CHAPITRE IX
— Laissez-moi là vos paperasses, fit le doc en considérant attentivement son interlocuteur. Tenez, monsieur le bailli, vous avez les épaules larges. Vous devez être fort. Vous avez la taille mince. Seriez-vous adroit?
— Votre Grâce veut rire.
— Je parle très-sérieusement. Monsieur le bailli, savez- vous tirer de l'arbalète?
— Oui, mylord. J'ai même inventé une façon toute particulière de m'en servir.
— Vraiment! alors tout n'est pas désespéré. Ecoutez, je ne puis rien directement pour vous auprès du roi qui n'a aujourd'hui d'autre volonté que celle du Cardinal, mon ennemi intime. Voici seulement ce que je puisfaire. Demain matin à huit heures, le roi doit tirer au blanc dans le parc réservé. Je vous ferai entrer ; et, si vous êtes adroit, tout dépend de vous.
Le lendemain, à l'heure conveniie, le duc de Norfolk introduisait le bailli dans le parc réservé. Le roi, déjà occupé à tirer avec ses courtisans , ne fit pas attention au nouveau venu qui se tint discrètement caché derrière la foule des lutteurs.
Messieurs, dit le roi, nous allons faire une nouvelle épreuve. Vous voyez bien à cent pas d'ici ce paysan qui est en train de tailler un de mes chênes, et qui s'est tranquillement assis à califourchon sur une branche, en nous tournant le dos de façon si discourtoise. Ëh bien I je parie qu'aucun de vous ne le décoiffe d'un coup d'arbalète.
I9i LA NORMANDIE INCONNUE.
En hommes d'État bien élevés, les assistants n'hésitèrent pas k tenter la nouvelle épreuve commandée par le roi» Tous, les uns après les autres, visèrent le pauvre diable perché au haut de Tarbre. Heureusement pas un n'atteignit le but. La flèche la mieux lanoée alla s'abattre dans une des branches, mais sans que le paysan, toujours occupé à sa besogne, se fût le moins du monde douté de Tattention auguste dont il était Tobjet.
L'arbalète passée de main en main était arrivée enfin au duc de Norfolk qui n'avait pas quitté son protégé. Le duc tira et manqua le but.
— A votre tour, dit-il tout bas au bailli en lui présentant l'instrument.
Le bailli saisit l'arbalète et fit plier l'épais arc de fer comme il aurait tordu une plume. Puis il visa. La flèche partit, lancée avec une force énorme, et presque instantanément on vit quelque chose de singulier qui volait en l'air. C'était le chapeau du paysan que le bailli venait de décoiffer.
— Touché 1 cria le roi. Qui a tiré cela? Sur ma parole, c'est le plus adroit tireur de tout mon royaume.
— Sire, dit le duc de Norfolk en entraînant son protégé, c'est un nouveau venu a la cour, M. le bailli de votre bonne lie de Jersey, que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté. ^
Et le bailli se précipita aux pieds du roi.
•'^ Le bailli de Jersey ici I par quel hasard?..
— Sire, dit le bailli toujours à genoux, c'est votre