‹ La Normandie inconnueChapitre 38 sur 111 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

hsarriiivwdertleafintété brùléessoos Henri Vlllpàrle bailli Bélier de Carteret, mus le prétexte que ces parehe- BMns contraaient la peste. Mais partout h tradition des ftmiUes a conservé k Jersey un lugubre souvenir de ces temps antebistoriques. Le révérend Philippe Falle, peu sttspeel quand it parle des rois d'Angleterre; se fait Tédio de cette tradition dans son ouvrage . « C'est à peine, dit- » il» si une invasion française (toujours la phrase de ri- » goeur contre la France) noti$ aurait fait subir ce que » ndus souffrîmes sous Tadâiinistration d*Edouard II. » Nos droits les plus valables étaient ouvertement violés T» par les juges des assises venant dans les lies , qui nous i> firent souffrir d'innombrables vexations. Non-seule- » ment les privilèges publics, les garanties pobli<|ues, » maÎB les bériti^;es et les propriétés furent mis en ques- » ttofiv Auciln homme n'était sûr de ce qu'il possédait I» (no mon wa$ $e€nre of ùugkt he postesêed). Et, commesi ce » n'était pas assez d'être ainsi persécuté k l'intérieur, » le pauvre peuple , pour comble de tourment, fut sou- 1^ mk k la lointaine et pénible juridiction de la cpUrde )» Westminsteri ce qui était directement contraire k )» notre constitution fondamentale. » [Hittory ûfth hhWi. p. 42).

Les conséquences de cette expropriation en masse furent effroyables. Les malheureux dépossédéss'enfuyaient. « L'Ile se dépeuplait^ et l'on craignit, ajoute Falle, qu'elle ne s'ouvrit aux Français i». A ce moment-là, en effet, commençait, entte la loi salique et la lot saaonne, entre

la France et TAngleterre, cette longue guerroie socoês* sions qui devait s'appeler la guerre de cent ans.

Ce fut alors surtout que TAnglelerre comprit l'importance stratégique de ces lies de la Manche, d'où elle pouvait à sa guise jeter ses soldats sur la Normandie ou sur la Bretagne. Elle releva de ses ruines le château de Montorgueil, forteresse de granit écroulée depuis César.

Montorgueil fut la Bastille de Jersey.

Ce qui restait de la vieille constitution normande de . l'ilè fut anéanti. Le gouvernement devint tout militaire. Les charges de gouverneur et de bailli furent confondues. Tous les capitaines de Jersey, pendant le xiv"* siècle» entre autres Richard de Gray, Hugo de Saint-Philibert, Guillaume de Saint-Jean, etc., reçurent, dans les com- - missions royales qui leur furent données, le titre de bailli* Ainéi, pendant de longues années, les Normands de Jersey eurent pour j uges des étrangers.

Les Chefs-Plaids se tinrent alors au château de Montorgueil. Un donjon fut le palais de justice. Quand il y avait un prévenu à juger, les gens d'en-bas, les manants des trois paroisses voisines, Saint-Çlément, Grouville et Saint-Martin, l'amenaient à la forteresse entre deux haies de hallebardes. On les appelait les bordiers. C'était une corvée immémoriale. Le gouverneur anglais, casque en tête, Tépée au coté, assis dans son armure, présidait comme bailli, et les douze jurés justiciers étaient, de par le roi Jean, respectueusement rangés à sa gauche. Dans ce temps-là, la justice ne portait pas de robe; elle

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était k Tiolenceet elle Ta vouait. Elle siégeait bardée ^e fer, et, quand elle ji^eait, elle faisait soonelr aesépmons et mettait son glaive dans la balancé. Du jour où la justice prit la robe, elle dérogea.

Selon la vieille coatume de Normandie^ Touverture des assises d'béritage conservait encore è Jetsey toute sa solennité. La noblesse et le clei^, ces deux puissances féodales, étaient là, comme surle continent» conviés par la royauté è une sorte de Parlement.

C'était le premier jour des Cbefe-Plaids, je Tai dit plus haut, qu'était fixée la nature des redevances royales, et qu'étaient adoptés les règlements spéciaux du bailliage. Ce jour-là donc était un jour de féte. La grande ogive dta cbâteau' de Montorgueil était ornée de guirlandes ; la salle où siégeaitla'cour était, selon Tantique usager jonchée de fleurs : au fond de celte salle, lebapiAiinerbailli s'asseyait ayant les jurés à sa gauche; et le dénonciateur, sergent du vicomte, appelait, sur T invitation du procureur du roi, les noms suivants :

Monseigneur l'évéque de Coutances 1 Monseigneur l'évéque d'A vranches !

Monsieur l*abbé du Mont*Saint-Michel !

Monsieur l'abbé de Cherbourg I Monsieur l'abbé dé Saint-Sauveur-le-Vicomte ! . Madame Fabbeâto de Caen !

(Tous ces personnages, faisant partie du haut clei^é de Nonbandie , possédaient dés bieiis k Jersey, ainsi

t# LÀ NèftH Allait mCONRUE.

^*«ti Té vu bu .clMi]pitre m. Ils devaîeftt k té tHito tM&panstane an batlliege trois fois par tu.)

llMsièor f abbé de Beltosan6 1

(C'était le seul seigneur ecelél»tasl»^e ^ëi «dAt4 ientfj mitêée eaur.)

Chacun de ces ipersonna^è^, une foie atihôneé» èHlnit daois le prétoire et altait se ranger è la drake du bailli, fje dénonciateur procédait alors è Tappd des aeigliews laïques :

Messine de Sainl-Ouon I

Mèssirè de Roferf !

Messire de Samarez I

M^fsire de la Trinité 1

Oh «e rappelle que ces qoatte gentilsbomintl r^é- Miient diiectoment du dnc de Normandie par hommage, eoinme chevaliers hauberts.

Le dénonciateur continuait :

Le seigneur de Saint-Germain I Le seigneur des A ugrès I Le seigneur des Arbres \ Le seigneur du fief Luce dé Càrtetel t Le seigneur de la llague I Le seigneur de Saint«Brelade I Le seigneur du fief ès-Hormans I Le seigneur du fief ès-Poingdeitrel Le seigneur du fief ès-Fondans I

Ces neuf derniers seigneurs devaient mil Jk eèur au

CHAFITll n. m

hrilliag». IkétaieattHree ittifUfltM «otrM» tes prineqpiat de nie^ et, à oe titre, ils alhieiit w raB|;er, i|NrteleefeH gneiirs ecclésiastiques, i la droite du bailli.

Cependantil yavaH enoeredu oModequi altott d i tt k la porte de la salle. Cette fois, ce n étaient plus des lioiMMa ayant Tépée au c6té ou Tannean pastoral au doigt, p»^ tant cotte de maille ou roanteau vi^^t; ce «'étaient plus des seigneurs possédant des pmurés ou des asaiiom, c'élai^it de pauvres diables & Taspect villageois et è réchiue crottée, fonctîoiinaires mumeipaox ({M les paroisses élisaient, selon lait. 13 de la charte du rai Jean, et qu'on appelait les prétêls. Ces prérAla avaient pour fonction principale de porter dans les coninHHies les citations en justice.

Le dénonciateur criait donc :

I^ prévôt de Saint-Martin I Le prévôt de Grouville I Le prévôt de Saint-Sauveur I Le prévôt de la Trinité I Le prévôt de Saint-Pierre I Le prévôt de Sainte-Marie I Le prévôt de Saint-Brolade I Le prévôt de Saint- Jean t Le pcévôt de Saint-Hélier I Le prévôt de Saint-Laurent I

En tout, dix prévôts. Mais le prévôt de Sainte-Marî« étant en BMmo temps prévôt de Saint-Ouen, et le pvévôt

ttl tA NOR1IAH01E' INCONNUE.

de JiaiDt*I^ureDt étant en même temps prévôt de Saint- Clément, les douze paroisses se trouvaient toutes ainsi

. LeS'di;i prévôts entraient donc chacun à V appel de son nam» et venaient se ranger en face du tribunal, où ils restaient debout. Le bailli alors déclarait ouverts les Chefs-Plaids d'héritage.

Maintenant que le lecteur a vu entrer tous cerperson-^ nages, dans la grande salle des chefs- plaids, il n*a qu'à Les classer par catégories distinctes; il remarquera que 069 catégories répondent toutes aux grandes divisions de. h société féodale. Le bailli représente la monarchie; l4^ abbés et les évèques représentent le clergé; les douze jurés (élus par les seigneurs de Tile) et les treize propriétaires de Qefs représentent la noblesse ; les dix prévôts élus par les paroisses représentent, quoique bien imparfaitement encore, le tiers état. — Monarchie, clergé, noblesse, tiers état, n'est-ce pas tout le moyen âge?

La première audience terminée, et elle durait jusqu'au soir, les prévôts des paroisses se retiraient. Puislegouverneur, remplissant les fonctions de bailli, faisait monter les seigneurs laïques et ecclésiastiques, les jurés et les principaux officiers de la cour dans une salle supérieure du château, où les attendait un dinar splendidement servi par les soins du vicomte. Ce repas était d'usage dans tous les bailliages; il avait lieii trois fois par an à cha-^ qaft;buvertiire des Chefs-Plaids d'héritage. Les convives étaient censée diper avec le roi , tdere cum rege, ter inantm:

CHÀftTk'E Tl. <25

. 6e 9oir-là donc, le ^iêû% donjon iniKtaife qni fit recaler Doguesclin pi-ennit un air de Cète et ^MUonri* oaiti Hontoigueil flamboyait par tontes des lucarnes^ Tous ces ehevalieis, ious ces prêtres, tons cesjoges s'attablaient; le clergé et la noblesse, hôtes de la toyanté^ :€oaunnniaient avec elie dans ce banquet féodal/ Pen* daort toute Ja aiiît les voûtes sonores du chfttéau retentis- ^ient des fanfares, des rires joyeui et des chansons. è Ivoire de toute cette bande qni s'appelail justice, noblesse, religion, et qui n'était que la conquête. Alors FbuifKble pécheur vivant dans une chaumière au viHaged'eniias devait les yeux avec stupeur vers cette forteresse qui rèn** fermait tous ses maîtres, vers c^te tour immense qui avaità sa base tant de cachots et à son faite cette salle de festins, tant de joies au-dessus de tant de douleursl II contemplait avec une anxîétéineiprimable ce long spectre de granit qui menaçait le ciel avec ses yeux de flamme, il rentrait dans sa hutte le cœur désespéré, car il ne se disait pas qu*un jour viendrait où toutes ces puissances qui riaient encore, superstition et violence, tomberaient, et où le goéland ferait son nid dans la salle de pierre: où elles avaient chanté \

* L^asage de ce repas féodal existait encore au siècle dernier. Voici ce que dit à ce propos le bailU Le Geyt :

« A Touverture des Chefs-Plaids, lorsque les francs tenants viennent faire » comparation, chacun sçait que le roy lenr donne an repas aussi bien qu'à » la justice. On suppose que la compagnie dîne a?ec le prince, et ce repas A doit répondre i la solemnité, mais il ne doit pas estre excessif. Ceux qui B aflermont du Gouvernement les revenus du roy, sont quelquefois bien aises

> de s'acqtfltter de ce festin pour de Targent. Mais on commence à quitter

> cette manière de mettre à prix ce qu-on a tonjourr estimé eonuné .un grand

IM LA ROINAIIDIA INCOIINUB.

PtftouU ^Mi l#ft petite pny» CMDiMr dtai le» gmids, !• besogne du peuple e été le aiéme : pertovl il e fallu délnuie TalMolotisœe pour oonqoérir la liberté. Le tvavafi a* été: lent, mais sèr. I^ peuple de Phris a mis eiaq eenta an» i démolir le Bastille; le pevple de Jeraey t emfrfoyé! quatre sièeles k Téeroelemeat du diAleeu de Hontoif ueil . L'bbtoire ée Jersey a été la hitte éstout on peuple* eontie un donjon man^t» de la cdbane cotitre la forteresse» d« travail contre la: conquéCe, de 1- idée ooBtre là pierre. Montorgueil c'était Toppression* pétrifiée, c'était le despotisme devenu granit.

Là* tous^ les pouvoirs se tfwivaient réunis dans une seule main, et cette main était gantée de fer. Le pouiroir civil s'absorbailr dans le pouvoir militaire; logouTerneur était bailli. Le pouvoir judiciaire ne faisait qu'un avec le pouvoir législatif; le bailli, qui appliquait la loi» était celui qui^ la faisait. Le pouvoir religieux lui-même se subordonnait au pouvoir militaire, et Ton voyait: lergtwvemeur présider même le tribunal eeclésiastiquei; Ainsi, to«s*les pouvoir» concentrés dans une. volonté unique et retramdiés dans* une bastille, voilà la constitution de; Jersey au xm*. au xiv*, au xv« siècle.

' Eh bien I le jour devait venir où le peuple désarmé forcerait cette bastille et en débusquerait tous les pouvoirs.; où tous les pouvoirs, réunis pour Toppresâion, seraient divisés pour la liberté, où la justice ne serait

».hosoear où chacuo. Utcboit aatrefois de parcMsire ave«Lqiialii||iiMacte4*ér » cirt «tdayanpt. sl^-^ Towi IV, p. lU.

CBAPITmi Th Wi

plii»«MifaièoeivM hilMoe, ok le gMvremewr ecsMmt (i!êbfe le bdH». iejtiir dewift «enir eà le pouveur judt«* Giave, aépofé de* r««toffilé militaire^ sereU paiement séfMeé du fKNtveîff législatif, el ob, ao-dessos étt tribu- Bal chaiige dfeaéooter la loi, il y.aaraît eue asseaihliéa poiiff \â iaire. Le jour devait Yeair où le soldat» toul^is* sael jadis» so^it justiciable du taibiiiial civil, et où la j#itioe quitterait! le chAleatt de Mootoffgueil pewr desaeodra. dsnsla^cilév

Mais couMamt oe résultot allaib-îl être attemtT Cooimsoiee petit peuple- alla«t*il triempher de la forlecesse? Gownent Tidée allMt-elle renTecser la pierre?: C'ait rittrieiro que je vais, racottter.

Au XIV* siècle, uo oouveaa coup fut porté par la> moQWQchie anglaise à la vieille constitution de Jeney. SoQaÉdftuAffd Itt, les aUiés du continent qui possédaient des bieps dans TUe, furentr expropriés, et les prieurés étiaiigers {fUem frimm] confisqués ao; profit de^la ow* roMCu Dé}i depuis longtwips ces riches domaines eicitaieut Tai^ttt des rois d'Angleterre» JSiok 130B, les com* nusMÎres du rai Edouard II avaient sommé tous^ les; soigneurs ecclésiastiques résidant sur le continent noroasnd deleur iBootrer leurs papiers; Ainsi, ila avaient demandé ilabbé- de Cherbourg pourquoi il possédait l'abbaye rde SaÎDt-Hélier, avec le moulia de la ville^ L'abbé avait foaiilétavec inquiétude-dans ses archives et avait fini par trsttver deux parchemins tout jaunes et toi|t.pQudfeux. U preqifer-de ces. pan^mins disait que^ sur^ Ta^s. de

t» LÀ NORMANDIE INCONNUE.

l'archeyéqoe de Rouen, les revenus de Tabbayede Saint- Héliér et de l'abbaye de Saint-Marc (de Cherbourg) ayant l^aru insuffisants pour faire vivre les communautés qui les babîtaîent, le roi Henri 11 avait rattaché ces deux abbayes k Tabbaye de Cherbourg. Le second, délivré à Chester, était l'acte de concession même* I^es commissaires royaux avaient examiné avec soin ces parchemins, avaient reconnu la signature du roi Henri, mais ils avaient fait remarquer qu'aucun des deux ne portait de date'. Grave lacune qui fit un instant trembler l'abbé; mais il en fut quitte cette fois pour la peur. Les commissaires réclamèrent ainsi de tous les membres du haut clergé normand leurs titres de propriété qui heureusement pour eux, parurent en règle.

Ces ecclésiastiques se crurent désormais propriétaires de leurs biens. C'était une illusion trompeuse. En effet, voyant que les moyens légaux ne réussissaient pas, on eût recours aux moyens violents. Saisissant le prétexte de la guerre avec le roi de France, Edouard III décréta, purement et simplement, la réunion des domaines ecclésiastiques au domaine royal; et ordonna en outre que la dlme: jusque-là payée à ces abbés par les paroisses de Jersey serait affectée au traitement du gouverneur. La dlme de la paroisse de Saint-Sauveur fut, par exception, réservée au doyen des curés de file.

• Cette confiscation altéra profondément la condition sociale de Jersey. Désormais tous ces puissants prélats de Normandie, l'évéque de Coutançes, levéque d'A-

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Trancha, l'abbé du Mont-Saint-Michel, l'abbé de Cherbourg, Fabbé de Saint-Sauveur*le-Yicomte, Tabbesse de Gaen cessèrent de paraître comme par le passé aux réaoions du bailliage et de prendre part aux affaires de rtle. Dans cet âge de fer, le clei^é, si corrompu qu'il fftt, était le seul pouvoir qui représentât une idée, et son influence modératrice pouvait être très-utile aux intérêts du peuple. Son exclusion fut donc une chose momentanément déplorable. L'autorité du gouverneur fut désormais sans contre-poids, et s augmenta de toute la puissance territoriale et politique que le clergé venait de perdre. F^a noblesse , représentée par les gentilshommes de rile, continua de comparaître aux Chefs- Plaids. Mais que pouvaient, livrés à eux-mêmes, ces pauvres hobereaux de province contre le gouverneur, représentant le roi d'Angleterre?

Cette conGscation des biens du clergé fit du gouvernement de Jersey une charge des plus splendides. La dlme, qui rapportait alors une somme équivalant à cent mille francs au moins de notre monnaie, servit désormais à l'entretien des gouverneurs. Il est vrai que sur cette somme les gouverneurs devaient payer la garde des châteaux, mais la négligence avec laquelle ils s'acquittaient de ce soin était telle qu en 1618 Jacques 1" dut faire une ordonnance pour les obliger à entretenir au château Elisabeth et au château de Montorgueil vingt soldats recevant six pence par jour. On cite un gouverneur, sir Philipp de Carteret, qui avait retiré aux soldats

leur chapelain pour s^attribuer le traitement de eeluieî» et qui faisait des économies sur la piété publique. D'autres gouverneurs, chargés spécialement de la défense de rile , faisaient vendre à des forgerons l'artillerie des citadelles et s'en adjugeaient le bénétiee. Ainsi ce n'était pas assez des revenus légaux, tels que la dlme, l'octroi des licences et des patentes, la corvée imposée à c\mqi\o tenant de faire travailler ou de travailler une fois par an au château (ce qui fiiisait alors un total do deux mille journées de travail au moins); à ces revenus, les gouverneurs ajoutaient les revenus illégaux provenant des vols faits à l'Etat et aux particuliers. Presque toutes les pétitions adressées à la couronne par les habitants de rile se plaignirent pendant des siècles de ce que le gouverneur et les soldats de la garnison anglaise achetaient les denrées au prix fixé par eux-mêmes. « Les » gouverneurs, dit le bailli f.e Geyt, s attribuoient une x> fort grande autorité. Ils en usoient, pour ainsi dire, » à leur seule discrétion. Les criminels et les bannis trou- » voient un asile dans le chaste&u. On y donnoit mesmo » des leltres de grâce. Les gouverneuî's nommoyent les » ma;5istrats principaux et prenoyent une espèce de » âurintendanc'iî sur toutes les juridictions. Ils faiwjient » Icccr sur les habitants des inrposts et des tailles et quantité » de carrées mines. Ils exitjeoyent de chaque paroisse vn » certain tribnt annuel de bœufs et de montons, à vn jn'ix » au-dessous de leur juste valeur. Ils faisoyent abattre » des arbres à la campagne à quatre gros la chariée, sans

CnAPITRE TI. 131

n égard, soif à Vabri. soit à la décoration des maisons. 9 Ils prétendoyent que leurs gens de\'oyent mesurer » eux-mesmes avec un baston rond les grains qui leur » éloyent dus et qu'ils se pouvoyent servir des chevaux » des habitants toutes fois et quante<i. En 148(>, Har- » liston finissoit ainsy ses lettres à la communauté de » Tisle : Car tel est nostre bon plaisir. Ils s'attribuoyent r> les pouvoirs royaux, comme les anciens intendants r> de Franco qui s'arrogeoyent le pouvoir de donner » grâces , rémissions el pardons , foires , marchés , » anoblissements et légitimations , et de connoistro » des matières tant civiles que criminelles, sans appel r> ni ressort, évoquant les causes pendantes devant la » justice ordinaire; à qui Louis XII enleva ce pouvoir » par son ordonnance de 1499, vainement renouvelée » par Charles IX. » Pendant des siècles, la loyale Jersey fut donc traitée par les Anglais en province conquise. De Taveu du principal historien de Tile, les gouverneurs se tirent receleurs du crime; le château de Montorgueil devint une caverne d'où une troupe de soldafs-bandits rançonnait la contrée.

Un pareil gouvernement, si chèrement rétribué de toutes façons, ne pouvait manquer d'exciter de hautes concupiscences. Des princes de sang royal briguèrent et obtinrent la faveur de gouverner Jersey. Du quatorzième au quinzièmesiècle,r)leeutparmi ses gouverneurs quatre (ils ou frères de rois, le prince Edouard, fils de Henri III, qui régna lui-même sous le nom d'Edouard I*' ; le prince

Edouard, duc d'York, petit-fils d'Edouard ÎII, qui fut (ué k la bataille d'Âzincourt ; le fameux duc de Bedford, frère de Henri V, le même qui fut régent de France et fit brûler Jeanne d'Arc ; enfin, un autre frère de Henri V, le duc de Glocester, tué k Edmunsbury. Le terrible comte de Warwick, qui faisait des rois en Angleterre, se fit de Jersey un royaume. Sans la catastrophe de Barnet, où périt son premier roi. Jersey serait devenue une monarchie héréditaire, comme File de Man, cette île celtique devenue anglaise, dont les princes portaient une couronne 'd'étaim.

Après les princes, Jersey eut pour gouverneurs les favoris : le duc de Somerset, qui dut son élévation k l'amour du roi Henri VIII pour sa sœur Jeanne IJeymour et qui fut décapité par ordre de son neveu ; le chevalier Anthony Ughtred, cousin par naissance d'Anne de Boleyn, et par alliance de Henri VIII ; le chevalier Amyas Pawlet sur le bras duquel MarieStuart s'appuyaitpour aller au supplice ; puis, sir Walter Raleigh * qui dut sa fortune à un manteau jeté k propos sous les pieds d'une reine, Raleigh, ce navigateur, qui en rêvant l'Eldorado, découvrit la Guyane, ce courtisan qui, en cher-

^ Le nom de Raleigh est resté populaire à Jersey. Avant lai, en effet, Tîle était surtout un pays agricole ; avec lui, elle devint ce qu*elle est aujourd'hui, une patrie de marins. Raleigh apprit aux habitants la route de Terre-Neuve et le chemin de leur fortune à venir. 11 vécut plusieurs années dans l'île, se mêlant volontiers à la vie rude des pêcheurs. 11 aimait Jersey, — amour bien rare parmi les gouverneurs. C'est que dans Raleigh, malgré toutes ses bassesses, il y avait un poëte, et la poésie chez lui attendrissait la toute-puissance.

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