I. - Guise furent les premiers à l'obtenir. Ge fut
au n lent Ar> guerres de religion, où ces cadets
de Lorraine rivalisaient avec les cadets de France, et leur disputaient le royaume avec une ardeur et une habileté qui faisaient craindre à Charles l\ que bientôt ils ne missent, selon le dicton du xvi siècle, « ses héritiers en pourpoints ». Per-
soimo n'avait encore pris en France le titre de prince, ni prétendu aux privilèges qu'on lui attribue,
quand Claude «le Lorraine comte <le Guise, v arriva. Ayant été fait dur et pair par François l"\ il voulut à l'heure même précéder lé duc de Longue ville, qui n'était pas pair, et prendre le titre de prince, comme en Allemagne, bien que ceux de la maison royale ne s'appelassent en ce temps-là que les seigneurs du sang. Ce que voyant, le duc de Longueville se fit appeler prince comme les Lorrains, pour ne leur céder en rien, et en prit tous les avantages, comme tirent aussi les ducs de Nemours, d<' Nevers et ceux de Luxembourg. Us se maintinrent, « les rois n'osant pas y toucher, et les particuliers étant trop faibles pour l'entreprendre ». Henri IV traita du reste avec eux.
A la mort de ce roi, les primes de Cuise voulaient aller de pair avec les princes de Bourbon, et Condé fut assez inquiet de cette ambition pour se pourvoir au Parlement et demander un arrêt « sur l'inégalité des uns et des autres ». Madame de Cuise disait hautement à la reine « qu'elle n'avait point d'autre maîtresse que la vierge Marie ». Le gouvernement paraissait sanctionner ces prétentions, puisque le duc de Cuise, quoique n'ayant aucun grade militaire, était choisi en Mil 7 comme lieutenant général de l'armée royale, avec un maréchal de France sous ses ordres. La noblesse, de son côté, y prêtait parfois les mains. « Plusieurs particuliers, remarque Fontenax -Mareuil. ne finit nulle
difficulté de se soumettre à eux jusqu'à être à leurs 3. — Je dis gens de telle condition qu'ils ne voudraient pour rien au monde servir des gentilshommes, de quelque qualité qu'ils fussent. »
Grands seigneurs, du reste, mais petites altesses: i De l'argent pour faire lionne chère en leurs maisons, ils en avaient assez; pour faire une grande guerre, non ». Assez forts pour porter ombrage au roi tant qu'ils étaient ses sujets, si le hasard des successions les faisait souverains à leur tour, ils devenaient mendiants parmi les monarques. Tel le duc de Nevers, « le plus magnifique en meubles exquis » et le plus riche de la chrétienté, se trouva réduit après être devenu due de .Mantoue. « au point de demeurer longtemps sans tapisserie en sa Chambre ». à cause des luttes ruineuses qu'il eut à soutenir.
Ne pouvant déposséder Guise. Nemours ou Noyers, de ce rang de princes étrangers, les rois ne trouvèrent rien de mieux que de déprécier ce rang lui-même, en l'accordant à de moindres familles. Les Rohan, les La Tour, puis les Grimaldi-Monaco et les La Trémouille l'obtinrent sous Louis XIV.
- honneurs portaient préjudice à l'ordre aristocratique, en ce ipie. « selon la coutume de France, il ne devait y avoir que celui qui avait effectivement le titre, à en prendre le nom et le rang»: tous litres, fussent-ils tils ou parents de ceux-ci, « n'étant connus que pour gentilshommes ». Au
contraire, les princes élremgérs faisaient tenir à Ions leurs cadets, « dont le nombre à la fin pouvait devenir infini, le même rang qu'aux aînés ». Tous « avaient la main » chez les princes du sang, se couvraient aux audiences, prenaient le pas sur les ducs, et pouvaient, comme les membres de ta famille royale, être faits chevaliers du Saint-Esprit à vingt-cinq ans, dix ans plug tôt que les nobles ordinaires.
Tous leurs avantages pourtant n'étaient qua de cour; aux cérémonies publiques on n'y avait point d'égard; le Parlement ne leur accordait jamais le titre de princes, et ne leur donnait séance qu'en rang de pairs. S'ils n'étaient point ducs, il les Irailait de la même manière que les derniers de la noblesse.
Politiquement parlant, les pairs de France étaient en effet les premiers après le roi.
Au début de la monarchie, les pairs n'étaient pas tous ducs, mais les ducs étaient tous pairs. Sur les dix-sept pairies créées de 1297 (date de la première érection) à 1180, c'est-à-dire en l'espace de i\vu\ siècles, on ne compte que trois duchés, soit que le titre de duc fût réservé aux seigneurs de grandes provinces comme la Bretagne, soit qu'il n'eût sur les autres titres aucune prééminence réelle.
Des comtes avaient des ducs pour vassaux, et aucune règle précise ne peut être formulée à ce sujet. La hiérarchie., inventée par quelques modernes, de ducs, marquis, comtes, vicomtes et
barons, esl une fantaisie pure. Elle existe depuis siècles en Angleterre, mais n'a jamais été appliquée en France, où un fief érigé par le roi en duché pouvait se trouver dépendre d'une simple baronnie. et lui devoir foi et hommage. Ce qui fit que la dignité de duc eut plus de prestige, c'esl qu'elle fut jointe à celle de pair, et qu'à partir du xvic siècle on ne donna plus le titre de pair à d'autres qu'à des ducs. Un duché-pairie fut ainsi chose d'importance, institution d'Etat: le roi n'avait pas les mains libres pour faire un duc et pair. Par deux fois, le Parlement refusa, sous Louis XIII, d'en recevoir de nouveaux (il s'agissait de Che-r vreuse. lîrissac etLesdiguières). « quoique la cour eût bien voulu obtenir celte création, surtout en faveur du dernier ». Le Parlement était donc presque indépendant en cette matière, et ne donnait d'autre motif de son refus que « la peur de cendre cette grande dignité trop commune ». Ce contrôle ombrageux de la cour souveraine fut précisémenl ce qui maintint le lustre de la pairie.
Jusqu'à François Ier, en effet, la dignité de pair n'ayant été conférer qu'à des princes du sang ou à des | ors de grandes provinces, il y avait
moins de distance entre le roi el les pairs qu'entre les pairs ei le reste de la noblesse. Les rondes
d'Anjou, d'Artois (1297), de Poitou, dr la Marche 1 1316), 1rs dues de Bretagne ou dr Berry ( 1360)
avaient pour domaine un ou plusieurs de nos départements actuels; tandis qu'à partir de 152*7,
où Claude de Guise obtient le titre, la pairie esl assise sur une seule ville, OU sur un llef qui n'excède |>as en superficie un de nos cantons. Ge sont des familles féodales, illustres, niais inférieures, dont le chef est revêtu du titre de duc : les Montmorency, les Lévis (Ventadour), les La. Trémouille, les Rohan. De 1500 à 1550, il en avait été créé cinq; de 1550 à 1600, il en fui eréé dixneuf. La proportion fut la même dans la première moitié du XVIIe siècle (17 de 1600 à 1642), niais Louis XIV, durant son rétine, en créa trente-sept, sans compter les ducs à brevet, et Louis XV y mit encore moins de retenue.
Le monarque, harcelé de sollicitations, essaya d'y mettre des bornes en ordonnant qu'une terre devrait valoir <S 000 éeus de rente pour être érigée en duché; qu'elle ferait en outre retour à la couronne en cas de décès du titulaire sans héritiers mâles. Ces prescriptions demeurèrent lettre morte, Tous les ducs, jusqu'à la Révolution, prirent la précaution de faire insérer dans les lettres patentes une « dérogation formelle et spéciale » à cette règle, à laquelle il n'y eut ainsi que des exceptions.
La noblesse avait demandé aux états de \C>\\ qui- les titres de ducs « fussent seulement attachés aux personnes et non aux terres ». Il ne fut pas donné suite à ce vomi pour les ducs-pairs, parce que c'eût été profondément contraire à l'esprit féodal; mais on créa sous le nom de « ducs à brevet » des ducs sans duchés, dont le litre, héré-
LA HIÉRARCHIE NOBILIAIRE i 1 1
ditaire ou viager, n'était pas enregistré au Parlement, qui, par conséquent, n'y étaient pas
dés rumine ducs, et qui même à la cour, jusqu'à Louis XIV. n'eurent aucun des honneurs attribués à leurs confrères. Ces dues « par cour-
». comme on les eût nommés en Angleterre, loin de renforcer la hiérarchie nobiliaire, lui furent plutôt funestes, en ce qu'ils amoindrirent le titre qu'ils portaient. Soit qu'ils jouissent des préj
du tabouret, de l'entrée au Louvre encan de la qualité de cousins du roi, soit qu'ils en fussent privés, ils se trouvaient dans cette position socialement fausse d'hommes qui recueillent les bénéfices d'une charge qu'ils n'exercent pas. ou qui ont seulement l'apparence de la charge, sans en avoir ni les bénéfices, ni les obligations.
Les titres équivalents dans les pays étrangers à celui de duc français, les grands en Espagne, les princes en Allemagne, les ducs en Angleterre, perdirent aussi quelque peu de leur importance en se multipliant à partir de la même époque. Il n'y avait qu'un Aur anglais, outre ceux du sang royal, en 1640; il s'en trouva huit OU dix en 1680. En : il n'y avait qu'une douzaine de grands
Charles Quint. Avec le temps et la division en trois classes, le nombre s'accrut bien davantage que celui de nos pairs, d'autant plus qu'il y eut
grands en Italie, en France, dans les Paya et en Allemagne.
<>n ne devinait dur en France que de deux
manières : par érection régulière à son profit, par succession légitime de mâle en mâle de celui au profit duquel l'érection avait été faite. Les duchés échappèrent, grâce à l'application rigoureuse de celte règle, à cette usurpation journalière, dont les autres titres étaient l'objet, et dont la haute noblesse donnait l'exemple.
Quand le roi, dans les lettres de création d'un comté ou d'un marquisat, insérait cette clause : « Voulons queX... jouisse, lui et ses hoirs mâles et femelles, de tels et semblables droits, autorités et prérogatives, ainsi que jouissent les autres marquis (ou les autres comtes) de notre royaume », il employait une formule au fond de laquelle il n'y avait absolument rien, aucun droit, autorité oh prérogative n'étant réservé aux gentilshommes titrés. Le seul droit était celui de porter le titre, et, avec la tolérance légale, portait le titre qui voulait; beaucoup se dispensaient donc des formalités longues et conteuses de l'érection. Obtention de lettres patentes, présentation des lettres au Parlement, enquête . de commodo et incommodo faite sur les lieux, information parle lieutenant général à la requête du procureur général, appellation de témoins..., arrêt du Parlement portant enregistrement des lettres; puis enregistrement à la chambre des comptes, qui ordonnait souvent nue nouvelle enquête, au point (le \ ne « de la consistance et valeur des terres ». enfin enregistrement du tout au bureau Avs finances delà généralité : telle était l'instruction réglementaire.
Un grand nombre de terres des environs de Paris turent régulièrement titrées sous Louis XIII. Louis XXV et Louis XV. C'étaient les maisons de campagne des magistrats ou des financiers, trop nouveaux uobles pour porter «les titres faux. Sur cent liefs, on trouverait peut-être en l'Ile-de-France oingt-cinq baronnies, comtés ou marquisats; en Bretagne, en Languedoc'ou en Champagne, on n'en trouverait pas deux.
Les titres étaient attachés à la terre. Le même titre ne pouvait être logiquement porté en même temps par plusieurs membres d'une famille, puisque plusieurs ne pouvaient posséder en même temps la même chose, et qu'un comté ne pouvait avoir à la fois qu'un comte, et une baronnie qu'un baron. Plusieurs non plus ne pouvaient prendre le même nom. en v mettant des titres décroissants, comme il se pratique depuis le siècle dernier, et même depuis Louis XIV. Une terre érigée en marquisat ne donnait qu'un titre de marquis, et non pas un titre de comte, un de vicomte et un de baron en surplus. Oui disait marquis d'un tel llef disait propriétaire, et si l'un était propriétaire du tout, un autre ne pouvait en être possesseur en second, et un autre en troisième. On raillait beaucoup les d'Estrées, sur ce qu'il y avait à la fois un maréchal d'Estrées, un marquis d'Estrées et un comte d'Estrées. Bautru disait qu'il n'était pas au monde une seigneurie qui eût tant de seigneurs. Plusieurs •■ointes d'Otec (Hohenlohe) étant venus saluer le
LA NOBLESSE FRAN b
maréchal de Gramont, celui-ci, impatienté de ce que ces seigneurs portaient tous le même nom, s'écriait : « Serviteur à MM. les comtes d'Olac,
fussent-ils un cent! »
Les gentilshommes, à leur entrée dans le momie, prenaient le nom d'un fief sons lequel ils étaient désignés. Quand l'usage des titres de noblesse se généralisa, ils firent précéder ce nom de fief (ïu\i titre à leur convenance; la plupart des comtés et des marquisats n'ont pas d'autre origine.
Les terres titrées étant, comme tout autre bien, matière à négociation, les titres se trouvèrent ainsi indirectement l'objet de contrats gratuits ou onéreux. Par donation, par vente, par mariage, ils passèrent d'une famille dans l'autre. Il est vrai que l'ancien propriétaire cessait de porterie titre de la terre dont il se dessaisissait; [dus tard il le conservera, ce qui n'empêchera pas le nouvel acquéreur de le prendre, d'où une confusion que les tribunaux d'aujourd'hui ont eu maintes fois grand'peine à éclaircir.
Ceux qui jouissaient « par engagement » des domaines du roi se disaient seigneurs d'une terre sur laquelle ils n'avaient qu'un usufruit de créancier bypothécaire. La chambre des comptes refusait d'enregister ces qualifications, mais partout ailleurs on les laissait passer.
La noblesse en France n'était point transmissible par les femmes, sauf en quelques localités. La femme noble mariée à un roturier cessait même de
LA HIÉRARCHIE NOBILIAIRE Ho
jouir des privilèges «le la noblesse; et par une singulière anomalie, les titres, qui ne devaient être en somme qu'un degré supérieur Je noblesse, étaient apportés en dot par les filles et légués par les mères à leurs enfants. Le fils du comte de Saint- Paul eut le marquisat de Fronsac de sa mère Anne de Caumont. Nompar de Caumont eut le marquisat de La Force de sa mère Philippe Beaupoil. Les Crevant possédèrent par Jacqueline d'Humières le marquisat de ce nom. Halluin fut apporté aux Schomberg par la femme du maréchal et son fils en eut le titre. Le marquis de Montglat (Clermont) et le marquis de Villequier (Aumont) tenaient ces titres de leur mère. Liancourt et La Hoclie-Guvon furent apportés par l'héritière de Liancourt à la famille de La Rochefoucauld.
On ne pourrait citer, au contraire, que très peu d'exemples de noms de famille proprement dits transmis par les femmes. Encore dans les cas où la substitution fut admise, la maison s'éteignait. Tels furent, jusqu'à Louis XIII. les Chalanson substiiux Polignac, les d'Aure aux Gramont, les lîlanchefort aux ( Iréqui. Le titre de duc de Rohan, accordé au xvu" siècle à Henri de Chabot, ne suscita en elîet tant de réclamations que parce qu'il existait d'autres branches de cette maison.
Il arriva pourtant plus d'une fois que le fief principal d'une famille, celui dont elle tirait s<m nom, passa à une autre, par le mariage de l'héritière de la branche aînée. On voit ainsi un comte
d'Harcourt qui n'est autre qu'un des princes de Lorraine, pendant que le chef de la maison d'Harcourt porte simplement l<i titre de marquis de Bcuvron. Charles Mnlou est seigneur de- Bercy et de Conflans, pendant qu'Ëustachc de Conflans est vicomte d*Ouchy. Un La Trémoille est comte de Laval, tandis qu'Urbain de Laval porte le titre de marquis de Sablé.