‹ La Normandie inconnueChapitre 70 sur 111 · CHAPITRE X. ti · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. ti

Teodtt è un Carteret, seigneur de Die deSerk, on magnifique canon de bois cerclé de fer qui dominait la tour Harliston; au forgeron Cosme Cabet trois canons et deux fauconneanx, k Jean Lebreton une arquebuse et troiç fauconneaux, à Nicolas Blancpied, d* autres piè* ces, etc., etc. Une autre fois, c'étaient les habitants de Saint-Clément qui se plaignaient de corvées indues. On leur prenait leurs chevaux et leurs charrettes en pleine moisson I On les mettait en réquisition pour reconstruire toute une aile du château I

Cependant toutes ces extorsions, toutes ces dilapidations, tous ces vols publics unirent par lasser la patience proverbiale des Jersiais. Et voici è quelle occasion. Quelque temps après avoir vendu l'artillerie de Tlle, le gouverneur Pawlet imagina de décréter sur tous les habitants une contribution extraordinaire ayant pour but d acheter de la poudre. Cet impôt était doublement inique : d'abord le motif invoqué était une plaisanterie, acheter de la poudre pour charger des canons absents : ensuite la coutume voulait qu'aucune taxe ne fût levée sans le consentement des Etats de l'Ile ou tout au moins de la Cour royale. De là des réclamations universelles. Le gouverneur fut obligé d'employer la force, et les collecteurs de la Couronne se présentèrent k toutes les maisons avec une escorte de soldats. C'en était £pit à jamais des franchises et des libertés de TUe si la popu-. lation se soumettait. Les gouverneurs, une fois investis du droit de lever l'impôt, il n'y avait plus de pou-

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voir parlementaire. Le coup d'Etat était consomiqe.

ToQs les Jersiais payèrent la somme exigée, un seul homme excepté. Cet homme était descendant de la courageuse femme qui» un siècle auparavant, avait entrepris, pour délivrer son mari et sauver sa patrie, le voyage périlleux de Salisbury. Il s'appelait Jean de Carteret. Jean ne se contenfa pas de refuser l'impôt. Il monta à cheval, accompagné du juré Perrin, et parcourut nie entière pour convier les habitants à Tinsurrection légale. Il fît signer dans toutes les maisons une pétition h la reine Elisabeth dans laquelle étaient énumérés les griefs des habitants contre le gouverneur et qui se terminait en demandant la destitution d'Anthony Pawlet et son remplacement par Lord Seyroour. Le gou* verneur, f^irieux d'être bravé, fit arrêter Jean de Carteret par sa garde et le fil jeter en prison. L'emprisonnement de Carteret provoqua un soulèvement général ; les compagnies de la milice qu'il commandait prirent spontanément les armes et allèrent en masse au château réclamer leur chef. Des coups d'arquebuse furent échangés entre les miliciens et les soldats anglais. Les compagnies amenèrent leurs canons et se disposèrent à un siège en règle de la forteresse de Montorgueil.

Le gouverneur craignant de voir ses portes enfoncées, les ouvrit et mit le prisonnier en liberté. Jean de Carteret, dont la loyauté avait toute la candeur des premiers âges et qui croyait aveuglément à l'équité des âmes royales, partit pour l'Angleterre et demanda la grâce de se jeter

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aux genoux de la Reine pour lui présenter la pétition de son peuple de Jersey. Le malheureux magistrat, car Jean était juré-justicier, ne se doutait pas des obstacles qu'il devait rencontrer. Il ne savait pas quel talisman terrible la famille Pawlet possédait dans la fameuse lettre de la reine au geàlier de Marie Stuart. Autant eût valu provoquer la reine elle même que le fils de son complice Amyas. Le pauvre gentilhomme ne fut pas même adniis a voir Elisabeth. Il obtint seulement des ministres que la pétition serait examinée et que des commissaires seraient envoyés à Jersey pour faire un rapport h la Couronne et établir les réformes nécessaires. Les commissaires nommés, MM. Pyne et Napper, membres du Parlement, étaient d avance décidés en faveur des oppresseurs. Ils débarquèrent à Jersey au commencement de Tannée 1591 et descendirent au château de Montorgueil chez le gouverneur qu'ils étaient censés venus pour juger. Là» ils ouvrirent de véritables assises comme justiciers itinérants et instruisirent le procès entre le gouverneur Anthony Pawlet et les jurés Jean de Carteret et Perrin. Ce procès dont le bailli Le Geyt a fait un long compte-rendu, fut une formalité dérisoire. Tous les témoins avaient été achetés ou effrayés par le gouverneur et ne firent devant les juges que des dépositions convenues. Aucune des ac** cusations contre le gouverneur ne fut trouvée fondée. Pawlet gagna le procès sur tous les points. Les deux jurés furent déclarés coupables de calomnie, condamnés aux frais du procès, a une forte indemnité envers les corn-*

S9I Ik NORMANDIE inCONNUR.

misasires Toyàox« enttn à TemprisoDaeinent au paia ec a l'eau jusqa au jour où ils feraient au gouverneur des excuses publiques. Sommés immédiatement de les faire, les deux juges condamnés refusèrent et furent conduits dans deux cachofs séparés. Pour que leur humiliation fût plus complète, le conseil privé de la Couronne chargea son propre clerc de rédiger le modèle de la lettre de rétractation.

Je traduis cette lettre écrite dans le vieil anglais du temps de Shakespeare :

« Moi... (ici un blanc pour le nom et les titres du si* » gnataire), considérant que les commissaires du con- » seil priveront jugé que j'avais montré delamalveil- » lance, soit en présentant mes remontrances, soit en i> cherchant à entraîner les autres dans mes actes, eequi H a divisé Itle en deux factiomei diminué le respect et » Tobéissance dus au gouverneur, — ce pourquoi j'ai » été envoyé en prison, — en présence de Leurs Sei- » gneuries, confe$$e humblement l'offense que Virréflexion » m'a feil commettre envers le gouverneur en cherchant » à le discréditer par des accusations non justifiées : » promettant que désormais je mettrai de côté toute » malveillance et faction et que je deviendrai lin loyal » sujet de Sa Majesté, espérant que le gouverneur dài" » gnera me pardonner une première offense sur mon » amendement. »

Le 27 juillet 1591, cette lettre de rétractation si humble. fut présentée à la signature des deux prison-

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niersqùi la repoussèrent avec indignation, ^n de Carteret alla plus loin ; il répondit h cette léUre par une accusation de corruption contre les eommissaires royaux, accusation qu'il porta devaat le conseil privé. Le gouverneur Anthony fit dire aux deux condamnés qu'à la fin de chaque mois cette lettre serait présentée k leur signature. Août, septembre s'écoulèrent. Pendant ce temps, T emprisonnement des deux magistrats avait été rendu plus rigoureux que jamais : toute communication avec le dehors leur était interdite. Us ne voyaient chaque jour que le porte-clefs qui leur apportait une cruche d'eau et un morceau de pain ^ A la fin d'octobre, le juré Perrin perdit courage et signa. Carteret ne fut pas ébranlé p^ir la faiblesse de son camarade et resta prisonnier. L'année 1591 s'écoula tout entière sans.qtte rien pût vaincre cette héroïque obstination.. Cependant sa santé s'afiaiblissait visiblement entre ces épaisses et froides murailles. Le gouvernement anglais recula devant Fodieux d'une mort possible. Déjà Tile entière était constituée en état de révolte, des rixes éclataient chaque jour entre les partisans de Pawlet et- les par^ tisans dé Carteret, entre la faction des Anglais et la faction des Jersiais, comme entre les Capulets et les Montaigus* On craignit que Jersey désespérée ne se donnât à la France. Le gouverneur jugea prudent de niettre Carteret en liberté, mais a condition que celui-ci se présent

' Le bailli Le Geyt avoue que les rigueurs de celle coadamaalion équivai?ienliiaXortiir«. ^, ... ..

ttl LA NORMANDIB INGONNUÇ.

terait devant la justice chaque fo^s qu'il en serait requis. Le 7 janvier 1592» la Cour royale, présidée par le bailli Pawlet, propre frère du gouverneur, somma Jean de Carteret de comparaître pour signer la lettre d'excuse et payer l'amende à laquelle il avait été condamné, ainsi que l'indemnité aux commissaires. L'indemnité, rien que pour les frais de voyage des commissaires, était fixée à 180 livres tournois. Jean de Carteret ne comparut pas. Le bailli ordonna au vicomte de saisir les biens du défaillant. — Le 15 janvier, nouvelle sommation de comparaître, nouveau défaut de Jean de Carteret. La Cour déclara alors par l'organe du bailli que, vu l'absence et contumace dudit Jean, a de quoy justice est comme despitée et l'autorité d'ycelle en mépris », il était commandé h tous les officiers de l'Ile de le prendre en corps, s'ils le rencontraient, et de s'aider de la force, s'il faisait résistance, avec défense h tous mariniers, maîtres et conducteurs de bateaux, barques et navires, de le transporter hors de cette lie, et défense à tous les habitants de le receler en leurs logis, sous les peines les plus sévères.

Jean était caché chez un pauvre paysan de Tlle. Sa popularité était telle que toutes les maisons, depuis les châteaux jusqu'aux chaumières, lui eussent ouvert leurs portes. Mais il ne voulut pas prolonger une hospitalité aussi périlleuse pour ceux qui la lui offraient. Ses propres dangers ne lavaient pas abattu; le danger des autres le vainquit. 11 avait résisté à toutes les puissances.

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au bailli» au gouverneur, au conseil privé de la Grande- Bretagne; lui, pauvre gentilhomme campagnard, il avait tenu tête à une monarchie. Il avait résisté à la prison, à la torture. Il céda au péril de son hôte. Il sortif de sa retraite et signa la fatale lettre. •

Cependant cette longue résistance avait porté ses fruits. L'Angleterre s était effrayée de la fermentation qui régnait dans Tlle. Jamais l'indépendance de Jersey n'avait été plus menacée, et le peuple l'avait parfaitement compris. Toutes les fonctions, ainsi que je l'ai dit, avaient été accaparées par une seule famille. Le gouverneur était un Pawlet, le lieutenant gouverneur était un Pawlet, le bailli était un Pawlet, le doyen était un Pawlet, Les Jersiais étaient las de cette dynastie. L'humiliation dernière imposée à leur défenseur allait changer cette lassitude en désespoir. L'Angleterre craignit de voir se détacher d'elle cette petite colonie normande qui lui assurait la domination maritime de la Manche. Elle é^it alors en guerre avec l'Espagne et l'Irlande et avait besoin de toutes ses forces pour cette double lutte. Elle transigea donc. C'est de cette transaction qu'est sortie l'ordonnance de la reine Elisabeth, en vertu de laquelle les États de Jersey furent officiellement reconnus.

Le préambule de cette ordonnance, rédigé très-maladroitement par les commissaires royaux, trahissait les craintes du gouvernement anglais. Il rappelait les derniers événements et contenait à ce sujet ces paroles tex-

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tuelles : « Diverses divisions et dissensions civiles se sont » accrues dans Tisle entre plusieurs de ses habitants, avec » maintes désobéissances et indus superbes et ambitieux » déportements, lesquels on y a dangereusement élevés » à très-mauvais et intolérable exemple, et au grand » accroissement de maux et dangers et encouragement » des malfaiteurs. En due considération de toutes les- » quelles choses susdites et aussi de Tétat présent de y> risle, maintenant il est requis de remédier et donner » ordre à plusieurs choses, pareillement à cause de la » malice universelle du temps présent , principalement es » pays et nations prochaines et qui Tenvironnenl de très- » près. »

Ainsi l'Angleterre avouait parfaitement qu elle ne cédait qu*d un double motif : la crainte d'une révolte intérieure et la crainte de la conquête française. L'ordonnance royale consacrait formellement la nationalité jer* siaise en reconnaissant que l'Ile faisait jadis partie de Tancien duché de Normandie, et qu'elle avait toujours joui de ses lois et coutumes particulières. Elle confirmait In magistrature nationale en déclarant :

(Art. 1") que lo bailli et les jurés avaient le droit de tenir des plaids avec plénière, légitime et finale détermination de toutes matières quelconques, c'est-à-dire de décréter comme chancelier et selon la cour et forme de chancellerie ;

(Art. 3) que les jurés, par laps de temps hors de toute mémoire d homme, ont eu et doivent ^voir la légitime déter-

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