LEUR SÉJOUR EN ORIENT
vant de suivre en Orient les chevaliers de France et de raconter leurs exploits sous I le saint étendard, il convenait d'exami- \ ner ce qui se pratiqua dans le pays des t Franks lorsque les barons ei les hommes ?de guerre voulurent pourvoir aux dé- ' penses de la croisade. Nous allons maintenant rechercher quels furent les éléments essentiels de l'organisation que les barons adoptèrent pour discipliner de leur mieux les nombreux chevaliers ou hommes d'armes qui suivaient leurs bannières; car il ne Faut pas oublier que les uns et les autres parlaient différents idiomes ' ; que le sentiment de l'indépendance était le trait distinctif de leur esprit; que jus—
1 a Mais qui a jamais ouï dire qu'il y eût dans une »rméc lant Je Uagnges durer» a comme dans celle des croisés, où se trouvaient des Flamands, des Bretons, des
qu'alors les guerres particulières, le pillage des terres ou d'autres exactions avaient rempli leur vie.
On sait qu'après le concile de Clerraont, Pierre l'Ermite et Gauthier Sans-*Avoir précédèrent les barons franks et partirent pour la terre sainte, entraînant sur leurs pas des bandes indisciplinées où Ton comptait à peine quelques chevaliers, et qui périrent misérablement avant le terme du voyage. Pendant ce temps , Godefroi de Bouillon se préparait au départ en aliénant ses biens, en équipant des hommes d'armes. Godefroi appartenait à l'illustre maison des comtes de Boulogne. Il s'était distingué dans les guerres de son temps en Allemagne et en Italie. On citait au loin sa valeur éprouvée, son noble caractère , sa haute piété. Sur la foi de sa renommée, dix mille chevaliers ou hommes d'armes montés et quatre-vingt mille gens de pied vinrent se ranger sous ses ordres. C'est d'Abbeville en Ponthieu que cette armée s'ébranla et prit le chemin de l'Allemagne. On remarquait parmi les chefs Eustache de Boulogne et Baudouin , frères de Godefroi ; leur cousin Baudouin du Bourg ; les comtes de Saint-Pol et de Hainaut — Hugues de Vermandois, que ses exploits dans les guerres saintes firent surnommer le Grand, partit pour la croisade peu de jours après Godefroi de Bouillon. Hugues était frère du roi de France, Philippe 1 er . Intrépide dans les combats, il n'eut dans les revers de la guerre ni fermeté, ni persévérance. Couvert de glorieuses blessures , il mourut à Tarse, en Cilicie, sans avoir vu Jérusalem. — Parmi les grands feudataires qui partirent avec lui, on remarquait Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant. Dans le premier chapitre de ce livre nous avons vu Robert engager son
« Lorrains, des Normands, des Aquitains, des Allobroges, des Allemands, des Ita- « liens?... Si un Breton ou un Allemand voulait me parler, je ne savais répondre ni u à Tun ni à l'autre. » (Foi'cher de Chartres.)
duché pour se mettre en mesure de prendre part à la croisade. — Etienne, comte de Blois et de Chartres, vint aussi mêler ses bannières à celles de Hugues de Vermandois. L'histoire représente le comte Etienne comme l'un des plus riches feudalaires du pays des Franks. On disait qu'il possédait autant de manoirs que Tannée a de jours. — Au moment du départ, les chevaliers de Flandre vinrent se joindre à ceux du Vermandois. Les chroniques des guerres saintes parlent de la vaillance du comte Robert de Flandre et rappellent la lance, Vépée , le saint Georges des chrétiens. C'est avec Hugues et les deux Robert que marchaient Alain Fergent , duc de Bretagne , Robert de Paris, Gauthier et Bernard , sires de Saint-Valéry en Ponthieu, et un grand nombre de barons et chevaliers venus des duchés de Normandie et de Bretagne, de la Flandre, du Vermandois et de tout le pays situé entre la Seine et la Loire.
Les croisés des provinces méridionales partirent les derniers. Au concile de Clermont d'Auvergne, on avait vu les ambassadeurs du comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, venir mettre les trésors et l'épée de ce prince au service de la croisade qui se préparait. C'est sous les ordres de Raymond que se placèrent les croisés du Languedoc et de Provence, des pays de Gascogne et de Guienne, ceux de l'Auvergne, du Béarn et du Limousin. En Espagne, le comte de Toulouse s'était couvert de gloire contre les Maures. Sa valeur éprouvée dans les combats, sa naissance, ses nombreuses possessions, ses richesses, l'enthousiasme qu'il manifestait pour la délivrance des lieux saints, tirent de lui l'un des principaux chefs de la croisade.
Adhémar de Monteil, évêque du Puy et légat apostolique, accompagnait Raymond de Saint-Gilles. Adhémar appartenait à l'une des plus nobles familles du Haut-Languedoc. Dans la croisade, on le vit tour à tour porter la crosse et la mitre des prélats, la lance et l'épée des chevaliers. Il prit part à plusieurs
combats et y déploya un rare courage. Puis venaient Gaston IV, vicomte de Béarn; Raimbaud III, comte d'Orange; Guillaume V, seigneur de Montpellier ' ; Guillaume Amanjcu, sire d'Albret; Guillaume d'Urgel, comte de Forcalquier; Raymond, vicomte de Turenne ; Gérard , comte de Roussillon ; le vicomte Héracle de Polignac ! ; Roger, comte de Foix ; Astanove VII, comte de Fezensac; Raymond Pelet, vicomte de Narbonne; Pierre Raymond, sire d'Haulpoul en Albigeois.
11 y avait alors en Italie une noble famille d'origine normande que ses exploits ont rendue célèbre. C'était celle de Robert Guiscard. On sait que, suivi de quelques chevaliers, Robert Guiscard avait quitté son manoir de Hauteville pour s'établir en Italie, où il conquit la Calabre et laPouille. Lorsque les barons franks traversèrent ces provinces, Robert Guiscard n'était plus. Roger, l'un de ses fils, avait hérité de ses conquêtes; Bohémond, frère de Roger, gouvernait la principauté de Tarente. Mais la part faite à ce dernier était loin de satisfaire son ambition : aussi chercha-t-il à s'assurer, en prenant part à la croisade, une fortune meilleure 8 . Il assiégeait Amalfi lorsque les croisés passèrent en Italie. « Bohémond « demanda les motifs de leur pèlerinage et apprit qu'ils al- « laient enlever Jérusalem , ou plutôt le sépulcre du Seigneur
1 Guillaume V se prépara à la croisade par de bonnes œuvres. Il donna tous ses biens à l'église de Maguelonne.
* Raymond d'Agiles nous apprend que le vicomte Héracle de Polignac portait dans les combats le grand étendard de l'Eglise.
9 Anne Comnène nous a laissé un curieux portrait de Bohémond : « Ni l'empire « grec, ni les pays étrangers, dit-elle, n'ont produit en notre siècle un homme qui « put lui cire comparé. Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation a étonnait l'esprit. Sa taille était si avantageuse qu'il surpassait d'une coudée les plus « grands. Sa bonne mine avait quelque chose de doux et de charmant; mais la granit deur de sa taille et la fierté de ses regards offraient quelque chose de farouche et « de terrible. Il était fin et rusé, parlant fort à propos et ne se trouvant jamais émet barrasse de ce qu'il avait à répondre. »
« et les lieux saints, à la domination des gentils. On ne lui ca- « cha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de «haut parage, abandonnant pour ainsi dire l'éclat de leurs « honneurs, se portaient à cette entreprise avec une ardeur « inouïe. Il demanda s'ils transportaient des armes, des provi- « sions, quelles enseignes ils avaient adoptées et quels étaient « leurs cris de guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs « armes à la manière française; qu'ils faisaient coudre à leurs « vêtements, sur l'épaule ou partout ailleurs, une croix de drap « ou de toute autre étoffe ; qu'enfin , renonçant a l'orgueil des « cris d'armes, ils s'écriaient tous, humbles et fidèles : Dieu le « veut! Bohémond prit aussitôt la croix l . » On reconnaît dans ce récit l'esprit qui dominait les chroniqueurs des guerres saintes. Ils surent rarement démêler les instincts des passions humaines à travers ce saint enthousiasme dont les croisés paraissaient tous animés. Mais ce que nous savons du caractère de Bohémond, V Ulysse des Latins, nous persuade aisément que l'ambition eut plus de part dans des résolutions si soudaines que la pieuse pensée de délivrer le saint sépulcre.
Dix mille chevaliers ou hommes d'armes montés prirent la croix avec Bohémond; ils commandaient k vingt mille gens de pied. On distinguait parmi- les chefs d'origine franke Richard, prince de Salerne, Robert de Sourdeval, Homfroi de Montaigu, Boile de Chartres, Hermann de Cany, et surtout ce valeureux Tancrède, dont Raoul de Caen a raconté la vie, dont le Tasse a immortalisé le nom, mêlant au récit de ses exploits les romanesques amours de Clorinde et les douleurs de la tendre Herminie.
Tels furent les principaux chefs des armées chrétiennes pendant la première croisade. On s'est souvent demandé quel pou-
1 (Traduction rie Giibert de Nocent.
vail être le degré d'autorité réelle de ces chefs sur les croisés qu'ils menaient au combat. Ce que nous savons des relations des grands feudataires avec les vassaux d'un ordre inférieur ne nous a point paru pouvoir suffire pour résoudre complètement cette question; car les guerres saintes eurent pour effet immédiat de modifier essentiellement tous les rapports féodaux. «Celui qui marchait pour la croisade, dit M. Heeren, se rec garda tout à coup comme indépendant et égal en autorité a « chacun de ses compagnons. Il n'y avait là, ni ne pouvait y « avoir de commandement, dans le sens que nous attribuons « aujourd'hui a cette expression. La valeur et la prudence re- « connues, les grandes qualités personnelles, le génie, pouvaient c seuls, là comme partout, donner une prééminence qui conc duisait à une sorte de commandement accordé par la con- « fiance. Tel fut celui qu'exerça Godefroi de Bouillon 1 . » A ce sentiment d'indépendance qui dominait la plupart des croisés, il faut joindre la difficulté de porter l'organisation et la discipline au milieu d'armées innombrables formées d'éléments divers et qui se recrutaient sans cesse. « Car l'enthousiasme dece vint si universel qu'il n'y avait aucune route, aucune cité,au- « cune plaine, qui ne fût couverte de tentes et de pavillons, d'une « foule de barons et de chevaliers, d'hommes et de femmes de « toutes conditions. L'air retentissait du son des cornets et des « trompettes 1 . Les croisés avaient des armes de toute espèce, des
1 [Essai sur l'influence des Croisades, par Heerkn.)
* L'anonyme du Musée Italique rapporte que dans la première croisade les chrétien* avaient une symphonie guerrière. Il esl question dans Robert le Moine, chroniqueur de la même croisade, des sistres, des trompettes et des clairons, « En (( racontant les combats que livrèrent les croisés sous les murs de Marrash, Robert « le Moine parle d'un chasseur nommé Éverard, si habile à tirer les sons du cor, « qu'il était parvenu à imiter le tumulte des voix. (les sons confus et prolongés u excitaient le courage des croisés et jetaient l'effroi dans les rangs de Penne- « mi... » (Hiblioth. des Croisades.)
Les croises ne tardèrent pas (railleurs .i adopter les instruments en usage dan>
« lances, des épées, des boucliers, des casques, des arcs ou des « bâtons aigus. L'or brillait sur la tente des grands; les lits de « repos étaient peints de couleurs diverses. Les princes faisaient « transporter de petites barques qu'ils lançaient dans les ri- « vières, et leurs Qlets se remplissaient de poissons. Ils avaient « aussi des faucons, qu'ils lâchaient contre les oiseaux lorsque « ceux-ci venaient à voltiger sur leur passage 1 . »
Godefroi de Bouillon et Raymond de Saint-Gilles ne négligèrent rien pour discipliner les croisés, qui les reconnaissaient pour chefs immédiats 4 . Godefroi, traversant la Hongrie, défendit le pillage des terres sous peine de la vie, et les terres furent respectées'. Cependant la disette menaçait l'armée ; elle appesantit si bien ses rigueurs sur les croisés qui traversaient la Pou i lie, que le découragement gagna beaucoup d'entre eux. « Ils vendirent leurs arcs, dit Foucher de Chartres, reprirent « leur bâton de pèlerin et s'en retournèrent chez eux, ce qui les « couvrit d'opprobre. *
Les désordres dont beaucoup de croisés donnèrent le spectacle dans les guerres saintes accrurent aussi les difficultés que devait rencontrer l'organisation des armées chrétiennes. Ces désordres devinrent tels au siège d'Autioche, que les folles
rOrient. Les nacaircs ou timbales , le tambour sarrasin el les olifants se mêlèrent alors à la trompette d'airain, aux harpes, aux cornets de bois, de fer ou d'argent.
1 (Musée Italique, par doin Mabillon et dom Germain.)
* Raymond d'Agiles dépeint d'une façon touchante la sollicitude du comte de Toulouse. « Raymond , dit le chroniqueur, veillait sans cesse au salut des pèlerins et ne « se couchait jamais que le dernier. Quoique les uns arrivassent à midi, les autres le « soir, pour reposer sous leurs tentes, le comte ne se livrait au sommeil qu'au milieu « de la nuit ou bien au chant du coq. »
3 a II recommanda et fit crier que si chier comme chacun avoit sa vie, nul ne fusl « si hardy d'osier à ceux de la terre nulle rien, ni de leur faire nul tort; ains les « teinssent tous à compaignons et à frères; ains advint qu'ils passèrent toute Hon- « grie; ni oneques entre eux n'eut aucune petite noise » (Chronique de Bernard le Trésorier.)
5u LA >OBLESSE DE FRANCE
femmes de rie mourais* furent rejetées de Cost. La mort punissait l'adultère; on défendit sous des peines sévères les beuveries, tavernes Jeux de dés ei mauvais sermens '. L'ordre régna alors dans Tannée chrétienne. Robert le Moine et Baudri parlent avec admiration de la marche de cette armée vers Jérusalem, après le siège d'Arcbas. Les porte-étendards s'avançaient les premiers; puis venaient les différents corps de croisés avec les bagages, le clergé et les pèlerins sans armes. Les gens montés avaient ordre d'aller au pas, afin que les hommes de pied et les pèlerins malades pussent suivre l'armée. Oui qui méconnaissaient la discipline étaient punis; et pendant que les chefs entretenaient les croisés de leur gloire future, les prélats et tes chapelains les exhortaient à la pratique des vertus chrétiennes.
Dans les croisades qui suivirent, les désordres que Ton cherchait à réprimer se renouvelèrent*. Le jeu surtout était l'objet de fréquentes querelles que les chevaliers vidaient l'épée à la main. Pour y remédier, Philippe-Auguste et le roi Richard publièrent une ordonnance dont le texte peu connu offre de bien curieux détails. En voici quelques dispositions :
« Personne dans l'armée ne jouera à aucune espèce de jeu , a sauf les chevaliers et les ecclésiastiques. Us ne pourront perce dre plus de vingt sous dans tout le jour et dans toule la nuit.
' (Chronique de Bernard le Trésorier.)
1 Les peines auxquelles on eut recours pour maintenir la discipline dans l'armée étaient pourtant d'une sévé^lé extrême. Après In prise de Constant inople, nous voyons le comte de Saint-Pol faire pendre un de ses chevaliers, l'escu au col y accusé et conidincu d'avoir retenu une part du butin. (Ville-Hardolin.) On avait réglé que les
• ii liesses trouvées dans Constanttnople seraient l'objet d'un partage régulier entre les
• loisés de France et les Vénitiens.
« Je vous parlerai, dit Joinville , d'un chevalier qui fut pris au bordeau (bordel\ « auquel on donna l'option, selon les usages du pays. L'option étoit telle que la rite baude le mèneroit par le camp en chemise, une corde attachée aux génîtoires, ou bien « il perdroit son cheval et son armure et îl seroit chassé de l'armée. Le chevalier « laissa son cheval el son armure au roi et s'en alla du camp. » (Mémoires de Joimvili.e.)
■ S'ils violent cette défense, ils paieront cent sons par chaque c son qu'ils perdront an delà de vingt sous.
a Les roisjoueronl selon leur bon plaisir ; et ceux qui servent « dans leur palais pourront jouer jusqu'à vingt sous. On battra « de verges les serviteurs qui joueraient entre eux. Les marins « seront pendant trois jours plongés du haut du vaisseau dans « la mer, à la manière des marins'. »
L'Histoire de la milice française, par le P. Daniel ; Montfaucon, dans ses Monuments delà monarchie; les Royaux Lignages, de Guillaume Guiart; la Phitippide, de Guillaume le Breton; les savantes dissertations de Du Gange et surtout la Panoplie de Carré, traitent avec les plus grands détails des armes dont on se servait au moyen âge. Si l'on veut bien se fixer sur celles qui furent en usage dans les croisades, il convient de recourir aux ouvrages que nous venons de citer, et cette simple indication nous a paru préférable à une érudition d'emprunt trop en
(Clironique nngluise Jg Jean Biouton. — Bibliothèque dn Croitadn.)
dehors, d'ailleurs, de noire sujet. Nous nous bornerons donc a signaler les principales armes offensives et défensives dont les chroniques des guerres saintes font mention.
Parmi les premières, il faut placer d'abord cette forte épée des guerriers franks, longue, large, à un seul tranchant, arme redoutable 1 avec laquelle Godefroi de Bouillon abattait d'un seul coup la tête des plus forts chameaux. Après l'épêe venait la lance en bois de pommier, de frêne ou de tremble, au fer aigu, qu'accompagnait souvent une petite flamme ou banderole a la croix brodée. Foucher de Chartres raconte que dans un combat, Baudouin, comte d'Édesse et plus lard roi de Jérusalem, perça de sa lance un Sarrasin avec une violence telle, que la banderole blanche attachée au fer resta dans la plaie du blessé. La hache à deux tranchants fut fort en usage dans les croisades ; c'était l'arme des premiers Franks. 11 est question dans Guibert de Nogent de Guillaume, vicomte de Melun, dont la forte hache portait la terreur dans les rangs des Sarrasins ; on le surnomma le Charpentier. 11 y avait aussi des massues ou masses d'armes en plomb et en fer, des flèches et des javelots, le poignard ou petit couteau appelé miséricorde, l'arbalète, arme si meurtrière, qu'elle fut proscrite comme trop homicide par le concile de Latran.
L'armure de l'homme de guerre croisé se composait d'un haubert, sorte de cotte ou chemise de mailles placée sur le gambison f , d'un heaume ou quelquefois d'un chapeau de fer,
1 « Ce fui alors que les épées forgées dans le pays des Franks ne purent se ressaie sier de carnage; les morts restaient debout entre les vivants, tant on se pressait « sur le champ de bataille. Godefroi pourfendit un Sarrasin semblable à Goliath pour « l'audace , la force et la stature. » (Chronique de Robert le Moine. — Bibliothèque des Croisades.)
1 Camisole en étoffe ou en cuir rembourrée d'éloupes. Elle Amortissait les coups de pointe et empêchait que la peau ne fût blessée par les nombreuses mailles du haulkTt. Ville- Hardouin parle d'Eustachc de Marquais, chevalier de Flandre, qui, pen-
des chausses de mailles, de l'écu, des brassards, des cuissards et des gantelets. Le heaume, ou casque des batailles, ne laissait passer le jour que par la visière, appelée aussi œillère ou ventaille. € Pendant que nous marchions, dit Joinville, je fis ôter son « heaumeau roi, et lui baillai mon chapel de fer pour qu'il eût de « l'air. » Les hauts barons et la plupart des chevaliers plaçaient souvent sur leur armure une cotte d'armes, sorte de tunique on drap, en soie ou en velours. Lorsque Gaucher de Châtillon défendit seul l'entrée d'une rue contre une nuée de Sarrasins, ou le vit profiter d'un moment où ceux-ci fuyaient en désordre pour de flécher sa coite d'armes, percée de toutes parts par les traits de l'ennemi. « La remettant ensuite et voyant les Sarrasins renc trer par l'autre bout de la rue, il leur recouroit sus l'épèeau « poing et les en chassoit. » Ceci rappelle le roi Richard sortant aussi de la mêlée le corps couvert de flèches, et ressemblant, dit Geoflroi Yinisauf, aune pelote couverte d'aiguilles.
La cavalerie formait la principale force des armées chrétiennes. Leshommesde pied, dont on retirait de grands services pendant les sièges, en pouvaient rendre fort peu dans les combats ; mais souvent ils servaient à remettre en selle les cavaliers renversés, car beaucoup de ces derniers, embarrassés dans leur pesante armure, n'auraient pu sans assistance remonter sur leurs chevaux \ Les combattants de race noble tenaient à déshonneur de combattre à pied. Foucher de Chartres et Albert d'Aix ont dépeint la douleur des chevaliers qui se trouvèrent dans cette situation après avoir perdu leurs chevaux. Plusieurs d'entre eux montèrent sur des chameaux ou sur des ânes plutôt que d'être assimilés aux gens de pied 1 .
danl le siège de Constanlinople, combat lit avec la plus grande valeur, n'estant arnté que d'un gamboison et d'un chapeau de fer y l'escu au col.
1 (De l'influence des Croisades, par M. de Choiseul d'Aillecotjrt.)
* « A la bataille d'Anlioche , on remarqua une foule de chevaliers, qui dès leur
On a cherché a se rendre compte de la stratégie des armées croisées; mais les notions que Ton recueille n'indiquent rien de précis. Presque toujours , après un conseil préalable tenu par les principaux chefs, l'armée se divisa en plusieurs corps, et ces corps agirent isolément. Le combat d'Antioche et la bataille d'Ascalon révélèrent plus de tactique. Voici d'ailleurs, sur ce sujet, quelques règles empruntées à la chronique de Marin Sanuto : ce Rien n'est plus heureux à la guerre que de « voir un camp bien gardé, un camp où les guerriers peu- « vent passer les jours et les nuits en sécurité, comme s'ils « avaient emporté avec eux leur propre ville... Une armée qui « s'avance en désordre est toujours en péril... La nature crée « peu d'hommes avec une âme forte et intrépide ; la discipline « donne du courage à un grand nombre... Appelez beaucoup « d'hommes quand vous aurez à délibérer ; pour le commande- « ment agissez tout seul... 11 vaut mieux laisser derrière soi des « troupes de réserve que de répandre les soldats en avant de a l'armée 1 . »
Si Ton consulte attentivement les chroniqueurs des croisades, on pourra reconnaître que ces règles furent rarement pratiquées. En lisant les récits d'Albert d'Aix, de Robert le Moine, de Raymond d'Agiles et même les descriptions de combats qui se rattachent aux dernières croisades , ce qui frappe tout d'abord, c'est le manque d'ensemble dans les préparatifs comme dans l'action , c'est l'imprévoyance des chefs et la témérité des chevaliers. Ici , l'imprudence de Geoffroi de Rançon met en péril toute l'armée : là, Robert de Bruges abandonne son
« enfance avaient coutume de combattre à cheval, confondus avec les fantassins
« parce qu'ils n'avaient plus de coursiers. On vit d'illustres guerriers marcher contre
« l'ennemi sur une mule, sur un âne, ou sur toute autre vile monture qu'ils purent
« se procurer. » (Chronique d'ALBERT d'Aix.)
1 (Les Secrets des Fidèles de la Croix. — M. Michaid, Histoire des Croisades.)
rang pour se précipiter seul dans les lignes ennemies. Le roi Louis le Jeune, séparé de son escorte, se vit entouré de Sarrasins. Souvent la vie de saint Louis fut menacée par l'imprévoyance des sergents d'armes préposés à la garde de la personne rovale.
Dans la première croisade surtout, la confiance dans la cause sainte pour laquelle on marchait sembla devoir suffire a tout. Malgré des forces inégales, les chevaliers se précipitaient gaiemeut au combat (festivi), et souvent (es conseils de la prudence purent être taxés de lâcheté. A Ramla, Herpin, vicomte de Bourges, engageait Baudouin de Jérusalem à ne pas témérairement risquer la bataille : « Herpin, s'écria Baudouin, si tu as « peur, retire-toi et va-t'en à Bourges 1 . » Daus la mêlée on n'aurait pu sans déshonneur reculer, même devant une mort inévitable. Les chroniqueurs des guerres saintes n'ont point de termes assez forts pour exprimer le mépris qu'inspiraient ceux qui fuyaient. Il fallait être vainqueur, dit Guillaume deTyr, ou perdre la vie dans le combat.
Les chevaliers de Tordre du Temple s'acquirent une brillante renommée dans les croisades, et c'est surtout pour ces hommes intrépides que le nombre des ennemis importait peu. « Un templier, disait-on, poursuit mille Sarrasins, deux mille, a dix mille !... » Les musulmans restaient frappés d'épouvante lorsqu'ils voyaient flotter dans les combats le grand étendard de l'ordre, ce Baucéant, parti de sable et d'argent, dont les couleurs héraldiques annonçaient la paix aux chrétiens, la mort aux infidèles. Les vêtements blancs des chevaliers du Temple, les cicatrices qui sillonnaient leur visage, leur longue barbe, donnaient un noble aspect à ces soldats du Christ. Si les richesses corrompirent leurs mœurs, si leur puissance porta ombrage à nos
1 (Chronique de (it ibf.rt de Nogent.)
tiù LA NOBLESSE DE FRANCE
rois, n'oublions pas ce que l'institution de leur ordre avait eu d'admirable. « Ils dévoient être armés de foi au dedans, de fer < au dehors; ez églises, moines ou hermites; ez batailles, durs « et féroces, mais plains de bénignité envers povres et souffre- « teux. Garde-malades la nuit, soldats le jour, jamais de rançon « pour eux, pas un pan de mur, pas un pouce de terre ; vivants a ou morts, toujours au Seigneur 1 ! »
Ijà fin glorieuse de Jacquelin de Maillé, maréchal du Temple, a été décrite par Geoffroi Vinisauf \ La cavalerie de Saladin avait surpris Nazareth ; dès qu'on en eut la nouvelle, cent trente chevaliers du Temple ou de l'ordre de l'Hôpital, suivis de trois cents hommes de pied, accoururent pour sauver la ville. L'ennemi comptait sept mille cavaliers. Le grand maître du Temple et deux chevaliers rentrèrent seuls à Jérusalem; tout le reste périt dans cette lutte trop inégale. On dit qu'ayant épuisé leurs flèches, des chevaliers arrachèrent de leur corps celles dont ils étaient percés et les renvoyèrent aux Sarrasins. Seul debout au milieu des morts, Jacquelin de Maillé combattait encore. Son cheval finit par s'abattre. Couvert de blessures, la lance a la main, Jacquelin de Maillé refusait de se rendre; il tomba enfin percé de coups. On raconte qu'étonnés de tant de valeur, les Sarrasins le prirent pour saint Georges, qui, disait-on, descendait du ciel au jour des batailles et combattait dans les rangs des chrétiens. Frappés d'admiration et de respect, les Sarrasins entourèrent le corps de Jacquelin de Maillé; les uns s'emparaient de ses armes, les autres se partagèrent ses vêtements couverts de sang et les débris de son armure.
1 (Lettres de saint Bernard. — Éclaircissements sur les ordres de chevalerie, par H. Michaud. — Histoire de saint Louis, par M. le marquis de Villbnbuve-Trans.)
* Voir aussi la Chronique de Tours et Y Histoire de Jérusalem , par 1* Anonyme de Bongars , Gesta Francorum : « Nam quidam Templarius, officio miles, nalione Turo- « nius, nomine Jakelinus de xMailliaco, etc. »
On s'accorde à rattacher aux guerres saintes l'origine de l'art héraldique. Aux beaux jours de la Grèce antique et de la domination romaine, les tombeaux, les boucliers, les étendards offraient déjà des signes symboliques de toutes sortes; mais la science du blason ne prit véritablement naissance qu'au temps des croisades. On voyait arriver en Orient, des contrées les plus lointaines, des corps de chevaliers parlant diverses langues, soumis a différents chefs; les emblèmes placés sur les étendards des croisés, sur leur écu, sur le cimier de leurs casques, servirent à les distinguer. On varia alors les armoiries par mille combinaisons ingénieuses. Beaucoup de chevaliers formèrent leur blason avec quelques pièces de l'écu du suzerain qu'ils avaient suivi dans les guerres saintes. D'autres ne prirent des armoiries qu'après les avoir méritées par leurs exploits contre les Sarrasins; leur écu jusqu'alors restait blanc ou ne portait qu'une couleur.
Le blason emprunta aux croisades plusieurs de ses emblèmes. Les besants, les coquilles, les croix, les merlettes, les croissants sont autant de souvenirs des guerres saintes. Renaud de Bcauvais, tué au siège d'Acre où il commandait les archers, avait placé des coquilles sur son écu, et les châtelains de Beauvais, ses descendants, les conservèrent dans leur blason comme un glorieux héritage. L'écu de guerre des Raineval, des Chambly, des Hangest, des Hauteclocque, des sires de Grailly, portait aussi des coquilles, symboles des pèlerinages d'outre-mer. Bergues de Fransures, chevalier de Picardie dont il est question dans Ville-Hardouin, les Courtenay, les Carbonnel de Canisy, les vicomtes de Melun, les d'Espinay composèrent leur blason avec des besants ou monnaie de Byzance; ces besants quelquefois indiquaient la rançon donnée aux infidèles pour le rachat des chevaliers qu'ils retenaient dans les fers. LesChoiseul, les d'Eslourmel, les Rougé, les Tramecourt, les Lamelh s'illus-
trèrent dans les guerres d'Orient et mirent des croix dans leur blason ; Odon de Ham, Asselin de Louvencourt, Léon de Dienne placèrent des croissants dans le leur; d'autres, comme les sires d'Aumont, les Sarcus, les Beauvilliers , les Gaudechart, les Villiers de l'Isle-Adam adoptèrent les merlettes, oiseaux privés de bec et de pattes, dont la vue rappelait les blessures reçues et les dangers des lointains voyages.
Les armes des sires de Coucy sont aussi un souvenir des guerres saintes. On dit que, surpris par les infidèles et ne pouvant retrouver leurs cottes d'armes et leurs bannières, Thomas de Coucy, le seigneur de Longueval et quelques chevaliers coupèrent leurs manteaux d'écarlate, fourrés de vair, et s'en partagèrent les morceaux en guise de cottes d'armes et d'étendards. Après la victoire, Thomas de Coucy et le seigneur de Longueval jurèrent de ne jamais porter d'autres couleurs. Les sires de Coucy, depuis lors, eurent leur blason fascé de vair et de gueules; les Longueval adoptèrent les bandes, mais le vair et les gueules formèrent le fond de l'écu \
Les premières armes des barons de Chateaubriand furent de gueules, seine de pommes de pin d'or sans nombre. Saint Louis, voulant reconnaître les services rendus à la Massoure par Geoffroi V de Chateaubriand, régla qu'à l'avenir son blason serait de gueules, semé de fleurs de lis d'or. Geoffroi V substitua alors à l'ancienne devise des Chateaubriand, Je sème l'or, celle que ses descendants portent encore : Mon sang teint les bannières de France.
1 (Noblesse et Chevalerie du comté de Flandre, des pays d'Artois et de Picardie. Amiens, 1843. )
Le blason emprunta aussi aui guerres saintes plusieurs de ses émaux. L'azur, que les chevaliers placèrent dans leur écu, signifiait dans l'idiome arabe couleur bleue (ceruelum pigmentum) . Le mol gueules servait à désigner la couleur rouge dans le langage oriental. Sinople (Sinope) était le nom d'une ville de l'Asie Mineure. Le mot sable dérive du sabellina pellis, animal fort commun dans les contrées que les croisés traversèrent.
AUX CKOISADKS. 59
C'est aussi aux guerres saintes qu'il faut rapporter l'origine des cris de guerre. On sait que les premiers croisés marchaient au combat en criant : Diex el volt! Mais la plupart des barons eurent bientôt un cri de guerre distinct. Les chevaliers qui suivaient les bannières de Raymond de Saint-Gilles crièrent Toulouse] Ceux qui accompagnaient le duc Robert Courte- Heuse criaient Normandie! Dans la cinquième croisade, Coustantinople fut pris aux cris de Flandre! Flandre au lion! Les d'Estourmel adoptèrent pour cri le mot Creton! eu mémoire de Reimbold Creton, seigneur d'Estourmel, qui s'illustra dans (a première croisade. LesLongueval, de Picardie, criaient Dragon pour rappeler le souvenir d'un sire de Longueval, que[sa vaillance dans les guerres saintes avait fait surnommer le Dragon. LesCoucy eurent plusieurs cris de guerre \ Guillaume de Tyr nous apprend que les rois de Jérusalem criaient dans les combats : Au Christ victorieux! Au régne du Christ! Les croisés se croyaient invincibles lorsque dans la mêlée ils entendaient le cri de guerre du roi Richard : Dieu, secourez le saint sépulcre!
L'organisation féodale de la terre sainte va nous occuper. Nous avons vu dans quelles conditions les barons et les hommes de guerre s'étaient croisés, et quelle était l'ordonnance des armées chrétiennes. Examinons maintenant comment procédèrent les chefs lorsqu'ils voulurent régulariser la conquête par la possession. Cette question peut fournir le sujet d'études attachantes; et ce n'est pas sans intérêt qu'on suit ces chevaliers jetés par la croisade si loin de leur patrie, de leur famille et de leurs fiefs, qu'on les voit s'établir en Orient dans une situation pour laquelle l'avenir est sans garantie, car le sort des armes peut en un jour anéantir le droit du possesseur
x Notre-Dame <m seigneur de Coucy ! Coucy à la merveille ! Placé ci la bannière !
Ml LA NOBLKS.SE DE EHAiNCE
et forcer le chevalier croisé à s'éloigner de son nouveau fief. Le partage du territoire, qui s'accomplit après la prise de Jérusalem, eut pour premier effet d'accroître l'antipathie profonde qui divisait les croisés des pays situés au nord de la Loire et les Provençaux (Provinciales); on donnait ce nom à tous ceux qui reconnaissaient le comte de Toulouse pour chef, soit qu'ils fussent du Languedoc ou qu'ils appartinssent au Limousin et à l'Auvergne. Raoul de Caen dépeint le Provençal sous des couleurs peu favorables, et c'est ainsi qu'il termine le portrait: Les Franks au combat , les Provençaux aux vivres ! ! A Ascalon et
au siège d'Arsouf, les troupes de Godefroi et celles de Raymond de Saint-Gilles furent sur le point d'en venir aux mains. Il fallut pour les séparer l'intervention de Tancrède et des deux Robert. Les Provençaux étaient plus riches, mieux équipés que les Franks; aussi ces derniers disaient-ils que les soldats de Raymond de Saint-Gilles passaient leur temps à parer leurs chevaux et leurs mulets. Les trésors du comte Raymond étaient tels, qu'après la prise de Marrah il voulut désintéresser les principaux chefs de la croisade ou les prendre a sa solde , afin de s'assurer la possession de la Palestine. Il offrit dix mille sous h Godefroi de Bouillon, dix mille h Robert de Normandie, six mille au comte Robert de Flandre, cinq mille à Tancrède; mais ses offres restèrent sans effet; on prit Jérusalem et Godefroi fut proclamé roi .
Les chefs de la croisade eurent des principautés, des comtés, des baronnies, et pour régler leurs relations féodales avec le pouvoir royal, on rédigea les célèbres coutumes ou Assises de Jérusalem, appelées aussi lettres du saint sépulcre. La possession des fiefs, le service militaire, les obligations des seigneurs envers le suzerain, le jugement des différends, la punition des
1 F ranci ad bclla, Provinciales ad >icluala. (Gestes de Tancrède , par Haoll de Caen, son familier).
AUX CUOISADES. tfl
crimes, trouvèrent place dans ces coutumes. Voici les dispositions qui s'appliquent aux rapports de la noblesse avec la royauté, aux grands officiers du palais, aux fiefs, à la preuve par le duel, aux dettes contractées :
« Le roi est le chef suprême de la hiérarchie féodale et ne « tient sou royaume de personne, for Dieu. Le patriarche an- « nonce son avènement aux seigneurs, preslats, maîtres , barons, « chevaliers et bourgeois. Le roi se rend au saint sépulcre; là il « offre sa couronne, comme la femme qui avoit son enfant masle t alloit Vofjrir au temple. Les barons et chevaliers prêtent série ment de fidélité et doivent hommage de leurs fiefs. Le roi ne « doit hommage à personne, car il ne tient son royal fiefd'au- « cuhs barons. Le roi commande l'armée féodale, préside à la « justice et à l'administration du royaume.
« Les quatre grands dignitaires sont : le sénéchal, le connét table, le maréchal, le chambellan. Le premier exerce la jus- « tice royale, préside aux finances, à la vente des possessions t royales; il garde le trésor, paie les chevaliers, les sergents et « les écuyers d'armes. Le connétable préside à la guerre; il c doit ordonner bataille et aux gens d'armes de chevaucher ou re- « tourner par le commandement du roi. Le maréchal commande « sous les ordres du connétable; il lui doit hommage de son « office. Le chambellan sert le corps du roi ; il doit lui présenter « sa coupe, et quand le roi a mangié 9 il doit aller avec les autres € officiers mangier.
« La cour des barons est présidée par le roi, et, en son ab- « sence, par l'un des quatre premiers barons : le prince de « Galilée, le seigneur de Césarée et de Sidon, le comte de « Joppé, le comte de Tripoli. Tous les barons, c'est-à-dire tous « ceux dont les fiefs relèvent immédiatement de la couronne, « sont juges et pairs de cette cour qui doit connaître de toutes « les affaires féodales.
« Le seigneur peut donner son fief à l'Église, à un monastère « ou à des laïques. Ses héritiers doivent respecter sa volonté, « car le seigneur, comme le roi, ne tient sa seigneurie d'aucun « autre, for Dieu. Le feudataire doit service de son corps et de « ses hommes au baron, et quand il ne peut le suivre à la « guerre, soit par infirmité, ou parce qu'il appartient à l'Église, « il doit dire : Je veux bien que mes gens vous aident. Le fief ap- « partient toujours à l'aîné mâle de la ligne qui Ta possédé dans
« l'origine. Le baron rentre dans le fief aliéné toutes les fois
« que le feudataire ne remplit pas les conditions du contrat, « c'est-à-dire la promesse de foi, l'hommage et le service milice taire. Lorsque le feudataire laisse un enfant en bas âge, a « défaut d'héritier le baron a sur cet enfant droit de garde féo- « date. Quand l'enfant a quinze ans, il doit se présenter au < baron et lui dire : J'ai quinze ans <T âge complets. Celui-ci lui « doit alors l'investiture. Quant à damoiselle, il est us longue- € ment qu'à douze ans elle peut requerre son fief, pourvu qu'elle « prenne mari pour le défendre.
c Les barons, hauts justiciers du royaume, doivent être sages, a loyaux etbonsjusticiers; les plaideursdoivent avoir l'esprit sain, « riestredoutifs,neesbahis 9 nehontous,nehatifs 9 nese tropeourrour- « cet, ne se trop esmouvoir en plaidant. \a preuve d'un fait peut « être faite par le demandeur et le défendeur. Lorsqu'il s'agit « de la perte d'un membre, de la vie ou de l'honneur, ou bien « d'une plainte civile dont la valeur excède un marc d'argent, « on ordonne le combat, c Tu me dois telle somme. — Tu a en as menti. — Je t'appelle au combat. » Telle est la procé- « dure.
« Le chevalier doit acquitter ses dettes exactement; mais il « ne peut être retenu en gage par son créancier. Celui-ci , « néanmoins, aura la faculté de faire vendre tout ce que le « débiteur lui aurait confié en nantissement, et, lorsque ceci
« ne suffit pas, il doit se présenter devant la cour, qui peut « faire vendre le 6ef \ »
L'organisation des pays conquis fut toujours pour le vainqueur la condition indispensable d'une possession durable. Nous voyons dans l'histoire des peuples combien le pouvoir des conquérants s'affermit lorsqu'ils surent associer à leur fortune ceux quilesavaientsuivis.Guillaumed' Angleterre, avec ses Normands, Simon de Montfort, avec ses chevaliers, procédèrent au partage des terres dès que le sort des armes leur eut donné la victoire. Ainsi fit Godefroi à Jérusalem ; et au jour où les chevaliers croisés devinrent eux aussi possesseurs, Godefroi put mieux compter sur leur épée, car désormais ils auraient à défendre leurs plus chers intérêts en défendant ceux de leur chef.
1 (Assises de Jérusalem, — Éclaircissements sur les Assises de Jérusalem, par M. Michaud. )