I. A NUiniANDIK
(lo laïuei", il reiirirliissait des dépouilles ([u'il allait preiulre, même au fond de la Fiouri-ognc et de l'Auverirue. Cet élablissemeul et celle guerre ne durèrent pas moins de seize années, jusqu'à ce (ju'enfin le nom des Normands devint si formidaMe, que vous le retrouvez dans toutes les bouches, dans toutes les peurs. » Nous n'avons plus que des églises brûlées par les Normands, des hommes d'armes tués par les Normands, des arpents de l)lé ravagés par les Normands. ) Ainsi criait le bon peuple de France au roi Charlesle Simple. « Juste Dieu, délivrez-nous de la fureur des Normands, ri fiirore Normonnon/m. >> Ce nom-là est écrit dans les prières du peuple; entre la grêle et l'incendie, ce peuple misérable (et voilà comment les plus braves nations dépérissent ! plaçait UoUon et ses Normands. A la fin ces clameurs furent si vives, (jue le roi de France convoqua ses barons et ses évêques, les priant de lui donner un bon conseil. Ceux-ci répondirent qu'à tout prix , il fallait traiter avec ces hommes indomplables, et faire de ces ennemis acharnés autant de voi- >ins et d'alliés. A ces causes, rarchevêque de Rouen, Franco, qui, une première fois, avait traité avec Uollon, fut envoyé de nouveau au chef de ces bandes funestes, pour lui annoncer que le roi Charles lui offrait sa lille en mariage avec la seigneurie héréditaire du pays conquis, à condition que RoUon se ferait chrétien, et qu'il deviendrait l'ami du roi.
La paix était ardemment désirée du côlé de la France. Ce malheureux royaume semble ne plus vivre qu'au jour le jour; tout dort : l'orgueil tl'autrefois, le courage, les rudes vertus des aïeux. On dirait de la somnolence du Ras-Empire. A celle heure, les enfants de Clovis ne savent plus mener l'ennemi que l'or à la main. Rollou, de son côté, comprenait que, s'il voulait fonder une monarchie, il était temps qu'il lût, avant de mourir, la paix et l'abondance, qui peuvent dompter les courages les plus rebelles. D'ailleurs les propositions étaient magnifiques : on lui cédait la plus belle partie du royaume, la Neustrie, l'Océan, un droit sur la Rretagne,que le prince Rhou saura bien faire valoir; le roi donnait en même temps, à ce bandit, la main de sa fille Cisèle. L'arrièrepetite-fille de Charlemagne livrée à un pirate norwégien ! C'est toujours le mot de Rrennus qui reparait dans toutes les histoires : <■ Malheur aux vaincus! " Aces conditions, le duc Rollon faisait hommage du duché de Normandie au roi Charles Je Simple ; lui-même il se convertissait à la religion chrétienne. L'archevêque deRouen, cet habile politiquequi prévoyait tout l'avenir de l'Eglise de Normandie, fut chargé d'arrêter les bases du traité. — Chose admirable ! A ce pirate qui avait la force du conquérant il fallait la possession légitime.
Le traité étant accepté (le part et d'aulre (91:2), le roi de France et le Normand se rencontrèrent au village de Saint-Clair sur l'Eptc. Les Français avaient planté leurs tentes sur la rive gauche, les Normands sur la rive droite. A l'heure de l'entrevue solennelle, le prince Rollon, qui dominait le roi Charles de loùle la tête, prit les deux mains du Simple dans les siennes, et lui jura ohéissance. De son côté, Charles le Simple reconnut Rollon duc et seigneur légitime de Normandie. Jusque-
là les choses allaient hien; mais quand on fit entendre au chef normand qu'il fallait se mettre à genoux et haiser le pied du roi : « By Gott ! Par Dieu! s'écria-t-il, jamais je ne haiserai le pied d'un homme ! » En même temps il faisait un signe à l'un de ses capitaines. Le handit se mit à genoux, et, prenant le pied du roi Charles comme pour le porter à ses lèvres, il jeta le roi à la renverse, aux grands éclats de rire des Normands. Ce roi , couché par terre et qui se relève privé d'une partie de son royaume, n'est-ce pas la véritable image des rois fainéants? Mais quand donc viendra la chevalerie, cette force qui doit sauver l'Europe chrétienne, pour prêter à la royauté de France l'éclat et l'appui de ce dévouement, qui faisait de l'honneur dn roi l'honneur et la gloire de tous? Voilà donc
LA NOhMANDIK. .)
K- tluc Uulloii iiiaîlre altsolii ilo colle province , qui fuin|H)s;iil à elle seule im des plus beaux royaumes qui soient sous le soleil. Terre féconde, noble nourrice, i;ras pâturages, eaux limpides, tout là-bas la mer (|iii lironde, et plus loin encore, l'Anfilelerre qui appelle... Leduc Uollon avait reuconlré là une iirande conciuèle; arrivé le dernier de Ions les enlanls du Nord, il avait liouvé dans ce partage une noble et riclie proie; le pirate n'eut pas grand'peiue à devenir un piince. Il avait en lui-même l'inslincl de loules les grandeurs; les conipagiions du |U'incc Uou suivirent l'exemple de leur cbef. Bamlits la veille, ils lurent le lendemain des genlilsbommes. Païens la veille, ils se levèrent cbréliens, car ils comprirent que l'avenir et le monde appartenaient au Dieu de (Movis et de Cbarlemagne. Ainsi, l'inlclligence des soldais égalait l'inlelligence de leur cbef. Compagnons des mêmes périls, ils arrivèrent les uns et les autres aux mêmes résultats. Devenu le maîlre de la province, leduc Rollon divisa la terre de son ducbé, et quand il eut fait sa part pour lui-même, quand il eut fait sa part à l'Eglise, l'alliée naturelle de toute puissance, quand il eut envoyé, même a l'abbaye deSainl-Denis, quel(|ues débris de ces dépouilles, il donna ce (jui restait de cette terre conquise aux soldats qui l'avaient suivi de si loin. Dépouillé de son cbamp et de sa maison, le propriétaire légitime devint serf; là où il avait été le maître, il laboura ))our nu autre le cbamp qu'il labourait pour lui-même. Mais quelle est la campagne couverte de uu)issons qui n'ait pas eu à subir toutes les violences de la conquête, et sous quel arbre n'a pas été récité le dulcia linquimus arra ? Malheur aux raincus! (l'es! le même cri partout et toujours.
La vie du duc Rollon, cette vie si remplie, s'acbeva comme elle avait commencé, par l'action et par l'idée, par le courage et par la prévoyance. La paix, et la possession presque légitime de cette province qu'il avait conquise par tant de ravages, avaient cliangé l'àme du Normand. Le brigand était devenu un grand prince, le pirate s'était fait légi.slateur. Dans ce ducbé qu'il avait volé, parmi ces dépouilles enlevées à la clarté des incendies et qui portaient encore les traces du sang ([u'elles avaient coûté, le duc Rollon ne voulut plus soulïVir qu'il se rencontrât un menririerou un voleur. C'est là, au reste, une de ces révolutions salutaires que vous retrouvez à l'enfance de toutes les sociétés. Les fils de la Louve n'ont-ils pas donné le jour aux Scipion et aux Marc-An rèle? Ne vous rappelez-vous pas Clovis frappant de sa bacbe le soldat qui a brisé le vase de Soissons? — Souriens-loi du rase de Soissons 1 La cbronique raconte en toute sincérité et naïveté les rerlus du duc ({ollon :
^o I A NOHMANnii:
« CiOiinno rien n'allirc laiil à lit verlii que l.i gloire ef la récompense, <. rien aussi ne destourne tanl (In vice qne l'infamie et le peine, eslani u loni vcrilalile, qne l'amonr de l'honneur ne maintient tant les " hommes dans les termes de lenr devoir, qne la crainte des snp- >i plices. Certainement aussi ces effets de justice rendirent les Nor- '< mands si justes, qu'il ne se trouva plus de larrons entre eux, et la '( chaisne d'or du duc pendue en un chesne, lequel omhrageoit une '< mare dans la forest voisine de la ville de Houen, y demeura trois (I ans, encore que ce fusl une grande amorce à ceux qui s'ahstiennent « mal volontiers des occasions qui chatouillent leur humeur. La me- " moire de cela ne devait pas périr; aussi pour luy donner passe-port " dans les siècles de la vieillesse du monde, on appelle ce lieu la forexf « de Rhoumare.
'« C'estoit la coustume de ce prince de pendre des bagnes et des " carquans d'or, en des petits anneaux de fer attachez aux croix plan- '< tees dans les chemins, pour apprendre aux passagers que le larcin '( n'estoit plus en usage dans sa province; et si la fureur de nos pre- « tendus reformez n'eusl ahattu une croix de pierre, près l'église du " Saint-Sepulchre, à Caeji, et une autre à la Mare-aux-Poix, l'on ver- " roit encore les marques certaines de cette vérité, et de la justice de '< ce prince, vertu qui le rendit si recommandahle , que comme les '< Romains avaient leur clameur : Porro Quiriles ! ses suhjels prindreni '( une coustume (([ui tient encore lieu de loy pariui les Normands) '• de crier quand on les voulait forcer à quelque chose : Ha Rou! " et à ce simple mot il fallait que l'une et l'autre des parties, à peine (< d'amende, dommages et interest, allassent en jugement, fournissent « cautions de leurs prétentions, ou se rendissent prisonniers. Ceste loy '< s'appelle encore pour le jourd'huy, clameur de haro, Quiritatin Nor- « mannorum. <>
Devenu vieux, et pour conserver le principe de prince légitime dçs Normands, Uollon fit reconnaître par les chefs de son duché, les nouveaux ducs, les nouveaux comtes, par ces gentilshommes de fraîche date, son fils (Tuillaume Longue-Epée (927). Guillaume Longue-Epée était le fils de la première femme de Rollon, Poppée, fille de Bérenger, seigneur de Bayeux. Ces hommes du Nord, si nouvellement haptisés, n'avaient guère une juste idée du mariage chrétien. Ils se mariaient un peu au hasard, selon l'inspiration on la nécessité du moment. 7\insi, pour épouser la princesse (iisèle, Uollon avait rt'pudié Poppée, sa première femme; et lors(|ue rinnoccnletlisèlc, mallienrcMise princesse sacrifiée à cette cruelle