CHAPITRE XII
)» noblesse, arrivé samedi, ait apporté des choses bien » allarmantes, car, depuis ce moment, il y a une grande » agitation à SaintCloud, surtout chez le premier mi- » nistre et le garde des sceaux. Il arriva, dit-on, en même ri temps deux autres courriers d'autres pays non moins » inquiétants ; car le Béarn, le Dauphiné, la Guienne, » réclament leurs droits avec une chaleur nationale. La » noblesse du Dauphiné a envoyé des députés au roi ; » c'est M. de Virieux qui est à leur tête. Si on les mettoit » à la Bastille, on croit qu'en vertu du droit des gens, » les Dauphinois s'assureroient de la personne des com- » mandants qui sont chez eux. Le clergé demeure tou- » jours ferme. On a imaginé de l'amener à des confé- » rences chez Monsieur; c'est pour le séduire et le » gagner. Cela n'a pas réussi. On garde toujours le » palais; M. d'Agoust n'ose plus y paroître. Les gardes » Rolons, les soldats sont dans la boue; on ne voit que » refus et protestations des bailliages du ressort. Si on » continue de tromper le roi, il ne seroit pas étonnant f> que l'exemple de Philadelphie se répétât en France. »
Philosophie, histoire, mœurs, politique, gouvernement, vie privée el publique, tel fut dès l'origine le domaine de la critique à Jersey. Au reste, cette liberté de la pensée était toute britannique : c'était le journalisme libre d'Angleterre qui couvrait le journalisme de Jersey. En France, souvenez-vous des persécutions que la presse essuyait : Voltaire emprisonné, Diderot emprisonné, d'Alembert exilé, Y Esprit des Lois brûlé par
la main da bourreau, k la même époque où en Angle* tefre circulaient librement les lettres de Junius. Cette liberté de la presse anglaise causait un profond étoiinement aux hommes du passé. Le bailli Le Geyt avoue franchement sa stupéfaction; il cite tour à tour le droit civil et le droit canon ; il fait remarquer qu'autrefois le libelliste était puni de mort, et il est tout ébahi de la tolérance que celui-ci trouve en Angleterre : « Je me » suis cent fois étonné, s'écrie-t-il, des satires qu'on fait » imprimer k Londres. Cest, dit-on, le gagne-pain » d'une inQnjté de gens. Cette voix de médire est deve- » nue si commune, qu'on ne s'en cache presque plus. Ce » ne sont que plaidoyers injurieux. On ose produire des » écritures mêmes qu'autrefois on aurait fait lacérer. »
Et pourtant le vieux juge est forcé de reconnaUrç à la fin l'utilité de cette innovation : « La liberté de la presse, » ajoute-t-il, indique de grands maux qui demeiire- » roient cachés. Les grands seigneurs et les princes ne » sont pas au-dessus des pasquinades et des bouffonne- » ries. Cliacun demeure dan$ le devoir pendant qu'on craint )> les censurée du public. j>
Hommage significatif rendu par le magistrat féodal au droit moderne naissant I L'homme de T autorité passée salue, dans la liberté de la presse, l'avènement d*une royauté inconnue qui gouvernera le monde et qui s'appelle l'opinion publique.
LIBBETÉ d'agir. — LK PASSÉ COMPAKB AU PRÉSENT. -^ HISTOIRE D*UN BEAU BONNET. -— UN MARI OU LE FOUET. — ORIGINE DE LA LOI DU MAXIMUM. — RÉSULTATS DE LA LIBERTÉ A JERSEY.
L'homme étant esprit et matière, il ne suffisait pas de l'affranchissement moral : il fallait en outre l'affranchis-* sèment matériel. Avoir délivré Tàme n'était que la première moitié de la tâche; délivrer le corps était la seconde. La liberté de penser devait donc se compléter par la liberté dagir. La première liberté avait été conquise sur la théocratie ayant pour chef visible le pape : la seconde fut conquise sur l'aristocratie ayant pour représentant suprême le roi.
La liberté d'agir contenait en elle-même une foule de libertés, liberté d'aller et de venir, liberté de se vêtir, liberté de produire, liberté d'échanger, liberté d'aimer. Eh bien! comment l'exercice de tous ces droits était-il compris à Jersey avant le xvm* siècle? La réponse est la
même pour Jersey que pour la France, pour rAngleterre, pour to\ite TEurope du moyen âge. Tous ces droits étaient réglementés, c est-à-dire annulés.
Citons des faits incontestables et ofQciels.
Autrefois la principale industrie à Jersey était de tricoter des bas. Tout le inonde en tricotait, bommes, femmes, enfants : chaque semaine on en exportait six mille paires h rétranger. IVoù il suit que si tant de Français et tant d'Anglais avaient chaud aux pieds, c'était h Jersey qu'ils le devaient. Jersey était la grande ennemie des rhumes. Chaque village avait ses réunions où tons les habitants s'assemblaient pour tricoter. Les Jersiais se figuraient que c'était un droit pour eux de se réunir et de tricoter. Erreur. En 1606, la Cour royale rendit un arrêt qui ordonnait à tous les habitants de quitter leur tricot pour aller à la vendange, « sous payne d'estre emprisonnés » au chasteau au pain et è l'eau, et de confiscation de » l'ouvrage qui sera trouvé entre leurs mains. »
Quelques années plus tard, la Cour royale interdisait les réunions à un seul individu par le jugement suivant que je transcris mot pour mot :
« L'an mil six cents quinze, le 22* jour de juin, il est yy deffendu à Ph'* Picot de non ouvrer en compagnie des » nUes pour éviter le scandale qui en advient, sur paine » de punition ; que, s'il ouvre, que ce soit sans compa- » gnie, en sa maison, n
Voilà comment était comprise la liberté d'aller et de venir.