‹ La Normandie inconnueChapitre 53 sur 111 · CHAPITRE Vfll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vfll

SOUS 4a pression des rames, quitta bien vite la rive et se perdit è rhoriton. Quoique la brise fAt dooo«, la mer était un peu houleuse, car au milieu de cet archipel elle est rarement tranquille. La résistance du granit Timte toujours un pen. Le bateau lai^m sur la droite les rochers de Pater Nmler, formidables récifs qui ne laissent au naufragé que la ressource do la dernière prière, puis les falaises k pic de rile de Seiik, et enfin parvint en vue de Guernesey. Au bout de quelques minutes, on pouvait distinguer rampbilliéètre de Saint-Pierre-Port avec ses étages de vieilles maisons normandes que marquaient encore çà et là des lumières attardées.

Le bateau toucha bientôt le quai. Alors la voyageuse mit pied à terre : puis, appelant à elle tout ce qui lui restait de force, elle se mit à gravir une de ces rues è pente si raide qui conduisent au haut de la ville, et, haletante, exténuée, presque |nourante, elle s'arrêta enfin devant une grande maison à l'aspeet seigneurial. Elle frappa convulsivement à la porte. On ouvrit. — Messîre Guillaume de Beauvoir? — C'est ici, Madame. On intro^ duisit }a voyageuse. — Quoi I c'est vous, madame de Saint-OoenI cria Guillaume de Beauvoir, en la voyant entrer. Vous, ieî, à cette heure I quelque chose d'esitraordinaire est donc arrivé ? La voyageuse nent pas ta forcé de répondre et tomba évanouie sur un bano.

Cette mysiériease fugitiine était en effet madame Marguerite de Carteret, femme du prisonnier de Montergo^l, fille de r amiral HarHston, laquelle avait, f^onr

f72 LA NORMANDIE INCONNUE.

sauver son mari, entrepris oette périlleuse traversée malgré les menaces de mort du gouverneur anglais et de la tempête.

Madame de Carteret parvint , une fois revenue h elle, h raconter à son hôte Faccusation portée contre son mari, son emprisonnement, le duel sans espoir où il allait périr, la défense faite à tout bâtiment de quitter Tile, euQn sa propre évasion dans une barque.

Madame, dit Guillaume de Beauvoir, h la fin de oc récit» M. de Saint-Onen est de mes meilleurs amis. Pour le sauver, il n'est rien que je ne fasse. Parlez. Je suis è vos ordres. Que voulez-vous?

— Eb bien ! que demain , i la pointe du jour, un navire soit prêt à partir et h nous emmener d'ici , vous et moi !

— Et ou cda ?

— A Soutbampton. ^

Le lendemain matin, un obasse-marée emportait vers l'Angleterre M*^ de Saint*Ouen et le sire de Beauvoir.

Deux semaines environ après ce départ , Jersey s'éveillait tout émue le matin de la Saint -Laurent. T^s préparatifs du combat qui devait avoir lieu étaient terminés ; le cbamp clos avait été établi en avant du château de Montoi^ueil au pied de la montagne qui lui fait face Selon la coutume normande, ce champ avait soixante pas de long sur quarante de large ; il était clos de Ions les côtés par une palissade de sept pieds de haut : 4euz portes avaient été pratiquées aux deux extrémités de cette

CllAPlTBS Vill. 173

fialifside» l'uiie vers TOrient par laquelle devait entrer Roger le Bouteiller comnie appelant, Taotre vers TOccident par où devait entrer Philippe de Carterel oomme défendant, l/beure do combat était midi, comme d*ba* bitode, afin qae les deux plaideurs eussent uue égale part du soleil.

Il était onze beures. Déjà la foule emplissait les gradins qui entouraient lecbamp clos ; les bordiers, comme sei^enls du vicomte , circulaient pour maintenir Tordre dans un couloir établi entre la cloison. du cbamp clos et les gradins. Une estrade dominant le milieu du champ clos avait été construite pour le boilH et les douze jurés qui devaient être les juges du camp et prononcer la condamnation du vaincu.

Cependant Tlieure décisive approchait et Ton n'attendait plus que le gouverneur pour donner le signal. Tout le monde savait que Mathieu Baker devait arriver d'Angleterre le jour du combat^ mais la matinée s'était écoulée tout entière sans qu'aucun signal eût annoncé son retour. Après quelque temps d*attente infructueuse, le bailli se décida et ordonna au vicomte d'amener les combattants.

Au moment où cet ordre était exécuté, un mouvement extraordinaire se 6l du côté du village de Gorey situé au bas de la colline où était établi le cbamp clos. On entendait un grand bruit de voix humaines qui se rapprochait sans cesse et dans lequel on finit par distinguer le son saccadé d*uii galop de cheval. Puis bientôt les voix

m LA KORMANDIB INCONNUE.

gravirent la colline et firent espimion aar le {4«4eatt.

Alors OQ vit une foule de payons qui saivaient un cheval, en escortant la personne qui le montait de leurs acclamations.

C'est sans doute le gouverneur, dit le bailli Clément Le Uardy au juré Diiniaresq.

A ce moment, le cortège devenait distinet.

Ce n'était pas le gouverneur qui arrivait k eheMl , c'était une femme.

— Que veut dire ceci? dit le bailli.

— Suspendez le combat I cria la femme qui venait de lancer son cheval devant Testrade des juges.

— Suspendez le combat! répéta la foule^

— Et qui ose donner un pareil oi-d ré quand le bailli est lé? riposta Clément Le Hardy.

— Sa Majesté le roi d'Angleterre l

Et M"* de Saint-Ouen, s*arrètant au pied de la tribune, tendit au bailli un pli cacheté.

— Une lettre sigi>ée du grand sceïra du royaume I dit le bailli en se découvrant.

— Lisez, dit M"* de Saint-Ouen.

Le bailli ouvrit respectueusement Tênveloppe en ayant soin de ne pas rompre le cachet et lut à haute voix la lettre suivante que la Chronique de Saint-Oiêen nous a textuellement transmise :

« Ordre è nostre rapilaine ou è son lieutenant dans D nostre bonne isle de Jersey, au bailli et eux jurés de » ladite isle, d'avoir, sur leur légeence, à mettre sur^ie-

CM4F1TAI Till. 175

n dMHBp Philippe de Cartenet^ seig neiir de Smnt-Ooen, » au lirge hon de la prima da cfaasieaii, sans aneun dé- » lay et «ans «ueuns piégea ni eaulion, areo comfnande- D ment ctroii et a»r leur legeanee aux ^osditsde ne se » mesler«B aven ne manière en la cause enire Mathieu • Baker et le dit Seigneur de Saint^Ouen pa^r ce que » nous vouions nous roesnie en avoir k connatminoe et » délermination devant nens et nostre conseil privé.

« Denaé en nosire cour de Salisbury» en Tan de grèce » 1494, de aostre règne le neufviènie.

» Signé » HeroiT.

» Par le Roy ,

^ Fox« evesque de Winchester. »

— Il suffit, dit le bailli. Cet ordre sera logé au greffe. Vicomte, mettez le seigneur deSaint-Ouen en liberté.

Des bourras frénétiques accueillirent cette nouvelle. IxMTfique parut sous la grande ogive qui sert d'entrée au château, la noble face du vieillard rendu à la liberté, la foute accourut pour lui faire fête. Un grand nombre de spectateurs, dans leur empressement, sautèrent de la galerie dans le champ elos; maisquelle ne fut pas Thorreur générale lorsque les premiers arrivés au milieu de IV rêne «entirent le sol s'^nfmicer sous eux 1 Ils avaient mis le pied sur une trappe recouverte de terre et masquant un fosse de plusieurs pieds de profondeur. « Par se(t*ets moyens, dit la Cluonique de Saint Ouen (p. 31), on avoit fait des fosses et des trappes couvertes de terre audit

176 LA NORAlAJfDlE iNCONNUK.

camp, aoiquelles le seigaeur de Saint-Oaen ea set^mbattant devait tomber. » Dan» son indignation , la foule ne«e contint plus. Elle se jeta sur les palissades qui entouraient le champ où allait s'accomplir le sacrifice humain et les mit en pièces. Poussé par un instinct supérieur, le peuple se rua sur la justice du moyen âge et la mit è jamais sous ses pieds.

L'histoire le prouve en effet, ce fut la dernière fois que Ton vit à Jersey les apprêts d'un combat judiciaire. Désormais le jugement par la preuve remplaça dans les procès le jugement par la force. On établit la certitude, non sur les conjectures de la violence, mais sur Taffirroation du fait. L'évidence morale fut substituée au tâtonnement physique. Les nobles cessèrent de plaider à coups dépée et les manants h coups de bâton. Le meurtre cessa d'être le témoin à décharge du meurtrier.

La conscience moderne commençait.

Philippe de Carteret se jeta dans les bras de sa femme qu'il avait tant failli np plu9 revoir. Jamais le spectacle de l'honnêteté triomphante n'avait été plus touchant. Jersey venait d'assister k un drame réel, fait dans les conditions sconiques les plus rigoureuses, avec les complications les plus émouvantes et le dénoùment le plus heureux, et le peuple, en public généreux, applaudissait avec amour l'œuvre de lauteur providentiel. La vertu incarnée dans une femme seule et ^abandonnée, fille d'un proscrit et épouse d'un prisonnier, avait vaincu h force d'héroïsme le crime stupide et féroce d'un soldai

Page 1