‹ La Normandie inconnueChapitre 84 sur 111 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

Les condamnations de oe gQnre disparurent avec le XYU' siècle. La révolution de 1688, en renversant la monarchie des Stuarts, inaugura l'ère de la discussion. Dès lors la philosophie put apprendre à l'homme h interpréter les livres sacrés eux-mêmes ; les textes regardés jusque-là comme infaillibles furent mis en doute. Il j a cent quarante ans, le bailli Le Geyt, rappelant les supplices dont je viens de parler, mettait en question l'autorité de l'Ecriture lorsqu'il écrivait ces paroles : a Gomme les livres saints défendent de laisser vivre les » sorciers, plusieurs se sont fait un cas de conscience et » de religion d'estre sévères lorsqu'il s'agissoit d'un tel » crime. Ce principe a sans doute rendu bien des gens » crédules. Combien de fois a-t-on pris de purs accidents » fortuits pour des indices convaincants? Que d'mno- » cmU ont péri dans les flammes sur de prétendus té- » moignages de vérités surnaturelles. »

Chose singulière! ce bailli, ce juriste du passé, ce magistrat du moyen âge, tenant, au temps de LouisXIV, le langage de la tolérance I Ne devinez-vous pas déjà qu'au moment où ces lignes sont écrites, Bacon et Locke ont paru? Et Bacon et Locke, ce sont les maîtres de Voltaire.

Tolérance! tolérance! Tel est le cri dont retentit le xvm* siècle à Jersey comme en France, aux petits pays comme aux grands. Et ce cri, ce n'est pas la religion qui le pousse, c'est la philosophie. Du jour où ce cri se fait entendre, la conscience est libre en droit :

et pour être libre en &it, il suffira d'an coup de maia.

Pour affranchir définitivement l'esprit humain, combien il a fallu d* efforts I II a fallu d'abord l'œuvre des protestants, puis l'œuvre des philosophes; et la seconde, ne l'oublions pas, a été préparée par la première. Luther et Calvin ont combattu l'absolutisme catholique avec l'arme du catholicisme, c'est-à-dire avec la foi : saus cette arme, ils eussent succombé. Le supplice de Michel Servet a été la réplique au supplice de Jean Huss ; le meurtre de Marie Stuart a été la riposte è la Saint-Barthélémy. Contre le fanatisme, il fallait le fanatisme. Montaigne et Rabelais n'auraient pas pu contre le pape ce qu'a pu Luther. Mais aussitôt que le protestantisme a fait son œuvre, quand l'hérésie est reconnue par la France dans Tédit de Nantes, par l'Europe dans les traités de Westphalie, la pensée humaine, affranchie sur un point, réclame de nouvelles franchises. Le protestantisme a donné è tous le droit d'étudier la Bible; la philosophie demande pour tous le droit d'étudier le Créateur et la créature. Luther est le précui^ur de Descartes, Calvin précède Rousseau è Genève.

La liberté de penser fut donc, h Jersey comme en Angleterre, définitivement conquise dès le xvin* siècle. La pensée une fois libre dans ses manifestations intérieures, il fallut, comme conséquence, qu'elle le devint dans son expression extérieure, et que la liberté de penser eût pour conséquence la liberté de la presse. L'imprimerie ne fut iniportée à Jersey que vers 1780. Effrayant isole-

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