L.A. BODERIE
A quatre jours de distance, La Boderie écrivait de nouveau à Cecil. Cette seconde lettre donne quelques détails sur l'itinéraire du Roi, qui, après avoir repris possession de la Bretagne ligueuse et réglé par l'édit de Nantes l'état politique et civil des protestants, se disposait à rentrer à Paris, où l'attendait La Boderie :
Je VOUS escrivis, il n'y a que trois jours, de Rouen, par vostre courrier Simon, seulement pour vous baiser les mains et vous tesmoigner le soin que je désire toujours apporter à la continuation de l'honneur qu'il vous a pieu me promettre de vostre amitié. Gelle-cy, c'est pour satisfaire à ma promesse et à la prière que vous me fistes, quand je prins congé de vous, par laquelle vous scaurez que les plus fraisches nouvelles que l'on a icy du Roy sont, qu'il devoit parth^ de Rennes, (où il ne s'est acheminé que plus d'un jour après nous), seulement aujom'd'hui, ou demain, faisant estât de ne plus restourner à Nantes, ains s'acheminer droit à La Flèche, où les dames s'y doivent rendre à mesme temps, pour, puis après, s'en venir tous ensemble tout droict à Vendosme et de là icy, où il mande à tout le monde qu'il sera le dixiesme du mois
(1) Record OflBce, State Papers, France, vol. GXXI.
prochain pour le plus tard. Depuis mon arrivée, j'ay appris qu'il y a une cessation d'armes en Picardie, et de fait, Monsieur le mareschal de Biron, qui y estoit allé depuis quelques jours, s'y voyant inutille, s'en vient par deçà, où je croy qu'il arrivera demain. Voilà tout ce que j'ay appris digne de vous, sur quoy je finiray, en vous baisant très-humblement les mains et vous asseurant d'estre éternellement
Vosire très-humble serviteur, s
La Boderie (1).
La paix entre la France et l'Espagne ayant été signée le 2 mai 1598, àVervins, et le Roi ayant eu, suivant l'usage, à envoyer des ambassadeurs à Madrid et à Bruxelles, La Boderie fut désigné pour aller en cette dernière ville représenter la France, auprès de l'archiducAlbert et de l'infante Isabelle Claire-Eugénie, fille de Philippe II ; c'est lui-même qui l'annonce à Burghley, bien vieux alors et bien usé.
Monsieur, comme vous avez pris plaisir à multiplier vos faveurs avecques moy, aussi je me sens obUgé d'en redoubler les remerciements, à toutes les occasions qui m'en sont présentées. Ce porteur m'ayantesté envoyé par Monsieur Edmonds, qui m'a fait scavoir qu'il esioit sur son parlement pour vous retourner trouver, je ne l'ay vourlu laisser partir, sans vous baiser très humblement les mains par le moyen de ceste lettre et sans vous renouveler Tasseurance d'un tr'^s humble service et de nouveau vous reconfirmer le vœu d'une très fidèle affection que je vous ay jurée, de laquelle, touies et quantes fois que vous daignerez tirer preuve, au lieu de me désobliger, vous m'obli-
(I) Record Office, State Papers, France, vol. CXXI.
gerez davantage. J'ay dit à Monsieur Edmonds, comme il a pieu au Roy me donner la charge d'ambassadeur ordinaire auprès de l'archiduc Albert, de laquelle je me promets d'autant plus de ce conlenlenicnt, qu'elle ncme privera point de la faveur de vos Icllres, s'il vous plaît me les continuer, ni des moyens de vous faire service, dont je vous supplie de tout mou cœur, et de croire qu'en tout ce qui s'offrira pour vostrc service, vous me trouverez tel que je vous ay toujours asseuré d'estre, Monsieur,
Votre très humble serviteur.
La Boderie (1).
La correspondance de La Boderie avec Burghley se poursuivit : dans une nouvelle lettre du 2 juillet 1598, il entre dans quelques détails sur les grandes réformes entreprises par Henri IV :
Je pense recognoistre assez vostre générosité pour croire que vous vouliez que je sois vostre obligé, car unissant tant de faveurs l'une sur l'autre, comme il vous plaist faire de jour en jour, ce ne peut estre avecque espérance que je m'en puisse jamais revencher. Aussi croy-je que je m'en revencheray assez, en vous confessant que je ne le puis faire, et en vous asseurant néanmoins que, si vous me donnez jamais moyen de vous faire service, vous cognoistrez avoir rencontré en moy un François aussi peu ingrat, comme l'on a toujours voulu accuser la nation ; faites le donc hardiment, Monsieur, si vous m'en estimez digne et croyez que je vous seray aussi véritable par les effetz, que je pretens l'estre par mes paroles. Le Roy et toute la Court est icy, ou l'on ne parle que de reformer et coordonner par le moyen de la paix ce que les haines et débauches d-j la guerre ont laissé parmi nous. Sa Majesté, à cestefiu, a déjà
(1) Record OlBce, State Papers, France, vol. XXI.
trois conseils, l'un pour les mœurs, composé de toutes personnes graves et les plus part de longue robe, l'autre de la guerre où préside Monsieur le connes table et Messieurs les maréchaux et l'aultre des finances, ou assistent ceux qui y estoient a nostre voyage. Leur travail est accompagné des vœux et prières de tous les gens de bien ; que puisse Dieu les si bien inspirer que toutes leurs resolutions résultent premièrement à la gloire, à la paix universelle de la chrétienté et puis à la restauration et repos de ce misérable estât tant travaillé. Pour moy je le supplie avec les autres et de me donner moyen de vous tesmoigner par effect que je suis
Vostre très-humble serviteur,
La Boderie.
Pomponne, 2 juillet 1598 (1).
Au mois d'août suivant, lord Burghley, travaillé depuis longues années par la goutte et les infirmités, vint à mourir; il laissait un fils digne de lui, ce même Robert Cecil qui venait de remplir une mission en France et qui, dans sa jeunesse, y avait longtemps résidé. Une lettre de lui à La Boderie (10 novembre 1598) témoigne d'une grande habitude de notre langue :
Monsieur, ayant bien remarqué en vostre compagnie pendant mon séjour en France vostre bon jugement en toutes choses, et vostre affection en mou particulier, je me suis enduit à penser de vous proposer chose, qui ne vous fut tant propre à me condescendre qu'à moy à demander (sans douter de l'obtenir), tout ce que pourrez bonnement faire pour me fake honneur et plaisir. J'ai
(1) Record Office, State Papers, France, vol. CXXI.
toujours ainsi borné mes désirs, comme le trouverez par ceste liberté dont j'use envers vous. Vous savez. Monsieur, qu'à ma place auprès de ma souveraine, il appartient proprement d'avoii* l'œil aux desseins des ennemis pour les prévenir par précaution. Le roy d'Espagne, estant nostre plus grand ennemi, et vous, tenant lieu de ministre public en la cour de l'archiduc, où les affaires d'Espagne sont bien connues, je ne poUrrois avoir plus grand honneur que d'estre parfois adverty par tel personnage que vous, touchant les menées de ces deux cours, par où j'aurois moyen de tant plus seuremenijugerdubien de nostre estât et d'advancer quelque peu mon petit crédit. Je ne vous veux pas prier de soupçonner que j'aye intention de vouloir, par ce moyen, entendre aulcune chose de Testât de la France, car ce seroit vous faire tort ; et n'y a de mon côté aucune telle pensée, que scavez que je ne suis pas si simple et je me persuade que vous ne jugerez jamais que ferez tort au service de vostre Majesté d'entretenir correspondance avec un de ma condition. Maintenant, Monsieur, que vous scavez qui je suis, ce queje demande, je ne m'arreteray à ultérieure proposition, mais en bref je concluray que ne me ferez plus grand honneur et contentement, que je n'en seray prest de le revencher à la pareille ; seulement, je vous prie maintenant me vouloir envoyer quelque response qui puisse m'asseurer de vostre intention sur ce fait et en cas qu'il vous plaira me faire cette faveur, je ne mauqaeray par mes prochaines de donner ordre pour l'adresse de mes lettres avec la moindre suspicion que faire se pourra.
Cependant croyez, Monsieur, que je suis vostre très affectionné servi tem* et amy.
Robert Cecil (l).
Nous IV avons pu mettre la main sur la réponse de La Boderie à celte demande délicate. Une lettre
(1) Record Office, State Papers, France, vol. CXXl.
de lui, écrite à quinze mois d'intervalle, nous ferait presque penser qu'il ne jugea pas prudent de répondre directement à celle ouverture; il s'excuse en effet de son long silence sur ce qu'il n'a reçu aucune
lettre de Robert Cecil.
26 janvier 1600.
Monsieur, je n'eusse laissé retourner M. Edmonds sans me ramentavoir de vostre bonne grâce et vous renouveler les offres de mon très-humble service et sans aussi me justifier avecque vous de la reproche qu'il m'a faite que vous m'eussiez fait écrire, sans que je vous eusse fait réponse.Monsieur, je scais trop ce que je vous doy pour vouloir commettre une telle incivilité et vous supplie perdre l'opinion que je m'y sois laissé tomber, car en vérité je n'ay jamais vu de vos lettres et toutes et quantes fois qu'il vous plaira m'en honorer, vous connoistrez l'estime et le respect que j'en tiendray. Le sieur Edmonds vous pourra tesmoigner la franchise dont j'ai traité avecque luy pour le faire voir clair aux affaires de de ça ce quej'ay estimé pouvoir servir à l'advancement de sa négociation, à quoy j'ay autant esté meu par le désir que j'auray toujours de faire chose qui vous soit agréable, comme par la cognoissance du service que je fay par ce moyen au Roy mon mais Ire ; je désire que vous en receviez contentement en vostre part et que me faciez l'honneur de me tenir toujours pour
Vostre très-humble serviteur,
La Boderie (1).
La Boderie fut deux fois envoyé comme ambassadeur en Angleterre, en 1606 et en 1609; dans ces deux missions il se montra à la hauteur de la tâche
(l) Record Office, State Papers, France, vol. CXXUI.
difficile qu'il avait à remplir; il sut habilement et dignement représenter la politique d'Henri IV, toute favorable aux catholiques d'Angleterre vivement persécutés alors et dont plus d'un lui dut la vie. Les ilépêches des deux ambassades de La Boderie ont été imprimées (1); nous y renvoyons nos lecteurs et nous ne donnerons ici que sa correspondance avec Robert Cecil, devenu grand trésorier d'Angleterre et comte de Salisbury. Voici d'abord la lettre par laquelle il lui annonce sa nomination :
Monsieur, ayant pieu an Roy, mon maistre, me faire l'honnenr de me nommer pour l'aller servir auprès du sérénissime Roy d'Angleterre, j'ay pensé estre obligé aux faveurs qu'il vous a pieu autrefois me faire et à la mémoire que vous me faites l'honneur de conserver de moy, de vous donner conte de ceste résolution et vous tesmoiguer quand et combien le contentement, que j'en dois avoir, m'est redoublé par le bonheur que je me promets bientost de recevoir de voslre présence. Je vous supplie. Monsieur, me faire l'honneur de croire que nul de deçà ne pouvoit aussi vous approcher en ceste qualité, de qui vous eussiez peu recevoir plus de satisfaction que vous ferez toujours de moy, qui me proposant autant que je puis pour me rendre au pluslot auprès de vous, vous asseure de demeurer tant que je vivray vostre humble et affectionné
serviteur.
La Boderie (2).
Paris, ce 14 mars 1606.
Les hommes d'État d'Angleterre d'alors comme
; t(i) Voir Ambassades de La Boderie, MDCCL. 5 vol. in-12. — Voir notre Étude sur la famille La Boderie. Paris, Aubry, 1838. (2) Record ûfiBce, State Papers, France, vol. CXXXIV.
ceux d'aujourd'hui se préparaient jeunes à la vie politique; le comte de Salisbury, nous l'avons déjà dit, avait fait un long séjour en France: son père William Cecil l'y avait envoyé pour apprendre le français; à son tour il fit partir pour la France son fils unique le vicomte de Cramborne, et c'est La Boderie qu'il chargea de le recommander à l'archevêque de Tours (\).
La correspondance de La Boderie et du comte de Salisbury se continua. Pour compléter .la biographie de l'illustre diplomate, notre compatriote, nous allons donner toutes les lettres que renferme le Record Office et qui n'ont pas été piibhées dans le recueil de ses ambassades :
A Monsieur le comte de Salisbury.
Monsieur,
Un orfèvre fi*ançois habilant de ceste ville m'est venu trouver pour me dire qu'il est en peine à cause des certaines bagues que M. de Soubise emporta derDièrement en France, pour faire achepter à la Royne ma Maistresse, me priant que, comme cela se fist principalement par mon advis, je voulusse vous certifier de la vérité. Il est certain, Monsieur, qu'estant iceluy orfèvre venu chez moy un jour ^ ou deux avant que le dit sieur de Soubise partist, et nous ayant à luy et à moy monstre entre autres bagues certains bouquets d'orfèvrerie garnis de diamants, propres à faire guirlande, nous les trouvasmes fort jolis et feusmes
(i) Record Office, State Papers, France, vol. CXXXV. (Lettre du 9 décembre 1608.)
aiF
d'opinion de les acheter pour sa Majesté. Toutesfois nous n'arrestames point autrement le marché; mais le dit sieur de Soubise s'en saisit et promeist audit orfèvre de les emporter en France et les faire voir à sa Majesté, voir de les lui faire acheter, ne doutantpoint qu'ils ne Iny feussent très-agréables. De fait, il les emporta, et ne fut si tost en France, que les ayant monstres, sa dite Majesté (à ce que le dit orfèvre me dist incontinent après son retour) les trouva si beaux que le marché en fut aussi tost conclu par le prix de mil cinq cens escus, que le dit sieur de Soubise mesme feist payer au dit marchand. Voilà, que je vous puis asseurer, Monsieur, estre très-véritable. Au moyen de quoy, je vous supplie bien humblement vouloir faire cesser la poursuitte qui se fait contre le dit marchant, à l'occasion d'icelles bagues, de tant plus qu'il m'en prend comme à garant, me disant qu'il ne seroit tombé eu ceste peine, sans ma persuasion. Vous l'obligerez à prier Dieu pour vous et moy à vous continuer les vœux de mon trèshumble service, comme je suis et seray éternellement, Monsieur, votre très-afîectiouué serviteur.
Ija Boderie.
A Celse, ce 26 may 1609.
A Monsieur le comte deSalisbury.
Douvres, 2 avril 1609.
Mou ange se trouve si bien en Angleterre, qu'il ne peut souffrir d'en sortir. Vendredy au soir, comme j'achevois à souper à Ganterbory m'arriva un courrier du Roy, mon maistre, par lequel il m'ordonnoit, si d'aventure je n'estois parti, de ne point partir encores, que je n'eusse autre commandement de luy. De cause il ne m'en dit point l'autre, si non qu'il a quelque office à faire faire auprès lu Roy son frère, dont il me veult donner la commission.
(1) Record Office, State Papers, France, vol. CXXXVI. (Copie.)
Je luy ay renvoyé le dit Courrier aussi tost, et luy en fait scavoir le congé quej'avois pris de Sa Majesté et de toute la Court, et de l'adraucemeut auquel j'estois desiademou voyage, au quel néansmoins je ferois alte pour attendre ses commandements, et ne manquer à son service. J'ay pour cela choisi ce lieu icy, d'où, s'il me conmande de vous retourner trouver, je ne tarderay guère d'estre auprès de vous ; s'il me permet de poursuivre ma route, ainsi que je fay ce que je puis pour l'en supplier, j'auray aussi tost le pié dans le bateau ; et ne manqueray point néanmoins de vous en donner advis, et vous dire derechef adieu. Le soin auquel vous seriez de la cause de ce séjour, quand vous le scaurez, et ce que je doys aux infinies obligations dont vous m'avez pour jamais lié à votre service, m'ont convié à vous donner part de tout cecy. Au bout de quoy, je vous diray que les trois prestres des quels il a pieu à Sa Majesté avoir pitié pour l'amour de moy, sont partis aujourd'hui pour Callais d'un si bon vent que je leur en porte envie. Pour le bon homme qui porte les cormorants, j'espère de le faire partir demain, avec deux des miens, pour s'en aller droit à Dieppe, ainsi qu'il m'a. montré le désirer, et de là m'attendre en une mienne maison proche de Paris, où il aura toute commodité d'exercer sa volière. Ne doutez point, Monsieur, que je n'aye soin de luy, car outre qu'il le mérite pour la rareté de son invention, et y estre envoyé d'un si grand prince, la seule recommandation, qu'il vous a pieu de luy donner par celle qu'il m'a rendue de votre part, est plus que suffisante pour faire que je l'assiste de tout ce qui dépendra de mon pouvoir. Honorez moy, s'il vous plaist, de la continuation de votre bonne grâce, comme de la chose du monde dont je seray toute ma vie le plus jaloux, et de l'asseurance que je suis et seray éternellement, Monsieur, votre très humble et très-obligé serviteur.
La Boderie (1).
(i) Record Office, State Papers, France, vol. CXXXVr. (Copie.)
La Boderie recul l'ordre de continuer son voyage, et il en prévint Salisbury :
Monsieur, je vous feis dernièrement entendre comme, sur une lettre du Roy, mon maistre, qui m'estoit arrivé à Cantorbery. je serois contraint de faire alte ici, jusquà que j'eusse plus particulièrement entendu sa volonté sur ce que je luy avois représenté de mon licentiement et du progrès de mon voyage. Présentement me vient d'arriver un courrier, par lequel sa Mn,j* me mande que, puis qu'ainsi est, que je suis si avancé, j'aye à continuer de l'aller trouver, remettant à mon arrivée l'élection et expédition de celuy qui aura à me succéder, qui aura la charge de faire l'ofEce pour lequel sa Maj* desiroit que je demeurasse. J'estime que ce soit sur ce qui est des affaires de Clèves, pour lesquelles l'arrivée de l'archiduc Leopold, et ce qu'il s'est emparé de la ville et château de Juilliers, donne de la jalousie au Roy mon maistre, luy semblant que c'est une entreprise de la Maison d'Autriche, non seulement préjudiciable aux princes ses alliés intéressés en ceste succession, mais aussi à luy et à tous les autres princes et potentats voisins de cest estât. Il semble qu'il n'est nullement résolu de la souffrir. Et croy, comme je luy ay tousjours fait scavoir, que l'intention du Roy son bon frère estoit de n'abandonner aussi la juste protection des dits princes, que c'estoit sur cela qu'il me voulloit commander d'en faire nouvel office. La dernière fois que j'en parlay à sa Majesté, elle me montra avoir en ce fait là le mesme désir et mesme dessein que le Roy mon maistre, de sorte que, eucor que je n'aye poussé l'affaire plus avant, je puis, comme semble, donner tout espoir, arrivant en nostre court, que sa dite Maj« ne s'esloignera de ceste deffence, comme y estant obligé par l'in erest de ses amys. Toutes fois je n'excederay point la croyance, et remettray à celuy que l'on depeschera à en venir prendre l'assturance plus résolue. T ay pensé de vous devoir
doûner advis de tout cecy, en prenant derechef congé de vous, vous suppliant me continuer l'honneur de votre bonne grâce, et croire que le plus grand exercise que je m'en vay donner à ma langue sera de publier les vertus et mérites des princes que je vous estime heureux de servir, et quand et quand les infinies faveurs dont ils ont voullu obliger le Roy mon maistre en ma personne, parmy lesquelles je n'oublieray non plus les vostres, que je m'y sens particulierem' et principallem^ tenu. Ce porteur a commandement de demeurer de par delà jusqu'à l'arrivée de l'ambassadeur. Je vous le recommande derechef et prie Dieu, Monsieur, vous continuer tout l'heur et contentement que vous méritez et que vous souhaitera vostre trèshumble et très-obligé serviteur.
La Boderie (1).
A Douvres, ce 8 août 1609.
A Monsieur le comte de Salisbury.
Monsieur,
Je me sens grandement coupable en vostre endroict de ce que j'ai demeuré si longtemps sans vous donner nouvelle de mon arrivée ; mais comme je ne feus si tost en nostre Court, qu'on me dit qu'il m'en falloit retourner, je pensois de reserver à ma bouche mesme, ce que j'eusse voullu commettre à une lettre. Enfin voyant que le voyage se diffère autant comme les affaires, sur quoy il estoit fondé, se montrent lentes et irrésolues, j'ai creu qu'il n'y auroit plus lieu d'excuse, si je différois plus longuement. Les asseurances que j'apportay au Roy mon Maistre de l'afi^ection du Roy son frère, de celle de la Royne, de Monseigneur le Prince et singuUèrement de là vostre, rendirent ma venue si agréable, que sa Majesté eu feist toutes démonstrations et privées et publiques pour en tesmoigner du contentement. Ce ne furent quatre ou cinq
(1) Record Office, State Papers, France, vol. CXXXVI.
jours durant qu'enquestes de la santé de leurs Majestés, de leurs exercices et entretiens ordinaires, et des moyens qu'il y aiiroit d'estendrc tous les jours davantage une fex-me et inviolable amytié avecq elles, sur quoy luy ayant satysfait selon les commandemens que j'en avois, et la counoissaiice que j'ay de leur inclination, je puis dire, avec vérité, que j'en laissay non seulement sa Majesté, mais tout le reste de sa Court si satisfaite, que cela, joint aux faveurs et bienfaits dont il pleut à leurs Majestés et à vous honorer mon parlement, les quelles j'essayay de faire valloir ce qu'elles méritent, il n'y a eu personne qui ne m'applaudist, et qui ne s'essayast de louer et magnifier la splendeur et dignité de la vostre. Je sceu en même temps le renouvellement de la poursuite que faisoit Monsieur Carew, sur le particulier des debtes. Ce qui me donna occasion d'en parler h diverses fois et au Roy et à ceux de qui cette affaire despend, nommément à Monsieur le Duc de Sully, a qui je ne celay nullement le soin que le Roy et vous. Monsieur, m'aviez tesmoigné avoir de luy sur le bruit qni vint ces jours passés de quelque diminution en sa laveur, sur quoy il me sembla laisser luy et les autres si bien disposés, que si le dit Carew ne vous eu porte tout contentement, il vous en portera au moins tant d'espérance, que vous le pourrez promettre devant qu'il soit peu; uostre infirmité, que je ne vous puis celer, en matière d'argent, estre très-grande, et l'excès de la somme, fait retrouver des difTicultés en cet affaire qui ue se renconireroient en aucun autre, mais, comme j'espère que vous ne serez si rigoureux créditeurs que vous ne donniez lieu à quelque composition, j'espère aussi qu'en fin vous en demeurerez satisfaits. Je ne scay point encore la response finale qu'eu aura retirée le sieur Carew, ayant esté contraint m'en venir icy pour une affaire qui m'importe, au bout duquel il me fault faire un voyage de trente à quarante lieues, mais cela scay -je que, quand j'ay laissé la Court, tout estoit préparé à vous contenter. Dieu veuille que cela soit, et que je me puisse veoir si heureux de pou-
Toir encore contribuer en quelques cas, en la perfection de l'affaire. Je ne vous scauray dire avec quel plaisir, le Roy monmaistre arelourné voir pêcheries cormorans; c'est aujourd'hui un de ses plus fréquents entretiens, si bien qu'il y a promis d'obtenir congé pour le bonhomme qui les a apportés ; toutes fois je me promets que, soubs l'assurance qu'il donne de renvoyer un de ses fils pour avoir la charge de ces oiseaux, qu'il sera depesché dans peu de jours, à quoi si tost que je seray de retour, je tiendray la main, autant qu'il me sera possible, et à faire qu'il s'en retourne bien satisfait, vous supliant. Monsieur, pour lin de la présente, me conserver l'honneur de votre bonne grâce aussi entier, comme je mets au rang de mes meilleures fortunes l'acquisition, qne je me persuade en avoir faite, et me faire cet honneur en suyte de ce qu'il vous a pieu me tant obliger jusques icy, d'asseurer le Roy, la Royne, et Monseigneur le prince, qu'elles n'ont possible en leur Royaume, sans possible en celuy cy, un plus vray ni plus affectionné serviteur, que le seray tantque je vivrai, comme, outre ce qui est de leurs mérites, lem's particulières faveurs et bienfaits m'y ont obhgé ; je vous en dis autant pour votre particulier. Et si je manque jamais à l'un ou à l'autre, que je puisse manquer à moi mesme. Je ne vous diray point d'autres nouvelles de nostre Court, Monsieur Garew s'en allant, qui vous en pourra conter plus que moy, cela vous rediray-je seullement, et qui sera le plus vray de tout, que je suis et seray éternellement votre très-humble et très-obligé serviteur.
La Boderie(I).
A Pomponne, ce 6 d'octobre 1609
Voici une dernière lettre de La Boderie au comte de Salisbury ; illui parle de son flls le vicomte de
(1) Record Office, State Papers, Fraace, vol. CXXXVI.
Cranborne, de son éducation, d'une chasse où le Roi l'a mené et d'un cavalier qui a été le compagnon de jeunesse de Salisbury, le comte de Montgommery :
Monsieur,
Ce bon homme (!) a enfin eu congé de s'en retourner, mais non sans l'avoir fait demander plus d'une fois, tant le Roy mou maitre prenoil de plaisir à sa chasse. Je vous puis asseurcr qu'il s'en est fort dignement acquitté, et qu'il a laissé sa Majesté irès-salisfaite de sa procédure. Je désire qu'il se retourne autant de son costé, pour le moins espere-je qu'il vous tesmoignera que je l'ay assisté en tout ce qui m'a esté possible. Si la libéralité de Monsieur le comte de Salsbuery se pratiquoit par deçà, peut estre se loueroit-il davantage de la nostre, quoy que soit il n'a tenu de moy, qu'il n'en ait eu plus de sujet. Je laisseray ce discours pour vous dire que pour le désir que j'auray toujours de vostre consentement, je voudrois avoir payé bonne chose, et que vous peussiez veoir Monsieur le vicomte de Gramborne vostre fils. Je ne vous flatteray point, je vous dyray vérité et vous assureray que je n'ay jamais veu un si grand et si ulille changement en personne que je le veoy eu lu y ; en premier lieu, il est plus hault de toute la teste que, quand il vous dyt adieu, et sans comparaison plus fort et plus robuste. Il parle françois. comme s'il luy estoit naturel, et s'est tellement formé au port et à la façon de nostre noblesse, qu'il semble qu'il n'ait jamais eu autre nourriture. Tous les jours il monte à cheval, il danse et tire des armes, et en un mot vous puis asseurer qu'il ne perd nullement le temps. Hier matin, au sortir de son manège, je le menay saluer le Roy, qui le convia à veoir aujourd'huy la chasse d'un
(1) L'homme aux cormorans.
cerfavecque luy. Je l'y aurois accompagné, comme je suis bien de liberté en toutes occasions, mais outre que je ne suis pas des plus praticques du monde eu ceste là, il se trouva de bonne fortune un cavalier qui a autres fois eu l'honneur d'estra nourry avec vous, lequel voullut prendre ceste charge, et s'en acquittera, je ni'asseure, avecq toute sorte de soin, c'est le comte de Montgommery. Du reste, je vous puis asseurer qu'il est aymé et honoré de ceste Court, comme outre ses mérites particuliers, l'estime en laquelle vous y estes, le requert, et ce qui m'y plaist davantage, c'est comme semble qu'il ne s'y ennuyé point. Je vous suplie de l'y laisser encore un an, et si, quand vous le reverrez, vous n'aurez contentement de m'avoir creu, ne vous fiez jamais en moy; du moins pouvez vous vous asseurer que, pour ce qui est de sa personne, ma femme et moy en aurons tout le soin qu'aucun de vos amys ou serviteurs de delà en scauroient avoir, estimant à grand bonheur que je puisse par son moyen tesmoigner en quelque sorte combien je me sens véritablement vostre obligé. Je vous baise sur ce très-humblement les mains, et demeure, Monsieur, votre très-humble et plus affectionné serviteur.
La Boderie (1).
Paris, ce29Novi''-« 1609.
Nous ne pouvons mieux terminer ce cliapitre que par une letlre du jeune Dauphin, le futur Louis XIII, au roi Jacques, où illui parle de La Boderie, au moment où il retournait, jiour la seconde fois en Angleterre :
Sire, Le sieur de La Bauderie retourna ut par le commande- Ci; RecorJ Office, State Papers, France, vol. CXXXVI.
ment du Roy, mon seigneur et père, vers votre Majesté, je l'ay voulu charger de ce mot pour vous offrir mon service, duquel il vous asseurera plus particulièrement, me contentant de vous dire que je veux demeurer, Sire, votre très-affectionné neveu à vous faire service.
Louis (1).
(i) Record Offlce, StUe Papers, France, vol. CXXXYI. (Autographe.) —Voir Méinnres d'Arnauld d'Andilly, t. II.— V. Correspondance du cardinal du Perron. On y trouvera encore quelques lettres de La Boderie.