‹ La Normandie inconnueChapitre 50 sur 111 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

raient bien le venger. Âpres ce préambule dit d'une voix accentuée dans le vieux français de Commines, le vieillard exposa publiquement tous les actes arbitraires, tous les abus de pouvoir, tous les crimes commis parle gouverneur contre les personnes, contre les propriétés privées, contre rindépendance nationale. Il nomma tous ceux qui avaient été dépossédés : il cita tous ceux qui attendaient encore en prison un jugement indéfiniment ajourné, et il conr dut en demandant que la cour adressât une supplique à Sa Majesté en conseil pour obtenir justice de tous ces griefs et réclamer la destitution du gouverneur. Puis le vieillard se rassit, laissant l'assemblée tout entière à la fois eiîrayée et étonnée de tant de générosité et de tant d'audace.

L'homme qui venait ainsi de dénoncer publiquement le gouverneur et d'attirer sur sa tête une rancune si redoutée, occupait sur le banc desjurés justiciers, à la gauche du bailli, la première place réservée de temps immémorial au chef de la maison de Saint-Ouen. C'était en effet le seigneur Philippe de Carteret, dont la famille avait reçu le ûef haubert de Saint-Ouen, du premier duc de Normandie. Ce Philippe était un vieil ami de l'amiral Harliston avec lequel il avait fait la guerre contre les Normands et dont il avait épousé la fille, mademoiselle Marguerite Harliston. Messire de Carteret, pendant Tôccupation des Normands, commandait le château de Grosnez situé à la pointe N.-O. de l'île, dont la porte seule reste aujourd'hui debout. Le château de Grosnez, que sa posi-

tion mettait en .communication immédiate avec la flotte anglaise, jetait alors de continuels défis à son vieux rival, le château de Hontorgueil, qui tenait pour les Français. Depuis cette rude époque, Philippe de Carteret avait conservé le commandement de la milice dans les six paroisses occidentales de l'tle et avait à ses ordres une armée de mille hommes.

Ainsi attaqué par cet imposant vieillard, le gouverneur Mathieu Baker qui était présent se leva. Il essaya déparier, mais la colère l'eu empêcha d'abord, il était pourpre de rage. Ce gros Anglais apoplectique avait failli éclater du coup. Enfin, après deux minutes d'eflbrt, il commença un speech étrange et tout a fait inintelligible, moitié en anglais, moitié en français, dans lequel l'oreille la plus exercée ne pouvait saisir qu'une litanie de jurons empruntés alternativement aux deux langues. Après cette explication foudroyante, le gouverneur se rassit. Le bailli, placé sur un fauteuil auprès de lui, se leva, il déclara que les explications données par Son Excellence avaient dû satisfaire tout le monde et que, dans tous les cas, comme président de la cour, il s'opposait formellement à toute manifestation hostile contre le représentant de la majesté royale.

Personne n'osa soutenir la proposition du seigneur de Saint-Ouen : elle n'eut donc pas de suite. Seulement, à la sortie de la séauce, on entendit Mathieu Baker murmurer entre ses dents : Je me vengerai !

Quelque temps après que cette scène avait eu lieu, le

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gouverneur fit venir au chAleau de Montoigueil un homme à lui auquel il dicta la lettre suivante :

A Son Exc. Mgr le ueutenant giSnéral de S. M. le ROT DE France en Normandie :

Monseigneur,

« Le mécontentement contre le gouvernement de Vu- » surpateur Henry Tudor est extresme. l/isle de Jersey, » opprimée par le gouverneur, un Mathieu Baker, dont 1» la dévotion à ce tyran n*est que trop notoire, appelle » les François comme des libérateurs. Plaise k Votre » Excellence d*envoyer ici une compaignie seulement, » et la milice toute entière se lèvera en faveur de vostre i> roy bien-aimé Cbailes Huictième. Quant ^u chasteab » de Montorgueil, je vous en responds : la garnison en » est gaignée et doibt vous ouvrir les portes.

Signé :

» Carteret, seigneur de Saint-Ouen. »

Mathieu Baker scella lui-même la lettre, et, à la nuit tombante, la fit jeter sur la route qui menait du château de Montorgueil à la ville de Saint-Bélier '. La lettre fut déposée sur l'un des côtés du chemin, au bas d'une côte rapide, dans la vingtaine de Longueville. Le lendemain matin, Mathieu fit prévenir la garnison tout entière

1 C'est cette roate qu'on appelle aujourd'hui la roule d*en haut, par opposi'» tion à la roule d* en bai qui traverse la plaiae de Saiat-Clément.

IGS LA NORMAJS'DIE INCONNUS.

qu'elle eût k se tenir prête pour l'escorter jusqu'à b ville, oh un devoir impérieux l'appelait;

Le corlége se mil en marche au grand complet. Arrivé au bas de la côte de.Longueville, le gouverneur aperçut quelque chose de blanc au bord de la route. Il se tourna vers un nommé Roger Le Bouleillier, un des oHiciers qui chevauchaient derrière lui, et lui dit : Mon cher Roger,* qu'est-ce donc que j'aperçois lÀ-bas au pied de ce grand orme? Allez donc le quérir et me ! apportez. — Roger courut vers l'objet indiqué, le ramassa et revint en ^'écriant : — Seigneur, c'est une épllre qu'un passant aura laissée tomber à son insu. — Donnez, dit Mathieu. Puis lisant l'adresse : « A S. Exe. Mgr le lieutenant général de S. M. le roy de France en Normandie I » — Mes amis, ajouta-t il, en se tournant vers les officiers, uûe lettre au gouverneur de Normandie! Voilà qui sent la trahison d'une lieue —Mathieu Baker fit sauter le cachet, et lut la lettre de façon à ce que tous jusqu'au dernier soldat l'entendissent. Ils écoutèrent la chose jusqu'au bout; mais à ces mots : la garnison est gaignée et doibt vous ouvrir les portes, un cri d'indignation partit de tous les rangs. — Quel est le misérable, cria Roger, qui a osé écrire cette lettre? — Oui, quel est-il? répétèrent cent Toix. Le nom! le nomi — Mes amis, repartit Mathieu B.i4ier, quel homme ce peut-il être autre que rennemi personnel et acharne de votre capitaine, c'est à dire l'ennemi de Sa Majesté Britannique, le gendre du traître liarliston, Philippe de Carteret, enfin I Lisez plutôt 1 »

.CHAPITRE Vin. 163

Et Mathieu passa la lettre è Roger le Bouteillier. — Philippe de Carteret I dit Roger en regardant le bas de la lettre, c'est bien lui ! Je reconnais sa signature.

Ce qui donnait le plus de force à TafArmation de

Roger, c'est que tout le monde savait ses relations

anciennes. avec le seigneur de Saint-Ouen, par lequel il

» avait été jadis sauvé du gibet. Roger se vengeait de son

bienfaiteur en le calomniant.

Cette affirmation convainquit tous les assistants. Le cortège se remit en marche. Pendant la route, Roger s'écriait avec exaltation . « C'est un cas de haute trahison ' I il forfera tous ses fiefs! il perdra la vie 1 La coutume est formelle, n'est-ce pas, Monseigneur? »> Et Mathieu Baker inclinait la tête avec un sourire complaisant.

On arriva ainsi à Saint- Hélier, au moment où la Cour royale tenait les assises de chàtel. 11 est bon de savoir que depuis la guerre avec les Normands, le tribunal du bailli avait été tran^éré de Montorgueil è la ville.

Le gouverneur, laissant tous ses gardes sur la place, entra à grands pas dans la salle du prétoire et remit la lettre au bailli. Après l'avoir parcourue rapidement, le bailli fit signe h un officier qui se trouvait placé en

1 La lëgislation de Tépoqae admettait deux sortes de trahisons : i* la haute trahison, c'est-à-dire la tentative contre la vie ou le trône du roi, la teDtative de meurtre sur la personne du chancelier, du trésorier et du justicier d'Angleterre ; la résistance à rofficier du roi dans Texeroice de ses fonctions ; 2<* la petite trahiion, c*est-À-(lire la tentative de meurtre du serviteur 9pr le maître, du vassal sur te prélat, du fidèle sur le prêtre, de la femme sur le mari. — Dans le cas de haute trahison, la non-révélation était un crime puni de l*emprUonnement perpéiael et de la confiscation.

16i LA NORMANDtB INCQNI^US.

avaDtdo tribunal : — Vicomte, lui dit^il, tirez votre épée de sa gaine et faites entrer les bordiers !

f.es bordiers étaient, je Tai déjà dit, d'anciens vassaux de h\ couronne, chargés par leur ^tenure d'amener et d'emmener les prisonniers. Chacun de ces hommes exerçait alors dans sa paroisse les fonctions de sergent. Réunis, ils formaient la garde du vicomte. Aux exécu-' lions publiques, ils faisaient escorte au bourreau.

Le vicomte obéit donc et fit entrer une douzaine d'individus vêtus d'uniformes bizarres et porteurs^ d'immenses hallebardes.

L'étonnement ^tait général.

Chacun se demandait avec anxiété contre qui était déployé ce formidable appareil.

— Saisissez Monsieur! dit le bailli au vicomte. Et il désignait un personnage assis immédiatement en tète du banc des jurés. C'était Philippe de Carteret.

Le vicomte invita Philippe de Carteret à descendre du tribunal et à le suivre.

— Avant de vous obéir, répondit Philippe, je voudrais au moins savoir de quoi je suis accusé.

Le bailli Clément Le Uardy déplia alors le papier que le gouverneur venait de lui remettre et dit : — Philippe, chevalier de Carteret, seigneur du fief haubert de Saint-Ouen et du Qef noble des Mélèches, juré justicier de la Cour royale, vous êtes accusé du crime de haute trahison. Voici une lettre signée de vous et écrite au gouverneur de Normandie, dans laquelle

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