‹ La NormandieChapitre 112 sur 118 · I. A N()|{.M AM)li · texte numérisé non relu

I. A N()|{.M AM)li

(|iii paya par lanl île soiilTraiices les Uirbnlenccs de sa jeunesse el le i^éiiie de son ài^e uiùr. Certes, pour reposer quelque peu de lanl d'ayitalions el de falinues un homme qui avail suivi dans leur sentier bi'ûlanl el quinleux madame la dueliesse de Loni^uevilh;, M. le prince de Coudé, 31. le cardinal de Uetz; pour mellre un peu d'espérance dans ce cœur blasé, un pende calme dans celte tète laliguée, il lallail avoir rame tendre, le cœur ainianl, le calme esprit, la sérénité de madame de la Fayette. L'aima-t-elle d'amour? On ne sait. Mais si elle l'eiil aimé d'amour, l'eùl-elle aimé si loui^lemps? El puis le monde eill-il pardonné? Non, madame de la Fayette n'a pas été la maîtresse de M. de la Uoclieloucauld, elle a été sa sœur de cliarilé. Elle a eu pitié de toutes ces rares qualités mal dépensées; elle a élé l'ombre après le soleil, le jwrl après la tempête; elle a été la consolation, elle a élé l'espérance. Le dix-septième siècle, qui se connaissait en honnêtes passions, ne s'est pas trompé à celle-là, el madame de Sévigné, surtout. Quand, pour la première fois, madame de la Fayette lui à M. de Segrais ces deux livres d'une grâce exquise, M. de Segrais venait de quitter le Luxembourg : la grande Mademoiselle avait disgracié ce galant homme (|ui n'avait pas llallé sa passion pour M. de Lauzun. Zaïde el la Pi'incexse (h' Clh'i's pariu'enl sous le nom de M. de Segrais, tant le bruit et même la renommée faisaient peur à madanie de la Fayette! Mais ces pages brillaules, où toutes les grâces de l'esprit sont déployées à plaisir, où tout est l'éminiu, l'espril, l'amour, la pensée, la bonne grâce, la délicatesse infinie, celui (jui les a signées les rend bien vite à celle qui les a écrites; el d'ailleurs, qui s'y serait donc trompé? La princesse de Clèves, c'est madame de la Fayette! M. de Nemours, c'est M. de la Rochefoucauld! Simple histoire du cunu", exquise narration, dans laquelle, pour la première fois, les sentiments viais jouenl leur rôle ; rien d'inventé, rien de cherché, pas d'oisive description; l'auteur suppose que celui qui lit Zaiile esl de son monde, el qu'il a vécu avec ses héros. Mais aussi quel succès! quels éloges ! quelles satires! Fonlenelle, étonm; el se demandant le mol de celle énigme, lui trois fois de suite la Princesse de Clèves. A coup sûr ce nom de Segrais l'inquiétait. — Celui-là aussi, Fonlenelle, il esl le digne compatriote du Normand Sainl-Evremonl, cet homme dont l'esprit fui presque du génie, philosophe épicurien (|ui eut mademoiselle de Lenclos pour son maître et madame la duchesse de Mazarin pour son élève. Quelle parenté fut jamais plus directe entre deux houjines pour l'élégance du langage, pour l'alticisme, pour la force, pour la philosophie sans apprèl et sans vicdence? Fonlenelle est

«50 LA NUiniANDIK

non-seiiI(,'iiieiil de la pairie, mais île la famille de (ïorneille. I,e uiaiitl Corneille était son oncle. Dès le herceau, il a entendu le bruit poétique, il a vu de piès ce que c'est que la gloire, et la voyant, il l'a aimée. Hai-e esprit, fécondité limpide, qu'a-t-il manqué à Fontcnelle pour être placé au rang des grands génies? 11 n'en sait rien, et nous non \)\ns. Poêle et prosateur, savant el philosophe, causeur ingénieux, éloquent parfois, honnête homme toujours. Ce n'est pas lui qui eût voulu, comme son oncle, être la dupe de son génie, rester à pied pendant que le comédien vous éclabousse en carrosse; au contraire, il s'était arrangé, de bonne heure, une vie élégante, heureuse, tranquille. U craignait le froid autant que Malherbe; plus que Malherbe, il avait toutes les apparences d'un grand seigneur bien élevé. Dans la meilleure compagnie, il était le bienvenu. On l'écoutait, on répétait ses bons mots, on acceptait ses sentences. Il a vécu tant que cela lui a convenu de vivre, laissant passer les plus pressés, et disant : Chut! quand on lui parlait de son âge. Pendant cinquante ans, M. de Fonlenelle a réglé les destinées de l'Académie française. Il présidait à la naissance des immortels; vivants, il les accablait d'épigrammes; morts, il écrivait leurs oraisons funèbres. Ses Éloges sont des morceaux d'une littérature excellente, un modèle d^: slyle, d'urbanité, et enfin de justice. Le peu que nous savons, nous autres ignorants, des grands mystères de là-haut, qui nous l'a enseigné, je vous prie, sinon M. de Fonlenelle, dans ce merveilleux dialogue de la Pluralité des mondes? Lucien lui-même, oui, Lucien le railleur, h; sceptique, le mécréant, n'a pas plus d'esprit que Fonlenelle; dans ses Diakxjues des Morts, Fonlenelle a plus de prudence et de politesse. Publiez \ Histoire des Oracles sous François I", et vous irez au Chàlelel rejoindre Clément Marot; mais à coup sur Fonlenelle n'eut pas publié V Histoire des Oracles, si la Sorbonne avait eu à s'en mêler. C'était un homme pacihque; le bruil lui faisait peur; il tenait son cœur à deux mains pour ne pas entendre chanter les sirènes. Quand il est mort, cet homme heureux, plein d'années, plein de gloire, on trouva dans sa maison un certain grenier tout rempli des pamphlets et des satires dont il avait été l'objet de son vivant. 0 douleur des insulteurs, M. de Fonlenelle, dans toute sa vie, n'avait pas ouvert un seul de ces pamphlets !

Figurez-vous donc, vous (|ui aimez les belles-lellres, tous ces rares esprits, nés sous le même rayon de soleil, dans la même province, qui viennent après les labeurs de la vie littéraire, fatigués de gloire et pleins de la lassitude que la renommée apporte avec elle, pour se reposer enliii à l'ombre de ces vieux arbres, sur le bord de ce lleuvc limpide, non loin

Page 1