‹ La noblesse de France aux CroisadesChapitre 5 sur 244 · SERVICE MILITAIRE DES FIEFS DANS LE ROYAUME DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

SERVICE MILITAIRE DES FIEFS DANS LE ROYAUME DE JÉRUSALEM

Les baronnies de Joppé, Ascalon, Ramla, Ibelin cl Mirebel doivent ensemble 500 chevaliers, savoir: Ascalon, 425 chevaliers ; Joppé, 25 chevaliers ; Ramla et Mirebel, 40 chevaliers; Ibelin, 10 chevaliers.

La baronnie de Galilée doit 500 chevaliers ; la partie en deçà du Jourdain, 60 chevaliers, et la terre au delà, 40.

La baronnie de Saïettc, de Montfort et de Ccsarée doit 500 chevaliers, et ses dépendances, savoir : Saïette et Montfort, 60 chevaliers ; Césarée, 25.

La seigneurie de Crac, de Montréal et de Saint-Abraham doit 60 chevaliers ; le Crac en particulier en doit 40; Montréal 20.

La seigneurie du comte Josselin doit 50 chevaliers ; voici ce que doivent les dépendances particulières: le château du roi, 4; Saint-Georges, 10; la terre de sire Geoffroy Lejour, 6; la terre de sire Philippe Dons, le chambellan, 2; l'évêque de Saint- Georges, 10; l'archevêque de Nazareth, 6; Thoron, 15. •

La sainte cité de Jérusalem doit 328 chevaliers, et particulièrement dans la cité et ses dépendances : Laurent de France, 4; Ancion Babin, 5; la femme de Jean Amaury, 4 ; Raymond le Baffile, 5 ; Henri Duchores, 1 ; Nicolas Dumons, 1 ; Nicolas d'Artois, 7 ; Simon, fils de Pierre Lermier, 2 ; André du Temple, 2; Pierre Vanait, 1 ; Amaury, le fils d'Arnaud, 3 ; Simon de Belléme, 1 ; Enguerrand de Picquigny, 1 ; Gille, la femme de Jean, I ; Pierre Lenoir, 2 ; Foulque Lenoir, 1 ; Ancion le Borgne, 1 ; Hugues le Petit, 1 ; les enfants de Robert de Picquigny, 2 ; Eustacke Patin, 1 .

La baronnie de Naplousc doit 328 chevaliers, et en particulier le vicomte* 50 ehe-

fti LA NOBLESSE DE FRANCE

Le Domesday de Guillaume le Conquérant, les Assises de Godefroi , les Établissements de Simon de Montfort révèlent, à des époques diverses, la même situation, les mêmes nécessités, une façon de procéder presque identique, où Ton pourrait découvrir, avec une étude attentive, les mêmes instincts féodaux.

Lorsqu'on prenait une ville d'assaut, la coutume voulait que le croisé fût reconnu possesseur de la maison où il avait pénétré le premier. Il plaçait sur la porte un bouclier, une épée, une croix ou tout autre signe qui devenait le titre de sa possession. Le nombre des principautés, comtés, baron nies ou simples fiefs dont les chevaliers de France se trouvèrent pourvus eu Orient fut considérable. Bohémond eut en partage la princi-

valiers ; Régnier Rohart et sa mère, 2; Jean Belarmer, f>; Neudc du Merle, 4; la femme Hugues Mimars, 4 ; la femme de Baudouin-le-Prinre, 5 ; la femme Raymond, I ; Jean de Saint-Berlin, 3; Constant le Frère, 1 ; lsaac de la Piscine, 4 ; Roger, 4 ; Auherlin du Roi, 2 ; Bernard Fouger, 1 ; Richard de Nazareth, 1 ; Raymond Dabin, 4 ; Baudouin de Routine, 1 ; la femme de Robert Salibi, 1 ; la femme Michel l'Agent, 4; Girod Passerel, 1 : Baudouin (H bel in. pour la lignée des Baudouin, 4; la dame deCésaire, 2; Henri Larbalcstrier, 1 ; Gui de Naples, 4 ; Arnaud de Tripoli, 4 ; Renaud de Soissons, 1 ; Amaury de Lassandre, 4 ; Philippe de Naiareth, 4 ; Georges l'Écrivain, 1 ; Simon d'Amiens, 2; Balian d'Ibelin, pour la terre qu'il tient de Nnplouse, Itf.

La baronnie d'Acre doit 329 chevaliers ; la cité en particulier, 72; Raymond d'Escandelion, 7; Païen, sire Caïphas, 7; Philippe Dons, 4 ; la dame de Naplouse, 2; Gauthier Saint-Denis, 2 ; Rohart Tabon, 4 ; Simon de Malins et Josselin le Comte, 4 : Joseph de Tenremonde, 4; Michel de Sinaï, Dréas, frère de Gibert de Fleury, 4 ; Gauthier de la Franche-Garde, 9 ; la femme d'Adam Cosle, 4 ; Gauthier le Bel, 4 ; Kude de la Hude, \ ; Masse, le fils de Robert, 1 ; Gilles de Calvadri, 4 ; le sénéchal, 3; Goberlin Bonet, 2; Arnaud de Dessole, 2; le vicomte, I ; Jean Hareng, 2 ; Jean Dorai ns, \.

La seigneurie d'Arsurdoit 330 chevaliers, et, en particulier, la cité 25; les Vénitiens, 3: Simon de Mentain, 3; la femme de Guille, 2; la femme Robert, 4 ; Foulque de Falaise, 2; Anselme, 4; Gaubel, 2; Henri de Machelaine, 4 ; Adamd'Arsur, 4 ; Denis, le fils de Geoffroi, 4 ; Raoul de Bouthilier, 2; Rogrir Hainery, 7; Simon Dumoulin, 4 : Rogrir de Grasse, 4 .

La seigneurie du Daron doit 220 chevaliers, et la cité en particulier doit 2 chevaliers; Gérard de Douai, 2; Renard de Montgiscard, 4.

La seigneurie de Baruelzdoit 21 chevaliers.

(Suivent les aides dues par les fiefs de l'Église et des bourgeois de Jérusalem.)

pauté d'Antioche, Baudouin du Bourg devint comte d'Édesse, d'autres eurent les baronnies de Joppé, de Galilée, les seigneuries du Crac, de Montréal et du château de Saint-Abraham. Après la prise de Constantinople, l'Achaïe et la Morée furent réparties eu fiefs, et Ton vit Guillaume de Champlitte, d'une noble maison de Champagne, porter le titre de princedeMorée. Vers ce temps-là, Othon de la Roche, gentilhomme bourguignon, devenait duc d'Athènes et grand sire de Thèbes , le comte Louis de Blois recevait le duché de Nicée de l'empereur Baudouin, Renier de Trith, chevalier de Flandre, prenait le titre de prince de Philippoli.

Guillaume de Champlitte, dont il vient d'être question, .avait quitté le pays de Champagne avec l'espoir d'augmenter son patrimoine en Orient. Il réunit un jour ses frères et ses hommes d'armes, puis il leur dit : « Beaucoup de chevaliers ont « su trouver dans la croisade des baronnies , ou d'autres « fiels; je veux les imiter, et tous ceux d'entre vous qui me « suivront auront la faculté de se créer un fief de famille. » Un banquet les réunit. On y régla que Hugues, l'aîné de sa maison, resterait au manoir de Champlitte. «Cher frère, dit alors « Hugues à Guillaume, puisque je dois ici demeurer, prends « tout l'argent de notre trésor et tout ce qui nous est commun ; « pars avec mes vœux et ceux de notre chère famille. J'espère en « la bonté de Dieu ; il fera réussir tes entreprises.» Guillaume de Champlitte partit iucontinent avec ses frères,plusieurschevaliers et leurs hommes d'armes, après s'être recommandé aux prières des moines d'Hauterive et avoir apposé son scel sur la charte dont le texte suit : « Moi, Guillaume de Champlitte, vicomte de « Dijon, je fais savoir à tous présents et à venir que, près d'en- « treprendre le voyage d'outre-mer, je donne a Dieu et aux « solitaires d'Hauterive, pour le repos de mon âme et de celle « de mes ancêtres, les vingt-trois sous et demi de Dijon qu'ils

« me doivent pour le cens des vignes qu'ils possèdent dans le « territoire de Mirande. Je donne en même temps aux mêmes « solitaires le plein usage de mes forêts. Les témoins de cette «charte sont le frère Pons Cellier, de Tordre de Cîteaux, « Robert de Farsde, mon chapelain, et mes hommes d'armes. « Fait l'an de l'incarnation du Sauveur, 1202. »

En arrivant en Morée, le premier soin du sire de Champlitte fut de construire un château fort dans le voisinage de Patras. La possession de cette ville, la prise d'Andravida etdeCorinthe assurèrent rapidement la soumission de tout le pays. Pendant ce temps, Geoffroi de Ville-Hardouin, neveu du célèbre sénéchal, s'emparait de plusieurs places de Morée. Une tempête l'ayant jeté dans le porl de Modon, il lui sembla qu'il pouvait, lui aussi, avoir sa part des fiefs et des seigneuries d'Orient. Bientôt Il offrit au sire de Champlitte d'unir leurs forces, de marcher dans de communs desseins. On eut alors le spectacle d'une association de chevaliers croisés ayant pour seul but la conquête et le partage des terres. Il y avait loin de là au pieux enthousiasme, aux sentiments de désintéressement et d'abnégation qui s'étaient révélés dans les temps de la première croisade !

Un jour, des messagers de Champagne arrivèrent au camp du sire de Champlitte. La douleur peinte sur leur visage paraissait profonde, et ils lui dirent : « Apprenez, seigneur, que le « comte de Champagne, voire frère aîné, n'est plus. Tous les « bannerets et communautés du pays, qui forment votre héri- « tage, vous demandent de revenir au milieu de nous. » Le sire de Champlitte réunit ses chevaliers et, sur leurs conseils, il se détermina à revenir en France ; puis il dit à Geoffroi de Ville- Hardouin : « Ce serait une ingratitude à moi, et je m'attirerais « le blâme des hommes, si je ne cherchais pas à récompenser « tes bons services. Je te donne donc en toute propriété Galace mata et Arcadie, et voici l'anneau d'or de vassalité. Je te prie

« en outre de tenir le pays que j'ai conquis en Morée à titre de « bail et sous la condition que s'il me plaisait dans un an, k « partir de ce jour, d'envoyer quelqu'un pour me remplacer en « Morée, tu remettrais dans ses mains le pays, la souveraineté, « ne conservant que tes propres terres. Passé l'année, je veux « que tu restes souverain du pays, avec le droit de transmettre « la souveraineté à les descendants. » Le sire de Champlitte prit aussitôt la route de l'Italie, et tous les possesseurs des fiefs conquis jurèrent fidélité au nouveau suzerain. On remarquait parmi les principaux : messire Gui de Nesle, pour six fiefs dans la Laconie et un château placé à l'embouchure de l'Eurotas; Guillaume Alaman , chevalier languedocien, seigneur de Patras ; Jean de Neuilly, pour quatre fiefs et le droit de porter bannière ; HuguesdeBrienne, ayant en fief le défilé de Scorta, outre vingtdeux fiefs de cavaliers ; Robert de la Trémoïlle, pour quatre fiefs el pour la seigneurie de Chalatrifa, l'ancienne Tyrtée. La Romanie, la Bithynie, une partie de la Thrace, beaucoup d'îles de l'Archipel, la Grèce, depuis le cap Sunium jusqu'au mont iEta, virent flotter au faîte de leurs vieux monuments, sur les créneaux de leurs hautes tours, les bannières des chevaliers franks venus des pays de Bourgogne, de Champagne, de Picardie ou d'Artois, et la Morée, selon l'expression du pape Honorius, devint une nouvelle France 1 .

Les chevaliers croisés trouvèrent dans les revenus de leurs fiefs d'Orient les moyens d'entretenir les gens de guerre qui suivaient leurs bannières. On ne recueille rien de bien précis sur ce qui a trait aux sommes payées dans les croisades pour l'équipement ou la solde des hommes d'armes et des gens de pied. Dans les nombreux documents que nous a laissés le moyen âge, on retrouve sans doute des comptes de dépense qui, par ap-

1 Voir, sur rétablissement des chevaliers franks en Morée, les travaux de Du Cange, M. Michaud, et la Chronique de Morée, par M. Bichon.

proximalion, pourraient fournir des notions utiles; mais il y a loin de là aux éléments qu'il Faudrait rassembler pour se rendre un compte fidèle de l'organisation des années chrétiennes, sous le rapport de la solde et de l'entretien des gens de guerre. Dans la première croisade surtout, tout semble dépourvu de celte organisation dont nous voudrions ressaisir les traces. Pour les croisade» qui suivirent , et auxquelles les rois de France prirent part, les registres de la Chambre des Comptes, Brussel, le Trésor des Chartes, les manuscrits de la Bibliothèque du Roi el les livres des Trésoriers pourraient fournir de bonnes indications; mais on doit regretter que les annalistes des guerres saintes se soient si peu préoccupés de ce sujet. Parmi les rares notions qu'ils fournissent, nous avons remarqué les détails relatifs à la solde des hommes d'armes de Baudouin d'Édessc, ceux qui se rapportent à la maison militaire de Joinville et les comptes des sommes payées par saint Louis. Baudouin d'Édesse, l'un des chefs de la première croisade, avait épousé la fille de Gabriel de Melitène, vieux Arménien dont on citait l'opulence. Baudouin, ayant épuisé son trésor, se trouvait dans l'impossibilité de payer la solde arriérée de ses hommes d'armes. Il s'agissait de trente mille micheletz\ somme très-considérable pour le temps. Dans son embarras, Baudouin recourut à la ruse et alla passer quelques jours chez son beaupère. Il y était a peine arrivé que ses hommes d'armes parurent, et il s'y attendait bien. Ceux-ci dépeignirent leur détresse, réclamant impérieusement la solde qui leur était due ou le gage promis par Baudouin. Le vieux Gabriel , étonné, demanda quel pouvait être ce gage. Baudouin gardait le silence ; mais un homme d'armes déclara que leur chef avait juré de couper sa barbe s'il n'acquittait pas la somme due.

1 Monnaie de Con»taiilinnpIo.

Celte réponse impressionna vivement îe vieillard, car la barbe. ans yeux des Orientaux, est le plus noble attribut de l'homme. « Nous allons, ajoutèrent les hommes d'armes, porter ailleurs « nos services si oit ne nous satisfait sur-le-champ. « La ruse de Baudouin réussit; le vieillard paya pour lui les trente mille michelclz 1 .

Joinville partit pour ta terre sainte avec plusieurs chevaliers et trois bannières. Dans ta croisade, saint Louis plaça sous ses ordres cinquante chevaliers. « Toutes les fois que je mangeois , « dit Join ville, j'avois à ma table dix de ces chevaliers avec dix

■ des miens, et ils mangeoient l'un devant l'autre, selon la « coutume du pays, étant assis sur des nattes a terre. Toutes « les fois qu'on crioit : Aux armes ! j'envoyois cinquante-quatre » chevaliers, qu'on appeloit dizain iers parce qu'ils êtoient di-

■ visés |wr dix toutes les fois que nous chevauchions armés.

i (Oironiqur de CiuiL

-ill LA NOBLESSE DE FRANCE

« Au retour, les cinquante chevaliers mangeoient à. mon hôtel.» Lorsqu'à Acre les comtes d'Anjou et de Poitiers se séparèrent de saint Louis pour revenir en France, beaucoup de chevaliers, découragés par les revers de l'armée, voulurent s'embarquer avec les frères du roi. L'épargne royale était épuisée, la solde se payait mal et chacun murmurait de sa triste situation. Joinville fut mandé par le roi ; lui aussi paraissait mécontent. Saint Louis lui dit lorsqu'il parut : «Sénéchal, vous savez que je vous « ai moult aimé, et mes gens me disent qu'ils vous trouvent « dur. Pourquoi cqlaî — Sire, répondit Joinville, je n'en puis « mais; le savez, ay esté prins sur le fleuve, ayant perdu no- « toirement tout ce que je possédois. — Combien demandez- « vous? dit le roi. — Sire, 2,000' livres jusqu'à Pâques, pour « les deux parts de Tannée. — Avez-vous faict marché avec « d'autres chevaliers? — Oui, sire ; Pierre de Pontmolain, lui « troisième, me couste 400 livres; me fault également 800 li- « vres pour mes armes, mes chevaulx, mes équipages et la « nourriture de ses chevaliers. — Vous retiens, sénéchal, dit « le roi \ »

Les comptes des sommes payées par saint Louis pendant la croisade peuvent donner, on le voit, de bonnes indications sur la nature de la solde. On Irouveque Mathieu, sire de Roye en Picardie, reçut 2,200 livres tournois pour un an, outre la table du roi, le passage et l'entretien des chevaux. Gilles de Trazégnies, connétable de France, toucha 4,000 livres tournois pour lui et quatorze chevaliers, et ils avaient aussi bouche en cour*. Le comte de Saint-Pol, « soy trentiesme de chevaliers,

1 Environ 38,000 livres de la monnaie ncluelle. Vers ce lemps-la, le marc d'argent fin valait 54 sols 7 deniers tournois.

* (Mémoires de Joinville.)

8 Le roi eut à sa lahle, pendant la croisade, jusqu'à cenl trente chevaliers portant luiiinière.

« eut pour passaige, retour de chevaulx, manger et toutes au- « très choses, 12,000 livres, et 2,000 livres de don privé 1 . » Saint Louis fournit 25,000 livres à Gaston de Béarn ; le duc de Bourgogne, marchant avec vingt bannières et quarante chevaliers, en reçut 22,000. Hugues le Brun, comle d'Angoulême, ne consentit à prendre part à la croisade avec douze chevaliers qu'à la condition qu'Alphonse de Poitiers les recevrait à sa table, compterait à Hugues le Brun 4,000 livres tournois, outre une pension de 600 livres sa vie durant*.

Nous bornerons ici nos citations. Elles auront suffi pour faire comprendre combien nous sommes loin des temps de la première croisade. Plus d'enthousiasme, plus d'abnégation, plus de patrimoine sacrifié ! On suit le roi de France en Orient, mais il doit défrayer le seigneur croisé, pourvoir à l'entretien de ses hommes d'armes, de ses gens de pied et de ses chevaux ! Nous touchons au moment où la noblesse , mise aux gages du roi, perdra sa mâle indépendance et verra les services rendus par l'épée peser bien moins dans la balance que les flatteries ou les intrigues des gens de cour.

Le pieux enthousiasme des premières croisades ne se retrouve plus dans les expéditions de saint Louis. Ce roi que l'Église vénère, dont les vertus charmèrent les émirs, ne put inspirer des sentiments de piété sincère à une armée amollie parles richesses de l'Orient, par un jeu effréné, par le commerce des courtisanes. Le séjour prolongé de l'armée dans l'Ile de Chypre acheva de corrompre les mœurs des chevaliers.

Dès la .troisième croisade, d'ailleurs, on voit les annalistes des guerres saintes se plaindre de cette corruption. « Ces Franks,

1 (Voir Du Cange et les Archives historiques et ecclésiastiques de la Picardie et de l'Artois, 1" vol., p. 290. Amiens, 1842.)

1 (Chronique manuscrite de la bibliothèque de M. de Thou.)

« dit Geoffroi Viuisauf, qui prétendaient n'avoir été conduits « en Orient que par de pieux motifs, répètent des chansons « d'amour et se livrent a la débauche. Le luxe de leurs habits w dénote des hommes efféminés; leurs manches sont fermées « par des agrafes; des cordons richement travaillés lient leur « ceinture, et pourcacher les plis deleur robe, ils se recouvrent « d'un justaucorps. Autour de leur cou brillent les pierres préa cieuses ; ils parent leur front de couronnes de ileurs et ma- « niant les coupes au lieu desépées, ils passent la nuit dans l'or- « gie 1 .» Ajoutons à ce tableau celui que Guibert de Nogent nous a laissé de Baudouin d'Édesse. «Ce prince, dit-il, vivait « dans son comté avec le plus grand éclat. Lorsqu'il sortait, on « portait devant lui un bouclier d'or sur lequel un aigle était « placé. Adoptant les usages des Gentils, il marchait portant « une longue robe ; il avait laissé croître sa barbe, se laissait « lléchir par ceux qui l'adoraient, mangeait sur des tapis éteu- « dus; et s'il entrait dans une ville qui lui appartint, deux che- « valiers placés devant son char faisaient retentir les trom- « pettes. »

Le luxe des chevaliers et la corruption de leurs mœurs éloignèrent à la fois de leur àme l'enthousiasme et cette mâle énergie avec lesquels leurs devanciers avaient fait de si grandes choses en Palestine. Nous venons de voir les seigneurs impatients de quitter l'année de saint Louis pour revoir leur patrie, et ne rester en Orient que sur la promesse formelle qu'une sorte de haute paie leur serait garantie. Nous sommes bien loiu ici de la bataille de Tibériade. On sait qu'après cette journée néfaste, les chevaliers du Temple et de Saint-Jean furent mis à mort. La douleur était telle parmi tous les captifs, que ceux qui n'appartenaient point à ces deux ordres déclarèrent eu

1 (Itinéraire du roi Richard, }»ar Geoffroi Vimsadf.)

faire partie, craignant, dit le chroniqueur, de manquer de bourreaux 1 .

Les causes que nous venons de signaler ne furent pas d'ailleurs les seules qui amenèrent la décadence des guerres saintes. Les plus décisives tenaient à l'état des esprits, h la prépondérance qu'avait acquise le pou voir séculier, a l'ensemble d'une situation politique et religieuse dont les développements se* raient en dehors de notre sujet \ Lorsque saint Louis prit pour la première fois la croix, la pieuse pensée des guerres saintes avait déjà abandonné les esprits, et lui seul peut-être alors nourrissait encore dans son âme ce sentiment d'enthousiasme qui avait gagné tous les cœurs au temps de Pierre l'Ermite et de Godefroi de Bouillon. Join ville, parlant de l'expédition de Tunis, s'en explique en ces termes : t Ay ouï dire que les con- « seillers de ceste croisade commirent peschié mortel ! » Le bon sénéchal, d'ailleurs, se refusa aux instances du roi, qui le pressait de l'accompagner, a Sire, lui dit-il, à mon premier « viage oultre-mer, vos sergents ont ruiné et apauvri mes vas-

1 (Itinéraire du roi Richard, par Gcoffroi YmiSArr.)

9 a A la fin du treizième siècle, on parle encore en Europe des croisades, on les « prêche même avec ardeur ; les papes eicitent les souverains et les peuples ; on u tient des conciles pour recommander la terre sainte ; mais personne n'y va plus, u personne ne s'en soucie plus. Il s'est passé dans l'esprit européen, dans la société « européenne, quelque chose qui a mis fin aux croisades. Il y a bien encore quelques m expéditions particulières ; on voit bien quelques seigneurs, quelques bandes partir « encore pour Jérusalem ; mais le mouvement général est évidemment arrêté. Cepen- « danl il semble que ni la nécessité, ni la facilité de le continuer n'ont disparu. Les u musulmans triomphent de plus en plus en Asie; le royaume chrétien fondé à Jéruu salem est tombé entre leurs mains ; il faut le reconquérir. On a pour y réussir bien ce plus de moyens qu'on n'en avait au moment où les croisades ont commencé ; un a grand nombre de chrétien! sont établis et encore puissants dans l'Asie Mineure, a la Syrie, la Palestine ; on connaît mieux les moyens de voyage et d'action. Cepenc dant rien ne peut ranimer les croisades. C'est qu'un grand changement s'est opéré a dans les idées, dans les sentiments, dans les situations sociales ; on n'a plus les a mêmes besoins, les mêmes désirs; on ne croit plus, on ne veut plus les mêmes a choses.» [Histoire générale de la civilisation en Europe, par M. Guizot.)

« saux ; ores, dois-je demeurer pour leur donner ayde et dé- « fenseau besoing! f »

Dès la première croisade de saint Louis, on faisait jurer sur l'Évangile de tenir l'engagement d'aller en Orient \ Voici l'extrait d'un fabliau publié par Le Grand d'Aussy et attribué à Rutebœuf, qui vivait à la fin du treizième siècle. « Sire croisé, « il y a des choses qui m'élonnent toujours beaucoup. Des gens « grands et petits, sages et honnêtes, vont dans ce pays d'Orient « que vous vantez tant; ils s'y conduisent bien, je n'en doute « pas ; leur âme en est sanctifiée; cependant et je ne sais com- « ment cela arrive , quand ils reviennent ce sont des méchants « et des bandits. Au reste, encore une fois, Dieu est partout; « il est aussi en France, et il ne s'y cachera pas exprès pour « moi. Je dors ici toute la nuit en paix, je ne fais tort à perte sonne et vis bien avec tous mes voisins. Je veux encore quel- « que temps mener cette vie, rire et chanter avec mes amis. « Pour vous qui visez aux hauts faits d'armes, courez abattre « outre-mer l'orgueil du soudan ; dites-lui, je vous conjure, que « je me ris de ses projets, de ses menaces ; s'il vient me troubler « dans mes foyers , oh ! alors, je saurai me défendre; mais s'il « reste chez lui, qu'il ne craigne rien, je n'irai certes pas l'atta- « quer. 8 »

1 (Mémoires du sire de Joinvillk.)

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