I. A N OHM A MU K
IViiiif pritjel. IJoluMuoiid t'hiil doiic sur tic s'i'iiiparei' de la vilk>, mais .i\aiil (le la prendre, il rriiiiil Ions les eliel's de rariiiée ciirélieinie. « Oui de vous, disail-il, peiil promellre de nous ouvrir les portes d'Aulioclie, dans deux jours? Que eelui-là parle el se montre, et je lui donne la •part qui me revient dans la ville assiégée ! » Et comme pas un ne répondait à eel appel. « VA\ bien, moi, Bohémond, prince de Tarenle, je prends la ville, mais à condition ((ue vous m'en donnerez la souveraineté !» La condition est acceptée, et en effet, dans la nuit suivante, le 5 juin 1098, Antioche était prise, Bohémond et ses Normands étaient les premiers à l'escalade, el ils ouvrirent les portes au reste de l'armée, trèsélonnée de voir flotter sur la plus haute tour les deux lions ronges aux armes de Normandie. (lette fois encore les croisés abusent de la victoire, ils remplissent la ville conquise de massacre et de pillage. Un poëte normand, Raoul de (laen, déplore dans ses vers « la ruine des « églises et des palais construits avec les chênes du Liban, le marbre de " l'Atlas, le cristal de Tyr, l'airain de Chypre, le plomb d'Amathoule <i et le fer d'Angleterre. » La vie des princes de Tarente est tout un roman rempli de péripéties inattendues. Prisonnier de l'émir, il est sauvé par la fille du vainqueur: sur le point de tomber entre les mains de l'empereur d'Orient, il fait le mort et il traverse la flotte ennemie, couché dans un cercueil. En Italie, le pape lui donne l'étendard de saint Pierre: en France, le roi Philippe P' lui donne sa fille Constance ; bienlot l'Orient le voit revenir à la tôle de cinquante mille hommes, à la grande épouvante de l'empereur... La mort vint enfin à l'aide de l'empereur d'Orient : Bohémond mourut en llalieau moisde févrierlll 1, quatorze jours après son frère Roger. Sa mère lui fit élever un tombeau dans l'église San Sabino. — Ainsi la ligne masculine de Robert Guiscard devait s'éteindre à la seconde génération, dans l'Apulie et dans le royaume d'Antioche. Nous dirons plus lard ' les destinées de la branche cadette «les priiices normands de l'Italie, et comment elle tomba de ce trône qui s'était élevé parlant de courage et de patience. — Mais cependant il esl temps que nous retrouvions les Normands de Normandie, que nous laissions le soleil éclatant et le ciel bleu de la haie de Naples pour les marais de l'Angleterre, l'art sarrasin pour l'architecture gothique, les comtes de Sicile pour Guillaume le Comjuérant.
La conquête territoriale de l'Angleterre, que nous allons vous raconter tout à l'heure, est un des faits les plus importants de l'histoire des
' (lliapiliv VU, paiié 1Ô2.
LA NOHMANDIK,
|M'ii|)k's iiiodcnies. Depuis le (léiueinlii'eiueiil de l'empire roiiniiii par laiiL (l(! peuples barbares, (pii repreiiaieiil vidleiniDeiil ee qui leurapparlenail dans la doiniiialion romaine, l'iiisloire u'olTre pas d'évéïiemenl [dus imporlanl par la grandeur des résuUats, la mai>fuificencc de Ten- Ireprise et son influenee sur l'exislence des peuphîs de l'Europe. Cell(V double exislenee du peuple conquérant et du peuple con(|uis, du maîlre et du serf, ou, si vous aimez mieux, cette opposition du yenlilbommeet du vassal, n'a pas d'autre commencement que la conquête. C'est là le principe de la noblesse, le commencement de l'bistoire guerrière, le point de départ de tous ces privilèges de la propriété qui ont abouti, en lin de compte, à la révolution de 1789. De son côté, la race asservie par ces hommes qui avaient pour eux les ai'iiies et la force s'est défendue comme elle a pu se défendre, par la patience, par le travail, par le dévouement, par l'association naturelle qui unit entre eux les bourgeois de la même ville, les citoyens de la même cité. Ce double mouvement des gentilshommes qui complètent leur privilège, du peuple qui défend ses droits et qui marche peu à peu à la liberté, de la royauté qui impose silence aux invasions delà noblesse, aux impatiences delà classe moyenne, et enfin, cette grande et lente révolution qui finit par remettre à leur place naturelle le vaincu et le vainqueur, leur donnant à l'un et à l'autre les mêmes droits, la même foi, la même liberté : voilà, à tout prendre,loute l'histoire moderne. D'antiques patrimoines usurpés par la force, des soldats maîtres de la terre, maîtres des âmes et maîtres des corps, des serfs qui redeviennent des hommes libres, des rois qui poussent à l'émancipation du bourgeois contre le noble, et enfin, le bourgeois maître à son tour du nohle et du roi : voilà, ce nous semble, toute l'histoire de l'an de erâce 106G à l'an de liberté 1844.
ClIAlMir.E IV.
La conquèle de la Gianiie-Brelasnoolaii le rùve des ducs de Noriiuiiulie.— liliroiiolugic des mis d'Angleicn'e.
— Le roi Edouard élevé à la cour des princes normands. — Voyage de Cuillaume te IMIurd
eu Angleterre. — Préparatifs pour la conquiHe.— Le départ de Sainl-Valei\.
- La floue de Guillaume aborde en Angleterre. — Hécii de l,i
bilaille d'Haslings. — Mort du roi llarold. — Guillaume
le Biilunl devient (;iii'lannie le Cviiquéruiil.
Depuis Iniilùl un grand siècle, les Normands s'élaienl établis dans l'ancien royaume de Neuslrie; sous le règne de ces habiles ducs de Normandie , la riclic province était devenue la rivale
T£Lur.Ksv^4â>'^Es^'^^^ .^ n^ heureuse du royaume
de France. Alïermis sur ce Iroiie par leur prudence, heureux et fiers de commander aux plus braves soldais du monde, les ducs de Norniandie
58 l-A NUUMANDll-:.
avaicnl ;ii;iiintli, au delà de loiile mesure, celle aulorilé si liicn coiiinicncée. Du dixième au ou/ième siècle, vous retrouvez r.n loul lieu el en toute occasiou nouvelle rinlluence normande : l'Italie leur appartient pour une bonne part, l'Allemagne el la Flaiulre sont intéressées, par des alliances, au règne de ces conquérants ; le Bas-Empiie à tremblé (levant ces guerriers redoutables; bientôt, quand l'Angleterre sera conquise, vous verrez le Danemark et la Suède, laNorwégeet l'Espagne, l'Ecosse et l'Irlande, dominés par l'autorité de ce vassal-roi, devant qui la France s'incline avec crainte. — Cette idée de la Grande-Bretagne à conquérir avait fait liallre le cceur de tous les ducs de Normandie, à connnencer par Rollon lui-même. C'était là, pour nous servir d'une admirable expression de M. de Lamartine, Ja dot que chacun d'eux (iiijioriuit à la fortune de son duché. Il était moins diTlicile, peut-être, aux Saxons de prendre l'Angleterre que de pi-endre la Normandie au fils de Cbarlemagne! Voilà ce que se disait le jeune duc Guillaume de Normandie, cliaque fois que son regard sérieux se portait du côté de cette île de la Grande-Bretagne, qui se montrait à lui sous les apparences de trois royaumes. Déjà, à seize ans, le lils d'Ariette annonçait le grand politique et l'babile capilaine qui devait réaliser les rêves de sa maison. Sa taille baute et lière, son noble visage, son esprit pénétrant et vif, sa colère suliile el terrible, ses longues rancunes, sa prévoyance, son courage, sa patience dans les temps difficiles, n'avaient pas écbappé aux moins clairvoyauts. Qui lui résistait, était brisé; qui lui était ami, pouvait se fier à ses promesses. Entouré de vassaux, trop puissants pour rester obéissants à leur seigneur, il cbàtia les plus (iers, il bannit les moins dociles, enseignant aux uns el aux autres l'obéissance et le respect. C'était sa maxime favorite que « les Normands veulent être gouver- » nés; donnez-leur un maître babile, ils sont invincibles; lâchez le frein, » ils se perdent les uns les autres dans mille séditions. » — Vous verrez, plus lard, par quels moyens infaillibles Guillaume établira sa dominalion souveraine sur les volontés les plus rebelles; mais, pour être le maître absolu, il fallait avoir l'Angleterre. Peu à peu, entre la Normandie el l'Angleterre, s'étaient formés des liens de bon voisinage; secours d'bommes el d'argeni, échanges, alliances, voyages. Le prince qui régnait, en ce temps-là, sur rAugleterre, c'était Edouard h Confesseur, d'autres disent Edouard l'Exilé. Il était le dernier fils de ce roi Elbelred, beau-frère de Uichard II, duc de Normandie, dont il avait épousé la sœur, et qui était mort loul couvert du sang de ses sujets danois, égorgés par ses ordres. Elbelred était mort juste à temps
LA NOli.M ANDIi:, 5î)
jinur lie pas (Mre ilélrùiié piu" la viMiyoaiiee des soldais du Danemark, e!, sur ce Irùne cliancclaiil, il avail élê remplacé par son lils Edmoiid. Edmond, Cote-de-Fe)\ avail vaillammenl comhalUi pour la défense de son Irone ; mais, après une lulle de sepl mois, il fallut eéder au uumhre. Edmond numrnt, el celui qui ren)placa le lils d'Ellielred, le pelil-lils d'Edituard. ce lui un prince danois, (lanule. Celui-ci, Ironvanl les enlanls d'Edmond Irop jeunes pourêlre dani;eieux, se conduisit non pas comme un pirate, mais luen en vrai yenlillioumie ; il épargna ces enfants; restaient donc, plus à craindre que leur oncle, les autres lils d'Ellielred : Edouard, el AlIVed, frère iilérin d'Edmond; ils avaient trouvé un refuge à la cour de leur oncle, Uicliard de Normandie, frère de leui' mère. La bonne volonté de iîicliard pour ses neveux eùl élé plus loin, si Canule n'eût pas épousé la veuve du roi Elhelred, la princesse h^mma, la sœur du duc de Normandie (juillet 1017). Les enfants de ce second mariage devaient seuls monter sur 1(; trône d'Angleterre; ainsi s'évanouissaient les droits des deux jeunes Anijlo-Saxons à la couronne d'Angleterre. Ce roi danois tenait la Norwége, le Danemark, une partie de la Suède; il mourut eu 10'5, laissanl de sa femme Emma (la veuve d'Ellielred; un fils et une lille ; le lils s'appelait Canule le Hardi Ilarde- Canule. Ce ne fut pas cependant Harde-Canule qui monta tout d'aboi'd sur le trône de Canule, ce fut un hàlard de Canule, lïarold, Irès-aimé des soldais. En ce moment Ilardc-Canule perdait son temps et son trône en Danemark. Ilarold l'usurpateur met à profit celte absence, pour bien s'asseoir sur le trône d'Anj^Ielerre. Même ou rapporte que, par une liorrible piécaulion, une lettre est envoyée à Uouen, aux lils d'E- Ibelred. Le plus jeune des deux, le prince Alfred, qui se croit appelé par sa mère Emma, accourt sur le rivage d'Anglelerre; il tombe entre les mains d'IIarold, et il meurt sous le poiiinard. Ilarold, après un règne de quatre ans, meurt de sa belle mort ; ce fut alors sculemenl que Harde-l^lanule fut appelé au Irône d'Anglelerre (104(i). — Harde- (lanule fut un bon prince; il fil venir de Normandie son frère Edouard, lils d'Emma, comme il l'était lui-même. Ilarde-Canule mourut jeune, il fut remplacé par ce fils d'Ellielred, Edouard, élevé parle duc de Normandie. Edouard était de la race de Cerdic le Saxon, il remplaçait un roi danois, il fui adopté par la nation anglo-saxonne. Il avail quarante ans, il en avait passé vingt-sept en Normandie. Là il avait trouvé des amis de son exil; là il avait pu juger, par lui-même, de la foice et de la volonté des princes normands. A peine sur le trône, le fils d'Elbelred eut à compter avec des vassaux pins puissants (|ue le roi lui-même, et
(■•(> l,A NOM.MANDIK.
ciilro aiilrcs, (iodwiii, coiiilc de W'osscx, le |)ùrc de, (:(;ll(; liclle Eililli : la rose qui brille an milieu de hnit (l'('\iiues! l5ioiilùl la cour du roi Edouard rcssenilda à la cour des ducs de Noi'iiiaiulic ; la lanuun, les uiœurs, l'espril, le cosluuie, réliiiiu'lle, Inul se lit à la uoruiaiide. Ce fut alors (jue (luillauuie /(' Ihitard, dnctU; Noiinaudie, lil à sou cousin, Edouard le Coiifessenr, celle célèhrc visile (jui décida du soil (h; rAiigli;lerrc. Il lui reçu avec joie par le idi Eihuiard; il parcourut, suivi de ses chevaliers, le beau royaume (jui allail hienlôl lui appartenir; de l'hérilai^e de rAuiileleirepas un luol ne lui prononcé entre le loi Edouard el le duc (luillaunie. Guillaume revint dans sou duché, lies-préoccupé de l'aui- ])iliou d'une si vaste con((uéte, el il se demandait par quel sentier il irait à celte couronne, lors([uc la tempête de rOcéan jeta sur les terres du comte de Fonthieu le lils et l'héritier du comte Godwiu, Ilarold, un des contemporains de Macheth (10(jô). Entre les mains du comte Guy de Ponlhicu, Harold était perdu; Guillaume de Normandie le réclame, il le sauve, et, pour prix de cette sauvegarde, Guillaume exige qu Harold, le plus grand seigneur de l'Angleterre après le roi, renoncera à toute espérance sur le Irône d'Angleterre. Ainsi fait Harold; il s'oblige à favoriser de toutes ses forces les prétentions du prince normand à la couronne d'Angleterre. Futiles prétentions, cependant, car le véritable héritier d'Edouard, ce n'était pas Harold, ce n'était pas Guillaume, c'était le jeune Edgar, bis d'Edouard. Mais le jeune Edgar avait une âme timide dans un faible corps, pendant (jue Guillaume élail le puissant duc de Normandie. H était en outre le bis illégitime de Uobert, le neveu d'Emma, el sur celle parenté, il demandait une couronne! D'ailleurs le roi Edouard avait désignéGuillaume de Normandie comme héritier du trône d'Angleterre. Quand il eut renouvelé son serment, dans l'abbaye de Jumiéges, et sur les saints Evangiles, Ilarold revint en Angleterre, où il arriva ciiKi semaines avant la uiort du roi Edouard, qui venait d'achever l'Eglise de Weslminster ; l)ou roi, pieux, compatissant, ])Ieuré par le peuple qu'il rendait heureux. — Harold fut proclamé roi d'Angleterre à la place d'Edouard l" Exilé el le Confesseur, et il moula sur b; troue sans vouloir se rap|)eler les serments qu'il avait faits à Guillaume de Normandie. — Quand lui parvint cette nouvelle, Guillaume le liùlard était eu chemin pour aller en chasse dans la forêt de Ilouvray : — « il bailla l'arc qu'il lenoit à un de ses gens, et s'en re- « tourna en son hoslel, el commença à aller et venir par la salle, es- 'I traindre les dents en soi, el eu nulle place ne pouvoit demeurer ; et si « ne lui osoyenl ses gens mot dire. » — Mais le roi Edouai'd l'avait
« Irai 11(1 le
v,ii imii.^ |Moi.L. lie puuvuii uLMiicuier ; fi SI
" ne lui osoyenl ses gens mol dire
Mais le l'oi Edouard l'avail
LA NOU.M AMUK, (.1
(lil, // // // (irait que U's Norxninils j.our [.voulrc rAïKjli'ti'iic et pour Ut (janlcr. Depuis de longues années (luillauiiic se |Mé|»aiail à relie expédition glorieuse. Les liourgeois, qui l'ainiaienl, ouviirenl leurs houises à leur prince. Les genlilsliounues avaient loi en la fortune de leur seigneur, ils l'aidèrenl de leur épée et de leui' fortune. — Les mères elh^s-nièines se liàt;iient de donner leurs enfants, car, leur disait-on, il .s'agissait d'une guerre catliolit|ue ; tant déjà les Anglais avaient contre eux le pape et les foudres du \'atican! (luillaunie se conduit à la façon d'un lioninu.' qui veut être roi à tout j)rix : le comte du ^Maine lui résiste; il donne à dîner au comte, le lendemain le comte élait mort, et le Maine appartenait à riuillaume. La Flandi'e, qui fut si longtemps l'ennemie naturelle de la INoi'mandie, Guillaume l'apaise par son mariage avec Mathilde, sa cousine, la lille du comte de Flandre. Les Angevins elles bretons pouvaient et devaient lui faire olistacle, Guillaume entretient la guerre civile dans l'Anjou et dans la IJrelagne. En même temps il faisait puldier, à son de trompe, que tout homme sachant tenir une épée ou une lance, sera le bienvenu autour de sa bannière. A cet appel répondirent tous les aventuriers de l'Europe occidentale; ils arrivaient en foule, du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de la France et de la Flandre, de J'Aciuilaine et de -la Bourgogne. Gliacun avant le départ propose ses conditions, et Guillaume les accepte. — A toi de la teii'e, à toi de l'argent: toi lu seras gentilhomme, toi tu épouseras quelque riche héritière saxonne : plus d'un soldat de fortune demandait à être évéque, et Guillaume répondait de l'évèché. Les hommes, les navires, les armes, les vivres arrivèrent en six mois. Ceci fait, le duc Guillaume s'en fui prendre congé du roi de France, son seigneur suzerain, le priant do l'aider à conquérir l'Angleterre : Après quoi, sire, je -promets de vous en faire hommage comme si je la tenais de vous! 3Iais le roi de France cl les barons, ses conseillers, trouvaient que le duc de Normandie était déjà un vassal plus puissant que son seigneur, sans qu'on l'aidàl à prendre l'Angleteire, et ce fut aussi l'opinion du comte de Flandre, son heau-père ; mais tanl pis pour la couronne de France, qui va perdre un illustie vasselage ! Guillaume le Bâtard peut se passer maintenant de tout secours. Si son armée n'était pas redoutable par le nombre, elle était vaillante et bien choisie. Soldats robusies et prêts à tout, âmes énergiques, corps de fer, l'esprit aussi vigoureux que le bras. Avant son départ, Guillaume avait tout prévu; il avait appelé à son aide tous les hommes du Vexin, du Boumois, du Lieuvin; il avait baltii Guy de Hourgogne, il avait battu l'arnu-e