CHAPITRE XIL
d'imposer l'antique dîme aux ûdèles, qu'il laisse au clergé les registres de l'état civil et perpétue la juridiction ecclésiastique instituée par les Césars chrétiens.
Le pape Jacques P' supprima donc le gouvernement des assemblées religieuses ; à la place du consistoire, il rétablit le curé sous le nom de ministre ; h la place du colfoque/il rétablit le doyen; à la place du synode, il restaura Tévêque. Il rétablit le tribunal ecclésiastique et fixa ainsi la compétence de la cour dans l'article 22 des Constitutions ecclésiastiques : a Connaissance de toute » cause concernant le service divin, les prêches, Tadmi- » nistration des sacrements, le mariage, — examen et » censure des papistes, récusants, hérétiques, idolâtres » et schismatiques, parjures, blasphémateurs, consulteurs » de sorciers, incestueux, adultères, débauchés, ivrognes, » profanateurs de sabbat ou des temples et cimetières ; — » connaissance des divorces et séparations de corps; — » répression dans ces causes , selon les lois ecclésiasti- » ques, indépendamment des lois civiles. » Les iles de la Manche faisant désormais partie du diocèse de Winchester, ce fut à cet évéché que durent être portés les appels de la cour de Jersey.
J'eus la curiosité toute naturelle, peu après mon arrivée dans l'île, de visiter le tribunal institué par Jacques I". Je demandai donc h un Jersiais de vouloir bien m*indi« quer o{i je pourrais voir siéger la cour ecclésiastique. — Ah ! la cour élastique, me dit-il sérieusement. Tenez, vous voyez bien la vieille église, — et il me montrait au bas de
la place Tancienne église de Saint-Hélier, toute couverte de lierre. Eh bien ! entrez-y et vous verrez ce que vous demandez à voir. Justement, il y a aujourd'hui une séance bien intéressante, un procès en adultère I — Je me dirigeai dans la direction indiquée. A Teitrémité occidentale de l'église, je trouvai eu effet, au-dessus de quelques marches de pierre, une petite porte bâtarde s'ouvrant^ur un escalier de bois raide comme une échelle. Je gravis cet escalier dans une demi-obscurité et je parvins ainsi h une petite salle large de quelques pieds et pratiquée au haut de l'entre-colonnement formé par quatre piliers de réglisCf Le tribunal siégeait dans cette petite salle éclairée d'un jour de souffrance par le haut d'une fenêtre en ogive. Sur une estrade de bois placée au fond de la salle et faisant face à l'intérieur de Téglise, était assis le doyen, figure jeune et ouverte, cravate blanche, redingote noire : c'était le président de la cour. De chaque côté de cette estrade, et longeant le mur, étaient placées des banquettes de bois réservées aux douze assesseurs du doyen : ces banquettes étaient absolument vides, et voici pourquoi. Les douze assesseurs qui ne sont autres que les douze ministres des diverses paroisses de llle, n'ont qu'une voix consultative, c'est-à-dire qu'en supposantque leurs douze opinions fussent unanimes, il suffirait de l'opinion contraire du seul doyen pour les annuler. Aussi, la plupart du temps, se dispensent-ils d'assister aux séances, leur présence étant parfaitement inutile. En avant de l'estrade du président était une mauvaise table autour de laquelle
CHAPITRB XII. 261
étaient trois tabourets de bob; sur Tan était assis le greffier de la cour, sur l'autre l'avocat général, sur le troisième l'avocat de la partie plaignante. Sur un banc» le long du mur opposé au président, j'aperçus un vieillard aveugle accompagné d* un guide. Ce vieillard demandait i être séparé de sa femme, une femme de vingt ans qu'il venait d'épouser. Le doyen allait à lui seul décider cette importante et délicate question. Le procès se plaidait en français. Au milieu de sa plaidoirie, il y eut un moment où Tavocat du plaignant, emporté par l'éloquence jersiaise, donna un coup de coude dans une galerie de bois à jour qui couronnait l'estrade du juge ; la galerie tomba en morceaux : le bois était pourri. Cela dérida la grave assistance. Mais une chose rappela bien vite l'auditoire au sérieux : c'était l'oraison des trépassés qu'on récitait i r autre extrémité de l'église. Un convoi funèbre venait d'efatrer. L'avocat se tut pour ne pas troubler la voix du prêtre. Il y eut quelque chose de solennel dans ce silence imposé i la chicane par la prière., Ce cercueil déposé là tout à coup ramenait ces déplorables discussions humaines h la vraie question. La mort faisait taire la vie et apparaissait dans ce procès comme le juge de paix suprême.
C'est donc le, dans cette espèce de grenier, que siège depuis des siècles la justice ecclésiastique. C'est là que l'opinion faillible d'un seul homme a décidé pendant des centaines d'années tant de questions délicates où se trouve engagé l'honneur des familles et compromis le cœur hu-
main . La cour ecclésiastique possède en matière de mœu rs un pouvoir inquisitorial dont on a vu les abus de nos jours même. Par exemple, je lis ce qui suit dans la Chronique de Jersey du 1 novembre 1818 :
COUR ECCLIÉSUSTIQUE.
«c Quatre ou cinq jeunes filles coupables du crime de » paillardise étaient actionnées pour faire leur recon- » naissance. Elles ont déclaré être prêtes à se soumettre » à condition que les complices quelles avaient nommés » fissent la cérémonie avec elles. Ces jeunes gens avaient » été sommés d'approcher de la cour pour cet effet. » Comme ils n'en ont pas tenu compte, l'excommunica- » tion mineure a été lancée contre quelques-uns. Les » autres ont été ajournés derechef sous la même peine.
» Un jeune homme et une jeune fille, pour cause de » paillardise, furent dirigés de s'agenouiller. M. le doyen » leur fit tme exhortation de mieux se conduire à Tave- » nir, et leur ordonna d'aller écouter le psaume u, di- » manche prochain, à l'église ; après quoi, ils se levèrent » et partirent. »,
Pendant le xvu* et le xvni* siècle, les procès pour anticipation de mariage causèrent dans l'île un perpétuel scandale. La date de la naissance de T enfant était publiquement rapprochée de la date de la nuit nuptiale, et lorsque le délai entre ces deux dates paraissait irrégu-