‹ La nomination aux bénéfices ecclésiastiques avant 1789Chapitre 2 sur 17 · H LA NOMINATION AUX BÉNÉFICES · texte numérisé non relu

H LA NOMINATION AUX BÉNÉFICES

Comme le monarque ne pouvait tout voir et tout faire par lui-même, il était conseillé dans ses choix et ses faveurs par ce qu'on appelait le ministr^e de la feuille. Celait la feuille des bénéfices; elle élait tenue, d'ordinaire, par un ecclésiastique. On devine ce qu'ilfallait de fermeté et de clairvoyance au dépositaire de cette clef d'or,pour la manœuvrer au milieu des sollicitations et des intrigues de cour qni venaient l'assiéger de toutes parts. Les Jésuites, confesseurs du roi, disposèrent de la feuille des bénéfices pendant cinquante-cinq ans (1). Après eux, le cardinal Fleury s'attacha à faire de bons choix durant ses longues années de pouvoir. Boyer, évêque de Mirepoix, lui succède,en 1743. Prélat intègre, inflexible,il n'écoute que sa conscience, n'a en vuequeles intérêts de rEglise,dans l'exercice de sa difficile mission. Le cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Bourges,continue la tradition, à partir de 1755. Malheureusement, au bout de deux ans, sa mort fait pas-

1. En 1725, avec le P. de Lignières, confesseur de Louis XV, les Jésuites renoncèrent à la feuille des bônôflces. (Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus , t. IV, p. 279, 390.)

ser Va feuille des bénéfices aux mains indignes de Jarente, évêque d'Orléans. Avec lui, l'ennemi était entré dans la place. Le scandale fut si grand que Louis XV dut le chasser de la cour. Il y était resté assez longtemps pour faire beaucoup de mal. Son successeur, le cardinal de la Roche- Ay mon, dura peu, et, en 1776, la feuille fut remise à Marbeuf, évêque d'Autun, qui en disposait encore en 1789.

L'histoire n'a point à enregistrer d'accusations bien établies contre les deux derniers titulaires; mais, ils ne semblent point avoir eu la force de caractère, l'ascendant moral capables de décourager les intrigues et les compétitions dont ils étaient assiégés. La Roclie-Aymon ne fut-il point président de la commission des réguliers? Marbeuf ne laissa-t-il point passer la -nomination de Talleyrand, qu'il désapprouvait? Il est vraique Louis XVI avait engagé sa parole. Les pamphlets ne les épargnèrent pas. L'un d'eux nous présente La Roche- Aymon, la « vieille Éminence », comme n'ayant pas « le faible mérite des bonnes intentions, égaré par le caprice ou la prévention, sans plan, sans vues, sans principes. Elle semblait avoir entrepris de s'acquitter avec le hasard de tout ce qu'il avait

fait pour elle». Les attaques contre Marbeuf sont furieuses, et manifestement ont pour inspirateur quelque solliciteur éconduit. Un pamphlétaire de l'époque trace une amusante peinture des audiences données par ce prélat, comme ministre delateuille. Quel flot de suppliants dans ses antichambres! « Figurez-vous une coilection bizarre de moines, d'abbés,de curés,de militaires ci de femmes. Tout ce peuple demande du pain. Pension, abbaye ! ce mot circule et retentit par échos dans toutes les bouches ; on ne sait auquel entendre. » Monseigneur a des promesses et des consolations pour tout le monde. « Monsieur le chevalier, dit-il au respectable militaire, les temps sont durs, ne vous impatientez pas, tout s'arrangera. » — « Monsieur le curé,vous connaissez mes intentions : dorniez sur cet oreiller et croyez que le moment d'un réveil heureux n'est pas loin. Je prévois... oui, allez, soyez tranquille.» — « Mon cher abbé, vous enragez et moi aussi. La reine s'empare de tout ; je ne suis maître de rien; mais, laissez-moi faire, j'ai mon plan... Bonjour, soyez discret et comptez sur moi. » Comme le ministre ne peut recevoir tout le monde, il congédie l'assistance, non san§ lui adresser quelques paroles

édifiantes. Dans sa harangue,on Teûtend répéter : « Unité, unité de bénéfice,ç'est l'esprft des anciennes règles. » Par une heureuse application du principe, ajoute le narrateur, M. de Marbeuf s'est donné l'abbaye du Bec, qui est toute une fortune (1).

Quelle difficulté pour un ministre de suivre les inspirations de sa conscience, dans. une cour où il est constamment en état de siège, où les plus grandes familles, qui ont à la fois les plus grands besoins, le plus grand appétit et la plus grande faveur, le harcèlent à propos de gras bénéfices et le font, au besoin, relancer par le roi lui-

1. Lettres secrètes sur l'état de la religion^ attribuées aux abbés de Boismont et Maury, mais ayant plutôt pour auteur Tabbô de Bourmont. — Nous trouvons aux Archives nationales,0' 617,des lettres qui nous font,en quelque sorte, assister aux sollicitations dont le ministre de la feuille est âssiégô.Marbeuf répond à un évêque :« Je mettrai fidèlement sous les yeux du roi ces demandes, mais je ne puis vous assurer le succès d'aucune. » A une autre recommandation il répond en 1779: «Je ne prévois pas, Monsieur, qu'il soit possible que M. Tabbé Bastid obtienne Tabbaye derisle-Dieu qu'il demande ; mais, s'il se présente parla suite une occasion plus favorable de lui faire ressentir les effets de Tintérêt que vous prenez à lui, ne doutez pas que je n'en profite. »

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