CHAPITRE IX. a
« A donc le Cardinal se leva en grande furie , disant aux Seigneurs du Conseil , quy présens estoyent : — « Vistes vous jamais homme si appert , il devroit bien » parler et faire le maistre en son pays voyant qu'il est » si mal appert icy. » Et sur ce demanda pour le guardien du Fleet quy est une prison fort ooûtageuse en laquelle on envoyé les gentilshommes s'yls offensent aucunement le Conseil et on y paye à chèque repas h table un angel ordinairement, voulant ledit Cardinal y envoyer ledit Bailly, chacun disoit audit Bailly «c qu'il se teust, ou » qo'yl étoit en voye d'estre ruiné. »
« Mais ledit Bailly respondit hardyment disant , 7» Monsieur, j aime mieux aller au Fleet en prison que de » perdre mon vivre, mais devant que vous m'y envoyez, » je vous prie et supplie. Monsieur, de me déclarer la » cause pourquoy vous m'y voulez envoyer, si c'est pour » vous demander justice ou bien me justifier en mon » bon droit. Si c'est pour quelque autre chose, Monsieur, »je vous prie de le déclarer présentement et devant y> tous : Monsieur, vous m'avez fait attendre en cette Cité » l'espace de dix ans et plus par commandement exprès » de voas et tout ce temps-là je n'ai peu avoir audience. )> Vous avez séquestré tout mon vivre hors de ma main, » tout mon aident est consommé, je suis un pauvre Gen- )> tilhomme, chargé de femme et d'enfants, et ne leur » peux ayder en manière quy soit, voyez donc, Monsieur, ^ si j'ay raison de parler ou non. »
« Tout le peuple estoit esmerveillé de ouir parler ledit
» ilailly si hardyraent. Alors le Cardinal respondit : — « Je » te dis que tu est un homme extraordinaire et indigne » d'avoir aucune place ou charge ny gouvernement en y> rUe. » — Ledit Bailly luy dist , « Monsieur, vous ne le » sauriez vérifier. y>
« Ledit Cardinal luy dist, « qu il luy monstreroit sous » le sceau de Ttle. » — Ledit Bailly luy dit, a Monsieur, » vous ne le sauriez monstrer, car j'ay la guarde du Sceau » de risle moy-mesme, et, parlant, Monsieur, je vous » requiers justice.»
c< Le dit Cardinal, quand il ne seut que respondre, leva la cour en grande furie, disant : a Tu n en auras autre chose pour le présent, » et ainsy s'en alla et tous les autres seigneurs du conseil, malcontents de l'injustice que faisoit le dit Cardinal au dit Bailly ' »
Les ennemis du cardinal, qui étaient fort nombreux, surent grand gré au pauvre bailli de cette audacieuse remontrance. Le duc de Norfolk lui dit, en lui frappant sur l'épaule, qu'il était un véritable homme, et lui offrit 500 livres pour continuer le procès. Le ministre Compton lui en offrit ^00. Malgré ces généreux protecteurs, Hélier n'avait pas encore pu obtenir justice, lorsque eut lieu un événement dont nul encore ne pouvait supposer les conséquences. Cet événement, c'était l'arrivée à la cour de Henri VIII d'une jeune lady qui avait assisté, en France, aux noce^ de Marie d'Angleterre et de Louis XH,
• Voir les Chroniques des îles Jersey ^ Guemesey^ Auregny et Serk, imprimés à Guernesey par T. J. Manger, en i83i. Page 54 et 55.
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et était restée à la. cour de François V\ où elle s était rendue presque célèbre par ses galanteries. Cette jeune lady était la propre nièce de ce même duc de Norfolk qui avait pris notre bailli en affection. Tout le monde a déjà nommé Anne de Boleyn. Le duc la Gt placer comme dame d'honneur auprès de la triste épouse de Henri VIII, Catherine d'Aragon. Ainsi que cela devait arriver, comme die était fort jolie» Henri VIII la remarqua et en devint amoureux. Comme la dame n'avait pas été rigide jusque-là, le roi se figura qu'il viendrait bien vite à bout de cette beauté facile. Il se trompait. Cette dame si galante jadis devint tout à coup un dragon de vertu. Le roi im-^ plora» supplia, menaça : la dame refusa tout. Un soir, dans un bal, Henri avait la tcte montée. Il adressa à la dame une invitation qui n'était pas précisément une invitation à la danse. Anne répondit sèchement : d On ne dit ces choses-là qu'à la reine. » Le grand mot était prononcé. Henri YIII le recueillit, le trouva étrange d'abord, puis s'y habitua. Faire d^Ânne de Boleyn sa femme I épouser cette créature ! il y avait dans cette idée de^quoi faire évanouir ce bon cardinal Wolsey, Cependant, comme il était habitué à ne rien faire sans consulter Son Eminence, Henri YIII lui fit part de son projet. Wolsey se récria. 11 fit au roi les objections les plus graves, a Mais Votre Majesté est déjà mariée! dit-il à Henri. — Je divorcerai. — Mais le saint Père n'accordera pas le divorce I — Je me passerai du consentement
du saint Père. — Mais la reine Catherine est tante de
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l'empereur Charles-Quint, et Votre Majesté Ta fâcher l'empereur I — L'empereur se fâchera. » I^ malheureux Wolsey fut bien vite au bout de ses meilleurs ai^uments. Henri VIII, en sa qualité de souverain absolu, était entêté. Pour épouser celle qu'il aimait, il fit tout. Il chassa Wolsey et l'envoya dans un couvent mourir de frayeur ou de poison. 11 répudia Catherine d'Aragon, il déclara sa fille Marie bâtarde ; il se brouilla avec Charles* Quint; il se brouilla avec le pape.
Le mariage de Henri VIII avec Anne de Boleyn eut des conséquences incalculables. Jamais ce je ne sais quoi, qui s'appelle l'amour, n'eut des effets, je ne dirai pas plus efjroyables, mais plus extraordinaires. Pascal a dit : « Si le x> nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la » terre aurait changé i» Ce que Pascal a dit du nez de Cléopâtre, on pourrait le dire à plus forte raison du nez d'Anne de Boleyn. Si Cléopâtre n'avait pas été[si belle, Antoine n'en fût pas devenu si amoureux ; il n'eût pas pour elle délaissé Octavie, et ne se fût pas fâché avec Octave. La bataille d'Actium n'aurait pas eu lieu, et le vainqueur d'Actiura n'aurait pasétéproclaméaugusteet imperator, et n'auraitpas commencé cette désastreuse ère des Césars. On ne peut donc se dissimuler que la beauté de Cléopâtre ait eu des effets effroyables sur le monde ancien. Mais l'influence de la beauté d'Anne de Boleyn sur les destinées du monde moderne n'a pas été moins grande, quoiqu'elle soit loin d'avoir été aussi funeste. Si Anne de Boleyn n'avait pas été si belle, Hmiri VIILne l'aurait pas
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épousée; il n'aurait pas répudié Catherine d'Aragon ; il n'aurait pas rejeté la suprématie du pape, chassé le clergé catholique, détruit les couvents; il n'eût pas été père d'Elisabeth et il n'eût pas jeté l'Angleterre dans le protestantisme. Si, grâce à ce mariage, l'Angleterre n'était pas devenue protestante, la cause de la Réforme eût été perdue dans les Pays-Bas, en Suisse et en Allemagne. Il n'y aurait pas eu de Hollande protestante, de Prusse protestante, ni d'États-Unis protestants. La cause de la Réforme étant perdue, la cause de la Révolution n'eût même pas pu être plaidée. Et au lieu de l'univers moderne libre penseur, nous aurions à l'heure qu'il est un univers dont le Concile de Trente serait l'Assemblée représentative, et le pape le président. La terre serait un gigantesque Paraguay.
Heureusement, donc, et bien heureusement, le nez d'Anne de. Boleyn n'était pas trop court, et Henri VIU l'épousa. Nul ne s'étonnera donc qu'un événement qui a eu d'aussi immenses résultats dans le monde ait eu quelque effet sur la situation du bailli Hélier. La reine Anne étant nièce du duc de Norfolk, le duc devint tout-puissant. Dans sa toute-puissance, il n'oublia pas le bailli Hélier. Le conseil privé, débarrassé de son président, le cardinal Wolsey, donna gain de cause au bailli. Celui-ci obtint enfin sa réintégration définitive. Sir Hugh Yaughan, en sa qualité de créature du cardinal, fut ignominieusement destitué, et sa charge fut donnée à un cousin par alliance d'Anne de Boleyn, le capitaine sir Antoine
Uglitred. Le bailii revint h Jersey pour reprendre enGn des fonctions qu'il avait si bien mérité de remplir. Sir Hugh Yaugban alla aussitôt le trouver, et, raconte la chronique , dit è Hélier en pleurant bien fort « qu'il étoit mal tenil à ceux quy luy avoyent donné si mauvais conseil à son encontre, t» Après celte piteuse excuse, il quitta Jersey. Sir Hugh partit le jour de la Saint-Jean, de Tan 1532, et oncques depuis n'osa y retourner. Ce fut un jour de fête.
L'Ue de Jersey fut heureuse du retour de son bailli et du départ de son gouverneur. Mais on va voir au chapitre suivant qu'elle n'était pas au bout de ses épreuves, et qu'elle avait encore beaucoup à faire pour conquérir son indépendance.
OBBONNANCES DE LA RBINB ELISABETH. ^ BISTOIBE DB JEAN DE CABTEBBT. — GOXPABAISON ENTBE JEESET ET GOEBNESET. — LA FBAIfCB ET l'aNGLETEBRE ONT COLLABORÉ A LA CITILISATION DE JEBSEY.
L'ordonnance de Henri VII termina légalement la période de l'absolutisme à Jersey. Elle retira au gouverneur tous les pouvoirs, police, justice, religion, à l'exception d'un seul, le pouvoir militaire. Elle reconnut aux communes le droit d'élire leurs magistrats, droit qu'elles exerçaient depuis le xiv* siècle, mais qui n'était pas ofQciellement consacré. Cependant cette ordonnance contenait encore une lacune immense : elle ne conûrmait pas les Etats dans Texercice du pouvoir parlementaire que Maulévrier leur avait donné. Iljf'écoula encore un siècle avant que la monarchie britannique se décidât à cette concession suprême, et il ne fallut rien moins que la crainte d'une guerre civile et la menace d'une
réunion à la f*ranc6 pour faire signer h la fière reine Elisabeth cette ordonnance, que le peuple de Jersey regarde k juste titre comme la grande charte de son indépendance.
Les événements qui forcèrent la main à la monarchie anglaise n'ont jamais été racontés clairement; les documents qui les rappellent sont si obscurs et si confus que ce n'est qu'à force de patience que je suis, le premier, parvenu à en retrouver le fil.
La reine Elisabeth, après les grandes luttes de la réferme protestante, avait donné le gouvernement de Jersey à un personnage qui était en quelque sorte son homme de confiante. Entre la reine et cet hoinme, il y avait bien plus qu'amitié, il y avait complicité. Lorsque Elisabeth avait fait emprisonner Marie Stuart dans la forteresse de Fotheringay, elle n'avait trouvé personne dans la noblesse anglaise qui consentit à se faire le gardien de la prisonnière; cet homme avait tiré la reine d'embarras et s'était offert comme geôlier. C'était un puritain du nom d'Amyas Pàwlet. La reine accepta l'offre et nomma Amyas gouverneur de la forteresse. Pendant que celui-ci était en fonction, Elisabeth, inquiétée par les mouvements populaires qui se faisaient en faveur de la princesse détenue, et n'osant affronter les périls d'une condamnation judiciaire, avait eu l'idée de faire disparaître secrètement sa rivale dans l'intérieur du château et avait écrit à Pawlet une lettre confidentielle où elle lui faisait part de son projet et le priait de