CHAPITRE X
le long d'une galerie étroite où se trouvaient rongés les bancs des jurés. Afin de concilier tout, le bailli Edouard de Carteret fit élargir cette galerie de façon que deux personnes pussent y niarcber de front. Désormais « le bailli et le gouverneur purent entrer sur la même ligne. « Ainsi, dit majeslneusenient Le Geyt, lorsque Tempereur d'Allemagne et le roy Charles VII de France étoient ensemble, l'empereur ne précédoit pas le roy, scd simul incedebant transeuntes per tinam portam. » Les gouverneurs avaient le droit d'assister aux séances des Etats, mais la plupart s'en dispensaient. Le Geyt, le vieillard terrible, raconte que le lieutenant Qarris avait toujours là goutte ces jours-là. Le général Morgan sortait pendant la séance, allait fumer dans les chambres d'en haut, puis redescendait quand tout était fini.
Aux États de Jersey donc, de même que le gouverneur représentait le roi, le procureur et l'avocat général représentaient les ministres. Le bailli, comme président, était à cette assemblée ce que le speaker était à la Chambre des Communes, le chancelier à la Chambre des Lords : c'était à lui que l'orateur s'adressait, et c'est Picore à lui qu'il s'adresse pendant tout son discours. La Cour royale fut chargée dès lors de vérifier les pouvoirs des membres des Etats élus et d'enregistrer les lois votées après la sanction de la couronne.
Ainsi l'assemblée de Jersey tenait à la fois de l'assemblée de France et de l'assemblée d'Angleterre. Elle empruntait à la première son nom, son règlement, son
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étiquette exclusive, sa langue ; h la seconde, son pouvoir et ses prérogatives politiques.
Ainsi placé entre les deux grandes nations civilisatrices, le petit peuple de Jersey s'inspirait tour k tour de Tune et de l'autre et trouvait son originalité dans ce double plagiat. Société étrange, sortie tout entière du contact de deux génies rivaux, le génie de la France et le génie de TAngleterre.
XA«lSTftATDIK ÉLOK. — SDFFRAGB UNI VERSBL.— HISTOIRE DE DBOX FADTBDILS. — JBAN HÉRAULT.
Les nations sont diversement favorisées. Il a faiiu que la France fît une révolution en 1789 pour obtenir cette grande réforme, Télection de la magistrature par le peuple» et qu'elle en f)t une seconde, cinquante ans plus tard/ pour obtenir cette autre grande réforme, le suffcage universel. Pour, conquérir momentanément ces deux franchises, il a fallu renverser la Bastille et forcer trois fois les Tuileries. Il a fallu la violence, Tinsurrection, la guerre civile. Dès le commencement du xvu"* siècle, c est^à-dire il y a deux cent cinquante ans, le peuple de Jersey obtint tout d'un coup ces deux réformes, et il n'eut besoin pour cela ni de soulever un pavé ni de brôler une amorce. L'admirable adresse et l'héroïque patience d'un seul homme ont suffi, et voici comment.
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Les discordes civiles qui avaient agité Tlle sous le despotisme des Pawlet, les bumiliatioDs imposées aux magistrats indépendants, avaient eu pour effet d'éloigner les Jersiais de toutes les charges publiques. La Cour royale était vis-à-vis des Pawlet comme le sénat romain vis-à-vis des Césars. Aussi, c'était à qui ne serait pas sénateur. Beaucoup de magistrats avaient donné leur démission par terreur ou par dégoût, et personne ne s'offrait pour les remplacer. Les jurés étaient alors élus par l'assemblée des États. Or, comme le bailli et le doyen, l'un, président des douze jurés, l'autre, président des douze ministres, étaient nommés par le gouverneur, il s'ensuit que le gouverneur dominait les États par celte double influence et leur faisait élire qui il voulait. Cela devint si révoltant qu'on vit les magistrats ainsi élus refuser d'entrer en charge. L'ordonnanced'Elisabeth eut beau établir contre les récalcitrants une amende de quarante livres sterling, somme alors énorme, les gentilshommes de l'Ue aimaient mieuz payer Vamende que de s'exposer à la ruine ou à la perte de leur liberté. Le bailli Pawlet voyait ainsi le banc des assesseurs se vider peu à peu autour de lui. Pour arrêter cette désertion inquiétante, la Cour royale, inspirée par son clerc, un nommé Jean Hérauit, à qui son intelligence et ses lumières donnaient déjà une grande importance, résolut de changer complètement la coutume électorale, et décida que l'élection des douze jurés aurait lieu désormais, non plus par le choix des Etats, mais