L'art de causer avec les bons livres. La
(•riti(jue littéraire est vraiment l'art de causer avec les livres. En effet, la lecture des bons livres où, avec une grande liberté d'iuianimité ou de désaccord, la lectrice mêle à leurs pensées, les siennes et à ses jugements les leurs; cette lecture-là est une causerie avec leurs auteurs. Or, c'est la critique
littéraire qui procure cet art de lire les livres comme s'ils étaient de vivants entretiens avec les grands écrivains qui nous les ont légués. Donc, pour devenir une bonne lectrice, une lectrice qui sait s'entretenir avec les auteurs des livres, la normalienne apprendra, ici même, deux choses : — V En quoi consiste la compétence du bon critique ; — 2° quelles sont ses façons de causer.
§ 1 — La compétence du critique.
164. — La compétence ou le bon goût du critique littéraire. La compétence du critique, c'est, chez lui, le bon goût, ce goût fait de raison d'où sa pureté, et de sensibilité d'où sa délicatesse ; — Et ce bon goût, c'est chez le critique sa faculté esthétique — non pas laissée en cet état naturel, qui est de n'être qu'un sentiment plus ou moins conscient des beautés et des laideurs d'un ouvrage d'esprit, — mais élevée par la culture à cet état de perfection, qui en fait un art. Quel art? Vart d'apprécier la valeur esthétique des pages que nous lisons, en donnant pertinemment le pourquoi de nos jugements littéraires.
165. — Les qualités de ce bon goût: ce goût parfait est pur, délicat et sympathique.
A. — La pureté du goût. Le goût pur, c'est le goût remarquablement sûr; dans ses appréciations, il lui arrive rarement de se tromper. — Pour donner au goût de la pureté, il faut l'éclairer par la connaissance des formules du beau. — Nous disons les formules, les théories du beau, car Dieu seul possède la formule, la théorie du beau puisque le beau, c'est l'idéal d'après lequel Dieu créa l'Univers. — Aussi, pour se faire une formule du beau, l'homme regardet-il la création, ce lieu du beau divin rendu accessible à notre esprit. Mais — 1° à cause de son esprit infirme, le littérateur ne peut discerner en sa pléni-
tilde ce beau; il n'en aperçoit que îles rayonnements et avec ces visions limitées, les artistes se font des esthétiques personnelles, d'incomplètes f(U'mules du beau; — 2° à cause du prisme de Vimaglnation et de la sensibilité, lesquelles constituent les tempérament slittéraire s si divers, les artistes reviennent de leurs visions sur la nature, même si leur regard s'est arrêté sur la même étoile du soir, avec des impressions si différentes qu'ils se forment des esthéti- (pies toutes personnelles, d'incomplètes formules du beau.
Il est donc nécessaire que le critique éclaire son goût par la connaissance de toutes les esthétiques, Tattique et la latine, la française, l'allemande et l'anglaise, etc., car toutes contiennent leur part de révélation sur le beau.
166. — B. — La délicatesse du goût. Le goût délicat est sensible au point qu'il ressent les subtiles nuances des beautés et des laideurs que contient le morceau à apprécier. Pour donner au goût de la délicatesse, il faut l'affiner par l'érudition, c'est-àdire, par r étude corn purée des ouvrages littértires. — C'est grâce à l'érudition, cette connaissance sérieuse des ouvrages littéraires de tous les grands siècles, que le critique peut établir des comparaisons entre les belles pages. Et les comparaisons ont trois grandes utilités: — 1° C'est par la comparaison des pages, que le critique peut discerner les vraiment belles; — 2'' c'est par la comparaison que le critique peut plus nettement apercevoir les menues nuances de beauté et de laideur dans la belle page; — 3° c'est par la comparaison enfin que le (•riti(iue distingue clie;- les écrivains et les procédés communs qui deviennent des théories d'écoles, et les procédés personnels qui constituent leur originalité.
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167. — C. — La sympathie. J^e goût doit être sympathique aux auteurs. C'est la doctrine de Sainte-Beuve et de Faguet ; celui-ci a dit: "J'aime qu'on soit moins maître de soi et qu'on se laisse un peu emballer par les auteur.^ à apprécier." — Et celui-là écrivait : "La Muse de la critique, c'esl l'enthousiasme." — Un goût sympathique ? cela veut dire un goût incliné à chercher dans l'auteur les belles pages pour les admirer plutôt que les pages défectueuses pour les censurer. La grimace des Zoïles est moins éducative que le regard d'admiration des Aristarques. Un goût sympathique ? cela veut dire un goût qui n'est pas fermé aux beautés de l'auteur à apprécier ni par préjugés d'école, ou de l'école classique ou de l'école romantique, etc., ni par préjugés d'auteurs qui font le lecteur regarder à la signature pour former ses jugements.
168. — A^. B. — La raison et les lettres. Cependant, il est un principe d'esthétique que toute école doit respecter. Une page renferme une laideur essentielle, si la raison n'y occupe la place royale, la raison qui réclame dans toute création d'art le vrai, ou du moins la vraisemblance. Boileau énonce bien cette doctrine littéraire :
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule, et leur lustre et leur prix.... Tout doit tendre au bon sens ; mais pour y parvenir, Le chemin est glissant et pénible à tenir.
§ 2 — Les façons de causer avec les auteurs, ou des diverses sortes de critiques.
169. — La critique esthétique. C'était la causerie d'Aristarque, de Quintillien, de Boileau, de Laharpe, etc. Cette façon de causer avec les auteurs consiste à apprécier les belles pages rigoureusement au point de vue littéraire et d'après les formules du hean. Le critique prendra soin d'abord de donner la loi de la théorie et cette idée littéraire, il l'expo-
sera tout comme ferait un professeur dans sa tribune, puis, généralement, il ne négligera pas clo faire des citations de l'auteur, c'est-à-dire de marquer les passages précis oii, à son avis, la loi littéraire à été manifestement respectée dans le cas de la louange; et, dans le cas du blâme, où cette idée littéraire fut ignorée, violée. Exemples tirés de différents critiques qui ont loué Louis Veuillot.
(a) Le vrai est imc des lois du beau. M. Ollé- Laprune loue particulièrement Veuillot d'avoir fait resplendir dans ses belles })ages la Vérité Catliolique.
"Génie merveilleux et vraiment puissant, il a toutes les armes et tous les charmes. Il n'est pas théologien mais la doctrine romaine, il l'a sucée dans Rome même et il sait la retrouver à toutes les pages de l'histoire comme il l'aperçut dans toutes les pierres de la Ville Eternelle ; il l'a tellement rendue sienne qu'il semble participer au privilège de l'infaillibilité. On dirait une sorte d'évêque du dehors, de pape laïque qui traduit en langue vulgaire les décisions du souverain pontificat, etc. (Suivraient des citations).
(b) Le terme propre dans la plirase d'art: voilà Kïie loi de littérature que Veuillot a observée singulièrement et ce dont se plaît à le louer M. Paul Bourget :
"La qualité maîtresse de son mâle langage est une perception instinctive et comme infaillible de la valeur exacte des mots. Il n'en est pas qui soit plus rare.... Et cette puissance d'employer les mots avec tant de justesse qu'il ne fût pas besoin de les rajeunir par des procédés d'artifice, Veuillot la dut à trois causes: D'abord, il était enfant du peuple; et c'est directement comme Malherbe voulait C£u'on le fît, à même la familiarité de la vie qu'il apprit sa langue ; de
là, la siveur rustique et ouvrière qu'il y a dans sa prose
En second lieu, M. Louis Veuillot s'imposa la lecture continue de Bossuet et de la Bruyère. Il était impossible de mieux choisir ses modèles: jamais auteur plus que ceux-là n'a possédé la plénitude du terme ni plus directement nommé les choses par leur vrai nom....
Enfin, M. Louis Veuillot se donna la peine d'apprendre le latin. Cela seul suffirait pour juger sa valeur d'écrivain.
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Il savait plutôt par divination que par raisonnement, l'étonnante différence que la connaissance ou l'ignorance du latin établit entre deux prosateurs. Que nous le voulions ou non, écrire en français, c'est toujours écrire en latin. L'ossature de nos mots, leur tonalité, leur physionomie, leur sens, tout cela dérive de Rome.".... (Suivraient des citations).
(c) La variété est une autre loi de la phrase d'art que M. Emile Ollivier louait:
"M. Louis Veuillot est un des écrivains les plus remarquables de notre temps. Il se sert de notre meilleur langue mais en la marquant de son cachet propre, et son parler est ancien en restant original.... Sa diction toujours de forte trempe, est en même temps d'une merveilleuse souplesse et d'une riche variété; elle a le ton pressant de l'indignation, la pointe perçante de l'ironie, l'ampleur épanchée de l'éloquence, la grâce des tours imprévus, les mots brefs et lumineux, et aussi les notes légères, douces, pénétrantes, harmonieuses et comme des clairières inondées de lumière au milieu du massif épais des arbres vigoureux.".... (Suivraient des citations).
170. — La critique pittoresque. C'était la causerie préférée de Sainte-Beuve. Dans cette façon d'apprécier l'auteur, le critique ne néglige pas de marquer ses mérites littéraires, de marquer quelles lois de littérature il a particulièrement observées, mais le critique annote succinctement ce mérite au bout d'un m^orceau de littérature pittoresque que SI plume compose avec complaisance, comme on le voit dans les exemples: (a) — (b) — (c).
On entend par pittoresque dans la critique, ces matières d'imagination, faits ou paysages qui font visions esthétiques dans la causerie ; et le charme de ce pittoresque, c'est qu'il est donjié : — ou com- -ïue le syynbole du mérite littéraire que l'on indique. Exemple (a) ; — ou com^me la cause de la beauté littéraire que l'on fait goûter, exemple (b) ; — — ou encore comme le cadre, le décor dans lequel l'on fait surgir l'auteur à apprécier, exemple (c).
Exemple (a). — Coppée et Botrel :
"Mon cher Botrel, dans votre bon pays de Bretagne on trouve souvent au bout d'une jetée un grand crucifix érigé en face de la mer et le bruit des lames qui s'écoulent devant lui est comme une prière éternelle et sublime.
C'est sur ce rythme de l'Océan aux pieds de Jésus en croix, barde vraiment breton, que vous cadencez vos meilleurs vers, comme c'est là que vous trouvez les plus originales inspirations de vos poèmes, de vos chansons si vibrantes de patriotisme et de foi. —
Pendant que je vous lisais, je me comparais à un invalide qui traîne sa canne dans la banlieue et qui s'arrête pour écouter l'écho des clairons. Ils sonnent haut, juste et clair ; c'est le biniou des bretons qui retentit dans vos vers, nous aimons entendre ses appels au drapeau de la Patrie, ses ;ippels à l'étendard du Christ. Barde des chansons patriotiques et des cantiques pieux, jouez, jouez du biniou. —
Exemple (b). — Barrés et de Hérédia :
"L'automne enveloppe Senlis d'une douceur et d'une tristesse incomparable. Quand les bois commencent de s'effeuiller, et que les cloches résonnent à travers la brume d'octobre, quand les contours de Chantilly et d'Hermenonville exhalent une mélancolie tendre et chantante, le jeune de Hérédia, avec une âme éveillée aux visions de l'imagination attique par la lecture des humanités, errait à l'orée des bois, ou sur la berge des torrents et aspirait la poésie des choses, radieuses mais éplorées ; c'est cette âme originalement esthétique qui allait se répandre dans ses immortels sonnets....
Exemple (c). — Le comte A. de Mun et le poète Henri de Régnier qu'il va apprécier:
"Un des premiers jours de l'année 1896, une petite troupe de soldats français bivouaquait à l'extrémité septentrionale du Tonkin, sur la frontière de la Chine, au pied d'une forteresse de rochers. Depuis le matin, pour en déloger les Chinois, ces hommes avaient livré un combat acharné, portant les canons à bras, dans un élan magnifique, jusqu'au sommet du rude escarpement. Maîtres de la position, heureux du succès, fiers de leur courage, ils dressaient les tentes joyeusement. La nuit était venue. Un grand feu jetait son éclat mouvant sur les rochers, sur les canons, sur les soldats, sur les officiers, groupés alentour. Tout à coup, dans c^tte lumière, un homme se dressa, s'approcha et d'un pas rapide. Une clameur l'accueillit : le courrier. Il portait un sac de
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toile, transmis de poste en poste, depuis la côte à l'autre extrémité du Tonkin. Près du feu, aussitôt, le sac est éventré ; en un moment, chacun des privilégiés reçoit s m lot. Du sien, un jeune chef d'escadrons, arrivé la veille, tire une revue, l'ouvre et s'écrie: "Des vers. — Lisez, lisez!" Une brassée de bois mort tombe sur le feu qui se ranime en flambant, le cercle se serre, l'officier, d'une voix chaude et vibrante, jette, à ses camarades, le titre du poème :