CHAPITRE I
armée de cinquante mille hommes. Le seigneur fut en outre obligé d'équiper et d'armer à ses frais les hommes de son contingent. Voilà h quelles conditions RoUon partagea la Normandie h ses compagnons d'armes.
Cette oi^anisation de la classe conquérante en Normandie a servi de modèle h presque toutes les nations barbares. La coutume normande fut, sduf de légères modifications, adoptée dans toute l'Europe féodale.
Parmi les pays que le traité de Saint-Clair-sur-Epte venait de donner aux Normands, il y avait, à quelques lieues en mer, en vue d'une presqu'île appelée alors le pays de Constantin (plus tard Cotentin), un archipel tout riant, où le printemps paraissait plus tiède que partout ailleurs. Dans leurs guerres contre les Saxons et contre les Francs, les pirates du Nord avaient fait de ces lies leur quartier général. Ils avaient remarqué, dans leurs fréquents hivernages, que, tandis que les côtes voisines étaient blanches de neige, ces lies restaient encore vertes, et que certaines plantes qui sur le continent mouraient de froid fleurissaient là en pleine terre. Ils en avaient compté cinq qui s'échelonnaient le long de la côte à la hauteur de la ville de Constance. (Coutaùces). Une de ces cinq îles, la plus grande de toutes, était particulièrement remarquable : elle avait la surface inclinée en pente insensible du nord au midi, ce qui l'exposait mieux que toutes les autres aux rayons
du soleil. Les Normands avaient parcouru cette lie» et vers Torient, parallèlement à la côte qui regardait le continent, ils avaient rencontré une immense muraille de terre qui coupait Tlle dans toute sa largeur. Étonnés, ils avaient demandé ce que c'était que cette muraille. On leur avait répondu que les Romains Tavaient construite, et que c'était l'enceinte du fort de César *. Ils avaient continué à explorer le pays, et ils avaient remarqué, particulièrement sur les hauteurs, d'énormes blocs de granit entassés bizarrement les uns sur les autres. Ils avaient encore demandé ce que signifiaient ces énigmes de pierre. On leur répondit que ces blocs avaient été ainsi disposés par un peuple qui adorait le soleil, et que c'étaient des monuments celtiques. Ainsi, les Romains et les Gaulois avaient laissé dans cette Ile des traces de leur passage. Les Normands firent aux habitants une dernière question : — Comment s'appelle votre pays ? — Cœsarea.
Alors les Normands massacrèrent les habitants et appelèrent Cœsarea Jersey.
1 On peat voir aujoard*hui encore les restes de cette muraille dans la paroisse de Saint-Martin.
COmaNT JEBSBY FUT PARTAGÉE ET A QUI ELLE EUT POMIIÉE. — ORIGINE DE LA NOBLESSE.
Lile de Jersey subit le sort de la Normandie tout entière. Rollon la partagea è ses compagnons ; mais il s'y réserva la part du lion, et prit, pour lui et ses des^ cendants, sept manoirs.
Il divisa le reste de Tîle en un grand nombre do parts, parmi lesquelles il fit quatre lots principaux :
Le premier de ces lots, situé au nord-ouest de l'île, s'appela le fief Haubert de Saint-Ouen. Il fut adjugé à un seigneur normand qui possédait, dans le pays de Constantin, les deux fiefs d'Angeville et de Carteret. Ce seigneur s'engagea, lui et ses descendants, à payer neuf livres de relief à Rollon et aux descendants de Rollon. Il devait, de plus, en temps de guerre, dit une vieille chronique de l'Ile * , « servir le duc en son château de
' La Chronique de Syvrett pabliée à Gaernesey en 1832. > 3
Montorgueil à ses propres coustages, lui, tiers» avec chevaux et armes, Tespace de quarante jours. »
Le fief de Saint-Ouen resta dans la famille qui Tavait reçu de Rollon jusqu'en 1776. Cette famille, illustre dans les annales de Jersey sous le nom de Carteret, a donné à File des baillis et des gouverneurs. Un de ses membres reçut plus tard de la reine Elisabeth l'investiture de la seigneurie de Tlle de Serk. Plus tard encore, au dix-huitième siècle, son principal représentant fut fait pair d'Angleterre. Ce fut la seule seigneurie de Jersey que la monarchie anglaisé appela à un rang si haut dans les idées britanniques. Ainsi le descendant d'un simple soldat normand alla s'asseoir surles|)ancs de la pairie, parmi les fils de ces fiers chefs de bçnde qui avaient conquis l'Angleterre.
Le second lot que Rollon fit à Jersey fut le fief haubert de Rosel, au nord-est de l'île. Uollon le donna à un combattant qui possédait déjà en Normandie le domaine de Barentin. Ce fut à condition que le seigneur de Rosel payerait trois écus de relief et que, quand le duc viendrait dans l'ile, il irait à la rencontre du sfczerain çn poussant son cheval dans la mer jusqu'aux sangles. Tant que le duc résiderait à Jersey, le seigneur de Rosel devait le servir à table, lui verser à boire et être son bouteiller.
Le ftef haubert de Rosel fut vendu par les seigneurs de Barentin pendant la guerre de Cent ans et acquis par un Breton, le sire de Lemprière, vers le xiv* siècle.