CHAPITRE IX
Jégitimement. Or savez- vous que c'est un fort bel héritage que le flef de la Trinité, une des quatre premières seigneuries de l'Ile, un fief rapportant 200 quartiers de froment de rente, bon an mal an? Quoi donc d'étonnant à ce que sir Hugh eût envie d'ajouter un si beau terrain au domaine de la couronne et, par la même occasion, d'en ajouter le revenu à son traitement de gouverneur? Mais comment réunir le fief eu question au domaine royal puisque ce fief trouvait un héritier légitime? Sir Hugh fit part de son embarras au procureur du roi qui lui était tout acquis. Le procureur, qui connaissait le droit, déclara à Son Excellence que le fief ne pouvait être réuni à la couronne que si le seigneur était coupable de forfaiture. — Eh bien! dit sir Hugh au procureur, ne pourriez-Vous pas trouver un cas de forfaiture contre ce seigneur? Ne pourriez-vous lui intenter quelque procès en haute trahison? — Impossible, répliqua l'homme de loi, le sieur Drouet Lemprière est un des plus loyaux sujets de Sa Majesté. — Alors, fit sir Hugh, faites un procès au seigneur de la Trinité luimême. — Mais il est mort. — Il est mort I raison de plus. Les absents ont toujours tort. — Votre Excellence me donne une idée, s'écria le procureur en se frappant le front; il y a quelques années, le seigneur de la Trinité voulut, dans un pressant besoin d'argent, vendre sa terre à je ne sais quel gentilhomme français. Or, nous sommes en guerre avec la France aujourd'hui. Et toute communication avec les Français est un cas de haute
trahison. Plus de cloute! Le seigneur de la Trinité était un traître, et je puis réclamer son fief au nom de la couronne.
Cet étrange procès fut soumis à la Cour royale au mois d'août 1518. La Cour , présidée par le bailli Hélier de Carteret, tenait ses assises à la campagne, dans la paroisse de Grouville, à cause de la peste qui sévissait alors. Dès le commencement de Taudience, le gouverneur vint occuper sou fauteuil réservé à côté du bailli. Le procureur du roi se leva, et soutenant Taccusation de haute trahison contre le défunt seigneur de la Trinité, conclut à ce que son domaine fût confisqué au profit de la couronne. L'avocat du défunt, soutenant les droits de Drouet Lemprière, répliqua que jamais pareille accusation n'avait été portée contre le défunt seigneur lorsqu'il vivait, que, si elle avait été fondée, Tavocat de la Couronne n'eût pas manqué de faire le procès, que, si nous étions en guerre aujourd'hui avec les Français, nous étions en paix à l'époque où le seigneur de la Trinité était accusé d'avoir eu avec eux des communications, et termina en sommant le ministère public de fournir la preuve de son accusation. — La preuve I s'écria le procureur en bondissant sur son banc, nous ne l'avons pas, mais Son Excellence affirme que cela est vrai, et son affirmation doit sufQre. — Après avoir résumé les débats, le bailli demanda l'avis des douze jurés assesseurs, en commençant, comme c'était la coutume, par celui qui siégeait le plus loin de lui. Tous
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déclarèrent les uns après les autres que rien ne pouvait suppléer à Tabsence de preuve et qu'en conséquence le procureur du roi devait être mis à merci après contestation et condamné aux frais.
Remarquons ici tonte ]a différence qui existe entre le procès intenté en 1494 à Philippe de Carteret et le procès intenté en 1518 au seigneur de la Trinité. En 1494, le témoignage nest pas réclamé, la preuve n'est pas admise. La justice n'est que la force ou plutôt le hasard. Qui a raison ? Qui a tort? Le combat judiciaire décidera. Le vaincu sera le condamné. En 1518, c'est-à-dire une génération plus tard, la procédure judiciaire a fait un pas énorme : elle exige la preuve. Cette justice qui adjuge au plus fort le droit du plus faible et qu'un blasphème séculaire invoque comme la justice de Dieu, cette justicelà n'existe plus. Elle est morte avec le quinzième siècle. Avec le seizième natt une justice nouvelle, la justice humaine, justice relative, bien barbare et bien horrible encore, mais qui, du moins, demande la vérité, fût-ce à la torture.
Après avoir pris l'avis des douze jurés assesseurs, il ne restait plus au bailli qu'a prononcer le jugement. Le bailli allait donc parler quand le gouverneur se leva et brandissant son énorme épée : « Bailli, s'écria-t-il, si vous avez Taud^ce de prononcer l'arrêt selon l'avis de ces robins, je vous passe mon épée jusqu'au manche au travers du corps. » Le bailli ne se troubla pas : a Huissier, dit-il, ouvrez la porte de la salle et faites entrer le
peuple» qu'il voie oomment on traite son défenseur. » L'huissier obéit ; en un clin d'œil, la foule avait envahi la salle. Alors* messire Hélier tira son épée et, se tournant vers le gouverneur : « Le magistrat insulté se fait exécuteur, dit-il d'une voix solennelle. Si vous faites un geste d9 révolte, au nom du roi je vous déclare félon, je vous condamne à mort et je vous frappe.
Sir Hugh Vaugban s'arrêta comme pétrifié.
Alors le bailli Hélier, toujours debout, son épée à la main, prononça le jugement suivant :
La cour, séante en chefs plaids d'héritage,
Considérant que l'accusation de haute trahison portée contre le seigneur de la Trinité n'est établie sur aucune preuve ;
Que, pour justifier la confiscation au profit de la Couronne, la forfaiture doit être prouvée par indices certains,
Confirme le seigneur Drouet de Lemprière dans ses droits à l'héritage du fief de la Trinité et condamne le procureur du roi à être mis à merci après contestation et aux frais du procès.
Les hurrahs de la foule confirmèrent cette sentence. Sir Hugh franchit à grands pas la salle de justice, et s'arrêtant sur le seuil comme s'il redevenait le mahre hors de l'enceinte du tribunal, il se tourna vers le magistrat en lui criant :
«— Monsieur Hélier de Carteret, vous n'êtes plus bailli ; je vous destitue derotre charge.