‹ La Noblesse française sous RichelieuChapitre 10 sur 26 · TRAIN DE MAISON · texte numérisé non relu

TRAIN DE MAISON

Personnel : organisation intérieure, .officiers et serviteurs. — Pages; hommes de lettres domestiques. Trains d'apparat, plusieurs maisons montées à la fois. — Hospitalité e( clientèle. — Besoin île paraître. — Equipages ■. carrosses,

leur nouveauté, leur luxe. — Train de voyage. Chevaux, leur nombre. — Chaises à porteurs. — Table : collation bourgeoise; repas de gentilshommes. — Leur profusion; qualité des

nets. — Vaisselle d'argent, étiquette et service à table. — Habitations : les nouveaux hôtels de Paris. — Luxe des appartements. — Mobilier, tenture-, objets d'art

\ la noblesse riche, les convenances socialla vie mondaine imposent des charges écrasantes. Pour un homme d'un rang un peu élevé, certain superflu est plus indispensable que le nécessaire. Le luxe, apporté d'Italie et d'Espagne au siècle précédent, n'est pas encore répandu dans la masse de la nation, niais il est poussé à son comble par la haute classe Luxe grandiose plus que confortable : les (ils des rudes guerriers, ligueurs ou huguenots, qui vivent à cette époque de transition, préfèrent le déploiement extérieur au raffinement intime. Econome et calculateur, le gentilhomme conserve encore, sans compromettre ses finances. « un train fort propre et en bon état »: mais s'il est « magnifique et Libéral » selon le goût du temps, s'il veut, avoir des tableaux, des bijoux, des chevaux, des chiens, des oiseaux, des mignonnes, jouer, faire grande chère, et être superbement meublé, il est vite réduit aux expédients et à la détres

Le train de vie habituel est déjà fort lourd. Chaque hôtel est organisé comme une petite cour. La maison d'un grand seigneur est une vaste administration. Depuis l'intendant qui plane sur le tout, jusqu'aux derniers des laquais, chaque branche du service comprend une série de domestiques qui, sous les ordres des chefs d'emploi, — le maître d'hôtel, l'argentier, le premier aumônier,

le premier secrétaire, le premier écuyer, le premier valet de chambre, cuisinier, sommelier, cocher et muletier, — ont pour mission de veiller aux besoins moraux et matériels du maître. L'intendant faisait la recette générale des revenus, el gardai! à titre de gages jusqu'à ."> [tour ion des sommes qu'il encaissait, sans compter ce qu'il s'attribuait indûment. Les autres officiers, dont les appointements étaient assez faibles, se payaient en nature. « Mon sommelier, disait le grand prieur de la Porte, dit que le vin lui appartient dès qu'il est à la barre (au milieu du tonneau), et n'a point d'autre raison à alléguer, sinon qu'on en use ainsi chez M. le cardinal; le piqueur prétend que le lard est à lui dés qu'il en a levé deux tranches; le cuisinier nVst pas plus homme de bien qu'eux, ni l'écuyer ni les cochers ; sans parler du maître d'hôtel qui est le voleur-major; mais ce qui me chicane le plus, c'est (fiic mes valets de ebambre me disent : Monsieur, vous portez trop longtemps ici habit, il nous appartient. » Le général des galères Pont-Courlay, dont le revenu est de 00 000 livres, fait en doux ans 400 000 livres de dettes, en négligeant de régler su maison, et en entretenant « une multiplicité de Valets et de personnes inutiles ». Il n'avait pas moins de cinq gentilshommes, six secrétaires el six valets de chambre. Réduit à ce qu'on jugeait le Strict nécessaire, il lui restait encore un train de quarantre-quatre personnes, don! sieze au service de sa femme.

Les laquais, placés au dernier rang dans la hiérarchie domestique, personnalités sans conséquence, dont le maître ignorait souvent les noms, formaient dans la maison d'un seigneur une troupe imposante. — vingt-cinq ou trente à l'ordinaire — l'effectif d'une compagnie de gens de pied. Trois d'entre eux se tenaient toujours debout derrière les carrosses. La nuit, on se faisait porter le flambeau dans le> rues par un laquais. — le moindre gentilhomme en usait ainsi. — On allait à l'église suivi d'un page, qui portait un carreau de velours, et d'une escouade de laquais; en promenade, unedame avait des laquais qui portaient le carreau, le parasol, l'écharpe, la coiffe, le mouchoir...

I. - princes, les ducs, et beaucoup de gens '1»' qualité, avaient, mitre leur maison civile, une maison militaire, gardes, estatiers. qui les accompagnaient à pied et à cheval; gentilshommes qui leur faisaient escorte. Quelques-uns entretenaient lomestiques d'un genre spécial. Le prince de Joinville avait trois trompettes à smi service. Richelieu, un joueur de viole attitré : le fameux Bfaugtrs* Aux demoiselle^ île grande maison il faut, à l'imitation des tilles de France, un équipage particulier. M de Rohan possède un écuyer. Dans les col- . le jeune gentilhomme a son gouverneur, son précepteur et ses laquais. Les premiers dans la maison d'un grand ont, aux frais du maître, un train personnel.

-M. le Prince tenait <ie> équipages complets en

plusieurs maisons; c'était un luxe délicat et assez répanda. Bassompierre, emprisonné depuis cinq ans à la Bastille, gardait encore tout son train à Paris, et meublait richement une maison qu'il bâtissait à Chaillot. La duchesse d'Angoulême garda pendant vingt-huit ans sa maison toute montée à Tours, bien qu'elle eût « fait un nouveau train » à Paris où elle habitait.

Un seigneur un peu qualifié avait aussi des pages en assez grand nombre, auxquels il faisait apprendre tous les exercices, et qui pour la plupart étaient de race noble. Richelieu n'admettait à remplir dans sa maison ces fonctions honorifiques que des fils de comtes on de marquis. Le jeune homme nourri page dans une maison illustre, — selon le sens latin du mot, — en portait la livrée. La livrée n'avait encore rien de bas, c'était un honneur de la revêtir; on l'endossait, comme au moyen âge on arborait les couleurs de son chef. Avec le temps, les simples gentilshommes, n'ayant plus ni soldats ni pages, ne firent plus porter leurs couleurs que par des laquais, et leur livrée devint servile; tandis que la livrée du Roi, appelée plus tard Y uniforme, demeurait seule glorieuse et recherchée. Les pages ne rendaient qu'un service de parade, précédant le seigneur en diverses circonstances, et portant en cérémonie la queue de Madame; mais nul dans un certain rang ne pouvait se dispenser d'en avoir.

On était également tenu par la mode d'avoir sur l'état de sa maison un homme de lettres en vogue,

« gentilhomme di belle littere », usage italien adopté en Franco. Les gens d'esprit à vos gages composaient des vers pour vous, « vous entretenaient d'un million de choses, et vous disaient quel jugement il fallait faire des ouvrages du moment ». Le duc de Longueville donnait à Chapelain une pension de 2 000 livres; Muret, un des médiocres poètes du temps, recevait 1 500 livres par an du duc de Montmorency. Corneille avait une chambre à l'hôtel de Cuise; le marquis d'Uxelles payait à Gombauld un laquais et un cheval, afin de se faire faire par lui ses lettres d'amour. « dans les desseins de mariage ou de galanterie qu'il pouvait avoir ». Les emplois domestiques de secrétaire, de maître d'hôtel, d'écuyer, étaient parfois donnés à des littérateurs pour les faire vivre. La marquise de Sablé avait La Mesnardière à titre d'homme de lettres, autant qu'à titre de médecin; la prin de Conti avait à ses gages Porchères l'Augier, l'auteur du Camp de la place Royale. On le chargeait de faire les ballets ; il s'intitulait « intendant de.s plaisirs nocturnes ». Montereul, de l'Académie, était au prince de Conti, neveu de la précédente. M. d'Epernon avait à /«{Balzac; le cardinal de La Valette, son fils, pensionnait Mondory, le célèbre acteur. Beaucoup d'écrivains avaient leur couvert mis iliaque jour à quelque table aristocratique. Furetière nous montre un poète léguant à sa mort si m grand agenda, ou Almanach de dîners, dans lequel sont contenus « les noms et demeures de

toutes ses connaissances, avec les observations qu'il a faites pour découvrir le faible des grands seigneurs, les flatter et gagner leurs bonnes grâces, ensemble celles de leurs suisses et officiers de cuisine » — Il était distribué par jour : le lundi chez tel intendant, le mardi chez tel prélat, le mercredi

chez tel [trésident Cette hospitalité ne suppose

pas nécessairement le besoin chez celui qui en profite, — Voiture, qui avait 18 000 livres de rente, dînait tous les jours à l'hôtel de Rambouillet; — elle marque surtout, chez celui qui l'exerce, le goût, si développé alors, d'une clientèle que par tous les moyens on cherche à accroître et à maintenir.

Notre société démocratique a perdu la notion de ces rapports de dépendance honorable : entre patron et client dans L'ancienne Rome, entre suzerain et vassal au moyen âge, entre seigneur et domestique au xvne siècle. Ces amis inférieurs, qui ne sont pas des pique-assiettes, mais (|iii acceptent sans humilité ce qu'un autre se fait gloire de donner, n'ont pas d'analogues aujourd'hui. Le soin extrême de l'égalité, qui rend blessante toute idée de protection, rehausse la dignité individuelle, mais relâche le lien social. Ce tenue : être à quelqu'un, qui révolterait nos contemporains, paraissait tout naturel sous Louis XIII. Celui qui était à un grand seigneur avait place à sa table, et se servait de ses carrosses; s'il ne logeait pas à son hôtel, il y envoyait chaque soir « quérir sa chandelle », se

faisait soigner gratis par son chirurgien, el en recevait mille petits offices. Los familiers du comte de S. lisons, du dur de Nemours, prenaient sans cérémonie un des carrosses des hôtels de Soissons ou de Nemours. Dans chaque demeure seigneuriale, plusieurs voitures ne faisaient d'autre service que celui des domestiques. La cuisine d'un personnage servait à nourrir non seulement ses gens, mais encore leurs familles et quelquefois leurs amis, qui tous vivaient à ses frais, dans son hôtel, el saient comme chez eux. Ceux à qui des dettes ou actions peu régulières faisaient redouter la prison trouvaient asile et protection dans les communs de ces vastes maisons, hôtelleries sympathiques et gratuites.

« Le maréchal de Vitrv défendait aux gens de la ville voisine de son château de loger personne, parce qu'il voulait recevoir chez lui tous ceux qui le venaient visiter; par un esprit bien différent de celui de beaucoup de seigneurs d'aujourd'hui (ceci était écrit sous Louis XIV), qui ont fait venir la mode d'envoyer à l'hôtellerie les équipages de leurs amis. » On y mettait de l'amour-propre. L'ambassadeur de France revenant d'Angleterre avec L00 personnes, tient à défrayer tous ceux qui »ent la mer avec lui. Il dépense ainsi 14 000 écus à Douvres en quatorze jours, en attendant un vent favorable. Le faste prenait parfois en ce genre la forme d'une libéralité brutale qui choque nos susceptibilités modernes, mais qui semblait alors

digne d'admiration. Souscarrière servit ainsi 2000 louis d'or dans un plat an roi d'Angleterre; en un repas qu'il lit chez lui à Paris. Le «lue de Lerme, traitant Monsieur en Flandre, faisait,

apporter à la fin des repas « deux sacs de 1000 pistoles, au bout de la table, pour ceux qui voulaient jouer »...

Certaines coutumes prescrivaient à « tous gens n'ayant pas de bien suffisant, ou n'étant pas d'un état capable pour s'entretenir, de se donner aussitôt au service des honnêtes gens » ; mais le service des honnêtes gens n'avait rien de vil. Le chef s'intéressait à ses domestiques, leur honneur était lié au sien, il en était en quelque sorte responsable. Ceux-ci, de leur côté, prenaient à cœur la dignité de sa maison. Les luttes de préséance entre carrosses, si fréquentes dans les rues de Paris, se terminaient souvent par des batailles, où les laquais mettaient volontiers l'épée à main. M. de Tilladet fut tué ainsi par les gens du duc d'Epernon. Les valets se piquaient de galanterie pour le compte de leur patron. Un laquais de Bassompierre, voyant une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât la robe, alla la prendre en disant : « Encore ne sera-t-il pas dit qu'un laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela! »

Les trains onéreux que le grand seigneur entretenait à l'ordinaire, dans son château et à Paris, n'étaient rien auprès de l'apparat presque royal

qu'il lui fallait déployer, quand une circonstance particulière de sa vie, ou une fonction considérable, le mettait en évidence. Ce nVst plus une dizaine de gentilshommes qui le suivaient alors à la promenade, ni une garde de quelques soldats qui fait le servie»' de son hôtel, mais dés centaines d'officiers, et des bataillons de serviteurs qui constituent son escorte. Le duc de Créqui-, ambassadeur de France à Rome, avait. « à lui appartenant, six suisses, des trompettes, une garde de carabins, un nain, seize pages, vingt-quatre mulets ayant chacun leur muletier ».... sans compter sa maison véritable. Il prenait habituellement ses repas sous un dais, avec trente gentilshommes, « outre les survenants ». Aux obsèques du maréchal de Saint- Géran, paraissaient « soixante sergents de ses terres, ayant devant et derrière Técusson de ses armes: conduits par son prévôt..., que suivaient à cheval deux cents officiers de ses mêmes fiefs, vêtus de deuil, suivis d'autant de pauvres, parés de même; chacun une torche en main. Quatre cents prêtres marchaient ensuite, etc. » Ce goût de la représentation était partagé par les Étrangers. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris se montre avec toute sa suite dans un somptueux équipage. qui lui coûte plus de 1000 livres sterling. Le duc d'Ossuna vient trouver l'envoyé français « porté en chaise, couvert de pierreries, plus de vingt carrosses le suivant, remplis de seigneurs espagnols ses parents et ses amis, et entouré de cinquante

en pilai nés tenientes ou cUferes reformados ». En Pologne, écril noire ministre d'Avaux, « qui n'a

que vingt-cinq chevaux est mal en ordre; les Polonais sont dans un luxe et une pompe incroyables. Beaucoup <le seigneurs sont suivis de cinq cents et six cents valets. »

Le besoin de paraître possédait ceux même qui n'en avaient pas les moyens. Richelieu, pauvre évoque de Luçon, ayant à peine de quoi vivre, prend un gentilhomme pour maître d'hôtel. « Cela fait bien, dit-il, il dirige la maison, et reçoit la compagnie. » Deux malheureux hobereaux, qui vivent à l'auberge, acceptent d'un commun accord de passer tour à tour chacun pour « le gentilhomme » de l'autre. Aliossens, tout misérable qu'il était dans sa jeunesse, s'offrit un suisse en disant : « Cela a bon air; quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde quelque chose, on le croira. » Segrais raconte que Chambonnières, « voulant faire le grand seigneur », avait un carrosse traîné par deux méchants chevaux avec un page en effigie, rempli de foin, attaché par derrière.

Le luxé des équipages correspondait en effet à celui des gens. Il n'y avait point eu de carrosses à Paris avant la fin do la Ligue. Les princes et Henri IV lui-même, dans les années qui suivirent son arrivée au trône, allaient à cheval par la ville. et « si le temps semblait tourné à la pluie, mettaient en croupe un gros manteau ». Le comte de Guron, les marquis de Cœuvres et de Rambouillet

se dispensèrent les premiers de cette règle, mais ils ■ servaient guère de carrosses que la nuit; « encore se cachaient-ils et fuyaient la rencontre du roi. sachant que cela lui était désagréable ». Les personnages plus modestes se contentaient de chausser. « pour se sauver des boues ». des galoches aussi justes que possible, avec lesquelles ils cheminaient péniblement dans les rues étroites et malpropres de la capitale. L'usage des cari s'établit rapidement sous Louis XIII; voitures monumentales où huit personnes s'entassaient, mais bien grossières encore, avec des mantelets de cuir, en guise de glaces, et des stores d'étoffé que Ton bouclait pour se garantir du froid. L'élégance y trouve cependant un aliment nouveau. « J'ai acheté un carrosse de velours cramoisi en broderie, fort beau », écrit le maréchal de La Force à sa femme. Des housses à passements d'or, des armes en grand nombre avec des livrées éclatantes, relevaient ces véhicules primitifs. Une déclaration royale tenta vainement de mettre des bornes à ces dépenses. On eut des carrosses et des litières brodés d'or, d'argent et de soie, chamarrés de passements de Milan, veloutés et satinés: le bois en était doré: les baltes, mantelets, custodes et gouttières, étaient doublés de soiéi M. de Chevreuse faisait faire quinze de ces voitures à la fois, pour voir celle qui serait la plus douce.

On en possédait toujours un nombre respectable, toutes attelées de six chevaux. La reine

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Marie, quittant Paris en 1017, en emmenait près de vingt pour elle el pour sa suite. Le roi en envoie trente recevoir à Bourg-la-Reine l'ambassadeur d'Angleterre; les particuliers, toutes proportions gardées, ne restaient pas beaucoup en arrière. Ils voyageaient communément avec trois ou quatre carrosses, suivis de dix à douze chevaux de selle, de leur chariot, de leur fourgon, de leurs mulets. Dans ces conditions, la litière historique de Richelieu, portée par vingt-quatre hommes qui se relayaient, ne paraît nullement invraisemblable. Le due de Bellegarde, venant de Bourgogne à Paris, marchait à quarante chevaux de poste. Quelque soin que nos compatriotes missent à « rechercher leurs commodités en voyage », ce train était peu de chose auprès du faste de ce gouverneur de Milan qui envoyait « de (\vu\ milles en deux milles, des charrettes, pour porter de l'eau et arroser les chemins par où il passerait, de peur de la poussière ».

A coté des chevaux de service pour la selle el l'attelage, figurent les coursiers de Naples, « les chevaux à courbettes », acquis à prix d'or, le cavallo (U. respetto qu'on tenait à l'écurie, « pour s'en servir en une nécessité ». Les harnais étaient à l'avenant; Fontenay-Mareuil parle d'un cheval

de 1111)0 écus, dont la liousse de broderie d'or, traînant jusqu'à terre, avait pareille valeur.

A la ville, on usait de litières, de chaises à porteurs, « ces retranchements merveilleux contre

les insultes de la boue et du mauvais temps ». selon le langage des précieuses. Elles étaient d'invention nouvelle, ainsi que ces vinaigrettes, petites chaises à roues qu'un homme suffisait à faire mouvoir. Bien qu'il y eût des chaises et des

s publics numérotés, le prix exigé pour leur location les rendait inaccessibles à la bourgeoisie moyenne, qui se contentait, dans ses déplacements, du bidet ordinaire équipé sans étriers. avec les bornes de pierre pour montoir. Le luxe des moyens de transport, prodigieusement accru en trente ans. demeurait donc tout aristocratique.

II en était de même des splendeurs de la table. Pendant que le commun du peuple ne connaissait rien de mieux, pour faire carrousse, que la collation avec mie tourte, un poupelih, et une tasse de confitures faites à la maison, ou le pique-nique des dimanches et jours de fête, tandis que la greffièrê cachait la clef de l'armoire au pain, et que le harhier-étuviste faisait un salmigondis SUT les rvnauprès du feu, l'ordinaire d'un grand seigneur était i de trois broches chargées de viandes. plusieurs pots de viandes bouillies, un four garni de pâtisserie, et une table à dresser couverte dé toutes Bortes de volailles, avec de nombreux plats de gâteaux, sans compter une quinzaine de pièces montées de friandises ». Dans les festins organisés, les plais atteignaient la centaine, et la dépense excédait souvent I II uni) francs de notre monnaie. Tous les plats 86 relevaient huit fois dans les

banquets offerts en 1616 à M. le Prince. « M. de Beaufort, dit Mlle de Montpensier, nous donna à Chenonceaux un souper de huit services, de douze bassins chacun. » Chaque service paraissait, renfermé en une grande manne couverte, « ou un homme aurait pu demeurer étendu tout de sou long » ; tous étaient réglés avec science — il existait des lactiques de plats — et l'on consultait journellement le Cuisinier français, ouvrage dû à la plume de Yéeuyer de cuisine du marquis d'Uxelles. Les coteaux étaient le sobriquet de ceux qui se piquaient de raffiner en bonne chère; l'abbé de Bernay, conseiller au Parlement, présidait luimême à ses fourneaux avec un tablier de salin; Bullion « avait pour le vin des raffinements tout extraordinaires, les gens d'affaires se tuaient à lui en chercher ». Bien que les goûts aient beaucoup changé depuis Louis XIII, que divers aliments, par exemple le thé et le chocolat, considérés alors comme « des drogues », aient été adoptés ensuite par l'usage, tandis que les friponneries, le cotignac d'Orléans, la nonpareille, les talemouses et autres délices de l'époque, aient semblé plus lard un assez mince régal, les gourmets de ce temps ne le cédaient en rien à ceux du nôtre. Les veaux de lait nourris en Normandie, avec dix-huit œufs par jour, devaient constituer un mets assez coûteux; et l'on voit un conseiller au grand Conseil dépenser 10 030 écus en chapons de Bruges, d'après les comptes de son rôtisseur. On tenait encore plus

d'ailleurs à la quantité qu'à la délicatesse. Les seigneurs estimaient peu les viandes apprêtées « plus pour la parade que pour manger ». < m servait ordinairement à la reine Anne, pour son premier déjeuner, un bouillon, des côtelettes, des saucisses et du pain bouilli; « elle mangeait de tout et n'en dînait pas moins ».

La haute société dînait entre midi et une heure, elle soupait entre huit et neuf; ces deux repas étaient fort abondants, si abondants qu'une ordonnance essayait de les réduire, en défendant d'avoir plus de trois services (on n'en avait pas moins de cinq), un rang de plats par service, et six pièces au plat, ce qui revenait à autoriser en totalité dixhuit plats par repas, chiffre fort raisonnable aujourd'hui. Entre le dîner et le souper avaient lieu ces collations, dont les contemporains parlent sans . qui jouaient un si grand rôle dans les rapports mondains, pré-texte à galanterie, à divertissement ou à magnificence. On faisait apporter les citrons doux et les confitures dans une quinzaine de bassins de vermeil. Tous les gens de quelque importance se servaient journellement de vaisselle d'argent. « Il n'y a aujourd'hui si petit de nos sujets, dit un Edit royal, qui ne fasse parade de richesse, par la montre des pièces d'orfèvrerie de poids excessif jusqu'aux plus vils ustensiles de sa maison.... » Richelieu nous apprend que sa vaisselle plate valait plus de 1 1 00 000 livres. Le duc

S ivoie donnait à sa belle-fille, Madame Royale,

une collation où tout»1 l'argenterie était en forme de guitare, parce qu'elle jouait de ce1 instrument. Les politesses <!<• ce genre remplaçaient, mais plus chèrement, les galanteries à la vieille mode — fes pâtés où étaient enfermés des oiseaux et des lapins vivants, « portant au col «les rubans » aux couleurs de la dame du festin. On avait un art tout particulier de plier le linge de table, de le « déguiser en toutes sortes de fruits ou d'animaux ». La nappe « mignonnement damassée, avec force bouillons parmi plusieurs petits [dis », ressemblait parfois à une rivière ondoyante « qu'un petit vent faisait doucement, soulever ».

A côté de ces élégances toutes récentes et un peu enfantines, l'bomme du moyen âge se retrouvait, à la façon de boire les santés debout ou à genoux, mais toujours le chapeau bas et l'épée nue à la main; souvent au bruit des timbales et des trompettes qui sonnaient toutes ensemble dans la salle, et auxquelles d'autres trompettes répondaient du dehors. Il se retrouvait encore dans ce mélange de raffinement et de rusticité, par lequel des -eus qui se lavaient soigneusement avant et après les repas, qui frottaient leur cuiller avec cérémonie plutôt que de toucher les premiers au potage, ne faisaient pas difficulté de se curer les dents à table avec leur couteau, ainsi que le chancelier Séguier en usait chez le cardinal.

A ces tables immenses, que la pompe du seigneur voulaitnombreuses et remplies, ou se plaçait

comme au temps jadis, en enfilade, le {dus considérable tenant le haut bout, n'ayant personne à sa dndte. le second en dignité assis à sa gauche, et ainsi des autres jusqu'au bas bout. L'amphitryon y prenait place plus ou moins haut, selon son rang; mais s'il était prince ou de grande qualité, il avait an dais au-dessus de sa tôt©, son cadenas devant lui. et derrière sa chaise son maître d'hôtel, qui le servait l'épée au côté, et le manteau sur les épaules. Jusqu'à Louis XIII, la vie du grand seigneur, à plus forte raison celle du gentilhomme, est toute locale; il ne sort de sa province qu'accidentellement; son foyer, son home est à son château. I là que résident en son absence sa femme et ses enfants: tous ses intérêts v sont concentrés. ' château — maison forte — est l'œuvre d<

s, hàtic pour des siècles, sans confort possible, mais sans réparations nécessaires. Ses affaires l'appelant parfois au chef-lieu de la province, il y avait un pied-a-terre, et s'il était riche, un hôteh mais il n'avait pas d'hùtel à Paris. A quoi bon. puisque le Roi lui-même au xvi* siècle y habitait si peu. toujours nomade, d'une résidence à l'autre, et plutôt attaché aux bords de la Loire? '•uls hôtels que Ton vit dans la capitale avaient été construits sous les Capétiens directs ou les premiers Valois, par les grands vassaux de ce temps : tels l'hôtel d'Orléans au faubourg Saint- Victor, l'hôtel de Nesles, les hôtels des (Jrsins, de Bourgogne, d'Artois et de Flandres, Véritables

forteresses avec trois étages de caves et des murs de six pieds d'épaisseur, entourées d'un parc, elles empruntaient leur style, à l'hôtel Saint-Paul el au

palais des Tournelles, ces demeures souveraines dont les jardins couvraient un quartier du Paris actuel. François ïT trouva « qu'elles déformaient la ville par leur antique structure », et les abattit pour faire passer des rues sur leur emplacement. Le mouvement qui entraînait la haute noblesse vers la capitale ne se dessina que dans le commencement du xvii'' siècle; Richelieu, qui avait le goût de la truelle, qui alignait à lui seul une ville toute neuve alentour du château qui porte son nom, tout en construisant à Paris le Palais- Cardinal, et d'autres palais ailleurs, contribua pour sa part à développer ce goût chez ses contemporains. Tout le monde ne pouvait pas le satisfaire au même degré, mais tout le monde voulut avoir son hôtel dans la première ville du royaume. Cet hôtel fit partie de la grande existence, il en devint le cadre obligé. Suivant cette tendance, des quartiers nouveaux s'élevèrent et se peuplèrent d'hôtes seigneuriaux. La reine Marguerite se logea au coin de la rue de Seine, et ses jardins allaient jusqu'à la rue des Saints-Pères. Le duc de Nevers bâtissait sur l'emplacement de la Monnaie actuelle un hôtel que le Roi trouvait « un peu trop magnifique pour être à l'opposite du Louvre ». Dans la rue de Seine s'installait M. de Liancourt; de chaque côté de la rue des Grands-Augustins étaient les

hôtels de Nemours et de Thémines. dont les jardins s'étendaient jusqu'à l'enclos du couvent: dans la même ru»', l'hôtel de Brissae. Le due d'Épernon habitait rue Vieille-du— Temple, le due d'Angou-

lême rue Pavée. Quelques-uns avaient déjà dans les banlieues élégantes, telles que Charonne ou Chaillot, ce qu'on appela plus tard de petites maisons, rfue l'un nommait alors des maisons de bouteille. .Marie de Médicis demandant à Bassompierre à quoi pouvait servir une acquisition qu'il venait de faire dans les parages de l'avenue du Trocadéro actuelle, ajoutait avec la liberté de langage du temps : « delà n'est hou qu'à y mener des garces. — A quoi le galant maréchal répliquait: J'y en mènerai. Madame ».

En même temps le luxe gagnait l'intérieur, la .distribution des appartements devenait plus étudier: « plusieurs, sans être de grande qualité, commençaient déjà à mettre une salle et une antichambre devant leur chambre ». Sous Henri IV. « on ne savait que faire une salle à un côté, une chambre à l'autre, et un escalier au milieu ». I escaliers étaient bâtis en pierre de taille et en spirale, avec une corde fixée au mur: fort rarement ils étaient à jour comme les escaliers modernes. On apprit de M"e de Rambouillet à mettre les icaliers à côté, pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers, et à faire do portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres: la Reine Mère, quand elle lit

bâtir le Luxembourg, ordonna aux architectes d'aller voir l'hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile. La chambre de la marquise de Rambouillet était de velours bleu* rehaussé d'or et d'argent, elle était peinte en bleu; « la première elle s'avisa de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de tanné. »

La salle, la chambre, l'antichambre et les cabinets, c'est-à-dire les petites salles, composaient seuls les appartements de l'époque. Par le mot salon, on n'entendait pas comme aujourd'hui un local spécial, destiné à la réception, mais la réunion elle-même des visiteurs, qui se tenait indifféremment dans n'importe quelle pièce de Fhûtel, selon l'heure, la saison ou le hasard. Ce que nous nommons salle à manger n'existait pas davantage; on ne trouverait pas dans tout le château de Versailles* une seule pièce exclusivement affectée aux repas. On dînait dans sa salle, dans son antichambre ou dans sa chambre. Chaque jour on dressait la table, ou bien on l'apportait toute servie, dans une pièce choisie sans règle fixe, selon le nombre des convives. La chambre à coucher elle-même n'était pas installée à demeure. Son mobilier n'avait rien de stable. On tendait et l'on détendait « un lit et une tapisserie » dans les habitations particulières, comme dans les palais royaux, en raison des nécessités du moment. La chambre du roi, son lit et le reste voyageaient avec lui, et c'est parce que Louis Xlll surpris à Paris, au cours d'un dépla-

cernent de Saint-Germain à Vineennes par un orage épouvantable, n'avait pas de chambre tondue au Louvre, qu'il alla coucher chez la reine, au Yal-uV- Gràce en 1637. La France doit à ce cas fortuit la naissance de Louis XIV.

qu'on soignait surtout, c'étaient les peintures murales faites « d'un beau dessin et fort richement ». par plusieurs artistes dont les uns étaient chargés de la grisaille et les autres des ornements. Tantôt on couvrait les murs de moquette du haut en bas. tantôt on les ornait de tentures en cuir doré, sur lesquelles étaient représenté^ relief « diverses suites de grotesques, relevées d'dr, d'argent ou de vermillon ». Le roi possédait grand nombre de tapisseries, qui. mal conseï pourrissaient dans les galetas du Louvre. ! tapisseries étaient cependant fort chères, et il n'était pas rare d'en trouver qui dépassaient 10000 livres.

Prés de la cheminée, des râteliers chai d'armes de prix; aux poutres du plafond des cages pleines d'oiseaux; les raretés — bibelots d'aujourd'hui — se plaçaient sur un relais ménagé dans le lambris. Peu de ependant; on ne connais-

sait guère que les anciennes chaires des aïeux, les tabourets, et les carreaux de broderies importés d'£spagne. Les chaises perspective, inquiétude, à tourner ie, les sophas à la capucine, ne furent inventés que plus tard. Ln revanche, des meubles d'un prix exorbitant, destinés à prouver la richesse

ou lo goût des propriétaires : la duchesse de La Roche-Guyon en fit faire un de 10000 écus, qui ae servil qu'un jour. La duchesse de Chevreuse

envoya à la reine un cabinet d'argent, estimé I 2 01)1) écus, « dont les lietles (tiroirs) étaient garnies de vases d'or remplis de parfums, et d'eaux de senteur ». Les appartements étaient éclairés avec des bougies de cire. — Brûler de l'huile eût passé pOur économie sordide de la part d'un grand seigneur. — La cire étant d'un prix élevé, sa lumière fort coûteuse n'était pas un mince chapitre dans le budget. La bourgeoisie n'aspirait pas plus haut que la chandelle des six, ou même des douze (de douze à la livre; les pauvres se contentaient de ces appareils à l'huile dont le système rudimentaire n'avait pas été perfectionné depuis les Romains.)

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