I. A NOUMWDIi
à Roberl les lorlerosses ri'lemu's dans son (hiclit' par (iiiillannic II; il esl convenu (iiie l'un des deux IVcrcs, mouianl sans enfanis, laisse à son frère, un son duelié ou son royaume. — Ueslé maître en Ani-lelerre, Henri s'oecupeà surmonter le mauvais vouloir des barons anglo-normands. Il veut briser ce lier orgueil des anciens compagnons du Conryucraw^ ,• el comme illrouvait ces familles-là trop puissantes dans ce royaume, il appela à son aide des noms plus bumbles. il exila les plus liers : llobert Malet, Ivon de Grantménil, Guillaume, comte de Norton et de Cornvvall, Uobert de Bellesme, comte de Shereusbury ; il lit plier ces têtes superbes, il abattit ces indociles courages, il osa, tout autant que Guillaume le Conquérant, son père, aborder de front ces grands obstacles. Dans ces disputes, qui n'avaient pas d'auli'e cause que rattaeliemenl des barons normands au duc et à la province de Normandie, le due Robert eut l'imprudence de se mêler; il vient, de sa personne, en Angleterre, pour aider Robert de Bellesme à la révolte. Le roi Henri saisit d'un bond le prétexte que lui donne son frère; il brise l'alliance jurée, et maintenant il lui faut la Normandie, comme complément de son royaume d'Angleterre. — Donc la Normandie est envabie par l'armée anglaise. Henri porte le siège devant Tyncbebrai, place forte et bien défendue; Robert arrive au secours de sa ville. La bataille fut bien défendue des deux parts (20 septembre). A la lin, Helie de la Flècbe, un des capitaines du roi d'Angleterre, prend en liane l'armée du due Robert, el décide du sort de la journée... du sort de la Normandie! Leduc Robert, lecomte de Morton, Robert d'Eslouteville, Edgar l'Etbeling, et quatre cents cbevaliers normands, tombent aupouvoirdu vainqueur. — ATyncliebrai s'arrête, pourne plus se relever, la fortune du duc Rol)eit de Nornumdie. Aussitôt que la province entière fui soumise à Henri, son frère; quand toutes les villes du duclié eurent ouvert leurs portes au roi d'Angleterre, Robert lut jeté dans la prison, où il resta jusqu'à la mort. Maitre de la Normandie, Henri convoque les barons normands à Lisieux, et les barons le reconnaissent pour leur duc et seigneur.
Lebonbeur du roi Henri 1" égalait, tout au moins, son babilelé et sa prudence : il avait conquis la Normandie, el pour ainsi dire sans coup férir; il tenait entre ses mains, et pour ne plus le relàclier, son frère Robert. En vain le roi de France avait voulu s'opposer à celte facile conquête du roi d'Angleterre, Henri 1" avait battu le roi Louis à la balailledeBrenneville,elmême ils s'étaient battus l'un contre Taulre, corps à corps, etjusqu'au sang. En vain les Flamands el les Angevins forment une ligue en faveur de Roberl, Henri avait réduit au silence ses cousins
I A NOUM AM)ll■.
(lol.1FI;Ml(l^cel(l(^^Anjoll.I)anssa propre maisoii,ses amis, ses compagnons allentent à sa vie, ils voyenl toiiles leurs Iraliisous déjouées. Pour comble (le sécurité, Guillaume, le fils du roi Henri, reconnu l'héritier du roi sou père, pour le ducliédeNormandie, par tous les barons normands, venait d'épouser la (ille de Foulques, le comte d'Anjou. La paix était partout ; la sécurité profonde; l'œuvre du roi Henri 1" était complète. Alors Henri, plus roi que jamais, voulut, après quatre années de ces rudes travaux, revoir son royaume d'Angleterre. La plus noble cour et la plus brillante en- [ourait l'habile et hardi politique ; ce retour en Angleterre était moins un voyage qu'un triomphe. Déjà toute la cour était à Barfleur, lorsque le patron de la Blauchc-Nefsc présenta au roi, en lui disant : « Je m'ap-
.. pelle Thomas, jesuisle lils d'Etienne, un Normand de la conquête ; bien « connu du duc Guillaume, notre maître et seigneur ; et. afin (jne vous ne <• l'ignoriez pas, c'est mon père Etienne qui prêta sa barqueau duc, notre <. sire, lorsqu'il partit pour aller prendre les terres et les armes «les u Saxons. Dieu des fois mon père m'a raconté ce beau moment de sa vie, « quand il avait le Conquérant à son bord. Ainsi, moi Thomas, fils d'E- .. tienne, je demande à conduire, à mon tour, dans son royaume d'Angle- « terre, le propre fils du grand roi.» Ge maître de barque était uiihf>mme
l.A NOKM \M)li:. 97
l'iiergique el dévuiié; le nom de son i»ère élail en elTel inscïit avee lioniieur sur les listes de la coiiquèle ; son navire était tout neuf, monté par cintiuante matelots habiles, et déployait ses Idanelies voiles dans le port : aussi sa prière lut-elle lavoraltleuient aceueillie; le roi répondit au patron Etienne ([ue pour lui, il avait son vaisseau, mais que ses enfants (îuill.uinie et l'uciiard, et ses (illes, pourraient monter sur la Blancheyef, t[u'il les eoniiait volontieis à Thomas, lils d Eiienne, ainsi tiue le trésor {\n"\\ rapportait de Winchester, et que le même vent pousserait, en Aiii^leterre, ht BUDiche-Nef ii[ le vaisseau royal. A cette réponse du roi leur père, (luillaiime el Uichaid, et Mathilde, leui' sœur, répondirent, eu battant des mains, qu'ils n'avaient jamais lait un plus beau voyage. Monter /(/ IHanclw-Xef, loin des regards d'un roi sévère, s'abandonner en tonte liberté à l'expansive gaieté de la jeunesse, quelle joie! Aussitôt la foule des jeunes gens et des dames se précipite sur le vaisseau de Thomas. Tous les noms de ces passagers d'une heure ont été conservés : Guillaume lil avait dix-huit ans), l'héritier présomptif de la Normandie et de l'Angleterre ; Kichard, son frère, el Adèle, sa sœur, enfants moins légitimes du roi Henri; Thierry, le neveu de Henri, empereur d'Allemagne; le jeune Richard, comte de Chester, el sa femme Malhilde ; Raoul ., le Roux et Gilbert d'Kxmes, Guillaume de Rliudlan, Guillaume Bigol Guillaume Piron, le secrétaireduroi ;cent quarante chevaliers, l'écarlate de l'armée; en un mot, toute la cour, dans ce qu'elle avait de jeunesse et d'élégance; imprudents quijouaientsurl'abîme et (jue l'abîme attendait. Cependant le vaisseauroyal voguaitauloin,pousséparlab)'ise : lu liUmche- AVfsuivait, toutes voiles deboj-s, lorsque le vaisseau loucha. Le choc fut terrible (1). Dans celle carène enlr'ouverte la mer monta en grondant; à peine si les malheureux naufragés eurent le temps de pousser un grand cri de misère. Le roi d'Angleterre entendit de loin ce cri terrible : « Bon! se dit-il en riant, entendez-vous mes enfants qui jouent! » C'en était fait de la Blanche-Nef, elle avait disparu, engloutie dans l'Océan. Un jeune seigneur, Geoffroy de l'Aigle, el Berold, boucher de Rouen, restèrent attachés au sommet du mal; mais Geoffroy de l'Aigle fut emporté par la vague, el Berold resta seul jusqu'au matin, où il fut secouru par la barque dun pêcheur. Seul, le patron Thomas reparut un instant au-dessus de l'eau : « Le fils du roi esl-il sauvé? » s'écria-l-il ; el comme personne ne répondit, il cessa de nager, el disparut dans l'eau profonde. Le roi Henri revint seul dans ce beau royaume qui l'attendait lui et sa famille.
' Ce courant s'appelle le Gatleraz. C'est une cliaine de rochers ((ui s'élèvent a tleur d'eau dans la mer, à environ un mille et demi du porl de Bailleur.
os I.A NORMANDIK.
A peine iiiiuiée, veuve à doiize ans, la remnie du jeune (Juilliuinie pril le voile dans l'altbaye (le Fonlevrault. Depuis ce temps, on ne vil pins sourire le roi Menii (41^0).
A eelle nouvelle que son {gendre est mort, le conile d'Anjou redemande à l'inslanl même les châteaux et les liouriis du comté du Maiiu% (|ue sa fille avait apportés en dot au (ils du l'oi ; cette dot impoiMante, le roi d'Angleterre refuse de la rendre. Aussitôt, et comnu^ un déli jeté à s(ui déloyal allié le roi d'Angleterre, Foulques d'Anjou donna une de ses filles en mariage à (luillaume, le (ils du duclloberl ; Guillaume Cliton (Hait l'héritier légitime de la Normandie; il était entouré de pitié et de louanges; (|uand son père eut été fait prisonnier, Guillaume avait été adopté par le roi de France; le roi lui avait appris le métier des armes, il avait voulu en faire le duc des Flamands; mais les Flamands, race entêtée et libre, s'étaient donné à eux-mêmes un duc de leur choix. A ce jeune homme, brave et nalurellemenl ennemi de son oncle Henri V\ le comte d'Anjou avait promis pour dot le comté du Maine, et bien f|ue ce mariage, qui inquiétait le roi d'Angleterre, eût élé cassé par le pape, les plus puissants barons de Normandie : Amaury de Montfort et le comte de Meulan, réunis au comte d'Anjou, soulevaient déjà la Normandie, lorsque le roi lïenri revint d'Angleterre en toute hâte (1 125). D'abord il met le siège devant Montfort; il prend le château, et le château pris, il s'en va investir Ponl-Audemer. La place était forte; dans les souterrains, dont on voit encore les traces aujourd'hui, les bourgeois avaient caché leurs objets les plus précieux. La ville était défendue par Louis de Senlis, Simon Terrucle de Poissy et le chevalier Lucques de la Barre, un bel esprit de celemps-lcà,oùilétail5irarede trouver des gentilshommes quelque peu clercs. Ce siège de Pont-Audemer est un des derniers travaux du roi Henri I", il y porta sa persévérance, son génie, son courage : la place fut investie de tous côtés. Une tour mobile, qui dominait de quatre-vingts pieds les murs du fort, accabla la défense, et la ville se reiulit tonte meurtrie sous les llèches anglaises. — L'année suivante, le roi Henri poursuivit le cours triomphant de sa conquête; Rannlf de Bayeux et Guillaume de Tançai-ville (25 mars 1124), à la tête de (juarante archers anglais, firent prisonniers quatre-vingts chevaliers normands renversés sur le champ de bataille et presque ensevelis dans leur armure. — Vaincu, Foulque abandonne la cause du nis de Robert le captif; les chefs de la coalition normande sont retenus prisonniers ou égorgés, quelques-uns sont condamnés h perdre les yeux;un d'eux même, noire chevalier Lucquesde la Barre, beau gentilhomme qui tenait également bien la pluiwe et l'épée,
LA NOHMANDllv '.>;»
se brisa le ciàiif coiilrL' les imirs de son (mcIioI, pour (Mliappcr à celle liorrihle iimlilalioii. — (iiiillaiiiiie le préleiulaiil n'eiil plus d'aiilic appui ((lie le roi de France, Louis le (iros, (|iii en elïel Iraila ce jennc homme con)me s'il eiil élé son (ils. Il Ini donna en mari.ij^e la stenr même de sa iemme, et pour son domaine, l'ontoise, le Vexin, la IVonlière de Normaiulie, afin de lenir en lialeini; la province (|ni rei;rellail lonjoiirs de n'être pas gouvernée par un prince qui lïil lonl a elle. Sur renlrelaile, Charles le Bon (r'mars 1127), comte de Flaudi-e, meurt assassiné dans une éiilise de liriii^es, et le roi de France, quiind il a chàlié les assassins du comte de Flandre, veut (jue (inillaume, son protégé cl son allié, soit reconnu comle de Flandre. C'était le droit de ce jeune homme; il était en effet héritier du comte de Flandre itar Mathilde, sa grand' mère, (ille de Beaudouin V, comle de Flandre avant Charles le Bon. Monté à cette nouvelle fortune, Cuillaume, liis deHol)crl, redevenait un ennemi dangereux pour le roi Henri; mais celui-ci n'est pas homme à s'ahandonner lui-même. Depuis qu'il a pirdu sou (ils uni(pi(; dans le naufrage de la Bliinche-\el\ Henri a déjà pourvu à la succession de son royaume et de son duché; une lille lui restail, Mathilde, du nom de sa mère, (jne le peuple appelait Molde la Bonne. Celte reine Mathilde s'appelait d'abord Edith, Henri voulut qu'elle prit le nom de la femme du Conr/i/m/HL Pieuse et sainte femme, d'une charité inépuisable, Mulcle éluil morte eu 1118 comme elle avail vécu, comme une sainte, et le roi Henri n'avait pas songea un second mariage, lanl(iu'il compta sur son fils. Après le grand naufrage, le roi d'Angleterre avail essayé d'un nouvel hymen avec Adélaïde, fille de Geoffroy, duc de Louvain, la nièce du pape Calixte HI; mais ce mariage était resié stérile, el alors Henri I" résolut de laisser ses couronnes à sa fille Malhilde, impéialrice d'Allemagne et veuve de l'empereur Henri IV. Toutefois de grands obstacles se présentaient à la royauté de l'impératrice Mathilde. Que dira l'Angleterre, que va penser la Normandie,quand elles verront (chose nouvelle !) la couronne royale el ducale sur la tête d'une fenuue? Mathilde elle-même hésitait à accepter cet héritage formidable; mais enfin elle obéit à son père, el le roi, dans une assemblée des prélats el des barons, proposa sa fille Mathilde l'Impériere comme l'héritière légitime et directe, de ses donuiines. Elle était, disaitil, du sang saxon et du sang normand, fille des vieux rois par sa mère, fille de la jeune monarchie par son père, nièce d'un roi, petile-lille du Conquérant! Ainsi parle Henri l"' ; tout d'abord sa parole est écoutée. Evoques et barons, ils prêtent serment à la reine future, ils jurent tous; David, roi d'Ecosse, Etienne, eomle de Boulogne, neveu du roi, Robert.
KM» LA NORMANDIK
conile de (îloucester, (ils iiiilurcl de lIcMiri 1 ", soiil les prcmin-s à donner l'exemple du sermeni, lout comme ils seront les premiers à donner l'exemple de la révoUe. Or, ce sermeni prèle à une femme, e'élail un des résnllals de l'élaldissemenl féodal. Une fois qu'ils s'élaienl fails indépendanls de la l'oyaulé, les seigneurs féddaux voulurcnl se donner loules les assurances que leurs fiefs passeraienl à leur famille, jusqu'à l'exlinelion de leur race; donc ilsreconnurenlàleurs filles Ions les droits héréditaires. Cependant, an commencement du douzième siècle, pas une femme héritière d'un i^rand fief n'était restée sans prendre un mari, et aussitôt ce mari avait porté le titre du fief. Lorsqu'un siècle plus tard, par le progrès toujours croissant de la féodalité, les royaumes même furent considérés comme de grands fiefs, il arriva que les rois profitèrent naturellement de l'exemple féodal des seigneurs, et que les rois d'Angleterre fm*ent tout à fait dans leur droit, lorsqu'ils présentèrent leur fille aînée, à défaut d'héritiers mâles, comme l'héritière légitime de leur couronne. En tout ceci les hnrons normands et le roi d'Angleterre manquèrent de prévoyance. Et d'ahord la femme est-elle faite pour régner? Est-ce là une main dignede porter le see[)lre et l'épée? une tête à faire les lois? Lorsqu'ils prêtaient sermeni à la fille de Henri I", c'est-à-dire lorsqu'ils reconnaissaient que l'Angleterre et la Normandie pouvaient passer à des femmes, les harons anglo-normands n'exposaienl-ils pas, à Tinfini, les usages, les mœurs, toutes les lois de leur patrie? Supposez, par exemple, au premier mari de Mathilde, un fils qui eut hérité en même temps de l'empire de son père Henri IV, el du royaume de la reine sa mère, que devenaient l'indépendance de l'Angleterre el ses lois nationales, el le rang qu'elle avait conquis parmi les nations? Cependant s'il était funeste à la puissance des seigneurs, ce droit rigoureux de l'hérédité devait avoir une grande importance dans la destinée des femmes. Les femmes^ entourées à ce point du respect et de la puissance que donne la propriété, sentirent leur courage grandir avec leurs espérances. En même temps, dans cette infiexihle conséquence de la loi féodale, appliquée à Thérédilé des royaumes, se trouvait le germe des agrandit^sements de la royauté française. En effet, comme la France seule, dans toutes ces féodalités, restait la propriété des hériliers mâles, elledevailarriver, tôt ou tard, à ahsorher, par le mariage de ses princes avec les héritières des grands vassaux de la couronne, tout le territoire féodal. Au plus fort de ces meurtres, de ces ravages, de ces villes en cendres, de ces paisibles abbayes livrées au pillage, l'ieuvre royale française portail déjà ses nobles fruits.
Cepeiulaiit, non conlenl de ces pivcnulidns palemellc?;, le roi ll(3nii I" songe à Irouver, pour sa tillo Malliildc, uni' main (\m puisse proté|?er cl (lélendre retlc double couronne, et re mari, il le cherche dans la maison d'Anjou. Celle maison d'Anjou avait eu pour son chef un genlilhomme deBrelaiine, dont le lils, un des capitaines du roi (Charles le Chauve, avait pris pour épouse une des lilles du duc de Bourgogne. Ce capitaine de llennes avait laissé deux fils (|ni, à l'exemple de leur père, s'étaient montrés vaillamment contre les Normands de Blois, contre les Normands de Normandie, et aussi conire les Bretons. Us s'élaienl battus pouidevenir les maîtres de laTouraine, du Maine, eldu riche territoire qui s'étend entre Nantes et Angers. Intrépides soldats, les Angevins, moins entêtés et plus dociles que les Bretons, pins hardis que les gens du Poitou et de l'Aquitaine, avaient lait leurs jireuves, les armes à la main, de l'autre côté de la Loire jusqu'à Saintes, et remplacé d'une façon durable la prépondérance éphémère qu'avaient eue naguère les comtes de Blois et de Champagne. Cette fortune si bien commencée fut considérablement agrandie et complétée pai- le génie, et surtout par les crimes de Foubiues l'Angevin. Sou frère était comte de Paris, et possédait les châteaux de Melun et de Corbeil ; son neveu était évèque de Paris. Le roi de France, Boberl,'un saint lionune, devint la pi'oie de ces trois Angevins, qui se trouvèrent un instant les protecteurs de tonte la race capétienne; ils prirent au roi de France, même sa fennne Berthe. Par l'assassinat, par le vol, par les mensonges, par tons les crimes et toutes les perfidies, et aussi par toutes les déférences qu'un chrétien pouvait montrer à l'Eglise catholique, celle alliée si dévouée et si utile, ce Foulques agrandit sa puissance. A chaque mauvaise action, il allait en pèlerinage, il fondait un monastère, il dotait une église. De deux femmes qu'il avait eues, l'une était morte à Jérusalem, l'autre avait été brûlée vive par son mari, qui l'accusait d'adultère. Il y a déjà du Henri VllI dans cet abominable comte d'Anjou. Tel fut le premier chef de ces Angevins qui, du douzième au seizième siècle, occupèrent non-seulement l'Angleterre, mais encore tout le littoral de la Flandre aux Pyrénées ; même peu s'en fallut que la France ne tombât entre leurs puissantes mains.
Donc, entre la ruse et l'habileté de Fonli|ues, comte d'Anjou, et les ambitions de Henri I", roi d'Angleterre, il y avait de trop vives sympathies pour qu'une alliance entre les deux maisons d'Anjou et de Normandie ne fût pas Irès-désirée des deux parts. Aussi le roi Henri I", malgré l'alliance et assistance (|ue le comte d'Anjou avait offertes à Guillaume Clilon, fils du duc de Normandie dépossédé, témoigna-t-il le plus
UI2 I. A NOIiMA.MMIv
virc'ni|iressc'iiK'iil puiii' le iiKii'i;iq(! (h; s;i lillc, Malliildc, épouse cL veuve de; Henri V, einpei'eur trAlleniaijiie, nvce le lils du ((inile FouKjues, Gcoi- IVoy : GeollVoy Plante-Genêts il iit(;ll;iil, eu elTel, uii i^euèl cii guis(î île plume à son cjiscpie. De Plante- Genêts ou a l'ail le noiu île celle illuslre lauiille de laulde rois : IMaulageuel; ce GoolTroy IManlagcnel avail alors seize ans, riuipéiali'ice Malliilde, sa feuiuie, eu a\ail Ireule; (leolTi'ov élail dans Téclal, dans la beanlé d'une jiMincsse viiile. I^c roi son beau-père, vonlul lui-même, l'armer chevalier, au milieu de sa bonne ville de Uoiicn. C'élail le beau Icmps de la chevalerie, celle religion nouvelle dans le monde d dans les arls, qui a pi'oduil lanl de capilaines, lanl de poêles el laul de grands arlislcs. l*arlons-en avec reconnaissance, avec respect; seule la chevalerie chrélienne a l'ail entrer un peu d'ordre el d'humanilé dans la barltarie du moyen âge. A ces peuples écrasés, elle a parlé de liberté el d'espérance, à ces soldats sans frein, elle a ordonné le dévouement ella charité ; à ces femmes traitées comme des liètes de somme, elle a rendu la force et l'honneur, car c'est la chute honteuse de la seconde race, et quand la colonisation des Normands fut tout à fait complète, qui amena celte création d'une force destinée à venir en aide à tout ce qui était la foihlesse et la misère : « pour retenir la violence des guerriers, montés à toute insolence pence dant l'anarchie causée par la desci-nle que tirent en France les Nor- « niands, parnii lesquels se mêlèrent et dél)ordèrent tous les méchants « garnements des provinces voisines el de ce même royaume, ahan- (( donné à tout venant pour l'enfance et peu de sens de (Iharles le «Simple, l'orgueil de plusieurs comtes et gouverneurs des places du « royaume. » On était page d'abord, écuyer ensuite. Sous ce nouveau litre, récuyer prenait un service actif dans la maison de son maître. 11 assistait à son coucher, à son lever : il avait soin de la vaisselle d'or et d'argent. « A la lahle du comte de Foix, dit Froissard, Gaston son lils « avait l'usage qu'il le servoit de tous ses mets el faisoil essaie de toutes « ses viandes. » A la guerre sur tout, l'écuyer était à sa place; il payait de sa jiersonne et se mettait au-devant de son maître, à sa droite. « Si vois « venii- monseigneur Gauvain et deux escuyers, dont l'ung menoit son « dexlrier en dexlre et [jorlait son glaive en l'autre, sou honneur el son
« escu. » « J'ai ouï dire aux anciens capilaines, dit Brantôme, que
« jadis par les vieilles coutumes des batailles, les grands et premiers « escuyers des rovs de France dévoient eslre toujours auprès d'eux, a sans jamais les (hîsempaier ni abandonner, et ne faire (jue parer aux « coups que l'on donne à leur maistre, ainsi que lit ce brave et grand
LA NOHMANDIi:. I or.
(( L'sciiyor (le Saiiil-St'Vt'i'iu, à la Iialaillc «le Pavie, à rciidi'oil du roy « François. Aussi niounil-il (M1 la Iioiiiie i^i'àce ol loiiaiii^e de sou rov,
« qui dejiuis le seul hioii dii'c. » « QuauL au nom de dauioysel, il
(( iTappaileiioil (|u"au\ jeunes iinlolesceuLs de bonnes maisons, el n'es- « toil [tas eomniun.. . l'oni' le reuai'd du nom de varlel il n'esloil en « temps passé si vil ({ue mainlenani, puistpie les escuyers Iranchanls « devant le roy,s'appeloientvarlels, el que le seigneur deVillehaidouin, « en son histoire de Conslanlinople, appelle ainsi Alexis, fils d'Isaac, em- « j)ereni' de (îrèce; Ions le nonjment (V//7f/ (/(^ Coiistanlniople. " — Pai' « l'histoire et mémoires de Philippe de Comines, il se void que les pa- « iïes, servans les princes et seigneurs de son temps, estoient nobles ente fants qui partout suivoient leurs maistres, pour a[qirendre la vertu « et les armes. »
A vingt el un ans, el quand il avait acconqili avec zèle, avec amour, lont son servage, Vecinier pouvait devenir chevalier: seuls, les (ils des rois pouvaient être laits chevaliers au baplème. (l'est ainsi (pie du (inesclin, le bon couiieiable, second parrain du lils de (lliaih-s V, arma son lilleul chevalier, aussilùt après son baplème, (lharles-(Juinl avait à peine deux ans lorsque lui fut conlèré l'ordre de la Toison d'or; le cluivalier Bayard donna répée an lils dn duc de Bourbon, un enlant (|iii était encore à la mamelle; mais là s'arrêtaient ces privilèges. En l'ègle générale, ne pouvait pas être chevaliei", qni n'avait pas passé par toutes ces épreuves décisives el brillanles : l'obéissance et les lournois, les I'oiîclions du varlel el les passions du gentilhomme. « Toiiritoii. » ainsi dil, parce (jue les chevaliers y couriu'ent par lour... D'abord il s'agissai! « de toucher de la lance un bouclier placé au boni de la lice; mais, «ajoute notre auteur, Claude Fauchet iOnfjines des clievalieis), pour « mieux représenter la guerre, le jeu se renforça, ils coiiiui'cnt en foule (( les uns contre les autres. Si est-ce (jue bien souvent l(\s faibles el « les mal moulés denu'uroienl morts. » Le chevalier, une fois agréé, devait subir grand immbre de cérémonies, el chainne de ces cérémonies avait un sens. D'abord on lui arrangeait, avec soin, la barbe et les cheveux, on lui lavait le visage, on le plongeait <lans un bain chaud pour lui enseigner à se baigner désormais en honnêteté, en courtoisie, en bonté, use faire aimer de tous (jens. Au sortir du bain, le nouveau ch<!valier éiail couché en un beau lit, à celte lin de lui faire songer r/// lit que Dieu octroie à ses amis en jiaradis, là est le seul lit de rejios. L'instant d'après, le chevalier était retiré de ce lit el revêlu d'une (unique blanche, « (|ui vous donne à entendre, messire, comment ce linceul
10^ l.A NORMANDIE.
« leuii Itlanc (jni IoiuIk' à voire chair, doil vous l'aire leiiir voire chair « iielleiiient, pour [tlaire à Dieu el aux dauies. » Par-dessus celle loile, on passait au chevalier une rolte de poui'pre, cniblèuie du courage el du dévoueineiil avec lequel il faut servir noire sainle mère FEglise. Les chausses (|ue l'on passait aux jambes du chevalier élaient de soie hrune, « pour vous rappeler la terre où vous serez porté après la morl, « et vous tenir loin du péché d'orgueil, car ce qui lait saluer le cheva- « lier après le courage, c'est la simpksse » (un mot que noire langue a perdu avec les moeurs que ce mot «»»])/('««<? représentai I). La chevalerie, c'est l'écharpede pourpre et d'or jetée sur l'armure sanglante; c'est une religion, c'est une croyance. La chevalerie prenait l'homme au berceau, et ne le quittait que morl, étendu dans sa tombe; elle avail ses lois, ses privilèges, ses grades divers. De bonne heure, notre jeune page choisissait une dame qui devenait maîtresse souveraine de sa pensée; la dame devait ôlre belle el de bon lignage, et après Dieu il n'aimait rien aulant qu'elle! Pour lui plaire, il se livrait à tous les exercices de la guerre, lançant pierre ou dard, assistant aux tournois, pas d'armes, duels et autres exercices. Arrivait le moment où notre jeune page, devenu un jeune homme, prenait l'épée ; lépée élait bénite par le prêtre, et le prèlre la remetlait au nouvel écmjer. Les chevaliers élaient des frères, et les rois les plus puissants de l'Europe s'honoraient de l'ordre de chevalerie, autant même que de leur royauté. Le connétable du Guesclin fut le parain du fils du roi (ïharles Y; le chevalier Bayard donne à François 1" l'accolade fraternelle; pour le chevalier, cha- (pie pièce de son armure élait un enseignement : la ceinture, l'épée, l'éperon d'or. Le parrain répondait, sur son honneur, de l'honneur du nouveau chevalier : « Celui qui confère la chevalerie doit savoir de « celui qui la demande à quelle inlention il souhaile de l'obtenir; car « si c'était pour être riche, pour se reposer et êlre honoré, sans faire « honneur à la chevalerie, il en est indigne. » Comme aussi : « Psul ne « doit estre reçu, si on ne sait qu'il aime le bien du royaume et du com- « mun, et qu'il soit bon el expert en l'ouvrage batailleux. » [Guides des guerres.) « Je vous avertirai que la vieille coutume de Paris, « d'Orléans et de Baronnie, dit que si un homme qui n'est pas genlil- « homme par son père, le fut-il par sa mère, souffroit d'eslre fait « chevalier, son seigneur lui peut trancher les espérons sur un fumier. « L'on disoil aussi qu'il n'est loisible qu'aux chevaliers de porter l'es- « peron d'or : possible poni- marque de leur dignité; mais aujourd'hui « ils sonl aussi communs (pie la soie, jadis parement des rois el dames
'< illustres. » Ariut^ chevalier, de nouvelles épreuves commençaient plus brillantes et moins pénibles. Il s'ajiissail de se parer, aux yeux de tous, de sa dignité nouvelle. L'heure était venue de se montrer dans toute l'élégance chevaleresque ; les belles armes! la brillante écharpe ! la vaillante épée ! le cœur plein de joie î « Le nouveau chevalier devoit chevau- « cher par la ville, il se devoit montrer aux gens, alin que tous sceussent « qu'il étoit nouvellement fait et ordonné chevalier, et qu'il éloit obligé « de défendre et témoigner le haut honneur de chevalerie. » Telles étaient les simples cérémonies des temps primitifs; l'ordre de chevalerie, ainsi entouré de tant de respect et de tant d'honneurs, s'attirait l'admiration des plus hauts courages. Une chanson de l'empereur Frédéric II peut servir de témoignage de la haute estime en la quelle étaient tenus nos bons chevaliers de France :
IMas me, !o fiancez ', Kt la doua Castellana , Lo hoiirer del Genocez Kl lo donzel de Toscana , l.a cantal Provençales, El la danza Trivisana.
C'est surtout en parlant des chevaliers qu'a été créé le dicton :
Qui fil François, il (il courlois.
Vinrent bientôt, quand tous les princes et tous les rois du monde civilisé, même les soudans de l'Egypte, tinrent à honneur de faire partie de cette illustre phalange, l'éclat des habits, la richesse des armes, la beauté des coursiers, la magnificence des costumes, la gloire, l'appareil, la puissance, la majesté, les recherches guerrières de l'écusson armorié, ce peuple enthousiaste qui tendait les mains, en criant : Largesse , lar~ gesseUes fêtes, et les tournois, etle cérémonial, et le refrain des hérauts: « Celui jour de la création du chevalier convient faire moult grandes prodigalités, » alors aussi il arriva que la fortune des plus riches gentilshommes put suffire à grand'peine à celte dépense. En gagnant tout cet éclat, l'ordre de chevalerie perdit beaucoup de sa gravité im-
Ma louange au clievalier français;
Aux dames de l'Espagne,
A l'honneur génois;
Aux damoiseaux de la Toscane,
Aux chants de la Provence ,
A la danse italienne!
106 i.A NORMANDIE.
posante. Ces coureurs de joules et de tournois, ces galants capitaines couverts d'or, de soie et de dentelles, tinrent à honneur d'èlre reçus chevaliers, non plus par l'accolade rigoureuse des plus vaillants capitaines', mais sous les blanches mains et sous le gracieux sourire des belles dames. Nous avons, de cet usage tout profane, toutes sortes d'exemples : le fameux Parthénopus, de Blois, se fait ceindre l'épéc par la dame de ses pensées; ses compagnons réclament le même oflice de la fée Mélior; dans le beau poëme de Tyran h Blanc, (\ue le curé de don Quichotte sauve des flammes, on lit que Jeanne de Laval, la veuve de du Guesclin, ceint l'épée à son cousin Jean de Laval. Il est vrai qu'une honnête femme qui portait le nom de du Guesclin pouvait, à coup sûr, conférer l'ordre dont son mari avait été la gloire et riionneur.
Vordre de chevalerie se composait de chcxaliers bacheliers, et de chevaliers bannerets ; le premier avait pour bannière deux llammes qui flottaient aux vents; la bannière du second était carrée. Tous les honneurs de la guerre et de la bataille appartenaient au chevalier. Son nom proclamé dans un combat, par le seigneur suzerain, ou proclamé dans un tournoi par la Reine de beauté, donnait au banneret, le pas sur tous ses frères d'armes. Le vainqueur marchait le premier, il avait la droite du roi ; à table, il était assis à la place d'honneur. Devant lui l'écuyer tranchant découpait le paon sur lequel se prêtaient les serments d'amour. Les écuyers du plus haut lignage réclamaient l'honneur d'apprendre, à son école, à devenir de bons chevaliers à leur tour. Quand il chevauchait par les chemins, les peuples le saluaient, les cloches sonnaient, les prêtres le bénissaient, les manoirs et les châteaux s'ouvraient devant lui ; il pouvait frapper hardiment à toute porte chargée d'un heaume, car cette noble porte indiquait la maison d'un frère dans l'ordre de chevalerie. Hospitalité complète, entière, qui avait ses lois et son cérémonial, asile de l'ami à l'ami, du frère au frère. A peine le chevalier avait-il touché le seuil de cette maison fraternelle, que toute la maison venait à sa rencontre et à son aide. Les dames châtelaines s'empressaient de le recevoir, et de préparer elles-mêmes sa chambre et son lit. Elles le désarmaient de leurs mains, elles lui présen-
' Quant à raccollce, cVsl comme une maniuo do souvenance de l'acte, et |ioi=sil)le a fimitation de ce (pic jadis on f'aisoit à l'affrancliisscment des serfs, en leur l)aillaiit sur la joue; et itossihle ce coup de ])aslon ou de verj^e (juc les Grecs apiieloient KamLsnui et que nos eves(|ucs ont retenu, donnant sur la joue, par correction , après avoir oint le Iront des conlirmés. [Origine des chevaliers.)
LA N()I{.MAMHK UlT
tilleul, non pas sans y avoir perlé leurs lèvres, la coupe de la bienvenue el le vin du dil'parl ; quelquefois même l'hospilalité se poussait heaueonp plus loin, car, — c'élait écrit dans les lois de la chevalerie, — tout ce qui était dans la maison appartenait au chevalier. Un de leurs plus beaux priviléiies, et celui de tous auquel ils tenaient le plus, c'était de marcher les premiers à la guerre. « Toute chevalerie a « prééminence et honneur, pour la marche eu laids d'armes — En » l'ouvrage des batailles les chevaliers ont le pas connue les nuiistrcs <' et les docteurs en autres sciences! » Tout chevalier banneret pouvait aspiier à tous les titres de la noblesse : baron, comte, marquis, duc, et ainsi ils preuaieni, eux et leurs femmes, une place distincte dans le royaume, à la cour, autour du roi ; ils exerçaient des privilèges certains, authentiques, héréditaires: leur dignité, pour que chacun v portât respect, était annoncée par des insignes, lesquels insignes ;ippartenaienl, d'abord au rang de la personne, el ensuite à la personne même. Delà les armoiries, ainsi nonnnées, « parce (jne les gens de « guerre portoient les couvertures de leurs armes parées de couleurs el '• ligures de leurs blasons, desquels ils embellissoieul leurs escus, à l'i- ' milalion des ]»lns anciens, puisqu'il se trouve en Homère cl Virgile ' ipie les héros el les preux avoient des manjues el des signes pour faire ' reconnoistre leurs personnes es batailles. » De cette collection d'em blêmes , a élé formée une science difficile el compliquée , autrefois science de genlilhomme, laissée aujourd'hui à riiislorien el à l'anli- (|uaire, nous voulons parler du blason. Dans celle suite inlinie de (ouronnes, casques, cimiers, grilles, bourrelets, torlits , volets , laml.els ou lambeaux, supports ou tenants, champs el ceinlnres, dans toutes ces nobles marques du courage et de l'esprit du chevalier, les maîtres du blason ont fini par se reconnaître et par retrouver toute la suite d'une même familfe. A la chevalerie a commencé toute noblesse. Le chevalier avait seul le droit d'élever des créneaux et des tours, de creuser des fossés au bord de son manoir et de placer une girouette au sonunet de sou toit. Le chevalier seul avait des armoiries dont il se juu-ail dans les tournois, dont il se parait à laguerre, en guise de déli. Ces armoiries, vaiMamment conquises, le suivaient partout et toujours, en souvenir des belles actions passées, comme encouragement aux belles actions à venir. A la porte de la maison, sur la muraille, à la cheminée, brillait l'écusson du maître. Vous le retrouviez au plafond de sa chambre, au do.ssier de son fauteuil, au ciel de sou lil, à l.i iobc que poilait ^a l'emiiic dans les i^raud.s jours, sur la poiUine tlo i^cs
^08 LA NOUAIA.NDIK.
pages et de ses valels. Ainsi les armoiries devinreul héréditaires, aliii (fue les successeurs fussent encourat,^és à montrer pareille vaillance que leurs pères; « si bien que ce fut un bon moyen pour remarquer ceux '< d'une mcsme descente, origine et maison, lesquels par le changenieni '< de tant de noms de baptême, ou de partage et diversité d'escus facilement << se confondoient. » Le noble seul avait le droit de porter certaines armures, d'orner son manteau d'hermine ou de petit vair; seul il avait le droit de conférer l'ordre de chevalerie. A l'instant même, le chevalier pouvait transmettre cette nouvelle dignité. Le fils de Philippe le Bel arme chevaliers ses trois fils: Louis, Philippe et Charles, aux fêtes de la Pentecôte, les nouveaux chevaliers font à l'instant même quatre cents chevaliers. Malcolm, roi d'Ecosse, au dire de \^ Chronique de Saint- Denis, armé chevalier au siège de Toulouse, par le roi Henri d'Angleterre, ceignit l'épée, sur-le-champ, à trente capitaines, Ecossais comme lui. C'est ainsi que tout chrétien a le droit de baptême '.Tels étaient ces privilèges, privilèges nombreux, tenant à l'honneur, à l'orgueil, à la gloire, au courage, à la distinction extérieure; quelque chose de saint et de guerrier, mêlé d'amour! Les plus nobles sentiments, les actions les plus intrépides, le dévouement, la noble ambition, la vive passion de la justice la plus bienveillante, quelque chose d'inspiré et de jeune qui a franchi tant de siècles, et qui a fait pardonner aux nations du moyen âge tant de violences et tant de crimes ! La chevalerie, c'est l'âme, c'est l'intelligence, c'est la vertu des siècles barbares; c'est le frein qui arrête les coursiers indomptés, c'est la clarté bienfaisante qui se fait jour dans ces ténèbres. Elle a été, pour les plus violents caractères, une digue rarement franchie ; elle a été pour les plus mauvaises actions, comme une accusation et comme un remords; elle a ajouté à l'idée chrétienne un admirable respect humain qui a sauvé les nations, même lorsque l'Evangile eut cessé d'être la force dominante. Respectons donc, comme il la faut respecter, une institution d'un si beau, d'un si utile, d'un si généreux caractère. Hélas! nous ne verrons que trop tôt se perdre et se corrompre ces nobles commencements de l'honneur comme l'entendent les peuples modernes. Aussi bien, tant d'avantages et tant de récompenses chevaleresques soumettaient les chevaliers indignes de la chevalerie aux plus affreux châtiments. Qui avait forfait à l'honneur était frappé dans son honnenr, dans son nom, dans son grade, dans sa fortune, dans sa vie ! Un échafaud était dressé, cl sur ce vil échafaud montait le chevalier félon, elle bourreau, sous ses yeux, brisait son épée et son armure; il foulait aux pieds son écnsson,
i.A NOIUMAMHI'
le bouclier, aux aniniiries elTacées, élail allaclié a la (iiieiie iriiii cheval qui le traînait dans la lioiie «lu chemin, lloiitesiir le lelon ! inlamiesur sa race! nialédiclion du héraul qui roulrni-e à haute voix, nialédiclion des prêtres qui chantent l'ollice des morts !
Du haut de cet échalaud, le nom de ce malheureux rtait |»roclamé a haute voix et à trois reprises, et trois lois le poursuivant répondait à cet appel : — Ce n'est pas celui-là quon appelle! Celui-là est un félon et un menteur! Après quoi, dans un hassin de cuivre, on apportait de l'eau chaude, et cette eau chaude était jetée sur la lèle de ce misérable^
comme pour elTacer la sainte accolade qu'il avait reçue! Ce n'était pas encore assez de cette indignation et de cette infamie; l'homme était précipité de son échafaud par une corde ; sur une claie on le traînait à l'église, on jetait sur sa tête avilie le drap lunèhrc, et le clergé récitait le De pro/undis!
Dans l'histoire que nous vous racontons, dans cette Normandie guerrière et politique, terre des l)eaux-arts,de la croyance, des rudes labeurs, ce chapitre de la chevalerie devait avoir sa place. Ce cliapitre doit servir à vous expliquer ce que vous avez trouvé d'urbanité, d'élégance, de désintéressement, de bonne grâce, de galanterie et d'amour, même parmi ces barbares du Nord. Il vous fera comprendre quelques-uns des caractères les plus saillants de celle (''po(|ue , le prince Noir, du
110 LA XOUMANDIK.
(liiescliii, llicliaid Cœur-de-Liun,\M)i}\<i cl suUlal; vous (•uitiprciulrez aussi cuniinenl, par l'excès niôinc de riiéroïsiue chevaleresciue poussé à des lolies iucroyables, fut perdue la bataille de Créey et la l>alaille d'Aziiicourl; Crécy, Azincourt, le louiheau de la plus vivace uohlesse du royauuie de Frauce et du duché de Nornuindic! Ce l'ut le preuiier coup porté à celte iustiluliou héroïque de la chevalerie, qui avait produit laul de i,a'ands capitaines. Mais lorsque le roi Charles VII eut compris (|u'il avait plulôt hesoin de l'obéissance du s(ddat (|ue de la fouij^ue brillante et indomptable des gentilshommes, Charles le Sage composa sa nouvelle armée de gens d'armes réguliers, de compagnies soumises, à l'ordre de leurs capitaines ; révolution complète dans l'art de la guerre ; c'en élait fait, l'armée française se snllisait à elle-même, elle allait vivre du courage du dernier soldat, loul aussi bien que naguère elle se défendait par la valeur des capitaines. Plus lard, durant les guerres de religion, les chevaliers ayant pris fait et cause, celui-ci pour le pape, celui-là pour Luther, disparut derinslilutiou le caractère chrétien dont elle lirai! une partie de sa force. François l', lui-môme , le roi chevalier armé parBayard, lorsqu'il imagina de créer chevaliers , barons, comtes, des magislrals, des savants ou des artisles, ruina sans retour l'inslitulion ])remière, les chevaliers s'indignanl de voir porter leurs tilres par des hommes de robe, de travail et d'Fglise; en un mol, par des clercs!
Cependant l'Église, qui ne renonçait pas volontiers aux institutions qu'elle avait protégées et dont elle avait tiré un si grand parti, quand elle eut vu que la chevalerie lui échappait, avait institué des ordres religieux qui ne relevaient que d'elle-même. De leur côté, les seigneurs suzerains du roi de France, dans leur ardeur jalouse pour enlever à la royauté ses privilèges les plus chers, avaient fondé, chacun de son côté, un ordre nouveau ; à celle double ambition de l'Eglise et des seigneurs féodaux , remonte l'origine des chevaliers de Saint-Jean de Malte au douzième siècle, Aes chevaliers du Temple (H 18), de Saint-Lazare (1119). Ce sont là autant d'histoires à part toutes remplies d'héroïsme, de dévouement, de con(|uêles, de batailles gagnées. L'esprit militaire et guerrier des peuples modernes éclate et brille au milieu de ces nobles phalanges qui s'en vont, l'épée à la main et la croix sur la poitrine, a travers les nations ennemies ou inhdèles. Déjà, au Ireizième siècle, l'ordre de chevalerie perd i)eu à peu sou caractère religieux pour devenir un profane ornement de la vanité et de l'orgueil. En ce temps-là chaque j)etil prince, (-haque nation veut avoir sou (udre souverain. Témoin l'iudre de rOurs m S\iisse Mil'2). l'ordre de Daurbrc:: en Danemark l\2V.). dr
LA NOHM AMHi:. III
l'Etoile en Sicile (I2()<S). Un siècle plus tard, le Portugal voit crnr l'ordre du Christ ^ 1319) , la P(doi!;ne l'ordre de l'Aigle blanc ( 15:2,') ) , la Suède l'ordre des Séraphins en lô5i; cette même année 1554 vit créer l'ordre du Bain en Angleterre, et le très-célèbre et très-excellent ordre de la Jarretière. Enlin , en 1450, le 10 janvier , Philippe le Bon , duc de Hourgognc . créa cet ordre magnifique de la Toison d'or, qui ne s'accordait pas à tous les rois, et qui eut pour grands maîtres l'empereur d'Autriche et le roi d'Espagne. L'histoire signale aussi l'ordre du Saint-Sépulcre en Palestine (149()), souvenir expirant de ces vieux ordres religieux qui avaient rendu tant de services signalés. L'ordre du Saint-Esprit, l'ordre français porté à un si haut degré d'honneur pai' le roi Louis XIV, n'est, à tout prendre, ^(u'une fondation galante du roi Henri III (15 décembre 1578) , à la louange de sa maîtresse. Ainsi, avant la fin de la maison de Valois, ce mot chevalerie en était réduit à n'être plus qu'une aventure de galanterie et d'amour. Nous trouverons tout à l'heure un ordre de Saint-Michel, fondé par le roi Louis XI; mais cette histoire des ordres de chevalerie, pour êlre complète, demanderait plus d'un tome. Vous rencontrerez nicme, en bien cherchant , l'ordre des Fous, sans compter les ordres de chevalerie pour les dames, par exemple l'ordre des Dames de la Hache, institué par Ilaymond Déranger, comte de Barcelone, en l'honneur des femmes qui s'étaient battues vaillamment au siège de Tortose; l'ordre deCalatrava, qui était commun aux hommes et aux femmes ; sans oublier l'ordre de Saint-Jacques et l'ordre d'Alcantara ill77 , autres inventions de cette Espagne si avide de tout ce qui est la parure extérieure. Parmi ces diverses chevaleries, l'ordre Teutonique (1190) a brillé par des combats sans nombre. Le grand secret de cet ordre était contenu dans ces trois mots qui suffiraient à soulever des montagnes : pauvreté, humilité, chasteté !
Nous retrouverons, dans tout le cours de l'histoire, l'influence de ces chevaleries diverses dont l'empereur Napoléon a résumé en luiseuU'éclal et la toute-puissance lorsqu'il institua, du haut de sa gloire, cet ordre magnifique de la Légion d'honneur. Quant à l'infinencc purement littéraire de la chevalerie, celte influence ne saurait se nier. Le roman de chevalerie a été la première littérature du moyen Age. Il a rempli dans cette société naissante , le rôle des poèmes d'Homère éclatant tout d'un coup au milieu de la civilisation hellénique. Tout comme l'Iliade, cette fanfare sublime (pie répétaient les villes de la Cirèce, le roman de chevalerie est moins un poëme (pi'une hisloiie. Il parle de héros ipii ont vécu, il raconte .de vi'i'itables amours, il a vu
(le loin, assises à leur balcon ou doniinanl le lonrnoi, de loule ieui' beauté, les belles dames dont il raconte les amours. Le roman de chevalerie, c'est le souvenir d'un poêle actif et passionné quia pris sa pari, et souvent sa bonne pari, dans les amours et dans les combats qui foni le sujet de son livre. Notre romancier a été tonr à tour soldai, voyageur, pèlerin ; galant page auprès des dames, cavalier servant des héros, improvisateur au bivouac. Les douze pairs, Ogier le Danois, les quatre (ils Aymon, Karl h Grand lui-même, ont gagné plus de popularité à être célébrés par ces adeptes de la gaie science qu'à passer à travers les chroniques austères des historiens de couvent , attachés à leur his- , loire comme le serf s'est attaché à la glèbe. L'Espagne adopta la première, et avec transporl, ces beaux récils presque vrais, plus que vrais, qui n'ont pas peu contribué à donner à l'Espagne celle physionomie chevaleresque qu'elle conserve encore. Le Normand dans ses voyages sans lin, de Normandie en Angleterre, et d'Angleterre en Normandie, transportait en tous lieux ces belles histoires qui réunissaient à toute la sainteté de la légende toute la naïveté et tout l'intérêt de la fiction. Le roman parlé et le roman chanté faisaient loule la joie intellectuelle de ces rudes époques. Dans ses romawcero*, l'Espagne écrivait toute son histoire héroïque et galante. Dans leurs ballades, l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande inscrivaient les noms et la gloire de leurs héros , l'orgueil de la victoire, les douleurs de la défaite, le souvenir lamentable de la ualionalilé perdue à la suite de la conquête de Guillaume. Prêtez l'oreille ! Entendez-vous le poëme sans lin qui se chante sur les bords du Rhin en l'honneur de Charlemagne et de Frédéric Barberousse? C'est l'Allemagne qui jette au loin les fondations brillantes de sa poésie et de son histoire nationales!
Le trouvère et le jongleur, ces pèlerins de la poésie et de l'histoire, ces dépositaires de tous les secrets que renferme l'âme des peuples, joie et douleur, s'en allaient de château en château (non pas sans s'arrêter à la porte des églises, et sur le seuil des chaumières, et dans les places publiques où se réunissaient les bourgeois), pour colporter les guerres, les passions, les amours, les misères d'aujourd'hui et les bonheurs d'autrefois. Ils répétaient les choses passées, ils annonçaient les choses présentes ; au vaincu ils parlaient de vengeance, au vainqueur ils parlaient de sa gloire ; aux chevaliers, de leur courage; aux dames, de leur Iteauté. Ils étaient les représentants du peu d'opinion publique qui pouvait se faire jour dans ces châteaux entourés de fossés, dans ces villes entourées de citadelles, dans tout ce moyen âge plein d'insolence et de tyrannie.