyon. « A côté des nefs, sur la rive, on menait les destriers ou che- « vaux de bataille. • Rendus à Lyon, ils s'embarquèrent sur le Rhône pour aller à Arles; ils prirent ensuite le chemin de Marseille. « Lorsque nous entrâmes dans nos nefs, dit Joinville, « on fit ouvrir la porte de la nef et on y mit tous les chevaux « que nous devions mener outre-mer, et puis on en ferma la « porte, qu'on boucha comme on bouche la bonde d'un tonneau « qu'on meta l'eau, parce que quand la nef est à la mer toute « la porte se trouve dans l'eau. » Ces naïfs détails peignent bien l'étonnement que la vue d'un navire livré aux flots de la mer dut inspirer aux croisés des provinces centrales. Les bacs placés sur les rivières et leurs frêles bateaux ne pouvaient guère donner l'idée d'une navigation aussi hardie. « Le vent enfla les c voiles, ajoute Joinville, et nous enleva si bien la vue de la « terre que nous ne vîmes que le ciel et l'eau; et chaque jour, « le vent nous éloigna du pays où nous étions nés, et par là c vous fais-je voir que celui-là est bien fou hardi qui s'ose « mettre en tel péril avec le bien d'autrui ou en péché mortel, « car on s'endort le soir là, et Ton ne sait si l'on ne se trouvera « pas dans le fond de la mer au matin. »

Tout ce passage des Mémoires de Joinville est empreint d'une naïveté charmante. On y retrouve la foi vive des anciens temps; on y voit l'étonnement qu'inspirait la nouveauté à ces chevaliers jetés par la croisade si loin de leur patrie. Au départ du navire le pilote cria : Que les clercs et les préires viennent en avant;

reut de Conslanlinople, cl l'on vit l'un de leurs chefs, Baudouin de Flandre , ceindre Tépée çl porter le diadème des empereurs d'Orienl.

dès qu'ils furent venus il ajouta : Chantez de par Dieu! Alors ceux-ci entonnèrent le Veni, Creator Spiri tus, et le pilote dit aux mariniers : Faites voile de par Dieu! Join ville parle ensuite du péril qu'ils coururent dans la traversée; ce péril devint tel, que les mariniers -désespérèrent du salut commun. Le doyen de Malrut, en Champagne, prit alors la parole : «Jamais, dit-il, il « n'y eut danger dans ma paroisse par sécheresse ou trop de « pluie qu'aussitôt je n'aie fait trois processions par trois samedis et que Dieu et sa Mère ne nous aient délivrés. » C'était un samedi. Chevaliers, clercs et mariniers se rassemblent soudain sur le tillac du navire; le doyen prend la croix, et ou le suit processionnellementcn chantant pieusement des oraisons. Le péril disparut, dit Joinville, et le navire aborda à Chypre le troisième samedi.

Tels furent ces temps de piété fervente, de crédulité et d'héroïsme. Les juger avec les idées actuelles serait assurément porter dans les études historiques une pensée déloyale ou l'ignorance complète de ce qui se pratiquait alors. Chaque siècle eut ses erreurs, ses préjugés; mais ils n'éteignirent pas les nobles sentiments et restèrent impuissants contre la valeur et la gloire. Cette abnégation absolue, dont la prédication des croisades porta l'instinct dans tant de cœurs, mérite d'être admirée. Écoutons les chroniques : Le sire de Beaumontalla trouver les moines de Béziers, avant de prendre le chemin de la terre sainte. Il fit ses adieux aux cénobites, les pria d'oublier les torts qu'il avait eus envers eux, et après s'être recommandé a leurs prières, il leur donna sa terre et les hommes de fief qui en relevaient. Lorsque le sire de Joinville eut pris la croix, il réunit dans sou manoir les châtelains du voisinage, ses amis et ses serviteurs; puis il leur dit : « Je m'en vais outre-mer et ne sais « si reviendrai. Or, adressez-vous à moi. Si je vousaifait tort « en quelque chose, je le réparerai en tout point. » 11 se retira

incontinent et « exécuta sans débats tout eu qu'ils déci— « dèrent. »

Iji croisade devint l'unique préoccupation des esprits. Elle marqua le retour des sentiments de justice et de fraternitéque les désordres des temps avaient éteints. Elle suspendit dans le pays des Franks la guerre entre les princes, les inimitiés personnelles, le pillage des terres; car presque tous les possesseurs des lieux fortifiés et tous ceux qui portaient l'épée prenaient la croix, « Les châteaux sont déserts, écrivait saint < Bernard; on ne voit que des veuves et des orphelins dont « les maris et les pères sont vivants! »

Page 1