CHAPITRE T. !H
chanta les fils de Rollon, Guillaaine Longue-Ëpée, Richard Sam PeuVi Richard le Ban, Robert le^Magnifique. \j&s vers de cette épopée, chose inouïe ! n'étaient pas des vers latins, et se répofidaient tous par une sorte d'écho bizarre. Pour la première fois, les princes barbares s'entendaient chanter dans un autre rhythme que les Césars.
Willame Lunge Epée fu de haute estature.
Gros fu par li espaules, greîle par la cbeiature, Gambes out luoges dreites, large la forchare. Néstoit mie sa chair, embranie ne oscare.
Li tez porta haull, luDge out la chevelure, Cils dreits et apersout, et dulce regardeure, Mez a ses ennemiz semla mult fiere e dure, Bel nez e bêle bouche, et bêle parleare, .
Fors fu comme Jehauz e hardie saas mesure Ki son colp atendi, de sa vie nout cure.
Cette poésie nouvelle eut un succès immense. On en répéta les romances dans toutes les villes comme dans tous les châteaux. Les paysans la fredonnèrent dans leurs veillées. Le peuple, qui n avait jamais pu comprendre la poésie, apprit celle-ci par cœur. Cela encouragea le jeune clerc dans ses hardiesses. Le voilà en quête de nouvelle^ rimes. Il chanta la grande épopée nationale, la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant et la victoire de Hastings.
Ces chants apprirent aux Normands le patriotisme. On vit alors, comme aux temps antiques, toute la sauvagerie s'émouvoir. Les seigneurs sortirent de leurs tanières pour écouter le nouvel Orphée.
M LA NORMANDIR INCONNUE.
Les guerriers en cottes de maillçs accoururent de toutes paris pour ^visiter le paysan poète, et chacun youlait l'entraîner dans son château. Le bruit de ses chansons fut entendu par delà les fleuves lointains. La duchesse Ëléonore lui envoya des ambassadeurs. Le poète partit pour la cour d'Aquitaine. Là, la poésie du Nord se mesura k la poésie du Midi, et le trouvère étonna les troubadours.
A son retour, le roi Henri lui demanda son amitié et rinvita au couronnement de son flls Richard; qui fut depuis nommé Cœur de Lion. La monarchie devinait déjà une puissance dans la poésie.
Quel était donc cet homme singulier qui, rien que par ses chants, avait acquis plus de renommée quoa ne peut en avoir par les combats et qui, né dans une chaumière, avait des princes pour courtisans? Son nom, il le dit lui-même dans un de ses poèmes ;
Je di e dirai ke je sui
Vaice de Tisle de Gersai
Ki est eti mer ?ers TOccident
Al fîeii de Normendie apeot.
Eu Tisle de Gersai foi nez,
A Caen fui petit portez,
Illoqnes fui a letres mis,
Pois fui longues en France apris.
Cet homme s appelait en eflet Robert Vace, Robert Vace qui fut en même temps le premier f rouvère^ normand et le premier poète français ^
* Robert Vace a laissé dix poèmes dont on n*a pas moins de IS,000 Ters.
CHàPITRE V. 93
Dans les quelqaes vers qae je viens de citer, il y a toute une révolution, la fin do monde romain et le commencement du monde moderne.
Après la conquête de la Neustrie par les Normands, la langue des vaincus s*était mêlée à la langue des vain-
Voici les titres de ces dix poèmes dont la nomeDclature est assez rare.
1* Le Brut d'Angleterre, qui contieat 1 ,800 vers de huit syllabes, — au British muraum. Vace traduisit ce poème du latin de Geoffroy à» Moatmoatb, qui lui-même l'avait traduit de roriginal bas-bretoo. Brut, arrière-petit- fils d'Enée, fut le premier roi de Bretagne. U eut pour (ils le fameux Arthur, dont les Bretons attendent encore le retour comme les Juifs attendent le . Messie.
2® L'Histoire de Vlnwuùm de V Angleterre par les Normands, en vers de bait syllabes, à la Bibliothèque de Paris.
Z^ Le Roman du Rou, en vers alexandrins, à la Bibliothèque de Paris. « Dans le Roman du Rou, dit Chateaubriand, se lit Thistoire authentique » des fées de ma patrie, de la forêt de Bréchéliant remplie de tigres et de » lions : VHomme sauvage y règne, et le roi Arthur le veut percer arec » VEtcaUbar, sa grande épée. Dans cette forêt de Bréchéliant murmure la » fontaine Barenton. Un bassin d*or est attaché au vieux chêne dont les 9 rameaux ombragent la fontaine : il suffit de puiser de Tean avec la coupe » et d'en répandre quelques gouttes pour susciter des tempêtes. Robert » Yace eut la curiosité de visiter la forêt et n'aperçut rien.
Fol in'ttA Nviiift, fol y albi.
» Un charme mal employé fit périr Tenchanteur Merlin dans la forêt de » Bréchéliant. Pieux et sincère Breton, je ne place pas Bréchéliant près 9 Quintin, comme le veut le Roman du Rou ; je tiens Bréchéliant pour » Béeherel, près de Combourg. Plus heureux que Yace, j'ai vu la fée Morgen, 9 et rencontré Tristan et Yseult; j'ai puisé de l'eau avec ma main dans la » fontaine (le bassin d'or m'a toujours manqué), et en jetant cette eau en » l'air, j'ai rassemblé les orages. »
4* Le Roman de Guillaume Longue^Epée, à Paris.
5^ Le Roman du duc Richard /*', en vers de huit syllabes, an Britieh Muséum ;
6* La oontinoation de VHistoire des ducs de Normandie, comprenant 12,000 alexandrins, tbid. ;
1^ VHistoire abrégée des ducs de Normandie, à Paris.
S* VOriqinê de la (este de la Conception de la Vierge, Und.
9^ La Vie de saint Nicolas, aux bibliothè {ues de Cambridge et d'Oxford.
iO« Le Roman du ChevaUer au Lion*
qaeurs ; la latigue de Rome s'était fondue dans la langue du Nord ; de cette fusion sortit un idiome nouveau auquel la poésie naissante emprunta ses premiers mots.
Qui pourra dire ce qu'a coûté de déchirements et de désolations cette expression nouvelle de la pensée humaine? qui pourra dire ce que recèle de larmes chacun de ces verbes à peine formés? qui dira combien d'années de douleurs contient chacun de ces vers qu'une minute a suffi pour transcrire? qui dira ce qu il a fallu verser de sang pour remplir l'encrier de la Muse moderne?
Cette langue que parle Robert Vace , c'est celle des trouvères, c'est la langue d'Oil.
Et la langue d'Oil a été Foeuvre lente de trois siècles. Elle s'est faite, du neuvième au douzième siècle, par la défaite, par la spoliation, par le massacre des populations gallo-romaines. Et pour que cet idiome nouveau remplaçât définitivement l'idiome latin, il avait fallu, avant la venue des Normands dans la Gaule, l'invasion des Huns, l'invasion des Bourguignons, l'invasion des Vandales, l'invasion des Goths, l'invasion des Francs Mérovingiens, l'invasion des Francs Carlovingiens. Pour préparer la chute de la langue romaine, il avait fallu qnatre siècles d'extermination : il avait fallu Attila, Gondebaud, Alaric, Mérovée, Pépin I Et la langue de Cicéron et de Virgile, de Tacite et de Juvénal résistait encore. Elle se crénelait dans les couvents. Elle forçait ses vainqueurs