Le don nécessaire pour réussir un portrait
Ce don, c'est celui du regard aigu. "Sciint-Simon, écrivait Daudet, a le regard aigu;" il voulait dire l'observation intense. ... Et qu'est-ce que ce regard aigu ?
(a) Comme don psychologique, ce regard aigu est cette finesse d'esprit qui discerne l'âme intime de l'individu; nous voulons dire qu'il aperçoit sous les plis et les replis du cœur, ces menus détails de vice ou de vertu, de dons ou de talents qui constituent le personnel de l'homme.
(b) Comme do}i pittoresque , ce regard aigu est cette observation exacte, laquelle remarque l'attitude, le geste, la parole, le sourire, la moue, le soupir, le clin d'œil, bref, tous ces petits faits sensibles, formes concrètes de l'âme qui la traduisent ou qui la trahissent.
"J'étais tout yeux, disait Saint-Simon," c'est dire qu'il avait les deux regards aigus: le pittores- (]ue et le psychologique.
Pour les exemples, lire lia Bruyère.
89. — Une direction. Ferez-vous des éthopées ou des prosopographies? Le lecteur étant Jiomme d'inteUigence, veut l'éthopée, mais il veut encore la prosopographie, car il est homme d'imagination. li 'écrivain judicieux donnera donc dans le portrait de l'individu à peindre, et sa prosopographie et son éthopée. — Et il le fera de l'une ou l'autre manière; — ou bien il les fera suivre l'une Vautre; — ou bien il les fusionnera avec art.
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90. — Avec quel art? ou }>icn avec l'art du symbole, ou bien urcc l'urf du contrante .
Avec Vart du symJfole : ce sera dans k* cas où les traits pliysi(iues de l'individu peuvent être symboliques des traits de son âme. Exemple : portrait de l^ossuet par Ijamartine.
Bossuet encore jeune prêtre.
"Dans cet adolescent, on reconnaissait tout de suite le lévite, tant la tonsure et le vêtement clérical convenaient à sa physionomie, à son maintien. Sa taille, déjà élevée, avait la délicatesse, la souplesse de l'homme qui ne porte que le fardeau de la pensée et que la génuflexion assouplit sous la majesté de Dieu.
Ses cheveux étaient bruns et soyeux ; un épi involontaire relevait au sommet du front une ou deux boucles, et c'était comme une chevelure où passe le vent de l'inspiration.
Sa bouche s'ouvrait largement entre des lèvres fines, et ces lèvres frémissaient souvent encore que muettes comme sous le vent d'une parole intérieure que la modestie réprimait devant des hommes plus âgés...."
Avec Vart du contraste: se cera dans le cas où les traits physiques de l'individu sont en manifeste opposition avec ses traits moraux. Exemple : ce portrait d 'Elise, sa sœur, par L. Yeuillot. L'écrivain y souligne trois contrastes : Son commerce est plein de complaisances et ses idées sont austères ; son commerce a des éclats terribles et son esprit est passionné de réserve ; son commerce abonde en amabilités et c'est une âme d'airain:
Elise.
"C'est une personne très austère. Elle a nombre d'idées rigides qui saisissent toute son existence et d'en démordre un peu à l'occasion elle ne saurait par peur de commettre de lâches complaisances. "Chez ma tante, observait l'une de ses nièces, il n'y a pas d'opinions; tout est principe". Néanmoins Elise est née aïeule, je veux dire, remplie de tendresses pour les faibles et les infortunés. Aussi pour élever ses nièces orphelines, elle sacrifia ses rêves monastiques de vingt ans et demeura sous mon toit.
Elise ! c'est une personne passionnée de réserve ; cependant elle a des ^clats terribles. C'est un esprit au fourreau qui sort soudain comme une épée à couper son homme en deux du premier couj).
Elise ! c'est une personne aimable et aimée mais elle s'appli(|ue à n'inspirer (lu'un amour de respect. Dieu semble lavoir mise au monde pour faire voir aux fils des hommes (pie, si tel est son bon plaisir, il peut créer des anges de fer."
Cet art du symbole ou du contraste répand une ex({uise ])oésie dans le ])ortrait. Mais si vous amal- •^'amez les traits physiques et moraux sans cette raison d'analogie ou d'opposition, il y aura dans le |>()iti'ait une laideur, celle du décousu.
91. — Une autre poésie fort goûtée dans les portraits, c'est la pocHic des conipuraisons pittoresques ou psifcliologiques que suggèi'ent à l'écrivain les traits du corps ou de l'âme de l'individu à peindre.
92. — Le personnage du récit. Dans les narrations ('crites d'après la première formule du Beau, l'écrivain doit présenter au lecteur son héros. A cet endroit du lécit, l'écrivain aurait bon goût de coin))oser le })ortrait moral du personnage en preua>it les renseignements de l'histoire. . . . Par exemple, la normaliennt^ doit raconter la mort de Lambert Closse, de Villemarie, tombé dans une embuscade^ (\'s Iroquois, le 7 février KiO'i. Soigneusement, elle i-elève dans l'histoire, les paroles et les gestes du héios, ou ceux dont il a été l'objet; puis, sa moisson achevée, elle écrira ce portrait : l^ambert (.'losse possédait tous les héroïsmes. Il était excellent soldat (deux faits) il extermine avec 20 soldats une colonne de 200 Ii-0(|uois; Maisonneuve le fait mijor de Villemarie; — il était excellent colon (deux faits). Il reçoit de Maisonneuve la hache du d(''fricheur ; il défriche 40 arpents de su seigneurie ; — il était excellent chrétien (sa mémorable parole) : "je suis venu à Villemarie pour y mourir en servant Dieu dans la profession des armes. Si
je savais que le martyre me serait ici refusé, je m'en irais combattre contre les Turcs sur les liords (lu Danube."
93. — Le parelièle : voici une page descriptive d'un grand art. I^e parallèle, c'est un procédé littéraire qui consiste à donner deux portraits à la fois, et à le faire en mêlant les traits distinctifs des deux personnages avec une alternance savamment conduite, en vue de leur donner un plus vif relief. — Le parallèle, donc, se découpe en couplets aux phrases bien balancées pour marquer vivement la similitude des traits chez les personnages mis en comparaison. Exemple : Parallèle de ]\Iontcalm et de Lé vis.
Montcalm et Lévis,
par Tabbé H.-R. Casgrain.
"Rarement deux commandants furent unis d'une si étroite amitié et s'entendirent si bien ensemble dans toutes leurs opérations ; et toutefois leurs caractères présentaient des contrastes frappants. Autant l'un était ardent, autant l'autre était tempéré. ^Montcalm était le véritable méridional ; son tempérament avait la chaleur du ciel de Provence : il s'emportait facilement, mais redevenait maître de lui-même avec la même facilité. . . .
Le chevalier de Lévis quoique né dans le ^lidi comme Montcalm, n'avait rien de son impétuosité ni de sa loquacité. Il était calme et sobre de paroles.
Tous les deux étaient également ambitieux, rêvant toujours de l'avancement dans la carrière militaire et des honneurs. Leurs yeux sans casse, se tournaient vers la Cour de Versailles pour demander ce que, dans le style du temps, on appelait des grâces. Mais ^Montcalm se créait facilement des obstacles, tandis que Lévis les évitait avec le plus grand soin, ne perdant jamais de vue le but qu'il poursuivait."
3 — Les usages de la 2^ formule.
L'art acquis par la normalienne en pratiquant la 2^ formule lui est bien utile :
No 94. — (a) Avec cet art elle produira de belles pages descriptives.
(b). Elle composera le cadre, le décor, (temps et lieu) où le personnage de son récit doit paraître.
N" 95. — (c). Avec cet art, la normalienne produira de belles rêveries littéraires.
N» 9ô. — (d). Elle composera de beaux rapports de fête. No"* 97-98-99. — Elle trouvera des comparaisons fraîches et justes.
94 (a) La normalienne aura recours à la 2® formule pour créer la belle page descriptive : la copie expressive et idéalisée du pa^^sage.
(b) Elle en usera pour composer au commencement de la narration, avec l'esquisse du temps et du lieu, le cadre de Vi nature dans lequel le personnage du récit doit apparaître au lecteur.
95. (c) On en use pour développer des rêveries littéraires. La rêverie littéraire ? C'est la copie exprcHnive d'un paysage — coupée à certains endroits par des idéalisations, c'est-à-dire par des réflexions divines ou humaines, suggérées par les éléments mêmes du paysage de telle sorte que, en éliminant les idéalisations, le lecteur n'aurait sous ses yeux qu'une simple copie expressive, mais une et belle, du p'iysage qui a fait rêver. Des sujets historiques comme ceux-ci : Dernier regard de Champlain sur Québec quand il sort de la rade après la reddition de la ville aux Kertk; ou encore "Dernier regard de ]\Iaisonneuve sur Villemarie quand il la quitte pour rentrer en France", etc., etc., seraient un thème à belles rêveries.