‹ La normalienne en belles-lettresChapitre 36 sur 56 · TROISIEME DIFFERENCE · texte numérisé non relu

TROISIEME DIFFERENCE

221 —Les extraits et le tout. La tragédie classique, observe Chateaubriand, est belle dans son tout et le drame romantique ne l'est c^uv dans ses extraits Certes les beaux endroits abondent, hchiller et Shakespeare ont prodigué dans leurs poèmes d incomparables pages, féeries pittoresques, intimités lyriques, psychologies poignantes et des effets de styie d'un art supérieur.

Exemples d'intimité lyrique: Dans César de Shakespeare, entretien de Brutus avec sa femm.e Porcia, (Acte II, scène III).

Brutvs (appelant le serviteur endormi sons le feuillage

du jardin.) ^

Jeune homme! Lucius ! Il dort en paix! Eh bien dors. Jouî X sommeil profond dont le baume te pêne re ; tu n as pZ 2 ces imaj^s, de ces fantômes, que -tive inquiétude figure dans le cerveau des hommes : aussi dors-tu cl. ce sommeil si pur !

(Il étend son propre manteau sur son serviteur.)

PoRf^iA entre.

Porcin avec inquiétude. - Brutus! seigneur!

nrufu.'^ - Porcia. quel est votre dessein? Pourquoi vous lever à cette heure? Il n'est pas bon pour votre sane d ex^ poser aiiv^i votre complexion délicate à l'air humide et froid du matin. ^ ,

p^,,ia - Ce n'est pas meilleur pour la votre. ^ ous m avez luitté^ sans tendresse pour moi, Brutus: et hier au ioTr à table vous vous levâtes tout à coup et vous vous "omniât^s lingtemps, soupirant et P-^f, ten-t vo^ bras croisés • et quand ie vous demandai ce qui vou^ occupait, %ous m ^xiel avec ui regard morne. Je vous pressai de noi. veau • alors vous avez porté la mam a votre front, et, dans un eicès d'impatience vous frappiez du pied: cependant î^^sX encore! vous ne répondîtes point, mais avec un geste

LA TRAflÉUIE 1G9

chagrin et hostile de votre main, vous me fîtes signe de vous hiisser : je vous laissai, dans la crainte d'irriter votre impatience, qui déjà ne paraissait que trop allumée ; espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de cette humeur, qui de temps à autre prend quelque chose sur la vie de tous les hommes. Cela ne vous laisse ni manger, ni parler, ni dormir ; et si ce chagrin changeait autant vos traits qu'il a déjà altéré votre caractère, je ne vous reconnaîtrais plus. Mon cher époux, faites-moi la confidence de la cause de votre chagrin.

Brutua. — Je ne me porte pas bien ; c'est tout.

Porcia. — Brutus est sage ; et, s'il se portait mal, il aimerait les moyens de recouvrer sa santé.

Brutus. — Et c'est ce que je fais. Tendre Porcia, retournez à votre lit.

Porcia. — Brutus est malade ! Est-ce donc un régime salutaire de se promener à demi-vêtu et de respirer les vapeurs Immides du matin? Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant pour affronter les malignes influences de la nuit et défier un air épais et malsain, (|ui ne peut .qu'aggraver son mal? Non, mon cher Brutus: c'est dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez ; et, par mon titre auprès de vous, par mes droits légitimes, je dois en être instruite; et à deux genoux je vous adjure, au nom de ma beauté qu'on vantait autrefois, au nom de tous vos serments, et de ce serment solennel qui a fait de nous deux une seule âme. de me découvrir à moi, qui suis la moitié de vous-même, qui suis vous-même, ce qui vous rend si sombre ; et dites-moi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré ici six ou sept hommts qui cachaient leurs visages à la nuit même.

(Porcia tombe à genoux, Brutus li relève.) Brutus. — Ah, quittez cette posture, tendre Porcia !

Porcia. — Je n'aurais pas besoin de la prendre, si vous étiez encore le tendre Brutus. (avec une fierté romaine) Répondez-moi, Brutus ; dans notre contrat nuptial a-t-il été stipulé que je ne participerais point aux secrets qui vous appartiennent ? Ne suis-je une autre vous-même qu'avec des exceptions et des réserves? que pour vous tenir compagnie à table et causer quelquefois avec vous? Suis-je reléguée, et n'ai-je ma place qu'à la porte de votre cœur? Ah ! si je n'ai rien de plus, Porcia n'est pas l'épouse de Brutus.

170 LA NOKMALIENNE

Jiiiitiin. — \'ous êtes ma digne épouse, dont je m'honore, et qui m'est aussi chère que les gouttes du sang qui [>orte ]:i vie dans mcm triste cœur.

Poirid. — Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. J'avoue que je suis une femme, mais une femme que le noble Brutus a prise pour épouse. J'avoue que je suis une femme, mais une femme digne du nom qu'elle porte, de fille de Caton. Pensez- vous que je sois pas plus forte que mon sexe, étant fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi vos secrets, je ne les révélerai point; j'ai déjà fait sur moi l'épreuve de ma constance, en enfonçant volontairement une lame dans ma chair. (Elle regarde fixement Brutus.) Si je puis porter cette douleur avec patience, ne pourrai-je porter les secrets de mon époux?

Brutus, avesc enthousiasme — O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (On frappe à la porte en dehors.) Ecoutez, écoutez on frappe. — Porcia, rentre un moment, et bientôt ton sein va recevoir tous les secrets de mon cœur ; je te développerai tous mes engagements et le vrai caractère de cette tristesse répandue sur mon front. Retire-toi promptement. (Porcia sort).

Exemple de féerie pittoresque, imprégnée de lyrisme, Acte IV, scène I du Guillaume Tell de Schiller. (I^a scène représente des rochers escarpés aux formes tourmentées, le lac des Quatre-Cantons, les flots agités par une tempête violente et, sur la rive, Kunz de Gersau, le pêcheur et son fils.)

Kunz. — Je l'ai vu de mes propres veux, vous pouvez m'en croire ; c?la s'est passé comme je vous l'ai conté.

Le jjécheur. — Tell mené prisonnier à Kussnacht, lui l'homme le plus digne du pays, le bras le plus courageux, si un jour l'on devait se battre pour la liberté !

Kunz. — Le bailli lui fait remonter le lac lui-même. Ils étaient au moment de s'embarquer quand je partis de Fluelen ; mais l'orage qui commence et qui m'a contraint de prendre terre ici en hâte, peut bien avoir mis obstacle à leur départ.

Le pêcheur. — Tell enchaîné! Tell au pouvoir du bailli! Oh ! crois-le, le bailli le cachera assez profondément pour qu'il ne revoie plus la lumière du jour ! Car il doit redouter la juste vengeance de l'homme libre qu'il a si cruellement courroucé !

KiDiz. — L'ancien landammann, le noble baron d'Attinghausen est, assure-ton, au lit de mort.

Le péchenr. — Ainsi notre dernière ancre d'espérance se brise. Seul, il osait élever la voix pour les droits du peuple !

Kunz. — La tempête grandit ! Adieu ! je vais chercher un gîte dans le village; car aujourd'hui il ne faut plus songer à repartir.

Le pécheur. — Tell prisonnier et le baron mort ! Lève hardiment le front, tyrannie, abjure toute pudeur? La voix de la vérité est muette, l'œil r^ui voyait clair s'est fermé, le bras libérateur est enchaîné.

L'enfant. — La grêle tombe fortement ; viens dans la cabane, père ; il ne fait pas bon demeurer ici en plain air.

Le pêcheur. — Vents, mugissez 1 éclairs, foudroyez la terre ! nuages, crevez en tempêtes ! fleuves du ciel, descendez en torrents, inondez le pays ! détruisez dans leur germe les générations qui ne sont pas encore nées î éléments furieux, devenez les maîtres ! Vous, ours, et vous, vieux loups, revenez des grandes solititudes 1 Le pays est à vous. Qui voudrait vivre ici sans liberté?

L'enfant. — Ecoute, père, comme l'abîme gronde, comme hurle le vent ; il ne s'est encore jamais fait un tel fracas dans ce gouffre.

IjC pêcheur. — Tirer sur la tète de son propre enfant! pareille chose n'a jamais encore été ordonnée à un père ! et la nature ne doit-elle pas se soulever en fureur ! Oh ! je ne m'étonnerais point si les rocs croulaient dans le lac, si ces pics, ces crêtes dont la glace n'a jamais fondu depuis le jour de la création, se fondaient et coulaient, si les montagnes se brisaient, si les anciens abîmes se rouvraient, et si un nouveau déluge engloutissait les demeures des vivants, (on entend sonner une cloche.)

L'enfant. — Entends-tu? on sonne dans la montagne. Bien sûr on a vu une embarcation en détresse, et on sonne la cloche pour que les gens se mettent en prière.

Le pêcheur. — Malheur à la barque qui, en cet instant, est dans ce berceau terrible ! Ici, gouvernail et pilote ne servent de rien ; l'orage est maître ; le vent et les vagues ballottent l'homme. Ni près, ni loin il n'existe de havre qui lui donne abri. Les rochers abrupts et inhospitaliers se dressent tout autour et lui présentent seulement leur poitrine de granit.

172 LA NOK.^rALIENNE

L'enfant , à g;mche. — Père, un batc-au 1 II vient du côté de Fluelen.

Le pécheur. — Que Dieu secoure les pauvres gens! Lorsque la tempête s'est une fois engouffrée dans cet abîme, elle rugit avec angoisses, telle qu'une bête féroce qui heurte les barreaux de fer de sa cage ; elle cherche en vain, en hurlant, une issue;- car les rochers, qui, s'élevant jusqu'au ciel, murent cet étroit passage, l'enferment. (il monte sur une hanteur. )

Ij'eiifanf. — C'est la barque du bailli d'Uri, père, je la reconnais au toit rouge et à la bannière.

/>e péche\ir. — Dieu juste 1 Oui, le bailli lui-même est là.... Là, il navigue, il porte avec lui dans sa barque son crime. Le bras du ^'engeur l'a trouvé promptement ; maintenant, il sait qu'il y a au-dessus de lui un maître plus puissant. Ces vagues n'obéissent pas à sa voix. Ces rochers ne baissent pas la tête devant son chapeau. . . . Enfant, ne prie pas 1 ne cherche pas à fléchir la colère du Juge !

Jj' enfant. — Je ne prie pas pour le bailli.... je prie pour Tell, qui est avec lui dans la barque.

T/C ix'cheiir. — Oh ! démence de l'aveugle élément I Tu dois, pour frapper un seul coupable, perdre la barque et le pilote !

L'enfant. — Voyez, voyez, ils avaient déjà passé heureusement le Buggisgrat, mais la fureur de la tempête, qui est renvoyée par le Teufelsmunster. les rejette sur le grand Axenberg Te ne les vois plus.

Le pécheur. — C'est là qu'est le Hackmesser, où plusieurs bateaux se sont déjà broyés. S'ils ne le tournent pas bien, la barque se brisera au rocher, qui descend jusqu'au fond du lac. Ils ont un bon pilote à bord ; un seul homme pourrait les sauver, ce serait Tell : mais ses bras et ses mains sont liés.

A'. B. — XoLirt avon^^ donné la théorie absolue de l'une et l'autre école. En pratique les œuvres sont bien mêlées. Les dramaturges de génie vont d'allure libre, brisant les moules de l'école; aussi ])yoduisent-ils soit des drames où abondent des pages classiques, soit des tragédies oii se rencontrent m^aintes Jiardiesses romantiques. Ce qui importe à la normalienne c'est, grâce à l'étude des théories, d'à-

voir dans ses lectures le regard discernant, discernant ce qui est classi(iue de ce qui est romantique, et d'admirer avec un goût averti.

Les beautés du poème dramatique.

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