CHAPITRE XIII
» terre, on mettoit un maximum sur les provisions qui )) se vendoient aux auberges. A présent on est persuadé » quil vaut mieux souffrir que chacun vende comme il peut » parce que la chalandise attire le profit et que le bon » compte attire infailliblement la chalandise. On se ren* » droit ridicule en se rendant singulier par Tobservation » rigoureuse des règlements qui seroient pour ainsi dire y) hors de mode. » Ainsi, dès le commencement du xvm* siècle, la loi du maximum était déjà condamnée partout. La tutelle de l'individu par l'Etat était jugée par son résultat même, la détresse universelle : on fut obligé désormais d'essayer d'un nouveau moyen, c'était de rendre l'individu à lui-même, c'était de restituer à chacun le droit d'agir, le droit d'aller et de venir, le droit de travailler, le droit d'échanger, le droit de consommer, le droit de parler, le droit d'écrire, le droit d'aimer, le droit d*étre et d'épancher sa vie dans la création ! Ainsi fut trouvée la loi du monde moderne, l'équilibre humain. L'individu cessa d'être le pupille de l'État. La liberté Témancipa et le fit majeur.
Si le docteur Heylin, qui vit Jersey au commencement du xvii* siècle, pouvait la revoir aujourd'hui, il ne la reconnaîtrait plus. Malgré ses conseils, le peuple de Jersey a continué plus que jamais d'obéir à cette injonction de l'Écriture : Croissez et multipliez. Et pourtant les mendiants n'y assaillent plus personne.
Au moyen âge, sous l'empire du maximum» qu'étaitce que Jersey? Un peuple de gagne-petit dont l'unique
ressource était de tricoter des bas. Le docteur Heylin avait vu tout le monde occupé à cette peu lucrative besogne. Dans tous les villages, il y avait une salle commune, éclairée le sdir par une lampe à bec et jonchée de paille, où tous les habitants se réunissaient pour ouvrer. tiOS jeunes ûlles s'asseyaient en rond au milieu ; les jeunes gens faisaient un second cercle autour d'elles ; les anciens du pays faisaient tapisserie le long du mur avec les matrones, et tous tricotaient. — Dans ce temps-là les communications avec le dehors étaient rares. De loin en loin il arrivait un navire d'Angleterre. Le commerce était presque nul. Quelques pécheurs de Gorey allaient chercher des huîtres sur le rocher en face de Cancale. Quelques pécheurs de Saint-Aubin et de Sainte-Brelade allaient pécher des congres. Jersey vivait de poisson et s'habillait de tricot. Elle se suffisait ainsi, pauvre, triste, isolée.
Au commencement du xvii* siècle, les paysans du pays demandèrent au gouverneur anglais, le savant Walter Raleigh, quel était le meilleur moyen de faire fortune. Raleigh leur montra sur une carte grossière une presqu'île située au nord d'un grand pays appelé TAmérique qu'il leur désigna sous le nom de Terre-Neuve (New foundland), et où les Malouins allaient pécher la morue. Il leur conseilla de faire comme les Malouins, d'aller chercher la morue à Terre-Neuve, de la saler pour la conserver, et de revenir la vendre en Europe. Il leur promettait des bénéfices considérables. Les paysans