‹ La Normandie à l'étrangerChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

\larche victorieuse d'Henri IV en Normandie.— Henri IV à Dieppe.— Bataille d'Arqués d'après un document anglais.— Henri JV marche

. sur Paris. — Son retour en Normandie, en décembre, d'après un récit du temps. — Deux lettres de M. de Chattes, gouverneur de Dieppe, à Walsingham, complètent ce récit.— Lettre d'Henri JV au président du Parlement de Rouen, pour se plaindre d'exactions qui se commettent à Caen (16 juin 1590). — Flatterie tf Henri IV à l'endroit d'Elisabeth -Lettre de Beauvoir à Henri I V, où il lui parle des marques d'affection quelle témoigne pour sa personne. — Rôle joué par Antoine de La Boderie dans l'ambassade du duc de Luxembourg à Rome, à la fin de l'année 1589. — Éloge que fait le duc de Luxembourg de La Boderie à Henri IV. ~ Premières ouvertures faites par La Boderie à Henri JV pour sa conversion. — Lettre de La Boderie à Henri IV {9 février 1590). — Réponse d'Henri IV. — Nouvelle lettre de La Boderie à Henri IV (24 mars 1590).— Lettre de La Boderie à Henri JV (5 mai 1590), où il dévoile Us menées de l'Espagne et rend témoignage de la bienveillance de Sixte-Quint pour le roi légitime.— Deux lettres de La Boderie à M. de Révol {mai 1590;. — Lettre de La Boderie à Henri JV (30 juin 1590). — Dernière lettre de La Boderie à M. de Revol, avant de quitter Rome (12 janvier 1591).— Le comte d'Essex en Normandie. — 5a correspondance passionnée avec la reine Elisabeth.—Triste tableau qu'il fait de la misère de l'armée royale. — Fâcheux début du siège de Rouen. — Mort de Devereux, frère d Essex. — Plaintes d'Elisabeth. — Elle rappelle Essfx. — Il obtient d'elle de revenir <n Normandie. — Désordre de l'armée anglaise. — Essex reste à Dieppe pour être fixé sur les mouvements d' Henri IV. — Flatteries qu'il prodigue à Elisabeth. — Mission de sir Union auprès d'Henri IV. — Renforts donnés à Essex. — Investissement de Rouen. — Temps perdu en tiraillements. — Voyage d Essex en Angleterre. — A son retour, trouve les choses empirées. — Sa lettre à Burghley.— Reçoit l'ordre de retourner en .Angleterre. — Son cartel à Villars. — Laisse l'armée anglaise à sir Roger Villiams.—Faclum dElisabelh, où elle résume les causes de son mécontentement. —

Lettre d'elle à Henri 1 V.— Nouvelle lettre d'elle à Henri IV {16 mars lli9\.).— Henri IV va au devant du duc de Parme. — Blessé devant Aumale. — Surprend les deux quartiers de Mayenne et du duc de Parme.— Sortie heureuse de Villars, — Henri JV revient devant Rouen. — lien presse le siège. — Villa7's appelle le duc de Parme à son secours.— Henri 1 V se replie. — H force le duc de Parme à la retraite et l'accule à la Seine. — Ce que dit Mornatj de l'habileté de ce plan.— Lettre de Biron (17 mai 1591), qui élahlit la situation du duc de Parme. — Lettre de Henri de La Tour à Burghley. — Lettre de Beauvoir à Burghley, où il demande des secours. — Grimouville-Larchanip fait Ir récit de la retraite clic duc de Parme.— Note d'Elisabeth pleine de dtfiances.— Henri JV licencie une partie de son armée. — Sancy veut cjuillfr l'Angleterre. — Ses plaintes.— Effort tenté par les liguexirs contre Quillebeuf.— Lettre de Beauvoir à Burghley. — Nouvelle lettre du même à Burghley. — Ce qu'il dit d'Elisabeth. — Mort de François du Hallot de Montmorency. — La guerre se ralentit. — Henri IV renforce la garnison de Quillebeuf.

— Sa lettre, à cette occasion, à sir Roger Villiams. — Lettre de M. de Saldaigneà Burghley. — Éléphant envoyé à la reine Elisabeth.—Étal des proteslanls de Normandie. — Mesures de rigueur du Parlement de Normandie.— Lettre de Beauvoir à Burghley, où il s'en plaint.— Lettre de Beauvoir à BurghUy (2S décembre 1592), pour demander de nouveaux secours. — At^juration d'Henri IV.— Lettre écrite à ce sujet par M. de Feugeray à Burghley ({'^ juillet 1593).— Deux lettres d'Henri IV à M. de Beauvoir, où il lui parle de son abjuration. — Lettre d'Elisabeth à Henri IV, où elle se plaint de son changement de religion. —Elle rappelle ses troupes.

— Beauvoir essaie de la faire revenir sur sa détermination. — Lettre d'Elisabeth à Henri IV (13 octobre 1593). — Nouvelle letlre d'Elisabeth. — Plaintes des marchands anglais à l'enconlre du premier président de Caen. — Mission de La Boderie en Angleterre en 1595. — L'ambassadeur d'Angleterre en France , sir Edmonds, le recommande au comte d'Essex. — Ambassade extraordinaire envoyée par Elisabeth à Henri IV en 1598. — Sa lettre à Henri IV. ~- La Boderie chargé de recevoir les envoyés d'Elisabeth à Dieppe et de les amener au roi.— Lettre d'Henri IV à ce sujet.— Séjour des envoyés anglais à Rouen.— Sir Robert Cecilenfait le récit à lord Burghley, son père. — Éloge qu'il fait de Groulart.— Mort, à Rourn, de W'ilbs, un des envoyés d'Elisabeth. — La Roderie poursuit son voyage avec le reste de l'ambassade. — Leur itinéraire,

— La Roderie revient à Rouen.— Lettre de lui à lord Rurghley.— Nouvelle letlre de lui à lord Burghley.— Détails qu'il donne sur l'itinéraire du roi. — La Roderie envoyé en mission duprès de l'archiduc Albert et de l'infante. — Il l'annonce à Rurghley . — Nouvelle lettre de lui à Rurghley.— H lui parle des réformes qu'Henri IV a

en vue. — Lettre de sir Robert Cecil à La Boderie (10 novembre iti9Si.— Demande délicate de renseignements qu'il fait à La Boderie. — Réponse tardive de La Boderie {ÎO janvier 1600). — La Boderie envoyé en Angleterre en qualité d'ambassadeur. — Ses ambassades ont été imprimées —Lettre où il annonce sa nomination d'ambassadeur à sir Robert Cecil. — Le comte de Salisbury {Robert Cecil) s'adresse à La Bod<rie pour le prier de recommander son fils à l'archevêque de Tours. — Quatre lettres inédites de La Boderie au comte de Salisbury. — Lettre du Dauphin (Louis XHIi, recommandant La Boderie au roi Jacques.

C'est ail mois d'août 1589 que nous prendrons, avec Henri IV, le chemin de la Normandie. Après avoir soumis sans trop grande diflicultc Gisors, Meulan , Ponloisc et Louviers , enlevé Gournai le 21 août, il prit possession, le 22, de pont Saint- Pierre, où on lui apporta les clefs du Pont-de-l'Arche; enfin, le 24 août, il s'établissait à Darnetal, aux portes de Rouen, où le duc de Montpensier l'avait précédé, mais dès le 26 il quittait son camp, et, suivi de cinq cents chevaux, il poussait jusqu'à Dieppe. Aymard de Chattes y commandait ; c'était un catholique sincère, mais appartenant au parti des politiques et resté fidèle jusquà la fin à Henri III , il avait reporté son dévouement sur le nouveau roi.

Durant son séjour à Dieppe, Henri IV reçut l'adhésion des villes de Caen, de Coutances, de Saint-Lo, de Carentan. Après avoir aidé les Dieppois à reprendre Neufchàlel, il revint à Darnetal ; c'est là qu'il apprit que Mayenne marchai l au secours de Rouen. A ceux

qui lui conseillaient de se retirer devant une armée supérieure à la sienne, il rappela cette maxime que les événements ont souvent justifiée : « Qui quitte la partie la perd. » Le 2 septembre, il prit donc la route de Dieppe, bien résolu à ne pas s'éloigner de la Normandie.

C'est le 15 septembre que parut Mayenne; il s'établit sur le coteau de iMarlin -Église, et après avoir, par deux fois, échoué contre le faubourg du Pollet et les lignes forlifli'es des royalistes devant Arques, il attaqua, le 21 septembre, au matin, la position de la Maladrerie (1). Voici le récit qu'en fait un nommé Gouessin à Walsingham (i) :

Ce jourd'hui, il s'est fait un grand effort au quartier du Roy, ou il a esté reçu de mesme, car on tient qu'il est demeuré plus de cinq cents des siens. Le Roy y a combattu à pied et à cheval • le sieur de Bacque ville y a esté blessé ; on attend ici de jour à aultre les Ecossois.

Ce n'était pas seulement un secours en hommes qu'on attendait, c'était de l'argent et des vivres ; si rien ne venait, ce n'était pas la faute de Beauvoir La Nocle, l'envoyé d'Henri IV auprès de la Reine

(1) V. sur cet engagement le récit qu'en donne M. d'Estaintot, d'après un mémoire du temps : La Ligue en Normandie, p. 53. — V. Discours pour la rencontre d'Arqués et de Dieppe. Bibl. nat., fonds Dupuy, vol. LXXXVIII, p. 23.— F. Archives de la maison de Hollande,

(2) Record Office, State Papers, France, vol. XCIII.

Elisabeth; chaque jour il demandait les sommes promises, et qu'on expédiât d'Angleterre des farines, des bœufs et des moutons en vie : « Comme c'est dommage, disait-il, que nous ne sommes habillés en cordeliers, car nous demandons toujours (1)! »

Mayenne, à la nouvelle de la prochaine arrivée des Anglais et des Écossais (2), et des secours amenés à Henri IV par le comte deSoissons, le duc de Longueville et le duc d'Aumonl, ayant levé son camp et pris la route d'Amiens, Henri IV, le 21 octobre, quitta Dieppe et marcha sur Paris. Le 1" novembre, il en emportait les faubourgs ; un coup de main heureux pouvait l'en rendre maître, mais Mayenne y étant rentré, et n'ayant, pour en faire le siège, ni argent, ni approvisionnements, il décampa et tourna ses armes ailleurs. Une note du temps va nous indiquer jour par jour son itinéraire en Normandie, où il revint en décembre :

Le Roy, après avoir donné aux faubourgs de Paris , s'achemina à Etampes, qu'il print, et de là à Vendosme, qu'il print de force ; depuis se rendirent les villes du Mans, de Laval, de Ghasteau-Gontier, Sablé, Gaeu et

(i) Record Office, State Papers, France, vol. XCUI .

(8) « Ils nous apprestèrent à rire, dit le jeune comte d'Angoulôme, à les voir armez et vestus comme les figures de l'antiquité représentées dans les vieilles tapisseries, avec Jacques de mailles &t casques de fer, couverts de drap noir comme bonnet de prebstre, se servant de musette et de hautbois lorsqu'ils vont au combat (*). »

(*) Mémoires du duc d'Angoulême, coUect. Patitot, 1" série, t. XLIV, p. 585.

Chasteaiibriand. Il a séjourné 11 jours à Laval et se partit le 19'' de décembre et s'achemina vers Alençon, où il arriva le 20^. Le mesme jour, après avoir reconnu les tranchées, fit donner l'assaut et emporta la ville avec perte de 400 des siens et tous ses ennemis taillés en pièces , et depuis a prins le chasteau par composition , et s'achemina vers Argentan , qu'il a prins à l'eschelle en parlementant ; il est à présent à Gaen et a fait assiéger Falaise et Baveux , qui ne peuvent tenir huit jours au plus; il s'achemine vers Avranches et Pontorson, qui sont résolus de n'attendre sa furie ; il pourra attacher Fougères et de là venir à Dol et à Dinan (1).

Une lettre de M. de Chattes à Walsingham complète ces détails (11 janvier 1590) :

Nous avons nouvelles que le Roi a pris Falaise et est maintenant à Caen. Les villes de Lisieux, Bayeux et aultres lui ont apporté les clefs ; M'' de Mayenne a pris Pontoise après trois assaults ; on dit qu'il fait marcher son armée vers le Pont-de-l' Arche (2).

Le 21 janvier, de Chattes écrivait de nouveau :

Avranches n'est pas encore réduit; le Roi, au sortir de Lisieux , qui fut le xviii du présent , a séparé son camp : il en a envoyé partie à Pont-Audemer, partie à Honfleur. Deux compagnies se sont saisies du château de Dreux ; trois jours de délai ont été accordés au sieur de Longchamps, gouverneur de Lisieux, pour servir le Roi, à quoi il s'étoit refusé (3).

Il ne peut entrer dans le plan que nous nous

(1) Record Office, State Papers, France, vol. XCIV.

(2) Jbid., vol. XCV.

(3) Ibid,

sommes tracé de décrire , après tant d'autres , les opérations militaires de Henri IV; nous nous bornerons aux documents que nous avons recueillis, passant du champ de bataille et des récits de guerre à des correspondances intimes, nous arrêtant à tout ce qui touche à l'histoire , aux intérêts de notre province. Ce sont les documents qui nous conduisent ; nous allons où ils nous mènent.

Au milieu des préoccupations de la guerre, Henri IV eut encore à intervenir dans un grave conflit entre des marchands anglais, dont Elisabeth avait pris en main la querelle, et les habitants de Caen, ceux-ci se plaignant et à juste titre de ce que les Anglais venaient leur faire concurrence et se refusaient à payer les droits. Voici la lettre qu'Henri IV adressa à ce sujet au président de la Cour du Parlement alors siégeant à Caen :

Monsieur le Président, le secrétaire qui est près de moy de la part de la Royne d'Angleterre, en l'absence de son ambassadeur, m'a remonstré par forme de plaincte que les fermiers des impositions qui se lèvent sur les marchandises en ma ville de Caen, ne se contentent de prendre des marchands anglois qui y traficquent les coustumes ordinaires, ains les veullent contraindre à paier d'aultres impositions nouvelles contre le debvoir de la paix qui est, entre nous et dos Royaulmes, et qui pis est, y procédant injurieusement jusques à les menacer de leurs vies , chose que non seulement je ne veux estre tolérée, mais, au contraire, estant trouvée véritable, il en faut punition de ceulx qui en seront coulpables, telle que le faict mérite. Et que la dicte dame

et ses subiects cognoissent combien semblables exactions et injures sont éloignées de mon intention. En ces causes, je vous prie faire informer dilligemment sur les dictes plainctes, après avoir ouy ceulx qui les font sur les causes d'icelles, ensemble sur les moiens de les verifïier et sy mesmes se trouvent avoir commis telles faultes en faire faire chastiement, de sorte qu'il serve d'exemple à l'advenir, donnant neantmoings ordre incontinent la présente receue, que les subjects de la dite dame ne soient vexés ni molestés en leur trafisques par impositions , oultre ce qui est accoustummé, et en toutes aultres choses ils soient traités le pbis favorablement qu'il sera possible et gracieusement, ainsy qu'il convient à l'eutretennement d'une bonne paix entre Princes, estats et amys. Et par ce que l'on m'a aussy touché quelque mot de semblable rigueur pratiquée à l'endroict de ceulx des Estats du Pays-Bas unis, qui traficquent aussy à ma dicte ville, vous ferez la recherche et donnerez pour tout que vous jugerez estre requis selon mon intention sus dite. Au demeurant, il a esté cy devant conduict du dict pays d'Angleterre en la dicte ville quantité d'habillements à soldats, comme juppes, pourpoincts, chausses, chemises, bottes et soulliers, qui sont encore en la garde d'ung nommé Belot, marchand anglois. Ayant esté apportés pour mon service, je veux aussy que vous teniez la main à ce que ceuLx qui en ont la charge n'y soient molestés, ne qu'il y soit touché par aulcun arrest ny imposition, en payant seulement par le dict Belot ce qu'il a accordé pour le louage de la maison où il les tient. Comme je m'asseure que vous pourvoirez sy bien à tout qu'il n'en viendra plus aulcune plainte. Priant Dieu, Monsieur le Président, qu'il vous ayt en sa garde.

Escript au camp d'Aubervilliers (1), le seiziesme juing mil V8 qu''* vingt dix (2).

(1) Dans rile-de-France, aujourd'hui le département de la Seine.

(2) Record Office, France, vol. XCV.— Cette lettre n'a pas été publiée

Le Parlement avail jugé en faveur des habitants de Caen, mais le Conseil du Roi évoqua l'affaire et donna gain de cause aux marchands anglais : la raison d'État le voulait ainsi ; il fallait à tout prix ménager Elisabeth ; mais ce Roi, qu'on ne saurait trop louer et qui était bien le plus habile diplomate de son temps, n'ignorait pas que le meilleur moyen de se rendre Elisabeth plus favorable, c'était de feindre pour elle une vraie passion , et il ne se refusait pas cette maligne et intéressée galanterie. En vieillissant, Elisabeth, nous l'avons déjà dit, avait gardé toutes les prélenlious de sa jeunesse, toutes ces ardeurs de sentiment que l'âge était impuissant à éteindre; elle tenait à justifier la devise qu'elle s'était donnée un peu tard : Semper eadem. Les perles , les rubis, les émeraudes dont elle se couvrait, dissimulaient tant bien que mal les ravages du temps ; emprisonnée dans l'or, les dentelles et les pierreries, elle se faisait illusion à elle-même ; elle n'avait plus rien de la femme; c'était, comme le dit Walpole, une pagode de l'Inde. Beauvoir raconte à Henri IV une audience qu'elle lui donna, ainsi qu'au Vidame de Chartres, le 23 janvier 1590; elle avait alors cinquante-sept ans (1) ; elle les conduisit dans sa chambre secrète où elle leur montra le beau portrait quelle

par M. Berger de Xivrey, dans la collection des lettres de Henri IV. — V. Laiu, Histoire du Parlement de A'ormcndie dura tU son séjour à Caen, p. 192.

(i) Elle était née le 7 septembre 1333.

avait du Roi « avsc telle démonstration qu'il leur cuida qu'elle en aimer oit mieux le vif ; louttefois, parce que c'est un point qui gist au plus fort de l'aine et qu'il n'appartient à ung vilain de renier Dieu, je n'ose, ajoute-til, entrer plus avant dans ce discours, tant y a qu'elle ne se courrouça point lorsqu'on lui dit que vous l'aimiez. » Beauvoir, à la fin de sa lettre, demande à quitter Londres ; il a fourni plus de douze cents escus à ce coquin de Maligny (le Vidame de Chartres) durant le séjour de Dieppe (1).

Nous allons passer maintenant à une série plus importante , car c'est dans les dépêches de nos ambassadeurs , dans les lettres du temps qu'il faut aller chercher l'histoire du passé. Cette étude, nous l'avouons , nous attire de préférence ; les faits seuls seraient bien arides, si on ne remontait pas jusqu'aux intérêts, jusqu'aux motifs secrets qui les ont déterminés et qui nous les expliquent.

Dans les premières années du règne d'Henri IV, un tout jeune secrétaire d'ambassade, qui plus tard devait représenter si noblement la France en Angleterre (2), un Normand, dont les deux frères se firent un nom dans les lettres, l'un comme poète et l'autre comme orientaliste, Antoine de La Boderie, a joué un rôle peu connu jusqu'ici dans la première ambassade que les seigneurs français, à la fin de l'année

(1) British Muséum, coUect. Egerton, vol. VI, f. 34. (Dépêche originale.)

(2) Les ambassades de La Boderie ont été publiées en 4 roi. in-12.

1589 , envoyèrent au pape , sous la conduite du duc de Luxembourg. Dans l'étude que nous avons consacrée à celte illustre famille (I), sur la foi d'un renseignement de seconde main, nous avions dit que, faisant partie de la suite du marquis de Pisani, l'envoyé de Henri III, La Boderie, dont le séjour s'était prolongé à Rome , avait pu nouer avec Henri IV une correspondance où, pour la première fois, il avait abordé la question délicate de son abjuration, et cela en 1590. Quelques explications nous semblent ici nécessaires: le marquis de Pisani, ambassadeur d'Henri IIl, resté à Rome après sa mort, avait remontré au pape Sixte-Quint qu'on avait quelque espoir de ramener Henri IV à la religion catholique, pourvu qu'on s'abstînt de toute pression inopportune ; il n'avait pas laissé ignorer que les princes et seigneurs qui avaient député le duc de Luxembourg manifestaient certaine velléité d'une séparation de l'Église gallicane ; le Pape s'était peu à peu rendu à ces sages observations ; il avait repoussé les demandes d'argent que lui adressait la Ligue, défendu à son légat Gaétan d'user d'excommunication envers les seigneurs du parti royal, et, faisant un pas de plus dans les voies de la concilialion, il avait reçu le duc de Luxembourg, lutté avec I fermeté contre les conseils violents du duc d'Olivarès,

(0 Les La Boderie, étude sur une famitle normande^ Paris, Aubry,

l'ambassadeur de Philippe II, intimant l'ordre à son légat en France de s'employer à ménager la paix entre les royalistes et les ligueurs.

Ceci exposé , nous arrivons tout naturellement à parler de la part que prit Antoine de La Boderie à ce grand démêlé où l'Espagne et la Ligue se réunirent dans un effort commun contre le roi légitime. Le duc de Luxembourg, dans une lettre à Henri IV (16 mars 1590), a fait de La Boderie ce bel éloge :

Vostre Majesté a icy le sieur de La Boderie qui m'a faict pour son service tout ce qu'elle pouvoit désirer d'un bon et fidèle serviteur, m'ayaut assisté en toutes les occasions qui se sont présentées, tant près nostre Sainct Père que partout ailleurs, ce qui m'a semblé nécessaire de représenter à vostre Majesté (1).

La Boderie, dont nous avons retrouvé au British Muséum toute la correspondance, va nous dire luimême comment, venu à Rome avec le marquis de Pisani, il y resta de l'assentiment de Henri IV et se sépara à jamais des ligueurs. Sa première lettre nous met bien au courant des intrigues espagnoles à Rome, et nous y remarquons cette phrase significative :

Nous voyons déjà tous que le Pape n'obmettroit rien de ce qu'il peut et doit faciliter la conversion de vostre " Majesté.

Ce que La Boderie insinue habilement, le duc de

(1) British Muséum, coUect. Egertoo, n* 7.

Luxembourg le dira en termes plus formels à Henri IV (lettre du 8 mars 1590) :

Vostre Majesté me pardonnera si souvent je l'importune se conformer à la religion du bon roi St Loys; elle l'attribuera, s'il lui plaist, à l'affection que j'ay de vous voir le plus grand prince du monde et vostre royaume eu repos (1).

Voici maintenant la lettre de La Boderie :

9 février 1590.

Il y a quelque huict jours que j'ay receu par la voye de Monsieur deMaisse la lettre dont il a pieu à vostre Majesté m'honnorerdu sepliesme novembre et puis qu'il luy plaist avoir agréable que je sois demouré icy pour son service, je prie Dieu seulement qu'il luy plaise seconder mon affection, me donnant autant de moien de luy estre serviteur utile, comme je luy seray toute ma vie très fidelle et très obéissant. Sitost que je sceuz la triste nouvelle de la mort du feu Roy que Dieu absolve, tous les vrays François que je congneuz en Itallie me seront tesmoings du bon augure que je feis de votre prospérité et comme nonobstant ung si horrible coup qui faisoit perdre cœur aux plus asseuréz, j'euz tousjours neantmoins espérance que Dieu ne nous abaudonneroit point tandis que votre Majesté demeuroit en vie; aussi des l'heure vous vouay-je ma fidélité et plus humble service, et si je ne vous en ay faict veoir les effects par la continuation de mes lettres, le péril évident que j'aurois couru m'en a gardé, mais si u'ayje laissé de faire entendre par toutes les occasions que j'ay peu, tant à M. le marquis de Pisani que à M. de Maisse, tout ce que j'ay estimé importer à vostre service et estre digne de sa coguoissance. J'espère qu'ils auront de leur

(1) British Muséum, collect. Egerton, n»7.

costé faict leur debvoir de le luy escrire. Et piiis qu'elle monstre trouver bon que je le fasse moy mesme, je m'en acquictcray à l' advenir et tiendrai les voyes qu'elle a pieu de m'ordonner. M. de Luxembourg luy aura, a mon jugement, faict entendre la façon dont il fut receu par deçà et ce qu'il y a advancé j usques a ceste heure ; toutefois, pour ne lien obmettre, je diray à vostre Majesté que la bonne chère, qui luy fut faicte, surpassa l'espérance de tout le monde, et en ses deux ou trois premières audiences^ il remporta tant de bonnes parolles du Pape, que tous vos serviteurs en demourerent aussi consolez comme esperduz et estounéz les ligueurs et fauteurs de la ligue , de sorte que nous croyons desia tous que le Pape n'obmettroit rien de ce qui peut et doit faciliter la conversion de vostre Majesté ; toutesfois les Espagnols redoublant cela pour la cognoissance qu'ils ont du mal qui leur tieudroit, quand elle auroit os té aux Princes catholiques le scrupule qui les retient de se déclarer apertiment pour Elle, ils feirent lors, avec la grande assistance qu'ils ont en ceste court, tous les stratagèmes qu'ils peuvent pour retenir Sa Sainteté et voyant que les artifices ny sufïisoieut, ils vinrent aux menaces et présenta l'ambassadeur une protestation par escrit, au nom de son maistre, par laquelle il menacoit Sa Sainteté, si elle absolvoit votre Majesté ou la favorisoit en aulcune chose qu'elle den)andast, que son dict Maistre s'en repentii'oit par les armes temporelles que Dieu luy a mises en mains et quant elles ne suffiroient, qu'elle convocquieroit un conseille, disant qu'elle ne vous pouvoit ahsouldre ny recevoir à l'église sans le consentement des aultres Princes, nommément de son maistre pour le grand interest qu'il y avoit ; cela apporta au commencement plus de desdaing que d'estonnemeut au Pape, mais depuis, l'ayant ledit ambassadeur suivy d'infiniz offices que feirent tous les cardinaulx ses partisans en ceste conformité, et mesme ayant ceulx de la congrégation de France usé de leurs soffisticqueries accoustumées pour l'arrester, ils luy ont beaucoup altéré la bonne

volonté qu'il monstroit avoir, tellement que tout ce que Monsieur de Luxembourg en a peu tirer est la despeche qu'il vous envoie avec asseurance qu'on luy a donnée que toutes et quantes fois que voire Majesté escrira, monstrant de se vouloir réduire, on aura ses lettres fort agréables., et quand elle demandera l'absolution, qu'indubitablement on la luy donnera. Il est vray qu'on veut trouver auparavant quelque tempérament en la prison de Monsieur le cardinal de Bourbon , disant que, quelque abjuration que votre Majesté feist de sa religion, on ne pourroit neantmoins absoudre par ce qu'elle demeureroit toujours aussi bien excommuniée pour raison de la dicte prison ; mais le Pape a, de luy mesme, mis en avant que l'on feist démettre le cardinal de Bourbon de ses prétentions, ce qu'il croit n'cslre difTicile, attendu l'âge qu'il a ou bien que vostre Majesté le tH:inst prisonnier dessoubs ses gardes, au nom toutesfois de sa Sainteté ; avec ces conditions 5 uug chacun lient que vous obtiendrez du Pape ce que vous vouldrez, mais je en adjousteray encore une que je croy estre la plus importante et la plus forte de toutes, c'est a scavoir que voz affaires aillent bien en France, sur la quelle je fais tel fondement, veu la façon de procéder qu'on tient icy, que j'espère que vous debvrez principalement bastir là dessus toute l'espérance du bien ou du mal que vous pourriez en attendre. Le Roy d'Espaigne, scachant le peu de credict qu'a son ambassadeur icy résident auprès du Pape, envoie (se dict on) le duc d'Olivares pour traverser voz affaires et principalement empescher votre absolution ; mais sa Sainteté moustra ne s'en estonner que de bonne sorte et maintient desia, quant à elle, que vous n'estes poiutz relaps, ainsi que font beaucoup d'aultres doctheurs à qui elle l'a dict estudier, de sorte que, si vostre Majesté se resould à ce que désire le Pape, qu'elle face de son costé, je tiens pour certain qu'elle les mect en ,roupture le Roy d'Espaigue et luy, et que ce sera une occasion que les Vénitiens et le grand Duc auront très chère pour ayder à votre Majesté à se

venger de luy et le ruyner ; vray est que par les lettres qu'elle escrira, si tant est qu'elle se résolut, il faudroit qu'elle moustrast confier plus de sa Sainteté seule que de tout le reste de ce collège, et surtout qu'elle la priast n'appeler point eu chose, où il traict de son interest, les cardinaulx de la Congrégation qu'il a establis sur les affaires de France pour les avoir tous pour suspects et estre le principal d'iceulx vassal d'Espaigue et les aultres pour divers interests trop partiaulx et attachez à ces te faction, car par ce moien elle s'ohUgeroit davantaige le Pape et se deferoit à la vérité de grands ennemys qui sont tous gaignéz par ses adversaires, et quand bien le Pape y en vouldroit mettre d'aultres, ils ne scauroient estre pires que ceuix cy, et beaucoup pourroient ils y entrer qui sont neutres et gens de bien, ou a tout le moings qui ne sont pas encores corrompuz, comme sont les aultres. J'ay pensé estre de mes debuoirs de discourir de tout cecy vostre Majesté, pour lepeudecognoissanceque j'ay des affaires de deçà, sur quoy elle interposera son jugement et ordonnera ce qui lui plaira, suppliant les Créateur donner à vostre Majesté, Sire, la parfaite properité très longue et très heureuse vie, et a moy l'heur d'estre tousjom-s tenu d'Elle pour son très humble et très obéissant subject et serviteur.

De Rome, ce ix^ jour de février 1590.

La Boderie.

Cette lettre eut l'honneur d'une réponse. Henri IV était trop bon politique , trop Lon juge pour ne pas apprécier à sa valeur le mérite du jeune La Boderie et le parti qu'il pouvait en tirer. Voici sa lettre :

Monsieur de La Boderie , avec la depesche que mon cousin le sieur de Luxembourg m'a faicte par ce courrier, j'ay receu vostre lettre du ix février, par laquelle j'ay veu

eu quelle dispositlou estoieul les affaires par delà pour mon regard et le jugemeut que vous faites des moyens qui peuvent avoir plus de force pour empescher que mes ennemis n'y obtiennent tout ce qu'ils désircroient contre moy. Vous m'avez faict plaisir de lu'escrire ce que vous eu cognoissez, et désire que vous continuiez de m'advertir de tout ce que vous en pourrez descouvrir et apprendre, faisant aussi Ions les offices que vous pourrez à l'advanlage de mes affaires sous main, si ouvertement il ne vous est permis, comme j'estime bien que vous ne pourriez seureuieut le faire. Et en cela je remets à vostre prudence de vous y conduire selon que vous mesmes scaurez bien juger qu'il soit à propos. Vous aurez desja peu entendre l'heureuse victoire que Dieu m'a donnée contre mes ennemis, en l'appuy et bonté duquel j'avoys constitué ma fiance, et eulx, au contraire, au grand nombre et bon equippage de leurs forces. Aussi j'en ay receu la bonne issue que j'en esperois, dont je réfère la gloire et louange Il sa Majesié divine et la prie que ce coup qu'il luy a pieu frapper de sa main sur mes dicls ennemis, amolisse de façon l'endurcissement de leurs cœurs qu'ils me donnent le moyen d'exercer plus tost la clémence en leur endroict que occasion d'user du severe chastiment que la rébellion tire à soy sur cculx qui y demeurent opiniâtres. Le cardiual Gaétan a recherché le Mareschal de Biron de s'aboucher avec luy, ce que je luy ay permis et se doivent voir dans un jour ou deux à Noisy. Le sieur de Villeroy qui monstre, il y a ja quelque temps, volonté de se retirer, a aussi désiré conférer avec quelqu'un de ma part. Il est sorty de Paris, et j'ay député ung de mes serviteurs pour communiquer avec luy en ung lieu non guères loing d'icy, qui a esté choisi à cet effect. Je ne scay s'il se fera quelque ouverture de leur part qui me puisse faire mieulx espérer de leurs intentions que je n'ay eu occasion jusques icy ; s'ils viennent à chose qui soit raisonnable, ils me trouveront encore plus prest qu'eulx à l'embrasser, comme aussi j'ay plus d'iiiterest que nul aultre à la conservation

de ce royaume. Je ne doute que les ministres et partiaux d'Espagne n'empeschent la reconciliation par deçà , tant qu'ils pourront, pour animer d'autant plus le Pape, qu'ils verront par la victoire que j'ay eue l'exécution de leurs mauvais desseins, tcndans à la subversion de cet estât, rendue plus difficile, mesmes qu'ils voudront faire et persuader plus grand effort contre moy qu'auparavant. Vous prendrez garde à leurs déportements , et dextrement mettrez en considération es lieux, où vous cognoistrez qu'il puisse servir, que les événements de la guerre et voye des armes peuvent plus tost estre la semence et introduction d'impiété que la conservation de la religion catholique, et partant le Pape ne se doit laisser abuser du faux prétexte duquel ils couvrent leur ambition , et par lequel ils le veulent faire joindre à eulx pour destruire ce royaume , peu soucieux au demeurant du fait de la religion, quelque bon semblant et protestation qu'ils fassent au contraire. Vous prendrez les occasions de faire valoir ces raisons le mieux qu'il sera possible. Sur ce je prie Dieu, Monsieur de La Boderie, qu'il vous ayt en sa saincte garde.

De Mantes, le xxv^ jour de mars 1590 (1).

Une seconde lettre d'Antoine de La Boderie à Henri IV, du 24 mars 1590, est non moins importante. La mise en liberté du cardinal de Bourbon, alors en prison, était toujours la première condition que le Pape exigeait pour l'absolution du Roi. La Boderie, en diplomate déjà consommé, a le soin de faire remarquer à Henri IV « qu'il falloit prendre garde, comme il délivrera le cardinal de Bourbon, et

(1) Recueil de divers mémoires, harangues et lettres. Paris, Pierre Chevalier, MDCXXUI, p. 250. (Cette lettre a échappé aux recherches de M. Berger de Xivrey.)

s'assurer de manière, s'il est possible, que sa prison ne relarde point Tabsolulion de Sa Majesté, ni que sa liberté engendre un nouveau trouble. »

Sire, si la lettre que i'escrivis à V. M. le 9" de ce mois par la voye de Monsieur le Marquis de Pisany, vous a esté rendue, vous aurez veu fort particulièrement le mauvais mesnage qui commençoit à naistre entre le Pape et les Espagnols. Depuis , les affaires sont tousjours allés s'embrouillaut davantage, et en sont venus jusques là que l'on n'en attend maintenant qu'une rouplure, si d'aventure les dits Espagnols, suivant leur bonne couslume, après avoir bien faict les Lraves, ne se résolvent de cailler et boire la lionle qu'ils se sont eux mesmes préparée. L'ambassadeur n'ayant peu ou, pour mieux dire, osé faii*e faire en i)ublic, par ce président Napolitain qu'il avoit tout exprès fait venir pour cest eU'ect, la prolestalion dont V. M. aura tant de fois ouy parler, à cause d,u bon ordre qu'y avoit mis le Pape et des caresses qu'ils scavoient qu'on leur preparoit, feist en deux audiences tout l'etfort qu'il luy fut possible pour au moins obtenir que Sa Sainteté l'y voullust recevoir en privé , mais s'en estant , sa dite Sainteté, deffendue avec les meilleures raisons qu'elle peut, et voyant à la fin qu'elles ne profïïtoient, il fut contraint de venir aux rebufiès, et après avoir, conmiej'ay appris , toutes les deux fois traité le dit ambassadeur de présomptueux et téméraire , il le planta dans la chambre où il estoit, et se retira dans une aultre, luy fermant la porte au visage , ce que voyant le dit ambassadeur, et ne vouUant néanmoins laisser aucune pierre à remuer, il meist en avant les cardinaux Jesualde et Corne , qui , après plusieurs allées et venues, reduisoient enfin le Pape à ceste raison qu'il se convoqueroit une congrégation de vingt-quatre ou vingt-cinq cardinaux pour avoir leur advis sur les affaii'es présentes, affin, disoient-ils, que Sa Sainteté peust davantage justiffier ce qu'Elle feroit, comme

il luy seroit plus facile , quand il apparoistroit qu'Elle ne l'auroit fait de sa seulle teste, mais en effect par l'opinion qu'ils avoieut de faire faire aux dits cardinaux ce qui leur Ijlairoyt. En cela, toutesfois, ils se trouvèrent fort abusés et confus, car encor qu'ils eussent d'eux mesmes appelé la dite congrégation , et nommé tous les cardinaux qui s'y trouvèrent sans aucune participation du Pape , qui leur voullut donner ceste pasture, pour lem- faire davantage connoistre le peu d'équité de leurs demandes , et que la pluspart d'iceux fussent vassauls d'Espagne, ou au moins reconnus de tout le monde partisans de ceste faction , comme V. M. pourra voir par la liste que je luy en envoyé. Et néanmoins, de vingt qu'ils estoient, il en a eu à grande peine deux qui adhérassent à l'opinion de ces deux autres , tout le surplus ayant monstre trouver très mauvais la façon de procéder de l'ambassadeur, et conseillé le Pape de reprimer son insolence pour le mauvais exemple qu'elle apportoit ; mais , affin que Y. M. y voye plus clair, je liiy deduiray à peu près le menu comme tout passa : le Pape entra en la dite congrégation par un fort long et docte discours de l'authorité du Pontife et du respect que tous les Roys luy doivent et luy ont tousjours porté; il dist une grande partie de ce qu'il avoit commandé au Légat quand il l'envoya en France, et nommément qu'il eust à faire tous les efforts qu'il pom-roit pour réunii- les catholiques ensemble , et ceux qui voudroient demeurer opiniastres qu'il luy avoit ordonné de procéder contre eux par censures ; que, depuis , Monsieur de Luxembourg estoit arrivé , qui luy avoit apporté beaucoup de submission de la part des Princes et seigneurs qui suyvent V. M. et par protestation que, ce qu'Us en faisoient, étoit principalement pour moyenner vostre réduction à l'Eglise ; qu'il luy en avoit outre cela donné grande espérance de vostre part, et nommément luy avoit dit que V. M. luy eust escrit, si Elle eust pensé qu'elle eust deu recevoir ses lettres ; qu'il luy avoit promis de les recevoir et avoir agréables, pourveu qu'elles

demonstrassent quelque disposition de conversiou en V. M., et que jusques là il luy avoit promis aussi de no rien faire contre vous ni ceux qui vous suyvent; que, depuis, le comte d'Olivarezl'avoit importuné et tourmenté tout ce qui se peut pour qu'il declarast par nouvelle bulle V. M. à jamais inhabillo de succéder à la couronne de France, excommuniast tous les catholiques qui vous servent et chassast Monsieur de Luxembourg d'icy ; que maintenant se reduisoit à ung point , qui esloit l'excommunication de la noblesse et clergé qui vous assiste, et à faute de cela le menaçpit de vouUoir faire des protestations et de guerre et de conciles contre l'aulhorité et dignité de ce Saint Siège ; que, partant, il les prioit luy donner leur advis sur ces deux chefs : à scavoir si, au préjudice de la promesse (ju'il avoit faite à Monsieur de Luxembourg, il pouvoit ou devoit procéder à la dite excommunication, et, à faute de cela, s'il devoit admettre ou permettre au dit ambassadeur ou autre pour luy de luy faire la dite protestation. Tous, excepté Jesualde, Gosme, Madrucy et Alexandrin, furent d"advis qu'il devoit demourer aux termes de sa promesse, sans innover aucune chose au préjudice d'icellc, et empescher par tous moyens ces protestations qu'on prétendoit faire, concluants qu'il n'estoit loisible à ung séculier de protester contre le Pape, mesmemeut pour choses qui dépendent de la conscience , et le premier qui meist en avant. ceste opinion fut le cardinal d'Arragon , lequel , encor qu'il soit vassal d'Espagne et fort intéressé avecque luy, se porta néanmoins très généreusement en ceste action , et monstra par beaucoup de raisons que c'estoit le service catholique qui le mouvoit à en parler de ceste sorte, en quoy il fut suivi de tous les aultres, bien que peut estre il s'y en trouvast quelqu'un qui allast davantage flattant l'Espagne; mais il n'en y eust point qui le trauchast plus au vif que Mathey, car il dit qu'il s'emerveilloit extrêmement comme ung Roy qui avoit jusques icy voulu remplir les opinions de tout le monde, non seulement en religion catholique,

mais protecteur des catholiques , voulust maintenant tomber eu schisme, et que le Pape devoit et tenir ce qu'il avoit promis, et, si l'Ambassadeur contiuuoit en ses braveries, y prendre tel tempérament qu'il luy fist sentir qu'il se gouvernoit mal. De quoy je me suis tant plus resjouy que les dits d'Arragon et Mathey sont, peut estre, les deux plus grands ainys qu'eust Monsieur le marquis de Pisany par de ça. Enfin, il fut conclu que deux des cardinaux de la dite congrégation , à scavoir le vieux Colonne et Sforze ù'oicnt trouver le dit ambassadeur, non de la part du Pape, mais comme d'eux mesmes, pour luy dire ce qui avoit esté résolu, et scavoir de luy s'il y voulloit acquiescer ou non, et se départir de ses belles protestes. Gela fut lundy matin : l'après-disnée, lesdits cardinaux y allèrent et rendirent le dit Ambassadeur bien étonné, qui sachant .les sujets qui assistoient en ceste congrégation pensoit y devoir obtenir tout ce qu'il voudroit, mais reconnoissant tout le contrah-e, et se sentant pressé de répondre et de déclarer son intention, il demanda temps jusqu'au lendemain. Le lendemain il les alla trouver, et voullant tousjours tenir le Pape en suspens et en doute, quelque effort qae fiessent les dits Cardinaux, si ne leur fut il jamais possible d'en th-er aucune résolution, leur disant seullemeut qu'il ne scavoit que leur eu dire. Gela ayant esté rapporté au Pape, il tint le jour en suivant consistoire , et donna conte à tout le collège de ce qui estoit passé en ceste congrégation précédante, s'excusant à ceux qui n'y avoient esté aj)pelés, que ce n'avoit esté luy qui en avoit fait la liste, et dist entre autres choses pour bailler ung peu sur les doigts aux dits Jesualde, Gosme, Madruehi et Alexandrin, qu'entre douze apostres il s'en estoit bien trouvé ung Judas, et entre vingt de lem's confrères y en avoit eu de mauvais qui n'avoient point fait conscience pour quelque interest temporel de vouloir trahii' la dignité du dit Siège , mais que néanmoins il ne leur estoit pas réussi, par ce qu'il y en avoit eu bon nombre d'aultres qui l'a-

voient maintenue ; que le comte d'Olivarcz se comportoit si insollemment avecq luy qu'il n'eu pouvoitplus soulfrir, et estant résolu d'y prendre ung tempérament, qu'il les prioit tous de se retrouver auprès de luy, le lendemain, où il leur proposeroit uug expédient et remède qu'il y vouUoit tenir, dont pour lors il ncleur voulloit dire aultre chose, seuUcmenl leur comni;indoil-ilde ne parler cependant au dit Olivarez, luy escrire ou mander personne, ni recevoir billet ou message de luy , déclarant ceux qui contreviendroient à ce sien commandement, ipso facto, excommuniqués d'excommunication majeure et principalle. Le lendemain, qui fut hier, ils se rassemblèrent, et le Pape reprenant les choses de plus haut donna pareil conte de tout ec qui s'estoit negotié entre le dit Olivarez et luy sm* les alTaires de France , incontinent après la mort du feu Roy, comme ils esloient demouré d'accord que le Roy d'Espaignc fourniroit vingt cinq mil hommes et luy quinze pour envoyer en France au secours de la Ligue; mais, quelle diligence qu'il eust faite d'en soliciter le Roy et son Ambassadeur, il n'en avoit jamais peu avoir de resolution, faisant lire pour plus grande justification de ce qu'il disoit des lettres qu'il en avoit escrites à son nonce, les responces qu'il en avoit eues ; qu'il avoit fait de son costc ce qu'il avoit peu et avoient voullu, avoit envoyé à leur suscitation uug légat en France avec charges fort avantageuses pour leur party, et mesme y avoit contribué de son argent ; et qu'au lieu qu'il se devroit plaindre du dit Ambassadeur pour ne luy avoir rien fait observer de ce qu'il luy avoit promis, il alloit maintenant se plaignant de luy, et le menaçant des protestes qu'ils avoient ouyes ; que parlant il estoit résolu de s'osterceste mouche du nez, et à ceste fin les avoit appelés pour avoir leur advis sur deux choses : la première, comment il se devroit gouverner pour chasser le dit Olivarez, à scavoir par excommunication, simple commandement ou forme de justice, et l'aultre, si, à cause des bruits qui courent qu'il y a tout plein de gens de guerre sur les confins de cest

Estât, ils estoient d'advis qu'il armast. Le premier qui parla, ce fut S' George comme Doyen, et dist que ces deux propositioDS estoient de très-grande importance pour la puissance et bonté du Roy qu'elles regardoient, et qu'elles méritoient bien que l'on y pensast plus d'une fois. Ce néanmoins si sa Sainteté se resolvoit à la première, qu'il estoit d'advis qu'Elle deputast une congrégation de Cardinaux-Docteurs pour cest effect, afRn que quelque chose qui sefeict, ce fust toujours le plusjustificativement qu'il seroit possible, et quant à s'armer, que quelque chose qu'on dist, il ne pensoit pas qu'il en fust besoing, tenant le Roy d'Espagne pour trop religieux pour voulloir entreprendre quelque chose contre le Saint Siège , Jesualde qui suivoiL après, vouloit braver et faire peur de la grandeur d'Espagne, adioustant qu'il estoit d'advis que le Pape deputast deux Cardinaux pour scavoir quelle seroit la résolution finalle du comte. Sur quoy sa Sainteté l'interrompit, le taxant d'estre mauvais cardinal et indigne du titre qu'il en portoit, en disant que, quand le mesme Roy d'Espagne seroit icy, il ne lui envoyé roit pas deux Cardinaux et passa à Arragon qui fut quasi du mesme advis que Saini-George, et demain en main tous les aultres presque de mesme, jusques au cardinal Saint- Félix, qui, suivant son ignorance accoustumée, entra en ung grand discours des afl'aires de France, dont le Pape le retira, luy disant qu'il ne scavoit ce qu'il disoit et qu'il laissast parler ung autre. Enfin, quand ce vint àDetza qui est Espagnol, il dist qu'il supplioit très-humblement le Pape ne prendre aux alTaires présentes tous les rigoureux expédients qu'il pourroit bien , qu'il s'asseuroit que le comte n'avoit jamais eu volonté d'offenser sa Sainteté, et que s'il lui plaisoit luy commander qu'il allast scavoir son intention, il esperoit de la tirer et d'en contenter le Pape. Tous les autres qui suivirent furent presque de cet advis, excepté quant ce vint aux diacres que Sforze, Montalto, Maihey, Justinian, Delmonte, Pepoly et les autres jusques au jeuue Colonne furent bien d'opinion que le Pape disferast

pour iing jour le licenciement d'Ulivarez , attendant que Dctza luy eusl parlé, mais cependant qu'ils estoient d'advis qu'il s'armast, et si le dit Ambassadeur ne se rangeoit à la raison, que sa Sainteté le chassast etprocedast contre luy par toutes sortes de voyes. Le dit Colonne voulut reprendre les arguments de Jesualde et espagnolizer , c'est-à-dire braver comme l'aultre, mais le Pape le fist taire. Et lorsque tous les cardinaulx unanimement supplièrent le Pape de R'accomoder au party de Detza. ce qu'il leur accorda, à la charge toutes fois qu'il n'iroit trouver le dit Ambassadeur que comme de luy, et non en son nom, ni de la Congrégation, et qu'il luy en rapporteroit rosponse dès le soir, afin que tant plustost il peust donner ordre à ce qui est de sa réputation et dignité. Cependant il fait munir et avitailler le château de St-Ange, ayant assigné trente mil cscus à ceste fin et le faict garder avee plus de soing que l'on ne souloit.

De sorte que votre Majesté peut par tout ce que dessus juger, combien il est en sa puissance de mettre le Pape de sou costé, et si l'opinion des serviteurs qu'elle a par de ça est bien fondée, c'est ung des plus grands advantages que Dieu lui auroit peu envoyer en ce temps cy. Et pour mon particulier avecq la révérence et submissiou que je luy doy, je la supplie très-humblement se valloir de ceste occasion, et faire en sorte que ceste bonne disposition du Pape ne vous réussisse point infructueuse à faute de la bien mesnager.

Je ne veux obmettre de faire entendre à vostre Majesté que, sur promesse que luy en a, à qu'il dit, faict Monsieur de Luxembourg et M. le Cardinal de Yandosme .en a escrit, le Pape s'atend que ferez délivrer M' le Cardinal de Bourbon, avant que pouvoir estre absoubs, et à ce propos, en parlant dernièrement sa Sainteté à l'Ambassadeur du Grand Duc, Elle luy dil que, quand le dit Cardinal de Bourbon seroit délivré, elle aui'oit son intension par ce qu'il seroit Roy, ce que le dict Ambassadeur remarqua très-bien, et me l'ayant confié, j'ay estimé le devoir dire

à votre Majesté, affin qu'Elle prenne garde comme elle délivrera le dict Cardinal, et s'en asseurer de manière, s'il est possible, quô sa prison ne re larde point votre absolution, ni sa liberté engendi'e nouveau trouble.

De tout cecy, je fais ce que je puis à ce que Monsieur de Luxemboiu'g, qui retourna niardy matin au grand regret des Espagnols, advertisse votre Majesté par courrier exprès ; mais cependant pour la grande importance dont il me semble estre à la bonne direction des affaires de V. M., j'ay pensé que je ferois faute si je perdois la commodité de nostre ordinaire, qui part aujourd'huy sans vous en donner advis, en ayant encore autant mandé par la voye de Monsieur le marquis de Pisauy, affin, s'il est possible, que cLoses si importantes ne faillent point de venir à la connoissance de votre Majesté, à la quelle je supplie le Créateur,

Sire,

Donner en toute prospérité et victoire de vos ennemys, très-longue et très-heureuse vie.

De Rome, ce 24 mars 1590.

Le très-humble et très-obéissant pauvre subject et serviteur de V. M.,

La Boderie.

L'affaire de l'Ambassadeur a esté accommodée par le moyen du Cardinal Detza, à la charge qu'il sera comme il a promis plus modeste à l'adv'enir, et nommément ne parler plus de protestation dont il menaçoit, s'il n'en a nouvel ordre de son Mais Ire. Cela s'apaise à mon advis, jusques à ce qu'il voye si V. M. demandera l'absolution, de sorte que la demandant et vous faisant catholique vous les mettez sans doubte en rupture, et pour l'honneur de Dieu, que V. M. prenne bien garde de ne perdre en ces te occasion son advantaige ; mais il fault qu'elle satisface au particulier de M'' le Cardinal de Bourbon, car sans sa

délivrance, le Pape dict encores hier à l'Ambassadeur de N'enise qu'il ne pourroit rien faire pour vous. Il pense avoir obtenu une grande vicloii'e d'avoir réduit les Espai- LMiols à ceste raison, et brave à ceste heure contre eulx à

lorveilles et en particulier après cest ambassadeur qu'il III' traictc de rien moins que de scélérat. J'entends que li'hau Andréa Doria csl allé charger sur ses gallaires à

^ iples quatre mil espaguols, deux mil qu'on a faict venir : ' Cecille, et deux rail des garnisons du Règne et oultre icla deiLx mil Italycns qu'ils ont levés, il y a près d'un au, et craiugs bieli que ce soit pour Provence, votre Majesté, s'il luy plaist, y prendra garde (1).

La lettre qui suit , adressée par La Boderie à Henri IV, le 5 mai 4590, tout en nous révélant les menées et les pratiques de l'ambassadeur d'Espagne, est un nouveau et un irrécusable témoignage de la bienveillance soutenue de Sixte-Quint pour le roi légitime :

Monseignem', depuis mes dernières qui furent du 23 du passé, le solhcileur de la Ligue qui est icy eut une audience, où il présenta au Pape la lettre du Duc duMayne, dont je vous envoyé la copie, la quelle Sa Sainteté ayant hie et vu dedans à peu près tout ce dont l'ambassadeur d'Espaignc l'avoit si long temps menacé, après s'en estre • mise en collèreà bon escient, elle l'envoya incontinent à tous les Cardinaux de la Congrégation de France, leur ( ommandant que le lendemain ils eussent à se trouver tlevaut luy, ainsi qu'ils feirent. Et après avoir Sa Sainteté xageré tout ce qu'elle peut contre le dit Duc de May ne, contre la Sorboune, (qu'elle croit avoir conseillé toutes

(1) British Muséum, coUection Egerton, M. S., p. 71. (Autographe et chiffrée.;

ces protestations, et contre les Espagnols, Elle demanda aux dits Cardinaux leur advis sur trois choses : la première, si elle devoit repondre à la dite lettre ; la seconde, si elle devoit donner les bénéfices du Cardinal de Guise à ung des fils du feu Duc, ainsi qu'il en estoit recherché, et la troisième, ce qu'elle auroit à faire sur l'offre que les villes de Provence luy faisoient de se mettre en sa protection. Sur la première, tous les dits Cardinaulx unanime ment furent d'advis qu'elle ne respondist point à la dite lettre, pour estre pleine d'impertinences qui ne méritoient pas qu'on en prist la peine, mais il y en eust qui se fon derent davantage en cest advis sur l'opinion qu'ils eurent qu'elle eust esté forgée icy , dont principalement fut Pinelli, qui, pour cela, en eust des paroles fort aigres avec le vieux Colonne qui vouloit deffendre le contraire ; mais après qu'ils eurent tous parlé, Sa Sainteté prist la parole et dist qu'Elle ne pouvoit estre de leur advis, car encore comme ils disoient, que la dite lettre fust impertinente, tout ce qui se peut dire, et partant indigne de responce, si luy sembloit il estre obligé y respondre, tant pour ne laiS' ser opinion à ceuLx qui am-oient veu la dite lettre et sceu qu'Elle n'y auroit respondu, que c'eust esté pour n'avoir! eu qu'y respondre, que pour repousser la mordacité du| Duc du Mayne et ses adhérents, et leur aprendre pouij une aultre fois à estre plus discrets qu'ils n'avoient esté Et, de fait, elle commanda à deux des dits cardinaux d'en] dresser une response qui tendist à ces deux fins, où l modestie et néanmoins la dignité du Saint Siège fus observée, ainsi que je croy l'on aura fait. Pour le regan des bénéfices, presque tous furent d'advis, comme ilsl l'avoient l'autre fois esté, que le Pape les deust donner ;[ mais, comme il est plus prudent, que tous ensemble, 1 maintint qu'il n'estoit pas temps, veu mesme commi avoit dit ung d'entr'enx que ce seroit contre les Concordats,! et pour trouver quelque accroche en ceste resolution, commanda à celuy qui avoit parlé des dits concordats d les étudier et s'en tenir prest pour une aultre fois. Sur l

faict de Provence, les deux premiers qui parlèrent furent Arragon et Sainct-Severine ; après s'estre fort eslendus à magnifier la bienséance liont seroit cestc province à ce Saint Siège, pourestre aux portes d'Italie, et avoir Testât (l'Avignon si contigu, ils dirent que non seulement Sa Sainteté devoit recevoir ces peuples en sa protection , mais se liguer avec le Roy d'Espaigne et ses collègues qui estoit plus que jamais résolu de mettre la main aux affaires de France, et peult estre résolu d'y entrer (lar la Provence, s'asseurant que ce seroit le moindre parti qu'il l'eroit au Saint Siège do ses conquestes , et seroit ujie grande gloire à son Pontificat que, durant iceluy , il eut acquis ung estât si important à l'Eglise. Santiquatre (Ontredistà cest advis, mais non du tout, et dist queceste liuue traînei-oit beaucoup d'incommodités et de périls iprès soy, mais que la dite composition devoit estre acceptée ; de plus que sa dicte Sainteté debvoit envoler uue armée de huit à dix mil hommes en Avignon, soubs la charge d'ung légat, tant pour corrobor.er la dicte protection, que pour avoir la dicte armée tout preste d'entrer l'u France, s'il en survcnoit occasion, et cela, disoit-il, comme on croit, en faveur du cardinal Sforze, qui auroit I uvie de ceste légation, presque tous les autres en deirent le mesme excepté deux, qui jugèrent plus seur que le l^ape n'innovast rien et attendist à voir quelle seroit la résolution sur le fait de la conversion. Sa Sainteté loua lest advis comme le plus prudent, et ainsi se finit la dite •agrégation. De là à cinq ou six jours, ayant sa Sain- •lé receu lettre du Légat qui contenoit son abouchement lait à Noisy le xxiv ou xxv mars avec Monseigneur le uiareschal de Biron, et autres lettres de Monseigneur le cardinal de Vendosme, en response du bref que sa Sainleté luy avoit escril ; Elle feist rassembler les dits Gardiaux, et entama, comme j'ay apris, ceste congrégation ,ir ung grand discom's qu'Elle leur feist du malheur de ce siècle, et combien il s'estimoit misérable d'estre parvenu à la dignité, où il est, en ung temps si calamiteux ; que

le déplaisir qu'il en prenoit l'avoit réduit en la maladie

où il estoit (car, à la vérité, il a esté l'espace de six ou sept jours fort encatarré), mais que deux choses principalement le tourmentoient, l'une de voir que ses Ministres allassent gaster en ung jour ce qu'il travailloit tant accommoder. De lors Dieu scait comme il drapa sur le Légat, reprenant toutes les iaultes qu'il a dictes depuis qu'il est là, où il ne le traicta jamais de moindres tiltres que de mescliant, malheureux et scélérat ; et l'autre de voir que le Roy differast si long temps à monstrer quelques signes de sa réduction ; que néanmoins il estoit résolu d'avoir patience jusques au bout, pour ne rien faire qui peust oster à l'Eglise l'acquisition si précieuse d'ung Prince si brave, si valeureux et si fortuné comme est sa Majesté ; mais qu'aussi, s'il demouroit opiniastre, il estoit délibéré d'employer contre luy tous les moyens qu'il avoit eu sa puissance, et, de plus, y sémondre tous les Princes catholiques ; et, s'il y en avoit qui y feissent la sourde oreille, qu'il scavoit bien le moyen de les y faire entendre. Et lors il reprit les chefs dont il blasmoit principalement le dit Légat sur ses lettres qu'il avoit escrites, dist que cest abouchement avoit esté faict hors de saison et mal à propos, que les raisons dont il avoit usé pom' persuader au dit s^ mareschal de Biron et autres seigneurs catholiques d'abandonner le Roy estoient sottes et impertinentes, et pour faire effect tout contraire à ce qu'il monstroit désirer ; et finallement que le dit Légat avoit proposé en clerc et le dit s' mareschal respoiidu en Roy. Ce sont les propres termes dont il usa, tenant extrêmement la dicte response, et ne pouvant quasi mettre fin aux blasmes dont il accusoit le dit Légat. Et après avoir faict lire ses lettres, et celles aussi de Monseigneur le Cardinal de Vaudosme, qui furent jugées très belles et prudentes, mais remarquées pour n'y avoir aucun article qui parlas t de la réduction du Roy, il demanda aux dits Cardiuaulx ce qui leur estoit advis qu'il deust faire ; il s'estoit tellement laissé enteudi-e de ce qu'il voulloit, qu'il n'y en eut pas

ung qui luy osast contre dire, et tous dirent, puis que Sa Sainteté avoit tant attendu, qu'ils estimoient qii'Elle devoit encore attendre pour voir ce que vondroit faire le Roy, affm qu'Elle eust tout le droit de son costé, quand, à faulte de se ranger, sa Majesté à la raison. Sa Sainteté seroit contrainte de venir aux derniers remèdes. Alors, reprenant la parole : Or sus, concluons donc, dist-il, qu'il ne s'innovera ni fera aulcune chose de ce qui peut regarder le Roy, jusques à ce que nous soyons esclaircis de son intention ; et nommément qu'il ne se touchera aux bénéfices du feu cardinal de Guise, et pour le regard de Provence qu'on tirera la chose en la plus grande longueur qu'on pourra. Ainsi prist fin ceste dite congrégation, où le Pape monstra plus que devant astre résolu de faire payer au Légat les cinquante mil escus qu'il donna à la Ligue, et de les vouloir prendre sur les revenus de ses bénéfices jusques à la concurrence de la dite somme. Le s"" Honnorai Gastay et le Patriarche ses frères, scachant ceste mauvaise volonté et les menaces et injures dont Sa Sainteté les alloit tous les jours diflTammant, se partirent dernièrement d'icy, sans luy dire adieu, et se retirèrent en des chasteaux qu'ils ont à quelque vingt lieues de ceste ville, d'où toutes fois le Patriarche est revenu depuis deux jours. Le Cardinal de Sens qui se voit courir pareille fortune et danger qu'elle ne s'aille tous les jours empirant davantaige, se laisse entendre de s'en vouloir aller ung de ces matins en Lorraine, si d'aventure il voit de ne pouvoir gaigner, ou pour le moins estre seur en France; mais je croy que c'est Dieu qui l'envoyé là, affin qu'il trouve tantplustost la Justice qu'il a méritée. Je scay de bon lieu que le Pape dist il y a peu de jours, estant à table, que le Koy d'Espaigue avoit faic t appeller sou Nonce qui est auprès de luy, et l'avoitprié de faire entendre à Sa Sainteté que le plus grand et plus odieux ennemy qu'il eut au monde estoit le Prince de Bearn, ainsi nomme t'il le Roy, et qu'il mourroit le plus malcontent Prince qui fut jamais, s'il le laissoit vivant et ses enfants empestés

avecques luy après sa mort, que partant il supplioit Sa Sainteté luy vouloir aider à délivrer sa postérité d'ung tel enneiny, sans rechercher d'Elle pour cesteffect argent ny forces, mais seulement qu'EUe l'assistast des aultres moyens qu'EUe a aux mains, et surtout ne le receust jamais à l'Eglise, et de là sa dicte Saincteté entra sur l'Ambassadeur du dit Roy qui est icy, le traie tant de toutes les injures que l'on scauroit s'imaginer, voulant inférer par ces te prière que luy faisoit faire son maistre, que ce n'avoit jamais esté par son connnandement que le dit ambassadeur luy avoit usé de tant de braveries comme il avoit faict, et cela l'a d'autant plus irrité à l'encontre de luy, mesmement que pom' ne luy donner la sepmaine passée audience, il la refusa à tous les ambassadeurs ; mais le beau est, que le dit ambassadeur se laisse encore entendre de vouloir faire ceste proteste dont on a tant de fois parlé, au cas que l'on face quelque démonstration de vouloir absoudre le Roy. Tellement que, si sa Majesté se resoult d'en venir là, il ne fault point doubter qu'elle ne les mette aux mains à bon escient. On m'escrit de Gènes que les forces qui s'amassent au duché de Milan, qui pourront bien tost estre de seize à dix-sept mil hommes de pied, tant Allemands, Espagnols, qu'Italiens, sont indubitablement pour fondre en Provence et à Lion. J'estime cela de très grande importance et digne d'estre remédié s'il est possible, et pourtant ay-ie pensé vous le devoir dire, encor que vous le puissiez scavoir d'ailleurs. Il est arrivé icy des députés de Marseille pour supplier le Pape, à l'imitation de ceux d'Arles, de les prendre en sa protection. Toutes fois ils n'ont point encor parlé au Pape. Ils sont passés à Florence et ont obtenu de Son Altesse une traie té de je ne scay combien de muids dejift bled, et le sieur Horatio Nicolai m'a escrit deux lettres pour me persuader que je conseillasse M"" de Luxembourg de prier le Pape de prendre leur dite protection, et d'envoier pour cest effect ung prélat en Provence, tant pour remiir les peuples les uns avec les aultres, que pour em^

pescher que, par desespoir d'autre pccours, ils ne se jettent outre les niaius d'Espaij,nie ou de Savoye. Il m'a semblé et au dit S' de Luxembourg aussi que cest affaire esloit de trop d'importance pour y entrer si avant sans autre ordre de Sa Majesté, et laissant à part tant d'autres raisons qui s'y opposent, ces te cy seulle m'a semblé j)lus (jue suffisante pour nous devoir demouvoir d'en venir là. Où le Roy se fora bien tost catholi(jue ou iion ; s'il se le faict, ils n'ont besoing d'autre protection que de la sienne, puis qu'aussi bien ils ne la demandent que jusques à ce qu'il y ait ung Roy en France, rocognu, légitime et catholique ; s'il ne le faict, celuy seroit un grand préjudice que d'avoir mis la Province entre les mains du Pape, avec qui il no pourra jamais plus avoir moyeu de retraicter, et que quand il ne sentiroit bastant pour la garder auroit toujours Espaigne et Savoye à son conunandement, quinedemandoroiontpas mieux qu'une telle entrée et prétexte pour nous travailler. Nous estimons que ce sera le plus seur de faire que le Pape les tienne en espérance, comme ceux d'Arles, pour toujours gaigner temps et empcscher qu'ils ne se précipitent. A quoy nous pensons qu'il y aura aussi beaucoup moins à faire, puisque, comme je vous ay dit au commencement, le Pape est résolu de ue rien innover en chose qui regarde le Roy, jusqu'à ce qu'il ait sceu sa volonté sur le fait de sa conversion. Je pense que le dict S"" de Rucelai est poussé de bonne intention, mais si me semble cest affaire de plus de poids qu'il ne le fait. Je vous supplie me tenir tousjours en vostre protection et bonne grâce et prie le Créateur vous donner. Monseigneur, en parfaite santé très-longue et très-heureuse vie.

De Rome ce v^ de May 1590,

Votre très-humble et tres-afiectionné serviteur

LaBoderie (1).

(i) Britlsb Mus., coll. Egerton, p. 77. (Lettre autographe cliiEfrée.)

J'en ay encor escrit autant que cecy par la voye de M"" le Marquis de Pisany, par Bordeaux.

Voici maintenant deux lettres de La Boderie à M. de Revol, secrétaire d'État; elles sont, toutes deux, datées du mois de mai 1590.

Monseigneur, l'Ambassadeur de Venice me vient d'envoyer quérir pour me dii'e qu'il trouva hier le Pape mieulx disposé envers le Roy, qu'il n'avoit jamais faict, et que nommément il lui avoit tranché tout net qu'il le vouloit absoudre et qu'il ne tieudroit qu'à luy qu'il ne fust son plus cher fils, que non seullement il ne s'estonnoit point de ce qu'il tardast un peu à se résoudre, mais l'en louoit et prisoit davantage, et ne l'auroit point en l'estime que l'a tout monde, s'il en usoit autrement, car allant, dit-il, recueillant le fruict de ceste grande victoii'e qu'il a eue, ce seroit peu de prudence à luy, s'il venoit maintenant à donner aucune sorte d'ombrage à ceulx de son ancien party qui l'assistent, et non seulement, comme j'ay dit, ne trouvoit point mauvais ce retardement, mais louoit mesme. ce dont son Nonce qui est en Suisse le luy voulut blasmer : cest à scavoir qu'il eust escrit aux cantons protestants qu'ils ne s'es tonnassent point du bruit qui couroit qu'i se voullust faire catholique, et que ce n'estoit que pom amuser ceulx de ce party et accommoder ses aliaires. I doibt, dit-il, ainsi l'aire jusques à ce qu'il n'ait plus.besoin^ d'eulx, mais après cela aussi nous croyons et tenons pou: certain qu'il voudra vivre comme ses predecessurs. Vou' voiez comme il se met à son devoir et s'il s'est mal gouverné par le passé, il faict ce qu'il peult pom* rabiller se faultes. Le dit Ambassadeur m'a dit déplus qu'il est irrit contit! le Légat plus que jamais, et que non seulement i luy fera payer les cinquante milescus, mais qu'il ne tien pas sa vie bien asseurée. Si parmy les papiers du Duc d MajTie vous en avez trouvé aquelques ungs ou du die

j Légat ou d'autresqui [i.irlasseiiL irruveroncieiiscmeiit de Sa Saiulclc, ce seroit Jjieii iaicl de les envoyer, car il est plus vindicatif que tous les hommes du monde, et croiez que ceul.v (]ui auroient mal parlé de Luy, s'en scniiroient. Ledit Ambassadeur de Venicc se monstre extraordinairemeut alTectionué au service de Sa Majesté, et je vous supplie, Monseigneur, si le Roy m'honore par cy après d'ung mot de lettre, me faire commander que je le remercie de ses bons ofïices, affin que pour conserver mon crédit avecq lui il connoisse que je n'ai point teu le tesmoignage que véritablement je doy à son atlection, mais prenez garde, s'il vous plaist, de mettre poui" le moins son nom en chiffres, car vous savez combien ceuLx de ceste nation sont secrets et réservés en tous leurs alïaires.

Je vous baise de reclief très-humblement les mains , et vous suplie faille trouver bonne mon aliéction (1).

La Boderie.

A Monsieur de RèvoL

Monseigneur, depuis les lettres qu'il vous a pieu m'escrire du 9 aviil, j'ai receu celles du Roy qui me donnent l'advis de l'arrivée de S"" Viger, par lecjiiel j'attendrai ce qu'il plaira à Sa Majesté me commander. Je vous supplie d'emploier votre authorité, afin que le S"" Viger puisse retourner avec l'ordre qui est requis pour le service de sa Majesté , et me faire cest honneur, s'il plaist à sa Majesié, faire escrire à ceux de Strapsbourg ou ci apprès a ceulx de deçà, soit en général ou aulcuns particuliers, selorf'i'occasion, qu'il vous plaise faire mention dans leurs lettres que Sa Majesté aura esté bien informée par son Ambassadeur de leur mérite et de leur poursuite, vous fortifierés la créance que les Ministres du Roy doivent avoir pour bien servir et continués moi, s'il vous plaist,

(i) British Muséum, collect. Egertoo, M. S., p. 80.

l'hoiiueur de vos bonnes grâces , et après vous avoir baisé bien bumblement les mains, je prierai Dieu, Monseigneur , vous donner en parfaite santé heureuse et longue vie.

Ce xxif May 1590 (1).

La Boderie.

Dans le mois de juin 1590, nouvelle dépêche de La Boderie à Henri IV; il lui fait adroitement comprendre que le jour où il reviendra à la religion catholique, toute ritalie sera de son côté, et que c'est le seul moyen de couper court aux projets de Philippe IL

Sire, j 'attend ois longtemps à que Monsieur de Luxembourg redepeschast ce courrier à V. M. pour, avecque la révérence que je luy doy, la remercier très-humblemeuL de l'honneur qu'il luy a pieu me faire par ses deux lettres des 25^ Mars et 27^ Avril ; mais ayant tellement succédé du depuis les afï'aires les unes aux autres, qu'ils ne luy ont permis de le faire plus tost (|u'à ceste heure, j'ay aussi difîeré jusqu'icy pom- la crainte que j'ay eu que mes lettres ne tomijassent en mauvaise main. Et cependant ay toutes les quinzaines escrit tant à Monsieur le Marquis de Pisani, qu'à Monsieur de Revol tout ce que j'ay peu juger et discouvrir importer au service de Yostre Majesté. Dieu veuille que mes lettres leur ayent esté rendues, affin qu'ils vous ayent peu faire voir la suyte de vos affaires par deçà, estimant que d'elles vous pourrez, avec beaucoup plus de fondement, juger de la bonne intention de ce Prince, et vous résoudre à ce que vous aurez à faire de vostre part pour le bien et advancement de vos dites af-

(1) British Mu.seum, coUect. E^erton, p. 80. (Autographe.)

faires. Mes dernières sont du 12'' de ce mois que j'ay envoyées par la voye et soubs le nom de Monsieur le Marquis de Pisani, et les jugeant de quelque importance pour [.lus grand exclarcissenient de ce qui est arrivé du depuis, j'ai pensé d'en envoyer encore uug duplicata par -te, auquel maintenant j'adjousteray que, ayant faict :t ce que j'ay peu pour scavoir au vray si le Pape avoit lit à Mous"" le Duc de Savoie, sur le faict de Provence, I la façon que je vous ay dicte en ma précédente, j'ay ■ mvé qu'il n'y a rien eu d'escrit à la vérité, ains seulleiit quelcjnes propos tenus entre l'ambassadeur du dict Duc et luy. Je croy bien qu'il n'a deu porter la lettre l'^nt on m'avoit parlé; mais les ayant voullu, le dit Duc, idre davantage qu'on voit l'intention de Sa Sainteté, iiesme n'ayant remercié le Nonce qui est près de luy, M-ay que, la dite Saijiteto l'ayant sceu, a commandé au lit Nonce faire entendre au dict Duc de sa part qu'il rede bien en quelle entreprise elle veult entrer et face ■ment du mal qui en pourra réussir par celuy qui est ia arrivé de la prise de Saluées, cause principale de la imbustion où l'on voit toute la chrestienté preste à Dinber et que comme le Roy d'Espaigne monstra trouver iiauvais ce qu'il en avoit faict et escrivit à Sa Sainteté '^>me de ce temps là qu'il tinst ung peu la main haulte m gendre, de peur que ces désirs et desseings peult sire trop jeunes et ambitieux ne le ruynassent, il ne feist ieii en ce qui est de la Provence sans le prudent advis et iMiseil du dit Roy. VoiLà au vray ce qui se passe sur ce aict et quoy que l'Ambassadeur de Veuice m'en eust dict ai commencement, si scay-je que de depuis il s'est esclarcy 'i\ mesme et trouve qu'il n'y a rien plus que cecy qui l'est que trop à la vérité, mais n'en doibt point pour ela Vostre Majesté prendre d'ombrage , estant certain [ue ce qu'en faict le Pape n'est, comme j'ay touché .illeurs, pour amytié ni pour bien qu'il veuille au dit ^nc, ains seullement pour se descharger d'importunité. -i V. M. pGult trouver quelque tempérament de s'ac-

comnioder avec le Pape, elle peult et se doibt asseurer qu'il en redefera plus en ung jour en sa faveur que n'aura faict eu ung an pour Savoie. Car, en vérité, sou inclination esl de désirer l'advancenieut de vos affaires, tant pour la haine extérieure qu'il porte aux Espagnols, que pour la grande opinion qu'il a de la résolution et valeur de Yostre Majesté. Je ne luy diray rien des tcsmoignages qu'il en a rendus ces jours passés, de la prison de ce prédicateur Jésuite, qui a tant travaillé à magniffier les prouesses du Légat, de celle d'ung Capucin qui avoit suivy le mesme style, et du Patriarche Caetan qui les y avoit suscités, de l'edit faict contre les prédicateurs, des dignes indignités qu'a reçues le cardinal de Sens, ni de la collère où est le Pape contre la Sorbonne, par ce que de tout cecy Monsieur de Luxembourg escript fort amplement a V. M. Bien luy diray-je que Sa Sainteté envoie à M" le cardinal de Gondi par la voye de Monsieur de Raiz son frère une despeche qu'on m'a asseuré esire un monitoire contre la dite Sorbonne, addressé au doyen d'icelle pour venir rendre raison de ces belles propositions que Monsieur de Luxembourg vous envoyé, n'en ayant sa dicte Sainteté voulu charger le légat, tant par ce qu'il ne traicte pins avec luy, et luy a levé son entreteuement, que par ce qu'il prêtent l'y comprendre luy-mesnie, et s'ils ne comp»roissent, comme je me doute bien qu'ils ne feront pas, que V. M. s'asseure qu'ils seront excommuniés, et qu'on n'obmettra de dera.

Oultre cela le Pape faict escrire contre la dite Sorbonne sur ses propositions, qui ne peult estre qu'en faveur de V. M.; mais ses serviteurs desireroieut néanmoins qu'Ella feist faire le mesme, de son costé, par tous les anciens docteurs de la Sorbonne qui peuvent estre espars çà et là par son Royaume et envoyant leur resolution par de çà signée par tous, affin que l'on congneiisl, que ces dix ou douze pedans qui sont à Paris n'ont estudié qu'à l'escolle de Dom Bernardin pour apprendre ceste théologie dotft ils fout profession. Cela serviroit à beaucoup de respect,

et particulièrement conserveroit ceste faculté dont l'amitié n'a autres fois esté inutile aux prédécesseurs de V. M., quand on a voulu entreprendre contre eulx quelque chose du costé de deçà, ou pour ceste considération, je m'asseurc, qu'on fera sur ceste occasion tout ce qu'où pourra pourl'abollir. Oultre ce que Monsieur de Luxembom'g vous dira de la venue du Duc de Sessa, j'adjousteray que je scay de certain et de tel lieu, que V. M. u'eu fera, s'il luy plaist aucun doubte, que le but de sa négotiation tend principalement à faire desclarer le Pape sur le particulier de Yosire dicte Majesté , c'est-à-dire à faire qu'il vous desclare par nouvelles bulles inhabille à la couronne, comme hérétique et relaps, et peu à peu puis après tous Messieurs de vostre Maison, comme fauteurs d'heresie, et proposer une convocation d'estats en France pour eslire ung Roy, où celny d'Espaignc mettera alors en avant M"" le Duc de Savoye pour le premier et en deffault de luy celuy de Lorrayne, et si l'ung ny l'aultren'yestoitreceu, il se contenteroit puis après qu'on revinst à Monsieur le Cardinal de Vendosme ou quelque autre de votre sang, ne se souciant qui y entre, pourveu que ce ne soit vous, ou pour mieulx dire qu'il puisse mettre divers partis en France pour la tenir tousjours en division, et croyez que là dessus il battra et insistera sur tout ce qu'il pourra et que ceulx de son parti pourront inventer; bien que le Pape leshaisse mortellement et soit mal satisfaict d'eul.x, tout ce qui se peult dire et qu'en cette première audience il leur ait tranché tout nest qu'il ne veult qu'ils luy parleuf de ce qui se despent de sa charge sur les affaires de France, il est combattu de tant d'endroicts et a tant de peur qu'ils ne luy attachent une guerre qui le mette en despences et ou les secours lui manquent d'où ses prédécesseurs l'ont tousjours eu, qu'il y a dangier qu'enfin -ils ne facent ce qu'ils voudront avccque luy. Deux choses le peuvent garder .- voir que les affaires de V. M. soient en tant de réputation que les Espagnols a vent occasion de craindre et luy aussy ; l'autre qu'Elle se face catholique. Ainsi vous

les mettrez indubitablement en roupture avec eulx et vous acquerrez avec le Pape generallément toute l'Italie qui ne désire rien tant que ceste occasion pour lever le masque» maisaussy, s'il voit que Paris vous eschappe, que quelques Princes ou Seigneurs catholiques qui vous servent viennent à vous habaudonner, comme vos ennemis en font courrir le bruit, ou que vous ne luy donniez plus grands signes de votre conversion, il y a très-grand dangier qu'il ne face à la fin l'escapade toute entière. Ce que j'ay pensé estre du devoir de ma fidélité de vous dire ainsi librement, affin que Vostre Majesté, voyant le mal et les remèdes, y sache pourvoir selon sa prudence et les besoings de ses affaires et croye que ce que j'en die n'estre de mon faict, mais des meilleurs et plus advisés serviteurs qu'elle aye en Italie, et si elle voyoit que cecy le mérite, je lasupplye d'y remédier tant plustost, devant que les Espagnols en soyent venus où ils prétendent. Il y a quelques jours qu'Alfonse Piccolomini, fomenté des Espaignols ( de qui on dit icy publiquement qu'il avoit touché quinze mil escus à Milan), se meist aux champs avec quelques quatre cens bannis, dont toute ceste court fut incontinent en rumeur, pensant que ce fust une chose apostée par les Espaignols pour donner effroy au Pape, mais tout soudain le dit Piccolomini escrivit au Collège des Cardinaux que ce n'estoit pour rien entreprendre sur Testât de l'Eglise, ni perdre le respect qu"il doit au Saint Siège, ains seullement pour une sienne querelle particulière. De fait il alla droit donner sur Testât du grand Duc, où il commit mille insolances en peu de jours, fînablement ayant son Altesse envoyé le Si" Camille del Monte après luy, et faict que les Ducs de Ferrare et d'Urbin l'ont banny et commandé qu'on luy courrust sus par leurs estats, il a esté contraint de s'embarquer luy cinq^^ et se sauver par mer, et treize des siens ont esté pris, et mesés à Ferrare ; cecy n'a esté qu'un feu de paille, mais si est ce que la conséquence en va bien loing, et croye V. M. que l'Italie n'en peult plus, et qu'elle a totalement les yeux sur Elle pour essayer, soubs

sa fortune, de secouer le joug qui la menace avec le reste de la chresticnté.

Sire, je prie Dieu donner à Votre Majesté eu parfaite prosperi'cé très-longue et très-heureuse vie.

De Rome, ce dernier de Juin 1590.

Le très-humble et trôs-obeyssant serviteur et pauvre

^abject de Vostre Majesté

La Bodeiue (1).

Nous touchons au terme de la mission de La Boderie à Rome ; il écrivait à M. de Revol :

Je croy, Monseigneur, que ce sera la dernière lettre que je vous escriray, estant délibéré d'en partir avant la fin (le la semaine prochaine pour aller servir le roy eu ce ([u'il plaira à sa Majesié m'employer, puisque aussi bien je me voy par deçà désormais inutile à son service, oultre qne d'ailleurs il m'est impossible de m'y plus entretenir.

En effet, la position de La Boderie n'était plus lenable à Rome; Sixte-Quint était mort le 27 août 1590 et Grégoire XIV qui, le 5 décembre, avait succédé à Urbain YII, s'était déclaré iiautement contre Henri IV. Voici la dernière lettre de la Boderie à M. de Revol :

Je ne vous ay poinct escrit depuis le xxii" du passé, par ce que tout le temps qui s'est escoullé du depuis n'ayant esté employé qu'en dévotions, je n'ay recongueu aulcune chose qui meritast le port de mes leUres. Maintenant je vous diray comme si tost que le Pape a monstre de vouUoirenttnidre aux affaires, les ambassadeurs qui sont

(1) lîriUsh Muséum, collect. Egerton, M. S., p. 84.

icy ont recommancé leurs batteries plus fortes qu'auparavant pour le faire venir à quelque resolution sur les demandes qui, comme je vous escrivis par mes dernières, euLx et les solliciteurs de la ligue lui avoient faictes, et par ce que il leur avoit touché, de ne vouloir rien déterminer seul en tels affaires que il confessoit n'entendre point sans l'advis et conseil des cardinaux, ils lui proposèrent d'y establir une congrégation. Mais d'autant, dirent-ils, que il n'est raisonnable que les affaires de France, où leurMaistre est tant intéressé soient traictés par personnes non confidantes à sa Majesté, et que du grand nombre que y avoit depputé le Pape Sixte, veuoit plus tost confusion que autrement, oultre que toutes les resolutions qui s'y prennent estoient quasi plus tost scènes que délibérées, ils le prièrent réduire la dite congrégation à quatre cardinaux que ils luy nommeroient, dont le moindre d'eulx, à leui* dire, estoit suffisant pour gouverner la cbrestienté, et là dessus ils n'avoient point de honte de proposer Madenchi, SL-Severine, Sant-Ignatio et Gaétan, dont les trois premiers avoient esté nommés par eulx au Pontificat et le quatrième que chacun scait. Le Pape pour ce coup n'y voullut entendre, ains leur dit que ce seroit semonstrer trop partial, et que il n'y avoit point faulte d'autres cardinaulx la dedans, ausquels il feroit tort de les priver de la cognoissance de ses affaires ou tous comme christiens et membres de ce St. Siège sont si notablement intéressés ; mais il en choisiroit à sa fantaisie, dont eulx et tout le monde auroient l'occasion d'estre contents, de sorte que il les renvoya pour ceste première fois assez mal satisfaicts. Le lendemain le dict Madenchi alla par devant lui, et voyant qu'il n'y avoit eu moyen de le réduire à ces quatre, il luy porta ung autre expédient plus facille et plus coloré et luy dist que il remist donc sus la première congrégation de cinq cardinaulx que y avoit eslably le feu pape Sixte, de St. Séverine, Sant-Ignatio, Ramelot,Pinoli et Mathei, y adioustant seulement Gaétan pour cognoissance que il a de nos affaires, et son nepveu

le card'. Sfondr.1te pour la luy faire acquérir, et on osta les rfuatre autres qui depuis y avoieut esté adjoustés, à savoit- Arragon, GoUonne et Delmonte comme superflus et si bien ung peu suspects au Roy d'Espaigne. Ce qui luy l'ut plus aisé h obtenir ; et dje faict, lundy dernier les dits cinq cardinaulx s'assemblèrent chez le dit Sfondrale où le dit Gaétan se trouva aussy et feit sa relation de l'état où il avoit trouvé les aflaires, quand il arriva en France, de celuy auquel il les avoit laissées et des moyens qu'il ji'geoit convenables pour remédier au danger que court h son dire la Religion et encores que je u'aye pas peu jusques icy scavoir toutes les particularités de sa dicte relation, si sont elles facilles à imaginer et fault s'asseurer que il l'aura jette la plus grâce (sic) et la plus favorable pour la ligue que il aura peu. Sur tout j'entends son principal bien esire de faire croire que le Roy aye osté tout espoir de devoir jamais estre catholique, affin qu'on ne pense plus aux moyens qui l'y pouvoient induire et conseiller là dessus, que l'on en suscite ung autre en sa place, pour l'establissement du quel le Pape fasse ligue avec tous les princes chrestiens qu'il y pourra faire entrer et l'ayder d'argent et hommes, et finablement, de tous les moyens qui dépendent de sa puissance pour le faire régner, ou pour le mieulx dire, pour rendre nos divisions perpétuelles et empescher que nous ne jouissions du repos qui seroit formidable-à l'Espagne, si nous veuions une fois à estre reunis soubs l'obéissance d'ung Roy paisible mesmement tel que le nostre. Ge but est inique et peult estre non moings pernicieulx pour eulx que pour nous, mais si crains-je bien, puisqu'ils ont maintenant ceste congrégation à leur mode, qui est celle dont le feu Pape Sixte s'est servy quand il a voullu brouiller nos affakes et que ils en ont osté les mesmes que au contraire il y introduisit, à l'heure que il voullu t rhabiller ses faul tes, que ils ne soient pour en venir là, et à pis encores, s'ils en ont le pouvoir. Une chose seulle me consolle, c'est que nous avons à faire à ung Pape qui n'a ny grand esprit, ny grande force, et

qui est de sa nature tant irrésolu en toutes choses, que en une telle affaire que cestuy, où il y pensera plus de deux fois, et quand bien il y seroit résolu, si n'a t'il pas grand moyen de mal faire. Nos adversaires ne laissent pourtant de s'en promettre grandes choses, et oultre les demandes que ils luy ont faictcs par ung Mémorial, dont je vous envoyé coppie. que ils luy feirent présenter par le cardinal Mendose, je scay qu'ils en ont ung autre pour luy délivrer à la première audience, par le quel ils luy remonstrent pour tant plus aisément l'embarquer, que quelques aydes qu'ils reçoivent de quelque prince que ce soit, il leur sera tousjours plus tost nuisible que autrement pour la jalousie que naturellement ont les François de tous les princes leurs voisins, ainsy que dernièrement ils l'ont esprouvé au secours que le Roy d'Espaigne leur avoit envoyé, mais que si il plaist au Pape se desclarer chef de la ligue, non seullement les autres princes s'y joindroient avec luy en leur faveur, ains la plus part des François catholiques qui suyvent le Roy l'abandonneroient, que ils prient à ceste fin leur accorder cent mil escus tous les mois, que le Roy d'Espaigne leur en donnera deux cens, le grand Duc cinquante, le Duc de Ferrare trente, celuy de Mantue vingt et la S^'^de Gènes trente, sans parler des Vénitiens et que de cela ils soldoyeront cinquante mil hommes de pied et douze mil chevaulx, vingt mil des quels et quatre mil chevaulx seront baillés au duc de Parme pour avec iceulx combattre et poursuivre le Roy quelque part que il se retire, douze mil et deux mil chevaulx aux duc de Maine avec les munitions et provisions nécessaires pour assiéger places, et le surplus divisé entre les ducs de Mercure et de Joyeuse, et que de ceste façon la guerre se finira en France, ou comme ils disent les Roys delTuncts n'ont jamais désiré de mettre fin. Je me ris de ces demandes et mesme de l'espoir qu'ils conçoivent si aisément du secours de ces Princes Italiens, la bourse des quels je suis seur qu'ils n'ont pas fouillé, ny aussy pu remettre en leur affection. Je m'as-

seure que, quand le Pape les aura, que'elles l'estonneront et nous feront beaucoup moings de mal que si elles estoieut plus modestes et limitées, mais si ay-jc estimé vous les donner drues, comme je les tiens de personne qui les a vues, afl&n au moings que vous jugiez par là qu'il faut bien qu'on leur donne de bonnes parolles et des promesses très grandes, puis qu'ils font leur desseing si haull et embrassent desia tant de choses par l'espérance. Icy ne doublez point qu'on ne vous fasse tout le pis que l'on pourra, si rien nous doibt garder de craindre, c'est que le pouvoir ne respondra pas à la volonté. Toutefois, il est bon d'estre adverty et ne mettre rien en mespris. Le cardinal nepveu du pape, (|ui estceluy qui gouverne tout, est plus Espagnol que le conte Olivarez, et oultre cela, depuis quatre ou cinq jours, nous avons icy le Marquis d'Est que vous aurez cogneu à Thurin, oncle du dit Cardinal, lequel sera ung bon ambassadeur pour Monseig"" de Savoye, et qui ne nuira encores rien aux atl'aires d'Espagne ni de la Ligue. Le conte Sfondrato doibt aussy arriver ce soir, de manière que le Pape estant ainsy environné de telles gens, quand bien il auroit la meilleure volonté du monde, elle sera tousjours pervertye et confuse par leur moyen. Je vous disois par mes précédentes comme j'avois présenté au Pape une lettre que Monseig' de Luxembourg luy avoit escrite avec copie anssy d'icelle qu'il escrivoit aux Gardinaulx durant le conclave, la quelle le Cardinal Caetan empescha que ils n'acceptassent, et comme le Pape les avoit reçues fort benignement et l'une et l'autre, maintenant vous scaurez que, cecy estant venu à la coguoissance des Ambassadeurs d'Espagne, ils en ont faict tant de rumeur que le Pape leur a promis de ne les faire voir à personne et de n'y respondre, ce que ayant sceu je les ay traduites eu Italien et les ay faict courir par ceste court où elles ont esté fort bien recenes de beaucoup. Que ils facent ce qu'ils vouldront pour le moings, ils les ont eues et par adventure pourroient elles ung jour servir d'une bonne protestation. A la fin, le Piccolomini, après avoir

exercé icy au tour duraut le siège vacant toutes les insolences et fourberies qui se peuvent imaginer, et en avoir esté chassé par les gens que le grand Duc luy mict à la guerre, estant arrivé en la Romagne, près de Rimigny, a esté prins avec trois des siens scullemeut, en une maisonette d'ung paisan où il s'estoil caché, ses aultres compaignons s'estant tous dispersés çà et là pour se sauver, et croy que maintenant il soit à Florence où il recevra le chastiement que tels voleurs et reLelles que luy méritent, et oultre les aultres opprobres qui accompagneront sa mort, il emportera encore cesluy cy avec soy d'avoir esté prins une pistole à son costé, sans- jamais se mettre en devoir de rendre deffence ; pareille fin puisse avoir tous ses semblables. Il y a deux jours que ceux de la Ligue ont icy nouvelles de Lion, que lexij*^ du passé vos armées ont combattu auprès d'Arsy, sur l'occasion du retour du Duc de Mayne devers Paris, et que la bataille a esté fort sanglante de part et d'autre, mais que finalement ils sont restés maistres du camp, que-le Roy y a esté blessé d'une musquesade dans le bras ; Monseigneur le Marschal d'Aumont tué, et Mon»" de la Noue blessé et prins ; et que de leur costé le duc d'Aumalle y est demeuré. Il y a si long temps que cela, à leur compte, debvoit eslre arrivé, et sont si peu accoutumés à avoir du malheur, que si il estoit vray nous en aurions desia eu dix courriers, et puis que la nouvelle nous* en est venue si lentement, je tiens pour certain que c'est une baye, ou que s'il en est encore quelque cas, il n'y doibt avoir rien à leur advantaige. Si ne laisse je d'en désirer fort la vérité, attendant la quelle je prie Dieu, Monseigneur, vous donner, etc., etc.

De Rome, ce xij janvier 1591 (i).

La Boderie.

Rentrons avec Henri IV en Normandie ; le comte

(1) British Muséum, Collect. Egerton, M. S., p. 91.

(FEssex l'y avait devancé. C'est à grand'peine qu'il avait obtenu ce commandement. Elisabeth ne pouvait se décider à se séparer de son jeune favori. Nous avons sous les yeux la correspondance que, durant son absence, Essex entretint avec sa royale maîtresse : les phrases passionnées y tiennent la plus large place ; cette hypocrisie senlimenlale avait tant de prise sur Elisabeth! il se plaint des misères, des ennuis de l'absence ; il feint la jalousie contre tous ces rivaux qui se disputent les regards adorables de la reine: « Je suis, lui disait- il, comme celui qui mundum lucratus perdidit animam, » et il supplie la Reine de lui rester fidèle (1). Retenu à Douvres par des vents contraires, il n'arriva à Dieppe que dans les premiers jours d'août ; rien n'était encore prêt pour le siège de Rouen. Henri IV alors assiégeait Noyon; il envoya sir Roger Williams pour inviter Essex à venir le trouver ; Essex nous fait un triste tableau de l'état de dénùment et de misère de l'armée royale. Les 40,000 livres que la ville assiégée donna par composition, arrivèrent bien à propos. Le 2 septembre, nous retrouvons Essex au Pont-del'Arche ; il annonce aux lords du Conseil que le maréchal de Biron vient se joindre à lui avec toute l'armée qui était devant Noyon, que le duc de Montpensier amène de son côté tout ce qu'il a de Normands sous ses ordres et que le roi promet de

(1) Lettre d'Essex à Elisabeth.

les joindre le 25 avec les Allemands au devant desquels il s'est porté ; avant l'arrivée du Roi, ils investiront la ville et il n'en sera pas comme de Paris. Il ne s'agit pas ici de prendre une ville par la famine, et l'artillerie viendra à bout de la résistance de Rouen (I). Le commencement de la campagne ne fut pas aussi heureux que se le promettait Essex : le 6 septembre, son frère unique, WalterDevereux, qui commandait 12,000 hommes de pied, tombe dans une embuscade sous les murs de Rouen, et y laisse sa vie. Elisabeth se montre très courroucée de ces retards ; dans toutes ses lettres à Essex, elle se plaint d'avoir été trompée par Henri IV : elle n'a envoyé ses troupes que pour deux mois ; si on ne procède immédiatement au siège de Rouen, elle les retirera. Elle ne s'en tient pas là, elle enjoint à Essex de revenir de sa personne en Angleterre (2). La passion plus encore que la politique avait dicté cet ordre, mais la nature toute gracieuse d'Essex, le charme sympathique de sa personne endormait toutes les colères, toutes les impatiences de la Reine; ni Leicesler, niHatton, ni le brillant comte d'Oxford, au plus heureux moment de leur faveur, ne surent jamais, comme lui, maîtriser ce cœur fantasque, cette imagination restée jeune en dépit des années. Essex obtint donc de revenir en Normandie, et le

(1) Lettre d'Essex à Burghley.

(2) Leltie d'Éiisabetli à Essex.

il octobre, il débarquait à Dieppe: il trouva l'armée anglaise dans un grand désordre : les soldats pillaient et rançonnaient les campagnes environnantes; les ministres d'Henri IV n'ayant pu fournir la solde promise, ils vivaient sur les babitants. Dans sa première lettre, il annonce à Burgbley qu'il a envoyé sir Roger Williams au camp du marécbal de Biron, car à Dieppe ils sont mal renseignés sur ce qui se passe, tous leurs messages sont interceptés : il ne quittera cette {)lace que lorsqu'il sera bien fixé sur les mouvements du Koi ; il a refusé d'envoyer des troupes contre Caudebec dont l'ennemi a repris possession (i). Pour faire prendre patience à Ëlisabetb, il lui écrit de tendres billets : « Les deux fenêfres de sa chambre privée, lui dit-il, sont les deux pôles de sa sphère ; tant qu'il plaira à la Reine de l'avoir, de le garder, il est fixé et inchangeable (immoveable) ; si elle lui reprend sa liberté, ce sera la fin de sa vie ; aussi grand que soit son pouvoir de Reine, il n'ira pas jusqu'à l'empêcher de l'aimer moins (2).

Elisabeth, qui s'est montrée maintes fois aveugle dans ses passions et ses tendresses souvent mal placées, ne l'était pas en politique, la froide raison la guidait toujours. Le 22 octobre, sir Unton vint trouver le Roi de sa part et se plaindre de ce qu'il ne

(i) Lettre d'Essex à Burghley.

(2) Lettre d'Essex à Elisabeth.

tenait aucune des conventions arrêtées. Henri IV répondit quil n'était pas maître des gentilshommes qui le servaient ; n'étant pas payés, ils s'en retournaient à leur logis, quand bon leur seniblait ; quant au siège de Rouen, il promettait de l'entreprendre sur-le-champ ; le retard tenait uniquement à la lenteur de la marche des Allemands. Essex ayant demandé un renfort à la reine, elle ne voulut pas recevoir son envoyé, mais elle ne lui tint pas longtemps rigueur et lui écrivit pour lui promettre un nouvel envoi de troupes. En un, à la fin d'octobre, Rouen était investi par les deux armées d'Essex et de Biron ; mais quand il fallut attaquer la place en règle, on se divisa d'opinion : Biron voulait qu'on portât les premiers efforts contre le fort Sainte- Catherine, Sully voulait que ce fût contre la ville, car « ville prise, château rendu ». Essex demandait à ouvrir des tranchées entre le fortSainle-Catherine et la ville ; bien du temps se perdit en ces tiraillements et le siège traîna eu longueur. Essex, d'une nature trop bouillante pour être patient, quitta de nouveau le camp et fit une nouvelle apparition en Angleterre ; à son retour il trouva les choses empirées. Une lettre de lui à Burghley trahit son découragement; il lui dit:

Je voudrais- être sorti delà, mais si je me retirais avant de savoir d'une manière sûre si le duc de Parme vient ou ne vient pas, je pourrais, ce que je ne veux point, être

l'occasion, par ce dangereux exemple, d'une défaite de l'armée du roi ( I } .

Sur ces enlrefaites l'ordre lui vint de retourner en Angleterre; avant de quitter son camp, il envoya un trompette porter à Villars un cartel qui nous donne bien la mesure de son caractère chevaleresque :

Si vous voulez combattre à pied ou à cheval, je maintiendrai que la querelle du roi est plus juste que celle de la ligue, et que ma maîtresse est plus belle que la vôtre.

Villars répondit qu'un gouverneur de ville ne se battait pas, mais qu'un gentilhomme de Picardie qui commandait un régiment s'offrait à sa place; Essex refusa à son tour, et Elisabeth blâma son favori de celte inutile bravade. Pour sauver les apparences, les troupes anglaises furent réduites comme nombre, et le 8 janvier, laissant sir Roger Williams pour commander le reste de l'armée, Essex s'embarqua à Dieppe ; en montant à bord, il tira son épée et en brisa la lame.

Avant de suivre les dernières opérations de cette campagne , nous donnerons ici le long factum dans lequel Elisabeth explique les causes de son mécontentement.

Il est à remémorer qu'au moys de Juin passé Sa Majesté à l'instance ,du Roy consentit de lever 4000 hommes en

(1) Lettre d'Essex à Burghley. (Traduction.)

ses pays , et à sa despence pour envoyer en Normandie, et qu'au mois de Juillet fut faite ladite levée. et les gens envoyés à Dieppe , où ils firent descente au commencement d'Aoust, et on donna la charge et gouvernement au comte d'Essex , personnage d'honneur en ce royaulme, domestique de sa Majesté et grand Escuyer.

Ce que fut fait à l'urgente poursuite du Roy, tant par ses lettres, comme par les solicitations de son Ambassadeur ordinaire, et de de Reaux , gentilhomme envoyé expressément , qui pressa sa Majesté d'expédier avec toute diligence la dite levée, à cause, disoit-il, que le Roy vouloit mettre le siège devant Rouen avant que le duc de Parme et aultres estrangers peussent entrer en France, et que le Roy avoil projeté d'abuser ceulx de Rouen se retirant en Picardie, afin de faire mine de ne les vouloir point attenter, en attendant que les gens de sa Majesté seroient arrivés à Dieppe.

Alors il fut aussi déclaré à sa Majesté qu'avec ces 4000 (le ses gens, les forces du Roy seroient bastantes pour mettre le siège devant Rouen et à défendre l'entrée au) duc de Parme, jusques à tant que les Allemands pourroient arriver, lesqueles il opposeroit au dit de Pai-me, etj aux gens du Pape, tellement qu'avec plus d'asseurance il[ pourroit continuer le siège.

Sur ce fondement et espérances, sa Majesté envoya sesj gens au nombre de 4000, sauf que fut changée une compaignie de pied, en une cornette de chevaux.

Depuis que fut descendu le dit comte avec les dites troupes à Dieppe, il y a esté plus de 14 jours, sans avoii cognoissance, où se trouvoit le Roy, ou addresse pour l'employement de ses gens. Il fut mandé par le Roy à Noyon, où il alla avec danger de sa personne, laissant l'armée es environs de Dieppe inutile, si non à consumer vivres et argent, et là fut retenu auprès du Roy , jusques au 4™^ de septembre, y estant allé le 15 d'Aoust. ,

Et lors fut advertye sa Majesté comme le mareschal de, Biron estoit despesché pour marcher devant le Roy, et

commencer le siège, et que le Roy le siiivroit en toute diligence, tardant seulement à faire venir de l'armée des Allemands pour les départir anx lieux de service, les uns sur les frontières, les autres pour faire teste au duc de Parme, les autres pour venir à Rouen.

I A ce mesnie instant fut donnée à sa Majesté si bonne information de la puissance du Roy, d'estre suffisante, tant à défendre l'entrée au duc de Parme, comme d'entre- 'prendre le siège, qu'il luy sembloit n'y avoir occasion ju'elle se mist en plus grandes despenccs que des dits 4000 h. , car le Roy envoyant lors le sir Williams à sa Vfajesté, luy avoit donné instructions qu'il y avoit lorsen• ,'aigés au siège avec le dit mareschal 10500 de pied, et 200 chevaux, faisant, avec les 4000 Anglois. le nombre le 15400 hommes; et que le Roy avoit auprès de luy lOOO Reisters. cl 3000 chevaulx françois, et de lansqueletes 6400, de sorte que, sans les compaignies assignées ux ducs de Longueville et Nevers , et au mareschal 'Aumont, qui faisoient 6000 hommes, il devoit avoir à e conte, 16000 de pied et 10000 chevaux, faisant ensemble 6,600 testes, et avec les aultres 6000, a2,000. Et disoit avantage, que le Roy vouloit en mander de plus, compmt faire son armée de 40,000 hommes. Ainsi, ayant le loy promis au- comte d'Essex que le duc de Montpensier ! suivroit au siège de Rouen avec 4000 hommes de pied '. 1000 chevaux, le duc n'y est de tout point venu ni de ;s gens, fors que dit maintenant le S' de Plessis qu'on îttend avec 2000 de pied, et 6000 chevauLx, qui est bien ing de ce que promit le Roy.

Or, ayant sa Majesté accomply beaucoup plus que n'a té demandé ; c'està scavoir que les 4000 h. seulement pour îux mois, à la condition que s'ils demeuroient en France us de deux moys, ils seroient payés par le Roy, elle les continués depuis le moys d'aoust par l'espace de cinq oys, oultre les frais du moys de juillet que fut faite la vée, le tout à sa despence, fors qu'un moys. Et si on 'lègue que le nombre a esté de beaucoup diminué, ce qui

est advenu par la mortalité et autres accidents, dont sa Majesté se sent touchée de pitié, si est ce qu'elle s'est monstrée bien prompte à les remettre, ayant mandé nouvellement, à sa despence 1000 de ceux qui sont à ses gaiges au Pays bas, bien qui soient arrivés si non 6 ou 700, mais eu fort bon estât. Par ce trouve bien estrange sa Majesté, et passer toute raison, qu'on la presse de toute façon d'envoyer plus grand nombre de ses gens, ayant remarqué que ceux qui y sont ont esté exposés à tous hazards, auxquels ont esté espargnés les subiets du Roy. Et se persuadant par le compte dessus faict, que la puissance du Roy est bastante, tant à tenir le siège devant Roueu, comme aussi à défendre au Duc de Parme l'ap- y procher, et que ce qu'on demande un plus grand nombr© de ses subiets, n'est que pour les employer aux dangiers et hazards, et espargner les aultres dont (oultre les aultres précédentes) luy ait nouvellement esté donné occasipn de le soupçonner à scavoir la preuve faicte à la vigille de Noël, estant sa Majesté advertye, qu'ayant destiné le Roy d'assaillir par quatre endroits le contrescarpe du fort de S'8 Catherine, les trois en furent commis à capitaines Anglois et un seulement aux François , et ayant esté aschevée l'entreprise vaillamment, quoy qu'avec perte de plusieurs de ses subjects, et la place gaignée, elle a esté reprise par l'ennemy par nonchalance non bien cogneue à sa Majesté.

Mais, oultre les raisons dessus mentionnées, par les quelles sa Majesté peust estre suffisamment persuadée de n'envoyer davantage de ses gens pour estre ainsi consumés sans avoir rien effectué durant l'espace de six moys passés, sa Majesté estime ce qui s'ensuit estre digne de considération, pour monstrer qu'elle ne soit aulcunement tenue d'y envoyer encor d'aultres, selon qu'il est requis parle dit Roy et ses Ministres. Il y ja plus de vingt jours que le Roy fit demander de sa Majesté cinq mil hommes, alléguant alors qu'il attendoit le duc de Parme dedans quinze jours pour lever le siège ou livrer bataille, et pour ce de-

siroit d'estrc secouru de 3000 picquiers, et 2000 musquietliers et maiiiteuaut aussi le S"" de Plessis esl venu demandant seulement 4000, disant que le duc de Parme estcit prest de s'y aschemincr en diligence, de sorte que le Roy seroit contrainct de le rencontrer en bataille, et pour cest effort, il requicroit maintenant les quatre mil ; mais pour response, sa Majcsti^se pcnlt remettre au jugement de qui que ce soit, que (ijuaiid bien elle seroit très inclinée à y condescendre) comment un si grand nombre de gens pourroicnt si tostestrc levés, armés et transportés, mesme en y ver, qu'il y faille mettre un moys entier, contant ce jourd'huy le douxiesrae de janvier, et (jn'ils y puissent venir avant que le duc de Parme ou seroit entré eu France, ou s'approcheroit du Roy, veu qu'il y a plus d'un mois que le Roy a entendu qu'il est à La Fere tout prest à marcher : si qu'il est ores à présumer que, s'il veult venir, il seroit dcsia bien près du Roy, aultrement qu'il n'y viendra point. Et ainsi advenant ({u'il vienne, il stroit trop tard de dresser icy une armée nouvelle pour empescher qu'il ne s'approche, où s'il ne vouldra point venir (comme s'il n'est pas desia venu, il n'y a point d'apparence qu'il s'approchera du Roy) ce seroit aussi en vain charger et troubler sa Majesté, préparant de nouvelles forces, qui luy seroient inutiles. Doucques, pour conclure par ces raisons dernièrement oscrites, sa Majesté a juste occasion de se déporter d'y envoyer de reschef d'autres forces et souhaiteroit plus tost que ses gens qui sont par là fussent mieulx favorisés qu'ils ne sont, sausestre ainsi journellement exposés a toutes adventures désespérées, où les propres subjects du Roy ne le sont pas tant, occasion qu'ils sont diminués beaucoup plus qu'autres quelsconques employés au siège, et s'il y avoit aultre urgente nécessité qui requiereroit davantage, sa Majesté desireroit d'estre premièrement deuement informée, comment ils seroient plus favorablement traités à l'advenh- ( 1 j .

(l) Record Office, State Papers, France, vol. Cil.

Pour adoucir la sécheresse de ce refus accompagné de tant de prose, Elisabeth écrivit de sa main à Henri IV une de ces lettres dont l'aigreur n'est atténuée que par les obscurités du langage.

Monsieur mon bon Frère,

Si je vis quelque espérance, ce ne fust que par ung treillis, que mes fils de si long tirés se conduysissent à quelque bonne toile, mon Dieu, que mes labeurs sembleroyent beaux passetemps ; mays me faysant que la vraye ménagère de vuydes pensées et à qui rien de bon ne grand tombe à mon sort, je ne puys delaysser cest ofTice d'affectionnée sœur, si non vous communiquer mes doléances, et ensemble mes sollicitudes de votre grandeur et Estât. Et pourtant vous envoys-je ce gentilhomme, à qui j'ay bien particulièrement communiqué mes intentions et playntes, et pour vous asseurer de ce. à qui vous pouvez fyer, et en quelle sorte je vous puis respondre à telles requestes, à qui de jour à aultre vos Ministres me pressent, de qui vous supplie tenir tel compte, comme l'importance de la cause et l'iniquité de ce temps requièrent. Et qu'il vous plaise de ne me paistre de plus de promesses que telles qui se pourront probablement estre accomplyes; aultrement nous bastyrons tousiours sur des marets, qui ne sont au fond asseurés. Les conseils les plus asseurés ce sont qui, estant bien résolus, fermement se gardent, non point à qui chasque jour prestera une eschange, comme je en ay veu trop d'expérience entre les vostres, que je soubhayte fayre le but de leurs advis le bien de votre action, et qu'ils ne sortent de limites de votre grandeur. C'est à vous, mon très cher frère, de cueillir de plusieurs conseils tels qui vont le droyct chemin à la fin de votre intention, non tels qui par ambages nous conduyssent bien loing de telle conclusion. Ayez, au nom de Dieu, tels pour suspects qu'ils ni tiennent

>oubs l'herbe (luelque crapanll caché, vous me pardonnerez si vous use telle privante, estant le mesrae que raoy mesnie ensuyvrois, comme Dieu scayt, et qui je prieray lousiours de vous instriiyre la belle différence entre sembler et estre, en vous donnant la victoire de vos ennemys et rebelles ( 1 ) .

Dans une autre lettre du 16 mars, elle revient sur les mêmes arguments :

L'importance de vos affaires, mon très cher frère, me lont oublier l'extrême douleur que mon bras me fait sentir, en vous suppliant au nom de Dieu de ne relascher la bride trop au temps qui court sans recule, et ne permettre que par nonchalance des ports maritimes vos ennemies ne les vous arrachent. Approchez pourtant visteinent à Dieppe, de pour que ce ne soit trop tard, qui me coupera le chemin de ne vous pouvoir aider au besoing ; pardonnez-moi, si, eu toute affection, je vous dis que je crains que quelque mauvais esprit, soubs manteau de bonne service, ne vous met en teste de prendre les Ueux le peu d'importance, en délaissant les plus grands, car autrement je me figure que ce ne seroit possible que, depuis le retour du Duc de Parme, vous n'eussiez chassé de Bretaigne ce petit nombre d'Espagnols qui y demeurent, et de n'attendre leur bon plaisir pour y fortifier, et vous ester places de si grand moment ; et que je m'estonne qu'ayez les yeux si esblouys à ne veoir ce dangier. Si on pense que me touchant de si près, il fault que je le face, (]uil vous souvienne, mon cher frère, que ce n'est point la France à qui seule je ayde, el que mes pays natiu*els me doibvent estre peu recommandés ; croyez asseurement que si ne voye qu'ayez plus de regard aux ports maritimes et lieux qui nous sont les plus proches, il fault que

(1) Kecord OflBce, State Papers, France, vol. Cil.

mes prières vous servent au lieu d'aultre ayde, car il ne meplait mander mes gens à la boucherie, où ils pourront facilement périr, premier que vous servir. J'espère pourtant que la première caution que vous a donné l'arrivée premier du Duc de Parme, vous admonestera de vous garder d'une surprise. Je m'asseure qu'ils assiégeront Dieppe bien tost, gardez vous en, et ne vous déplaise mon rondeur, car si du commencement vous eussiez pris les maritimes qui sont les vrayes portes de vostre Royaulme, Paris n'eust esté si bien fourny, ny aultres lieux plus au coem" du Royaulme n'eussent receu tant d'aydes estrailgières, sans lesquels les aultres eussent esté tost vaincus. Pardonnez ma simplicité qu'estant de ma sexe veuille apprendre une leçon au mieulx entendant; mays mon expérience en gouvernement me rend un peu opiniastre à croyre que ne suis ignorant de ce qu'appartient à un Roy, et me persuade qu'en suivant mon advis ne faillerez à vaincre vos assaillants. Je me fasche de l'ambassadeur et du viscomle à qui j'ay prié de haster le voyage de Monsieur la Noue pour aller en son pays avec quelques bonnes troupes, car outre qu'il est clair-voyant aux affaires martialles, aussi pour estre de ce pays desiras t-il plustost sa conservation. Je fais la depesche en Allemaigue. Pour Busenval je retarde à vous, en toucher mot, de peur de ne dédire ma louange, je ne vous coloray que tant s'en fault, qu'il me cuida satisfaire, qu'il ne daigna me trouver pour recevoir sa depesche, qui me sembla bienestrange, n'ayant esté accoustumée à si lourd entretenement, que je ne le reçeus pom' ambassadeur, entendant son parlement en Hollande, je ne le pouvoys faire, sans démettre Monsieur Beauvoir comme gentilhomme privé. Ce que je ne croy ne pensas tes faire, pour ne me laisser autant en son lieu, luy estant destiné à aultre service ; et pour parler clairement, j'avois une singulière opinion de Busenval pour vostre service, mais pour un tel lieu je n'en avoys pensé ; mais si, sur vostre honneur vous croyez qu'il a tousjours parlé sincèrement de l'affec-

tioii que je vous porte, jo lui désirerois du bien, aullrement un aultre de meilleure qualité me contenteroil beaucoup mieulx. M^ main me convie à finir cette trop longue, avec mes très-cordialles prières à Dieu pour voslre heur et sauté (i).

La situation devenait de plus en plus grave ; le duc de Parme, après avoir fait sa jonction avec Mayenne, était arrivé par la route de la Fère et de Péronne à la frontière de la Picardie et de la Normandie, avec le dessein de secourir Rouen. Le ;20 janvier, le roi quittant le camp s'avança à la tête de 6,000 hommes de cavalerie, au devant de l'armée ennemie et, par un excès d'audace, laissant le gros de sa cavalerie à Neuchàlel, il poussa une reconnaissance jusqu'à Aumale avec quelques centaines d'hommes d'élite, imprudence qu'il appela lui-même « Terreur d'Aumaie, » et où il fut blessé aux reins d'un coup d'arquebuse (5 février). Après la prise de Neuchâtel, le duc de Parme, continuant sa marche sur Rouen, s'avança jusqu'au village de Bure ; Henri IV campé à Bucly attaqua et surprit les quartiers de Mayenne et du duc de Parme et les quartiers du duc de Guise et du comte de Chaligny. Durant un mois, il tint ses adversaires en échec, couvrant Biron et lui permettant ainsi de poursuivre le siège de Rouen ; mais le vieux maréchal ne fit aucun progrès, et, par son incurie, permit à Villars de faire une sortie générale. Le 24 février, les tran-

(i) Record Office, State Papers, France, vol. XCVII.

cliées furent comblées, les mines éventées, les plus braves capitaines et huit cents hommes tués, une partie de l'artillerie prise. Un tel désastre fit perdre tout le fruit des travaux antérieurs et le siège ne se trouva pas plus avancé que le premier jour. Henri IV, rappelé par cet échec, revint devant Rouen, et là concentrant ses troupes, ranimant leur courage, il opposa au duc de Parme et à Mayenne une force tellement supérieure et dans des positions si bien choisies que. n'osant livrer bataille, ils se retirèrent sur la Somme ; délivré de ces deux adversaires, Henri IV reprit si vivement le siège, élevant des forts, repoussant les sorties, que Villars fit prévenir en toute hâte le duc de Parme que, faute d'un prompt secours, il serait forcé de capituler. A cette nouvelle, le duc hâta sa marche, doubla les étapes et se présenta devant Darnetai, le 20 avril au matin ; Henri IV crut prudent de se replier, et sans l'inquiéter laissa le duc ravitailler Rouen, prendre Caudebec (1), et s'établir dans un camp retranché à Yvetot, mais à son tour reprenant l'offensive le 29 avril, il harcela tous les jours l'armée espagnole, coupa ses communications avec Lillebonne, par crainte de la famine la força à se replier, et dans sa marche de recul sur Caudebec, l'accula si bien qu'il aurait amené le duc de Parme à capituler s'il n'était parvenu à traverser la Seine sur un pont de bateaux.

(1) Le 27 avril.

L'habileté du plan de campagne d'Henri IV avait réussi en dépit de rinfériorilé de son armée ; Mornay, qui était à Dieppe, donne à cet égard de curieux détails à Burghley :

Il faut que la valeur du Roi supplée au défaut de ses forces , n'ayant, comme j'ay rcmoustré, de quoy suffire .contre le duc de Parme et au siège de Rouen tout ensemble pour le défaut d'infanterie suffisante, il estoit réduit, attendant le secours de ses amis, à aller disputer tous les logis au duc de Parme, ce qui ne peut se faire sans péril et sans rencontrer en une semaine une mauvaise heure.

Et il ajoute :

Il a été légèrement blessé, ce que Dieu a voulu pour faire appréhender aux gens de bien ce qu'il y a dans sa vie de vies encloses, combien eut sou danger de dangers et après lui, si on avoit à y penser, de ténèbres, de confusions.

Il termine en exposant que jamais le s cours de la reine n'a été si nécessaire.

Une lettre de Biron à M. de Lusson, à la date du 17 mai 159;2J, détermine bien la situation de l'armée du duc de Parme avant qu'elle n'eût réussi à traverser la Seine :

Le Roi s'en est allé passer au Pont-de-l'Arche et voir la contenance de ses ennemis ; sa Majesté a emmené quelques troupes de cavalerie et se joindront à lui d'autres troupes qui estoient de delà; pour le reste de la cavalerie, ,il l'a laissé à M'' de Montpensier et à moy sou artillerie, ses gens de pied et les reistres.

Il pense que les ennemis ne peuvent avoir d'autre dessein que de se retirer, d'autant que le gros de leur armée est demeuré dans la campagne de Neubourg, leurs Suisses dans Rouen ne voulant marcher, faute de solde, et il ajoute :

J'estime que le prince de Parme, qui n'a que 17 enseignes de gens de pied, pourroit bien aller à Paris pour s'en saisir par surprise, y estant appelé par ceux qui ont le cœur espagnol (1).

Henri de la Tour écrivait à Burghley :

Nos affaires sont assez incertaines , quoique le duc de Parme s'éloigne de nous ; vos assistances ne nous seront jamais si nécessaires (2).

De son côté, Beauvoir écrivait à Burghley , le 22 mai :

Le duc de Parme se sert plus de la peau du renard que de celle du lièvre ; il cherche moyen d'éviter le combat. Sa Majesté est décidée à ne pas laisser l'entreprise de Rouen imparfaite ; il demande s'il n'y a pas moyen de recouvrer des deniers sur le crédit des marchands de Bordeaux (3).

C'est par Grimouville-Larchamp (4) que nous

(1) Record OfiQce, State Papers, France, vol. CIU.

(2) Ibid.

(3) Jbid.

(4) Nicolas de Grimouville, mari de Diane de Vivonne, capitaine des cent archers de la garde écossaise, gouverneur du Mont-Saint» Michel.

savons comment s'efTeclua la retraite du duc de Parme :

Sire, je suis arrivé eu vostrc ville d'Evreux avec tel heur que comme les cuuemis cstoieutdaus les faubourgs, je y suis arrivé, où il eu est demeuré ciuquaute sur la place et force prisonuiers à la barbe de toute l'armée du prince de* Parme, qui est passé ce jourd'hui, et estoit son rendez-vous de toute son armée à Ivry, avec la plus grande déroute qui se peut voir ; le dit prince de Parme est passé aujourd'hui à deux heures, accompagné de dix sept enseignes de geus de pied, deux gros de cavalerie, l'un devant, l'autre derrière, et, dit-on, que leur rendezvous de demain est à Montfort, et prévoy que s'ils y vont, comme j'ay peu apprendre, ils seront à Paris dimanche. J'ay fait force prisonniers, encore que la ville ne soit pas si bonne que je le désirerois, je y finii^ay ma vie.

Escript à Evreux, le vendredi à minuit, 15 mai 1592.

P. S. Sire, mille chevaux déferoient toute l'armée du prince de Parme (1).

Elisabeth n'augurait pas si bien de celle campagne dont la fin fui si brillante, et marchandant son secours, elle faisait passer à Henri IV cette note dont chaque question est une défiance :

Quel succès peut-elle espérer, vu que le duc de Parme ne s'est retiré que pour soulager et raù-aîchir son armée, et qu'il reviendra au secours de Rouen, si le roi veut l'assiéger ?

Est-il vrai que les conseillers catholiques du roi ne se soucient pas que Rouen soit pris ?

(1) Record Office, State Papers, France, vol. CHI.

Quelle est l'opinion du roi touchant les offres de paix ?

Que le roi mette entre ses mains comme garantie et durant la continuation du secours la ville de Brest, ou s'il refuse Brest, qu'il envoie des troupes pour reprendre Saint-Malo et la lui livrer (1).

Peu après la retraite du duc de Parme, Henri IV reprit Caudebec el licencia une partie de son armée; ses envoyés ne cessaient pour cela de négocier. Le 3 juillet 159i, Sancy demandait un congé pour aller prévenir le roi du refus persistant d'Élisabetti, mais il exigeait que ce refus fût donné par écrit :

Il n'y aura personne au monde qui n'approuve le roi son maître, se voyant abandonné de secours, d'avoir pris conseil de s'accommoder, comme sans doute il feroit très-grande faute d'en perdre les occasions, puisque sa Majesté ne le peut secourir davantage (2).

Les ligueurs, encouragés par la présence du duc de Mayenne à Rouen, tournèrent leurs forces contre Quillebeuf ; la prise de cette place était une menace pour Caen; la garnison, quoique peu nombreuse, mais pourvue d'une forte artillerie, opposa une résistance énergique et put tenir jusqu'au 23 juillet.

Au', mois d'août, Henri IV étant en Champagne, Beauvoir écrivait à Burghley :

J'ai reçu des lettres du roi ; il v a dedans de l'huile et

(i) Record Office, State Papers, France, vol. GIH. (2) JbicU, vol. CIV.

I lu vinaigre; la reprise d'Epernay le réjouit, mais l'exirêrae maladie de M. de Sancy l'attriste.

Beauvoir insistait pour le prompt départ des troupes promises pour la Bretagne. Le 9 septembre il écrivait à Burgliley :

Le général Norris, au moment de son départ, m'a fait ^entendre que les munitions et artillerie que la reine a à Diepipe, elle ue les a accordées qu'au cas ou le roi s'acheminât en personne audit lieu de Bretagne. Je ne veux pas dire que ce qui sort de la bouche de cette princesse ne soit autre que vérité, vu qu'elle est l'oracle de la vérité ellemême, mais quelquefois la multiplicité d'affaires fait un peu égarer sa mémoire, et cette condition n'est point imposée dans le contrat signé d'elle et de M. de Sancy.

Au mois de septembre, la peste sévissait à Londres; Beauvoir annonce à Burghley qu'il s'en est retiré depuis vingt jours, sachant que la reine ne prend plaisir à voir ceux qui y demeurent, par crainte de la maladie ; il regrette qu'elle ait été si courroucée ; à cette considération, il s'est bien souvent souhaité la mort ; il pleure sa faute et sera plus respectueux à l'avenir (il fait sans doute allusion à la lettre où il accuse Elisabeth de mensonge); et il ajoute :

Vous apprendrez la mort misérable de M. Hallot de Montmorency , porte grande pour le roi et le fâche encore plus pour la façon dont elle a eu Heu (1), et il

(1) Assassiné dans sa maison do Vernon par le marquis d'Allègre. C'était une vengeance particulière,

V. la Ligue en Normandie.^ par le vicomte d'EsTAiNTOT, page 264. Voir J.Laib, Hist. du Parlement, p. 186.

talions survenues dans la ville de Caen, entre prolestants et catholiques :

Monsieur, le subjet propre de la négociation de M. de Poille étant expédié, je vous y adjousteray un aultre point que je scay (oultre le service de Dieu;, ne concerner pas peu le bien de ces deux princes et de leurs estats. Je ne doubte point que le gentilhomme de Bretagne, qui est maintenant près de vous , ne soit bien affectionné au service de sa Majesté très chrétienne ; sans doute, le prince qui l'a envoyé l'est des plus ; ses actions continuelles en font foy plus que suffisante, mais vous voyez en quels termes est réduite sa Majesté par l'importunité générale de nos papistes, et ce de toutes parts, selon que vous l'avez pu remarquer par le dernier voyage du sieur du Manoir, et combien qu'ils voient bien que Testât de la France, et notamment que Testât de Bretagne et Normandie sont soutenus principalement par les bras forts de sa serenissime Majesté, à laquelle, pour ceste cause, elles ont si souvent recours, si est ce que sa Majesté très chrétienne ne laisse pour cela d'estre incessamment molestée en sa conscience et si ne faut pas qu'aulcun de la religion, quelque bonne volonté qu'elle en ait, espère aulcun advancement en charge quelleconque et place d'importance, encore qu'ils se trouvent les premiers aux coups et quant au pauvre peuple par la France, on né lui peult fournir aulcun moyen de servir Dieu en assurance. Vous avez entendu, je crdys, le piteux mémoire des pauvres gens de la ville de Caen en Tannée dernière et la cruelle prison en laquelle plusieurs sont encore détenus à Honfleur, pour avoir été contraints chercher l'exercice de leur religion à trois milles loin de la ville de Caen. Or d'aultant que la dite ville est soubs Tobéissance de monseigneur de Montpensier, lequel dépend beaucoup de la faveur de sa serenissime Majesté et qui peut aussi par sou exemple et ses inductions tant envers la noblesse que

le peuple descharger sa dite Majesté très chrestieiine de tant de molestés et nourrir la paix entre ses subjects de l'une et l'aultre religion, je vous en ai bien voulu advertir, affin que, selon sa prudente piété, sa Majesté en face entendre, ou par ses paroles, ou par ses lettres, à Monseigneur de Montpensier ce qu'elle jugera convenable.. Ces pauvres gens avoient une maison assez grande et forte en laquelle ils faisoient leur assemblée, mais le propriétaire leur a fait entendre qu'ils se pourvoiassent ailleurs, et s'estant adressés sur ce faict à M. de la Verune (l),afin de pouvoir avoir quelque autre retraite sure, il leur a fait, à la vérité, une favorable réponse, que pour son particulier, encores qu'il désiroit d'y pourvoir, qu'il ne le pouvoit que par le commandement du gouverneur général de la dite province qui est monsieur de Montpensier, auquel, s'il plaist à la reine de faire entendre que, vu le seconrs duquel elle assiste continuellement sa dite Majesté et son estât et particulièrement les provinces de Bretagne et Normandie et les grandes despeuses qu'elle y emploie, néanmoins elle ne s'apperçoit point que ceux qui font profession de la religion en soient soulagés et ayent davantage de liberté que du vivant du défunt roy, qu'elle est bien assurée que le roy deffunt y eut mis un meilleur ordre, ce que sa dite Majesté se promet de M. de Montpensier, quand bien ce ne seroit qu'en sa favem* ; pour ce je vous baise les mains et prie Dieu vous donner en santé heureuse et longue vie.

De Hacquenay, le xxv* jour d'octobre 1592 (2).

Rien de bien important dans les derniers mois de l'année 1592 ; Elisabeth n'était pas mieux disposée à accueillir les demandes d'Henri IV, et Beauvoir écrivait à Burghley, le 28 décembre :

(1) Gaspar de Pelet sieur de la Verune, gouverneur de Caen. V. Lair, Hisl. du, Parlement de Normandie^ p. 65-

(2) Record Office, State Papers, France, vol. CVI.

talions survenues dans la ville de Caen, entre protestants et catholiques :

Monsieur, le subjet propre de la négociation de M. de Poille étant expédié, je vous y adjousteray un aultre point que je scay (oultre le service de Dieuj, ne concerner pas peu le bien de ces deux princes et de leurs estais. Je ne double poin t que le gentilhomme de Bretagne, qui est maintenant près de vous , ne soit bien affectionné au service de sa Majesté très chrétienne : sans doute, le prince qui l'a envoyé l'est des plus ; ses actions continuelles en font foy plus que sufTisante, mais vous voyez en quels termes est réduite sa Majesté par l'importunité générale de nos papistes, et ce de toutes parts, selon que vous l'avez pu remarquer par le dernier voyage du sieur du Manoir, et combien qu'ils voient bien que Testât de la France, et notamment que Testât de Bretagne et Normandie sont soutenus principalement par les bras forts de sa serenissime Majesté, à laquelle, pour ceste cause, elles ont si souvent recours, si est ce que sa Majesté très chrétienne ne laisse pour cela d'estre incessamment molestée en sa conscience et si ne faut pas qu'aulcun de la religion, quelque bonne volonté qu'elle en ait, espère aulcun advancement en charge quelleconque et place d'importance, encore qu'ils se trouvent les premiers aux coups et quant au pauvre peuple par la France, on né lui peult fournir aulcun moyen de servir Dieu en assurance. Vous avez entendu, je crdys, le piteux mémoire des pauvres gens de la ville de Caen eu Tannée dernière et la cruelle prison en laquelle plusieurs sont encore détenus à Honfleur, pour avoir été contraints chercher Texercicede leur religion à trois milles loin de la ville de Caen. Or d'aultant que la dite ville est soubs Tobéissance de monseigneur de Montpensier, lequel dépend beaucoup de la faveur de sa serenissime Majesté et qui peut aussi par sou exemple et ses inductions tant envers la noblesse que

le peuple descharger sa dite Majesté très chrestieime de tant de molestés et nourrir la paix entre ses suhjects de l'une et l'aultre religion, je vous en ai bien voulu advertir, affin que, selon sa prudente piété, sa Majesté en face entendre, ou par ses paroles, ou par ses lettres, à Monseigneur de Montpensier ce qu'elle jugera convenable.. Ces pauvres gens avoient une maison assez grande et forte en laquelle ils faisoieut leur assemblée, mais le propriétaire leur a fait entendre qu'ils se pourvoiasseut ailleurs, et s'estant adressés sur ce faict à M. de la Verune (l),afin de pouvoir avoir quelque autre retraite sure, il leur a fait, à la vérité, une favorable réponse, que pour son particulier, encores qu'il désiroit d'y pourvoir, qu'il ue le pouvoit que par le commandement du gouverneur général de la dite province qui est monsieur de Montpensier, auquel, s'il plais ta la reine de faire entendre que, vu le secours duquel elle assiste continuellement sa dite Majesté et son estât et particulièrement les jjrovincesde Bretagne et Normandie et les grandes despenses qu'elle y emploie, néanmoins elle ne s'apperçoit point que ceux qui font profession de la religion en soient soulagés et ayent davantage de liberté que du vivant du défunt roy, qu'elle est bien assurée que le roy defîunt y eut mis un meilleur ordre, ce que sa dite Majesté se promet de M. de Montpensier, quand bien ce ne seroit qu'en sa favem* ; pour ce je vous baise les mains et prie Dieu vous donner en santé heureuse et longue vie.

De Hacquenay, le xxv^ jour d'octobre 1592 (2).

Rien de bien important dans les derniers mois de l'année 1592 ; Elisabeth n'était pas mieux disposée à accueillir les demandes d'Henri IV, et Beauvoir écrivait à Burghley, le 28 décembre :

(1) Gaspar de Pelet sieur de la Verune, gouverneur de Caen. V. Lair, Hisl. du Parlement de Normandie, p. 63

(2) Record Office, State Papers, France, vol. QVI.

J'ai été reçu par la Reine, mais je ne l'ai pas trouvée disposée à accueillir aucune des demandes du Boy, mou maître. La moindre des conséquences ne sera pas que nos papistes l'abandonnent, et je vous kiisse à penser les inconvénients qui s'eu suivront ; la seule appréhension que j'en ay me fait perdre le jugement.

Ce que le Roy demande, est-ce une chose impossible? 2,000 mille picquiers de plus que ce qui est à Saint- Valery. Au nom de Dieu, apportez-y la bonne main; sans ce secours, le Roy se trouvera accablé ; la nécessité l'amènera à des conditions jusqu'ici intolérables. La Reine veut qu'il prenne Paris, mais je vous prie, est-ce un chat qui se prend sans mitaines? Il faut des forces, de par Dieu, il faut des forces ; il n'a plus que 2,000 Suisses; ce n'est pas un corps ferme pour, s'oppossr à ce qui peut venir des Pays-Bas. La mort du duc de Parme n'a pas enveloppé avec elle celle du roi d'Espagne ; un secours de la Reine et les papistes viendront à l'armée du Roy; il s'en rapporte à sa prudence (1).

Dans l'année 1593, les opérations militaires n'ont que peu d'importance à côté du grand événement* qui allait donner le repos à la France ; je veux parler de l'abjuration d'Henri IV. Ici les faits sont si connus qu'il est presque inutile de les rappeler : qui^ ne sait qu'après la déclaration du Parlement du 28 juin, annulant à l'avance tout traité qui appellerait au trône de France un prince ou une princesse étrangère, Henri IV, après une courte conférence avec trois curés de Paris, fît son abjuration le 25 juillet, dans la cathédrale de Saint-Denis, entre les

(1) Record Office, State Papers, France, vol. CVI.

mains du cardinal de Bourges et reçut l'absolution. Ce qui nous intéresse, ce que nous recherchons, c'est l'elFet produit sur les protestants de Normandie par ce grand événement. C'est M. de Feugeuray, pasteur de l'Église de Dieppe (1), qui, dans une lettre à Burghley, écrite le l^"" juillet 1593, va nous dire toute l'cmotion que souleva l'annonce de la prochaine conversion du roi :

Vous lie pouvez ignorer de combien de perplexités et angoisses se trouvent réduites une infinité de pauvres âmes par toutes les Eglises réformées de France sur ce changement de religion auquel ou vent forcer sa Majesté très chrestienne. Vous, Monsieur, selon vostre grande prndeuce, en pouvez mieux juger qu'aulcuu aultre les conséquences par toute la chrestienté. Ne doublons nullement, vu le zèle que vous avez fiiit parois tre à l'advancenicnt et conservation de la pure religion, que ne retherchiez les moyens de rompre et empescher ung si pernicieux dessein. Néanmoins nostrc dcbvoir nous a incités envoyer ce porteur, le sieur Bcaudoin, pour vous supplier très humblement et sa Majesté d'employer ce ([ue vous estimerez couveuable pour des tourner cet orage et empescher une si grande calamité qui menace toutes les Eglises par ung si pernicieux exemple qui se puisse voir au monde (2) .

Puisque nous nous sommes arrêté à la conversion d'Henri IV, on nous saura peut-être gré de placer ici les deux lettres qu'il écrivit à M. de Beauvoir

(1) U avait été pasteur de l'Église de Rouen en 1582. V. France prolestanle, t. V, p, 109. et pasteur de Vire. V. de Bèze.

(2) Record Office, State Papers, France, vol. CVIII.

pour lui annoncer le plus grand événement de sa vie ; elles n'ont pas été publiées par M. Berger de Xivrey dans sa Collection des lettres de Henri IV :

Monsieur de Beauvoir, je croy que vous aurez maintenant receu les lettres du deux'' du présent, desquelles je vous envoyé un dupplicata, si d'aventure elles estoient esgarées, par ce que je désire sur tout faire cognoistre à la Royne Madame ma bonne sœur, combien sur tant d'obligations qu'elle s'est acquise sur moy, ceste dernière a de force et de pouvoir en mon esprit Je veux donc, si elle est accomplie, que vous luy en faciès tous les humbles et officieux remerciemens desquels vous vous pourrez adviser. Gomme, à la vérité, en Testât où sont mes affaires, et le progrès que le Roy d'Espaigne faict, je ne vous puis assez exprimer combien ce petit secours viendroit à propos , je ne suis qu'en peine de ce que depuis je n'ay nulles nouvelles de vous, ny du parlement du Vidame, ny de la descente des trouppes, lesquelles, selon le compte que j'en avois faict, pourroient bien, à ceste heure, estre descendues, ce que je ne puis imputer ny à faute de sollicitation de vostre part, ny à faute de vo'onté de la part de la Royne Madame ma bonne sœur, puisque la considération de mes nécessités l'avoit faict condescendre si liberallement à ma requeste. Les choses s'en vont bien en plus forts termes que jamais, selon les advis que j'ay delà conférence de Paris, où la sollicitation des Ministres d'Espagne, par les grands offres qu'ils font, advancent tellement l'élection d'un nouveau Roy, qu'on pense qu'elle sera asseurée en la personne du duc de Guise, auquel on offre de grandes forces et de grands moyens pour se pouvoir maintenir, jusques à l'asseurer du mariage de l'Infante, et cependant de huit mil hommes de pied et deux mil chevaulx, avec uue bonne somme de deniers, pour faii-e progrès , attendant plus grandes forces et moyens à l'advenir : j'ay nouvelles que le comte Gharles s'ad-

Ml

vaiice sur cela avec ses forces, lesquelles on lui doibt renforcer de celles du Pays-Bas , aflin de ne perdre aulcuu point de temps pour leur dessein. Je m'estonne que mes amis ne pensent à mes extrémités, et (|u'ils ne peuvent croire les choses qu'en les voyant. Vous scavez combien de fois je vous ay donné advis de ceste élection , laquelle advenant allume la guerre à jamais dans mon Iloyaumc et jette le Roy d'Espaigne si avant, qu'il sera bien malaisé de l'en reculer. Je ne plains ny ma vie ny mes biens, que je voue de bon cœur à la conservation de mon Estât et à la deffense de cculx qui sont intéressés en ceste cause; mais j'ay regret de veoir (Toistrc un mal devant mes yeux, lequel on pourroit empêcher avec bien peu de chose. Vous aurez à ceste heure veu et ouy le sieur de Morlaus, et apprins encores de plus grandes choses de luy, les quelles je vous prie de croire et que la Royne, Madame ma bonne sœur, les tienne pour très-véritables. Sans l'espérance que mes bons subjccts ont prinse du contentement que je leur pourrois donner au faict de la religion, mon Estât couroi t sa dernière et inévitable ruine ; mais il ne se peult dire comme le courage se redouble maintenant en eulx et la résolution d'y achever le reste de leurs biens et de leur vie ; ce qui me resiouit en partie pour- le moyen que j'auray de faire une forte opposition à mes ennemis, et m'attriste d'autre part, si par faute d'assistance je veoy périr ce que le Roy d'Espagne tient pour le plus grand obstacle de son ambition. Je vous prie de le dire à la Royne , Madame ma bonne sœur , bien clairement , afïin que je sache aussi ce que je doibs attendre d'elle, car comme je désire sur tout n'estre obligé qu'à sa ]ionté de ma conservation, et que personne ne puisse venir en partage de cest honneur avec elle, aussi doibt elle considérer , qu'il n'y a rien si fascheux que de se veoir perdre avec tant de gens de bien , et que les extrémités des maulx contraignent les hommes à chercher touttes sortes de remèdes. Les longueurs per-

dent mes affaires, et ce qui seroil quelque chose en un temps, peu de jours après revient à rien. Si le vidame m'ameuoit à ceste heure ces quinze cens hommes que la Royne, Madame ma bonne sœur, m'a promis, je releverois mes affaires, en attaquant quelque place, ou j'yrois veoir les ennemis, avec moyen non seulement de troubler leurs desseins, mais de les faire fuir devant moy et leur faire perdi-e toute réputation. Je vous prie donc de presser cela, si vous y voyez de la longueur, et me donner promptement advis, si vous y voyez aucune incertitude. Ne me retenez plus le vidame, après quatre mois qu'il am-a perdu, s'il revient à moy les mains vuides, et luy dittes qu'il faut revenir icy pour participer à la condition de son maistre, c'est à dire espouser une cuii'asse pour le reste de ses jours. Sur ce je prie Dieu, Monsieur de Beauvoir, vous avoir en sa saincte garde.

Escrit à Mante, ce xi juillet 1593 (1).

Voici la seconde lettre :

Monsieur de Beauvoir, comme vous vous êtes plaint par cy devant de n'avoir de mes nouvelles si souvent que vous en desiriez, je me plains aussi de n'en avoir de vous depuis le febrier du passé , qu'un mien trompette anglais m'apporta vostre depesche du dit jour, et depuis peu de jorn-s apprès j'en ay receu le dupplicata. Je ne scaurois croire, veu vos diligences accoustumées, qu'il y ayt de vostre faute, et pense plustost, ou qu'il y ayt de vos depesches perdues, ou que quelque altération soit survenue, la Royne Madame ma bonne sœur demem-ant mal satisfaicte de l'advis que je luy ay donné, du vray et neantmoins misérable estât de mes affaires, si par la voye que* je luy ay faict entendre je n'eusse rendu à mes subjects catholiques le contentement qu'ils desiroient de moy par

(1) Record Office, State Papers, France, vol. CVID.

mon instruction. Je ni'assearc que vous, vostrc fils et le Sr. de Morlans, luy aurez bien représenté particulièrement la nécessité qui me pressoit de tous costés. Je renvoyé à sa prudence accoustumée de juger du manifeste péril auquel j'estois, et de l'élection d'un nouveau Roy, ot (qui ne m'eut esté moins grief) l'abandonnement de mes principaux subjects catholiques, lesquels soubs ce prétexte me quittoient, et faisoient un tiers party, et par iceluy cmportoicnt les premières et principales villes qui sont aujourd'hui en mon obéissance. Gesle mienne resolution a couppé broche à l'un et l'autre de ces desseiugs, lar connue d'un costé l'élection d'un nouveau Roy demeure suspendue au croc , n'en estant demeuré à mes ennemis qu'un malcontentemeut très-grand les uns des autres, le dit tiers party est du tout suiTocqué, et, grâces à Dieu, ne s'en parle nullement, vous asseuraut que ceux qui y sembloient les mieux disposés se montrent maintenant les plus affectionnés au bien de mon service. Je fais mon compte de vous faire une plus ample depesche dans peu de jours et iucontinant après mon instruction ; cependant et n'ayant pour ceste heure autre plus digne subject d'escrire à la Royne, Madame ma bonne sœur, je vous prie luy baiser les mains bien humblement de ma part, et l'asseurer qu'il ne se peut présenter aulcune occasion suffisante, pour me faire oublier les faveurs que j'ay receu d'elle en mes plus grandes affaires, et que tout le monde ensemble ne me scauroit faire perdre le désii- de luyîfaire un jour un bon service. Je feray partir inconti-

nant après le xxv^ de ce mois le sieur de Je

croy que le sieur Roger Williams pom-ra estre prest de partir. Je ne faudray par eulx ou par un d'eux de lui escrire, et de vous tenir bien informé de tout ce qui se sera * passé. Cependant et ne sçachant si mon depesche du xi® vous aura esté porté seuremcnt, j'ay commandé qu'on vous en envoyé un dupplicata, ne pouvant qu'adiouster, sinon que je vous prie de tenir la main à ce que ladite Dame envoyé, au plus tost que faire se pourra, le raffrai-

chisseraent de ses troiippes en Bretagne, comme j'ensuis infiniment pressé par mou cousin le Maresclial d'Aumont, qui m'asseure que le dit raffraichissement étant arrivé, il tiendra la campaigne et fera teste à nos ennemys de sorte qu'elle et moy en recepvront contentement. Sur ce je prie Dieu (1).

Elisabeth, en apprenant l'abjuration da roi, ne put maîtriser son ressentiment ; elle ne sut mieux le manifester qu'en rappelant les troupes qu'elle avait en France, et elle lui écrivit :

Il n'y a si pauvre mechanique ny laboureur de terre, qui, après leur travail et peine, n'attend et bon guerdon et quelques fruicts de sa peyne; mais je veoy, à Princesse qui, quasi cincq ans, a dépendu tant de trésor, a perdu tant de peuple, il n'y a concédé l'haleine de respii^er, sans plus d'impositions de nouvelles despences. Je m'estonne, considérant ce qui a passé, que ne vous contentez de croyre, que plus tost réparations se dévoient attendre d'infinis manquements de promesses et pactes qui vous ont extrêmement nuys et à moy aussy, plus tost que d'y adjouster nouvelles demandes, qui pourront selon les précédents, moins vous servir que n'auriez besoing. Car qui me convie à plus m'en fier que du passé, voire quand aviez sur les champs nombres plus grandes que je ne veois que en tout pouvez à cest hem'e recueillir, si est ce qu'avecq toutes ces trouppes plus ne se fist que ce que tout le monde assez bien cognoist. Qui me faict penser que n'aurez compagnies de moy qui vous pourront si servir comme je l'ay désiré ; voyant qu'il y a des empêchements tels que rien de bon succède. Qui me faict conclure que, à la depesche de ce gentilhomme, ne vous puis plus dire jusques à ouir vos résolutions à tels points

(1) Record OflBce, State Papers, France, vol . GVIII.

que Wilkes vous a communiquez, si non que si pour rien de bon si grand mal se fist, mauldicts soyent qui eu ont esté l'autheurs, et prenuez le pour example à ne plus vous appuyer sur si iniques rideaux qui si une tempête arrive vous laisseront aux ondes. Et du sm-plus me remettant à la suffisance de ce porteur, je me mets à genoux pour prier le Créateur vous inspirer le tout pour le fnieulx, à ce que ne vous oubliez vous mesmes, ny aussi les vostres syncères et de longue main fidèles (1).

En apprenant la détermination de la reine, Beauvoir essaya de l'adoucir par l'entremise de Burghley, auquel il écrivit :

,Ie n'ay pas clos l'œil ceste nuit et je vous promets ma foi que ce n'est ni ma goutte, ni ma colicque qui m'ont éveillé, c'est au cerveau et en l'ame que j'ay tellement confite en toutes sortes d'amertumes que je ne pense pas en avoir senti une telle en ma vie, depuis le sanglant malheureux jom" Saint-Barthélémy. Le sujet de ceste triste amertume procède de la triste nouvelle que m'apporta le soir M. de Staffort, de la résolution que sa Majesté a prise de revocquer toutes ses troupes qu'elle a en France ; je ue veux pas ici coutester contre son juste courroux ; je recognois et confesse qu'elle n'en a que trop de subject, et plut à Dieu que, du prix de ma propre vie, je le puisse racheter ; mais quoy. Monsieur, faut-il jeter le manche après la cognée ? faut-il cracher contre le ciel, afin que notre crachat nous retombe sur le visage ? faut-il pour nous venger de notre femme et du dépit qu'elle nous a fait, nous châtier et nous venger de nous mesme ? Hélas ! Monsieur, où est cette grande et plus admirable prudence avec laquelle ceste princesse a gouverné ses étals en grande félicité !

(1) Record Office, State Papers, France, vol. CIX, p. 66. (Copie.)

Est-il possible cpie sa colère soit maitresse et passe sur le ventre de ceste grande gloire qui lui est due ! Non cela ne peut estre et n'arrivera pas, quand sa Majesté aura commandé au courroux de faire place aux très grandes considérations de son beau jugement.

Révoquer les dites forces, c'est céder aux ennemis de sa Majesté; c'est proprement bouillir du lait à nos papistes de France qui sauront bien prendre le temps et se servir de cette occasion pour dn tout précipiter le Roy au fond du gouffre, sur le bord duquel ils l'ont déjà jeté.

Il n'a pas voulu en écrire à la Reine, il s'en rapporte à sa grande prudence pour lui soumettre ces remontrances (1).

Mais Elisabeth n'était pas facile à calmer; en dépit des efforts de Beauvoir, voici ce qu'elle répondit à Henri IV le 15 octobre suivant :

Monsieur mon Frère, l'appeller de nos troupes après tant de morts, estropiés, blessés et ruinés, ne vous semblera estrange, j'espère; ains mal consonant à la raison, ce fust aux premières trefves, qu'ils ne fussent mis au premier rang des respirans, pour au pis aller, avec les ennemys mesmes, donner relasche à leur maulx. Pour vous ce fut que j'ay commis en leur endroict si peu de respect ; et combien que rien de bon vous en arrive, sinon une risée de malveillants que à nos despens nous nous en acquérons. Si est ce que vous m'en debvez plus de gré que, pour vous, j'endure tels affronts. Honneur de Roy me convie à vous dire que, si peu de bien vous arrive pour tant de mal, pensez-en si avant pour empescher vostre advancement en plus de malencontre, à ce que ces meschans qui vous ont quasi perdu les vostres asseurés, ne vous guident par . la main à pire fortune. Coustume nous veoyons faicte

{i) Record Office, State Papers, France, vol. CX.

que le pcchô mcsmc ne se reprcscutc en sa propre figure, et le menteur pour l'avoir souvent dict le croit véritable. Le paintre ayant esgaré de ses vrayes lignes, en les suivant gaste tout le pourtraict. Faictes pourtant tousjours bon fondement en vos actions. Et s'il y a des erreurs, ne y persistez ou y adioustez, troyant en cueillir bonsfruicts de si mauvaise semence. Arrcstez (pour vous mesme je le dis) la bride de mauvais cours, à ce que d'une mauvaise quarrière n'en arrive une dangereuse issue. Il vault mieux glisser ^ue tomber. Dieu me vueille prospérer à mesme reiglequcjo vous présente mes meilleurs souhaits et vos plus nécessaires advis. Pour le pauvre Moy qui a esté nourry en mon royaume, je vous puis asseurer qu'ils luy ont faict tort et à eux niesmes du mal, s'il vous plaist par là juger tels esprits. Il n'y a créature qui pourroit plus dire pour l'honneur de son Roy, pour la nécessité de ses affaires; mais conjurant pour tout le bien qu'oncques vous ai faict à ne diminuer la grâce, en nyant l'ayde, à ceste heure, au comble du malheur ; si ce fust blasphème ou mauvais office, accusez l'en, car je jure mon Dieu, ce fut le pis qu'il vous a commis chez nous. Il est vray qu'il avoit deux Pères qui l'assistèrent à dire VAmen avec tant d'ardeur que ne les eussiez pensé huguenots, Dieu par sa grâce amende le tout, et vous face oster les masques de vos ^ séduisants traistres qui portent visage de ce qu'ils ne sont ; voyez les par leurs fi'iiicts, et par là jugez en quelle racine ils méritent avoir aux jardins de vos plaisirs. Vos celés yeux Dieu et le temps ouvriront. J'espère et désire avec une affection si peu mêlée d'aultre passion, affection ou respect sinon de vostre bien, que pouvez faire estât de n'avoir trouvé jamais une plus franche et libre amitié, car estant Roy moi-mesme, je ne postposeray royal respect à subject qui soit; et en telle dévotion je laisseray à plus lious ennuyer de cest esgratiguement, vous souhaitant [Bonne fin de touts malendroicts (i).

(1) Record Office, State Papers, France, vol. GX.

Enfin, donnons encore une dernière lettre d'Élisabelh à Henri IV, du 13 juin 1593: elle ne se rattache en rien à l'histoire générale; elle n'offre quelque intérêt que pour l'histoire particulière de la ville de Caen :

Très-hault, très-excelent, très-puissant et très-chrestien Prince, notre très-cher et très-aymé bon frère, il y a dix-huict mois passés que le premier Président de Caen et aultres en votre nom, traie tèrent avecq deux de nos bons subjects, Robert Bell et Guilliam Sexten, marchants engloys, par la quantité de cinquante trois millers de pouldres ou environ, laquelle, suivant le contract que en ont passé, nous entendons por certain qu'ils rendirent au magazin de Dieppe, pour le siège de Roan, sur l'assurance qu'ils seroyent payés dans le temps porté par ledit contract. Ce que ne leur ayant point esté tenu et le vous ayant faict remontrer par notre agent par delà, oultre la solicitation qu'en a faict Monsieur de Beauvoir, votre ambassadeur de ça, vous vous contentastes, lors de vostre grâce, de donner lettres au dit premier Président, luy commandant de satisfaire et payer la dite partie contenue au dit contrat sur les assignations que vous aviez données sur la vente de quelque vostre domayne à Caen. Ce non obstant les dits marchants n'ont encores rien peu toucher fors trois mil escus. Toutes leurs assignations leur ayant esté votées par les fiuanceurs et par vostre ordre, à ce qu'ils allèguent, employées à d'aultres usages, tellement qu'il leur est encore deu dix mil escus de reste ; c'est pourquoy nous vous prions très-affectueusement qu'il vous plaise avoyr ceste affaire tellement recommandée, que de vouloir réitérer vos commandements au dit premier Président ou aux financeurs, ou bien en quelque aultre sorte que vous sera plus commode, à ce que nos dits subjects, après avoir tant attendu, ne soyent plus tirés en longueur por les dits dix mil escus de reste

affin qu'ils ne soyent du tout ruinés, ce qu'ils ne peuvent éviter, en cas qu'ils ne soyent promtement payés, n'estans que jeunes hommes, que ont employé tous leurs moyens en cesle affayre, et supporté encores de grands frais pour l'interest de lears desuiers et mesmes en la poursuite, qui est bien pour les ruiner de faict ou pour le moins leur l'aire perdre leur crédit , ne pouvant satisfaire ailleurs ce qu'ils doyvent. Considérez donques, nous vous supplions, de quelle affection ces deux marchants se sont portés en ce service tendant sy fort à l'advancement de vos affaires, affin que ceulx de nos subgects qui ojit pareille dévotion jusques à bazarder et corps et biens pour vostre service ne se refr idisent en leur bon volontés, de quoy nous serions très-marris pour le très-grand désir que nous avons du bien de vos affaires. Il n'est besoing, comme nous croyons, de vous en dire davantage, nous faisant forts que nous n'avons pas sy peu de crédit en vostre endroit d'estre refusés d'nne requeste sy juste. Qui sera l'endroit, très-haull, très-e.xcelent et très-puissant prince, nostre très-cher et très-aymé bon frère, que nous supplierons le Créateur vous conduire et assister tousjours et vous tenir en sa très-sainte garde.

Signé : Vostre bien affectionnée sœur,

Elizabeth (1).

Et écrit de sa propre main au bas :

Mon très-cher frère, en l'honneur de Dieu, despechez avec très-bonne justice ces pauvres marchants, car il y va de vostre conscience et honneur, l'ayant hazardé à la requeste de votre ambassadeur.

Escriptà nostre château de Norwich, le viii^jour.

Nous avons laissé Antoine de La Boderie, simple

(i) Record Office, State Papers France, vol. CVIIl.

secrétaire d'ambassade ; à son retour de Rome, il devint maître d'hôtel ordinaire du Roi, dont il avait gagné toute la confiance, et qui allait utiliser ses services dans d'importantes missions diplomatiques.

C'est en Angleterre d'abord, et en 1595, qu'il fut envoyé pour solliciter de nouveaux secours de la reine Elisabeth ; l'ambassadeur anglais, en France, sirEdmonds, le recommande en ces termes au comte d'Essex :

C'est M. de La Boderie qui est envoyé à Londres, vous l'avez connu au siège de Rouen, et il m'a prié de le rappeler au souvenir de votre Seigneurie ; c'est un vrai gentilhomme, très-estimé du roi et surtout étroitement lié avec le maréchal de Biron qui sera très-reconnaissant de votre hienvedlance pour lui (1).

C'est à ce premier voyage que se noua la liaison de La Roderie avec le grand ministre William Cecil.

En 1598, il eut à remplir une nouvelle mission qu'il dut sans doute au succès de la première en Angleterre, où il avait su se ménager la bienveillance des principaux ministres de la Reine, et voici à quelle occasion : Elisabeth ayant conçu de grandes défiances des négociations engagées alors avec l'Espagne et qui aboutirent au traité de Vervins, crut devoir envoyer une ambassade à Henri IV et l'en avisa par la lettre suivante :

(l) BiBCH, Memoirs of the reign of queen Elisabeth, t. I, p. 276. (Nous traduisons la lettre de sir Edmonds.)

Très-hault, très-excellant et ttès-puissant Prince, notre très-cher et très-amé boa frère et cousin, pour nous acquitter du dcbvoir de honiio sœur et parfaicte amye et confédérée, nous envoyons de nos serviteurs, personnages de qualité vers vous, pour illecq traiclcr de nos affaires communes avec vous et auUres nos alliés ; et pour estre de si grand moment les dites affaires, et correspondant à icelles noslrc volonté de vous communiquer librement et d'entière affection ce que nous en semble, et en prendre une bonne résolution, nous avons faict élection de personnes qui, pour les biens qu'ils tiennenl chez nous, vous feront assez de foy, qu'ils cognoissent nos plus intimes i conseils, principalement le sir Cecyll, chevalier, nostre premier secrétaire d'Estat et Chancelier de nostre duché de Laucastre et Conseiller en notre Conseil privé, auquel nous nous i'yons entièrement, et luy avons adiousté le sir Jean Herbert, docteur en Droit civil et Maistre des Requestes ordinaires de nostre hostel, et le sir Wilkes, chevalier et secrétaire de nostre Conseil, ausquels vous prions, en ce qu'ils vous diront de nostre part, de donner toutte telle foy et créance qu'à nous mesmes, qui prions Dieu, très-hault, très excellent et très-puissant Prince, nostre très-cher et très-amé bon frère et cousin, de vous donner en cecy et en aultres choses les conseils les plus propres à vous conserver en Testât que vous soubhaite celle qui

vous est

Votre bien affectionnée sœur,

Elisabeth (1).

Wesminsther, vu» jour de febvrier 1597.

Ce fut La Boderie qui fut chargé de recevoir à Dieppe les envoyés d'Elisabeth et de les amener à Henri IV. Si nous n'avons pu retrouver la lettre

(1) Record Office, State Papers, France, vol. CXX.

qu'il écrivit pour annoncer leur arrivée, voici du moins la réponse du Roi :

Monsieur de La Boderie,

J'ay sceu par l'advis que vous m'avez donné par ce courrier, l'arrivée à Dieppe de Molls^ Cecyll, et de sa compaignie, et puis qu'il ne veult traicter avec personne qu'il ne m'ait veu, il est nécessaire qu'il me vienne trouver par deçà, ainsy que je luy escris par la lettre que je vous envoyé pour luy bailler, et luy direz que je suis si avant engagé au redressement de mon authorité et de mes affaires en ceste province que je ne puis plus m'en départir sans les mettre en péril. Ja les places de Rochefort et Ancenix m'ont reconnu et rendu obéissance, et les cap'ïes de toutes sont prestes d'en faire le semblable, mesme la Duchesse de Mercure est venue en ce lieu, de la part de son mary, pour traicter avec moy, et se soubmettre à mes commandements, de sorte que, si les efTects respondent à ses parolles, je pourray recevoir le dit sir Cecyll dedans ma ville de Nantes, sans donner un seul coup d'espée. C'est un advautage que je ne veulx perdre pour quoy que ce soit, tant la délivrance de ceste province, qui en tire avec elle trois ou quatre aultres voisines, importe à mon royaume. Comme vous remonstrerez au dit sir Cecyll et aux deux commissaires qui l'assistent, lesquels vous visiterez de ma part et asseurerez d'estre veus de moy de très-bon cœur, les priant tous de s'acheminer par deçà, et à mesure qu'ils s'advanceront vous m'en donnerez advis. J'ay escrit à Orléans que l'on leur prépare des batteaux avec lesquels ils seront tost descendus par deçà, ainsy que vous leur direz. Je veux aussy que vous veniez avec eux et les accompagniez jusques à ce qu'ils m'ayent trouvé. J'iray demain à Angers, et vous advertiray de ce que je deviendray, car je ne veulx perdre le temps, puisqu'il m'est si favorable et que

toutes choses sont si bien disposées et acheminées qu'elles Bont. Je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur de La Boderie, en sa saiucte garde.

Escrit au Pont de Vô, le vi^e jour de Mars 1598 (1).

Les envoyés d'Elisabeth dôbarqnèrent à Dieppe le 17 février, ils avaient avec eux une nombreuse suite: lord Southanipton, lord Tliomas Howard, sir Walter Raleigh et d'autres gentilshommes démarque; le 21, accompagnés de La Boderie, ils partirent pour Rouen; le 23, ils dînèrent chez le duc de Montpensier avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir Thomas Edmonds et sir Henri Davers, arrivés de Paris le jour même, mais leur voyage fut retardé par la maladie de sir Thomas Wilkes qui fut pris d'une fièvre violente. Sir Robert Cecil, dans une lettre à son père lord Burghley (26 février) (3), lui donne quelques détails sur leur séjour à Rouen, il lui raconte son entrevue avec le premier président du Parlement, Claude Groulart, dont il fait ce bel éloge :

Un homme de grand crédit, de grande considération et qui tient ici ferme pour le roi ; c'est un savant, un homme sérieux, très-agréable à voir et à entendre, et surtout trèsafFectionné à l'Angleterre.

Il lui parle aussi du duc de Montpensior qui lui a

(1) Record Office, State Papers, France, vol. CXX. (Copie.)

(2) A cette date il est qualiQé de maître d'hôtel du Roi.

(3) Cabota mysteries of state and government. Londres, 1663, p. 133.

rappelé qu'il avait été en correspondance avec son père du temps du secrétaire d'État Walsingham, et que malheureusement il lui avait prédit longtemps à l'avance les malheurs qu'amènerait la ligue. En terminant, il ajoute :

Je crains que la maladie de sir Wilkes ne me force à rester longtemps ici ; on croit qu'il est tombé en léthargie.

Wilkes mourut le 2 mars, mais, dèsle27 février, La Boderie était parti pour Paris avec sir John Herbert. De Paris, où il fit séjour, il l'accompagna jusqu'en Anjou, où il devait se rencontrer avec le Roi. Suivonsles dans leur itinéraire: le 9 mars, ils dînèrent à Étampes et couchèrent à Artenai ; le 10, ils étaient à Orléans, le 14 à Tours, le 15 à Saumur, le 17 à Angers où Henri IV arrivait le 19 et où, dès le lendemain, il donnait audience à l'envoyé d'Elisabeth. Le 31 mars, Henri IV partant pour Nantes, sir Herbert alla l'y rejoindre (1). Quant à La Boderie, sa mission accomplie, il revint à Rouen et c'est de cette ville qu'il écrivait le 13 avril à Robert Cecil :

Monsieur, ayant rencontré ce porteur qui m'a (Jil. retourner vers vous, j'ai pensé que je me rendrois ingrat des faveurs dont il vous a pin m'obliger, si je ne m'elibrçois de vous tesmoigner le ressentiment que j'en ay a tout le moins sur ce mot de lettre ; aussi en sera-ce le seul sujet, car de vous rien mander de ce dont il vous a

(I) BiRCH, Memoirs ofthe reign of Elisabeth, t. II, p. 373.

pieu me charger, c'est chose que je ne puis encore faii-e, n'ayant pu encore apprendre ni à Caen, ni icy aulcunes fiouvelles de ce que a fait le Roy depuis que nous l'avons laissé. J'espère qu'estant h Paris, où je m'achemine présentement, je pourrai savoir davantage, dont je ne manqueray point de vous faire part, cependant je vous supplie me continuer tout l'honneur de vos bonnes grâces , comme vous me l'avez promis, et je demeureray vostre très-humble et très-affectionné serviteur.

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