I. V NOirM AN DIK. jr
li'l lODil, Jciusiilciii , la villr saillie, loiiihc au pouvoir dos cluéliciis. Mais t|iii i»(>iirrail dire les exploils de Taiicrède? Les portes seuls oui pu Millire a eélébrer ces verlus guei rières ; Tnncrède est le modèle des chevaliers, il esl riiouiieur des croisades, il uièle l'aumône à la ^nicire, le |)aidou au châlimcnl, la prière à riiéroïsnu;. Il mourut à Anlioclieeu lllti, laissant une i^loire sans tache et la plus pure l'enonunée dont jamais soldat de Normandie ait |)u décorer sa tomhe. — Tels étaient les Normands de Sicile, et certes ce serait injuste de les sacrilier aux Normands d'An-lelerre. — IMiis (pic la hranchc ainée de Uoliert (iiiiscard, la hranche cadelte lut heureuse ; elle a porté la couronne royale; Ho-er, le lils du duc de Sicile, le neveu de Guiscard, le cousin de IJohémond, et enliii le père du i^rand roi lloiicr, avait préparé, avec le zèle d'un romlaleiir d'empire (d'un Normand! ), les i^randeurs nouvelles de sa maison. Comme nous faisons, dans ce chapitre VII. de l'archéologie, encore plus ipie nous faisons de l'histoire, nous devons raconter, en peu de mois, par (luelle suile de travaux la ville de PaleriiK^ lut |iorlée à cette magiiilicence dont elle a conservé de si admirables vestiges. Déjà en 1 lî)0 Paleiiiie était le sujet de radmiration des chroni- (|ueiirs ; le vieux palais s'appelait le chdleau de la Mer, aujourd'hui Casidlamare, réparé d'abord par le comte Hoger, et, plus lard, par l'empeleiir ('harles-Quint lui-même. Le palais neuf, entouré à l'extérieur de vastes murs à angles saillants, resplendissait à l'iulérieur de l'éclat de l'or et ilva pierreries; ce noble édilicc était llanqué de deux tours, la tour IMsane qui contenait le trésor des princes de Palerme, cl la tour (Irecqiie, dans laquelle les rois normands jetaient leurs ennemis. Entre ces deux tours, s'élevait un batimenl moresrpie, entouré de pavillons biàtis pour les jeunes filles et pour les eunuques au service du roi et de la reine ; il faut reconnaître que, cette lois, l'inniience orientale esl poussée un peu loin. Dans le palais même étaient élablies des filatures de soie, mêlée d'or, aux dessins variés, qui fut loni;lemps une des fabrications importantes de la Sicile. La chapelle royale était bâtie à l'cnlréc du palais, on la citait pour la magnificence de ses mosaïques, pour la variété de ses marbres. Le plafond du dôme resplendissait sous l'or el les peintures : encore aujourd'hui le cadran solaire a conservé sa phunie de marbre el ses trois inscriptions greccpie, latine, arabe, eu riionneur de Iloger. Le reste de la ville entourait dignement toutes ces maynilicences; le pai'c toncbail au palais, le parc n'avait pas moins de deux mill(! jias de circuit, c'était une suite de jardins plant('s d'arbres de toute espèce; bos(iuets de lauriers el de myrtes, eaux limpides el ahond.inlcs.
toutes les fleurs et tous les fruits de l'Orient tempéré. Dans toute la longueur de ces jardins s'étendait une galerie, aux arcades ouvertes, et dans le milieu de la galerie brillait un grand vivier pour les i»oissons. Le parc était plein d'oiseaux chanteurs, et de bêtes fauves, réunissant ainsi le plaisir des yeux et de la table. Dans ce lieu de délices, l'art oriental avait semé, à profusion, les plus gracieuses fantaisies, c'est là que Roger passa le reste de sa vie, dans toutes les voluptés que Mahomet permet à ses disciples; singulière aventure, que ces rois de race normande, ces descendants des pirates du Nord, tombent tout d'un coup du haut de leurs travaux guerriers, avec tant d'abandon et tant de joie, dans le despotisme, la pompe, le harem, les eunuques des sultans d'Asie ! Le roi de Sicile, Roger,mourutle2Gfévrierll54, épuisé par les excès du sérail, et, comme dit un historien, « ultra quam bona corporis exigerel valetudo, rébus assuetus venereis. »
Son (ils, Guillaumel*", ressemblait à son père, mais il suivit son exemple du côté des voluptés défendues. De temps à autre, il est vrai, le courage apparaissait dans celte âme normande; mais bientôt Guillaumerevenait aux amoursetausommeildesjardinsdelaCuba, laissant sonroyaume entreles mainsd'un favori, l'ApulieuMajo. En ce moment, la puissance normande dans l'Apulie courait de grands risques; en dépit de ses princes eux-mêmes, la Calabre était restée fidèle à la langue et au culte grecs. L'empereur d'Orient, Manuel Comnène, et l'empereur d'Occident, Frédéric Barberousse, menaçaient le Normand Guillaume ; bientôt ce fils énervé du roi Roger n'eut plus sur le continent que Salerne, Naples,Melfi, Amalfi,Sorente,et plus il perdait de terre, plus son confident Majo était heureux. Ce traître, lefils d'un marchand d'huile, avait résolu de remplacer son maître, et de monter sur ce trône fondé par les armes des Hauleville ! Heureusement que Guillaume r' fut averti, et à l'instant même, sortant de sa torpeur, le Normand reparut; il battit les Grecs, il reprit Rari,dont il renversa les murailles, il rentra dans Tarente, il fit trembler le pape qui était à Bénévent, et alors ce même pape Adrien IV offrit à Guillaume la couronne de l'Italie entière.,, tous ces triomphes furent l'œuvre de deux campagnes, après quoi Guillaume de Sicile rentra dans ses jardins de Palerme, il reprit son vil favori, et alors ce Majo fit peser sur les Normands vainqueurs sa haine, son insolence et ses débauches. Quelle honte, après tant de gloire! Les cachots de Palerme étaient remplis de gentilshommes normands; aux uns, Majo faisait crever les yeux, les autres expiraient sous le bâton ; il abusait des femmes, il déshonorait les filles. Cet homm»> a détruit à plaisir les colonies normandes de l'Afrique ; il a perdu, en
ilcvix amiéos, Tiiimli cl loulos les terres (îiiviioimanles. Il élail le maître partout ; lamn^^ était à lui ; il achetait les cardinaux à prix d'ctr, leur rappelant (jue le pape Zaeliarie avait déposé le deriii(M' des l'ois lainé'anls pour couronner le roi Pépin. Une fois eiu'ore la chance tourna pour Majo ; écrasés, les Normands se révcdient, les (ils et les frères veulent venger leurs pères égorgés, leurs sœurs déshonorées; la Campanie, TApulie, la Calahre se révoltent, non pas contre le roi Ciuillaume, mais contre 3Iajo, son ministre; à la lin, cet hoiume, rexécralion dclaSicih', est tué de deux coups d'épée à la porte de Sainte-Agathe, et le roi Guillaume se consola de la perte de son favori, en s'emparant de ses trésors. Ici encore nous tomhons dans d'horrihles histoires : le roi est arrêté, dans son palais, par une cons[»iration nouvelle, sa garde est massacrée, les rehelles proclament r(M son lils aîné, un enfant de neuf ans, et (|uand le peuple accourt à l'aide de cet enfant, (iuillaume tue son lils d'un coup de pied. Peu s'en fallut, dans sa colère, qu'il ne détruisit Palernie de fond en comhie; puis, sa colère apaisée, il revint aux plaisirs de son harem. Sa mort fut digne de sa vie, il mourut de la dysseiiterie, le 7 mai 11G(), pleuré par les femmes, qui parcoururent pendant trois jours les rues de Païenne, les cheveux épars, et récitant des chants funèhres aux sons des lamhours mauresques. De son côté, le peuple de Palernie ohéissait au nouveau roi, Guillaume II, un jeune homiiic de quatorze ans à peine, qui portait en lui-même toute la heauté de sa race. Ge nouveau roi, hien conseillé, se montra fidèle allié du pape Alexandre III et dévoué à la politique pontificale. Les deux empereurs d'Occident et d'Orient offrirent leurs filles à Guillaume, mais il demanda la main de Jeanne, la fille de Henri II, roi d'Angleterre. Les noces furent céléhrées à Palerme en ^176. La paix fui grande en Sicile, jusqu'aux jours où les cruautésde l'empereur Andronic appelèrent les comtes normands sous les murs de Thessalonique; la ville assiégée était défendue par un gouverneur qui se promenait sur les remparts, sans épée, sans cuirasse, eu rohc de chamhre et en pantoulles d'(u-. Les Normands entrèrent dans la ville ré|)ée à la main, et avec eux lit irruption un océan de malheurs : c'est toujours le meurtre et le pillage qui accompagnent ces prises de villes. Jamais les Normands n'avaient été plus près de s'emparer de Gonstantinoj)le, mais cette fois encore les Grecs, par une trahison nouvelle, tomhent sur leurs alliés de la veille et les mettent en pièces. GcpendantGuillaume II mariait à Henri, roi des Piomains, fils aine de rcmpereur IJarhci'ousse, Gonstance, sa tante, fille posthume du roi Uoger. Le mariage fut céléhré à Milan dans l'église de Saint-Amltroise au cominencement de l'année 1 LStJ;
lôS I- A NO H M AN Dli:.
par (te mariage, (luillauiiic, (jui n'avail pas (renlanls, assurait aux deux époux la courouue éventuelle de Sicile. Chrétien autant que son père l'avait été peu, Guillaume II fut l'ennemi acharné des Sarrazins; il envoya une flotte de soixante galères pour délivrer la ville de Tripoli assiégée par Saladin (H 88), et lors(ju'il apprit que le roi de France et le roi d'Angleterre partaient pour la Palestine, il pleura de ne pouvoir pas les suivre. Mais au moins il fit la chasse aux pirates et prépara des vivres pour l'arméedes croisés. La mort surprit Guillaume le Bon au milieu de ces préparatifs, 11 novemhre 1189. Son corps fut porté dans l'église de Mont-Réal, célèhre par ses mosaïques éclatantes. Cette église, fondée par Guillaume le Bon, eut bientôt donné naissance à la ville dr, Mont-Uéal. La position est admirable en eflct ; la ville domine Palerme, et toute celle immensité de la mer. Puisque nous parlons de Monl- Béal, nous devrions dire aussi que la cathédrale de Palerme, cet admirable monument, date aussi du règne deGuillaume le Boit. Le tombeau de ce digne prince est placé dans la nef à droite, à côté de celui de son père, Guillaume le Mauvais. Il est en marbre blanc, à fond d'or, posé sur deux gradins, au milieu de huit colonnes en marbre. Sous ce marbre repose le dernier descendant légitime de Tancrède de Hauteville, le meilleur roi normand de l'Italie. N'est-ce pas là une belle page dans l'histoire d'un peuple et d'une maison? Mais aussi nous ne quitterons pas cette race de princes normands, l'orgueil légitime de notre province bien aimée, sans vous dire les belles œuvres dont ils ont chargé cette Apulie sur laquelh; ils ont réi;né du onzième au treizième siècle, c'est-à-dire pendant deux
cents ans.
Certes, lorsque nous parcourons les châteaux, les églises et les monastères de l'antique Neustrie, nous restons charmés et comme épouvantés du nombre, de l'éclat et de la majesté de ces belles œuvres , profanes ou chrétiennes, qui révèlent un si grand peuple ; mais cependant, «(uels ne seraient pas nos regrets, et combien notre histoire serait incomplète, si nous laissions de côté la gloire des Normands dans l'Italie méridionale ! Des édifices construits par les Normands d'Italie, le temps en a peu respecté, cependant on en trouve encore. A peu de distance de la mer Adriatique, sur le mont Gorgano, dernier rameau des Apennins, s'élève la cathédrale de Monte-San-Angelo , dédiée à l'archange saint Michel. L'édifice est remarquable par sa porte de bronze, partagée en vingt-quatre panneaux, chaque panneau représeutant un drame tiré de la vie de saint Michel ou de saint Gabriel; et quand l'artiste a accompli son œuvre: « Je vous prie, dit-il, vous qui venez ici pour voir ces portes
LA NOUM \M)1 K. K.i)
(le bronze, de \n''\ci DiiMi poui' ràiiu; «U; celui (jiii coninuuula un si hcau Iravail. » Ces portes liireiil i;ravées à (jonslaiiliiiople, car à celle époque rilalie mellail à eoniriltuliou les ciseli'urs el les arlisles de la (Irèce. Ainsi oui été i'ailes, par les arlisles du Bas-Empire, les portes en bronze de la calhédrale d'Anialli, qui ont servi de modèle à la porte eu bronze de la cathédrale dcTroja. L'art grec et le goût normand s'enlendaieul à merveille pour accomplir ces œuvres sérieuses, la chaire à prêcher de léglise de Saint-Rasile, par exemple. Tout comme ïroja, Barri est une ville grecque, elle possède sa cathédrale de l'art byzantin; on y retrouve partout l'inlluence orientale : fenêtres en arcades, rinceaux, feuillages, figures, loul le onzième siècle architectural. Le Normand, cette fois, n'a fait qu'obéir à la Grèce. Dans celte église de Barri furent couronnés Boger, en 1151; Henri VI, en 1195; Manfred, fils de Frédéric. A huit lieues au nord de Barri, cl en suivant les côtes de la mer Adriatique, vous arrivez à la jolie ville de Trani, dont la calhédrale, légèrement posée sur le bord de la mer, semble dire aux flots obéissants : Tu niras pas plus loin! Le campanile el la grande porte appartiennent évidemment à l'art normand ; tout le reste de cette charmante église est exécuté dans le goût arabe. Les fenêtres des cinq étages sont en ogive, el l'arc en accolade, qui soutient le quatrième étage, rappelle tout à fait, dans son élégante hardiesse, l'architecluro des Maures d'Espagne. On arrive à la porte de la calhédrale par un large perron que protégeait, autrefois, un portique soutenu par des colonnes dont on voit encore les bases sur le mur d'appui intérieur. Cette porte, qui a cinq mètres de hauteur sur trois mètres de largeur environ, est composée de plaques de bronze d'un travail merveilleux, el lixé sur un fond de bois de chêne. Nous ne croyons pas que l'art byzantin ail été poussé plus loin ; ce chef-d'œuvre de bronze date de l'an 1160, il n'a pas moins de trente-deux panneaux réguliers. L'histoire politique de Trani, pendant la domination des Normands eldes princes de Souabe, mérite peu l'allention du lecteur. Guillaume le Bon accorda à la cathédrale de Trani des immunités assez étendues, que l'empereur Henri VI conlirma plus lard. André, un riche citoyen de Trani, comme il partait pour la Palestine, donna à la calhédrale mille onces d'or. A égale distance de Trani el de Barri, au milieu d'une plaine fertile, on trouve Bilonto. La cathédrale de Bitonto el la cathédrale de Barri peuvent être regardées comme les plus anciens monuments du style normand ou gothique en Apulie. Les lions normands el l'aigle de Souabe qui décoreiil la façade extérieure, permellenl d'en lixer la construction au conuiu'iiccment du li'cizième siècle ; les toits
^^0 T. A NOUMANDIK.
])oiiiliis, les l'osaci'S, les galei'ics eu culoimelles, les feiiêli'(;s encadrées dans iiiio arcade connmuie ; l'ogive enliii, (lui domine loiil cet ensenilde, indiciiie suriisamincnl que le slyle romain csl abandonné. Cependanl la nouvelle arehileclure en esl encore à son déiml, elle mauiiuc de hardiesse, elle n'a pas imaginé reui[doi de ces arcs-ljoulauls (jui, dans les églises postérieures, souliendroul les umrs du grand comble. L'intérieur de l'église est élégant, la nel' élancée est soutenue i)ar (puitre rangs de colonnes, l'Italie est en plein art ogival.
Maintenant que le bon roi (luillaume est mori, prince qui faisait fleurir la justice et les lois, nous irons plus vite. Le trône manque d'une succession régulière, les nobles sont divisés; la race latine et la race normande se reconnaissent à leur vieille haine ; ajoutez l'incertitude de la politique pontiricale, et l'ambition de l'empereur d'Allemagne qui rêve, à son prolit, le rétablissement de l'empire romain sotis le premier des Césars. Tout nous annonce des guerres nouvelles, impitoyables: la Sicile, plus que jamais, est menacée par la guerre; cette ile si riche, ces belles cités, ces châteaux, ces montagnes, cette mer, celle noblesse, celteanticiue fontaine où s'abreuvait la musc des poêles, toutes ces merveilles de la nature, de l'art et de l'histoire, élaieitt dans un doute terrible, lorsciu'en 1145, Roger, duc d'j\pulie, lilsaîné du roi Roger, se trouvant chez Robert, comle de Leu, ne put voir impunément les grâces cl la beauté delà fille de ce seigneur : de ce commerce amoureux naquirent deux enfants, Tancrède et Guillaume. Le duc d'Apulie mourut sur ces enirefaites, et son [tère accusa le comte de Leu de cette mort soudaine. Le comte s'enfuit en Grèce avec sa fille, laissant les deux enfants dans le i»alais de leur grand-père, à Palerme. Ces deux enfants furent surveillés avec soin par Ciiiillaume le Mauvais. Tancrède, brillant par l'esprit, se porta avidement du côté des sciences, ce ([ui ne l'empêcha pas de conspirer contre son grand-père; son projet manqué, il s'était enfui dans Athènes, et il n'était revenu dWtliènes qu'à l'avènement de Guillaume le lion, son cousin, A la mort de Guillaume 11, les Siciliens jetèrent les yeux sur Tancrède pour réprimer ranarcbie qui éclatait de toutes parts. Va\ ell'et, les chrétiens el les Sarrazins s'étaient battus récemment dans les rues de l'alerme, et à tout prix fallait-il remettre un peu d'ordr( dans cette anarchie. Aussi, Iiien que Tancrède eût prêté serment à Constance, la femme du roi des Romains, la bru de Frédéric Rarberousse, 11 fut nonnné roi de Sicile, el couronné à Palerme, avec le consentement de l'église de Rome, au mois de janvier 1 100. Devenu roi, Tancrède se montra un prince habile. Son premiei soin, ce fui de ehercher des al-
LA NORMANDIE. Ui
liancos el lie se rendre l'avorable rarméc des croisés, eonduile par le roi de France el par le roi d' Angleterre, IMiiliitpe-Anguslc el Uieliard Cœur de Lion. Mais cet indomptable Uichard n'était pas facile à devenii' un allié utile el bienveillant. Il portail en lui-même toute l'insolencede la longue prospérité des princes de sa maison, et comme, sur son passage, ftlessine avait terme ses portes, aussitôt le prince anglais, duc de Normandie, réclama avec hauteur la dot el le douaire de Jeanne, sa sœur et la veuve de Guillaume le Bon. L'arrogance des Anglais irrita les Siciliens, qui relusèrent des vivres, et se vengèrent à coups de poignard. Richard brisa les portes de Messine, et s'en empara en moins de temps, dit un historien, qu'un prêtre n'en met à ehanter matines. Ce que voyant le roi Tancrède, il s'en va trouver le roi d'Angleterre, et par les prières, par les riches présents, par les adroites (laiteries, par son mépris apparent pour le roi de France, Tancrède vient à bout de Richard; enlin, Tancrède proposait de donner sa lille au propre neveu de Uichard Cœur de Lion, le jeune Arlhur de Bretagne, héritier présomptifde l'Angleterre. Uichard, vaincu par tant d'habileté, lit alliance avec Tancrède et promil de le défendre contre les projets de Henri VI, le nouvel empereur d'Allemagne, car l'empereur Frédéric Barberousse venait de se noyer en traversant le Selef. C'est ce même empereur Henri VI, que le i>ape Célestin, après l'avoir couronné, découronna, dit-on, d'un coup de pied , pendant (|ue l'empereur était prosterné à l'autel, comme si le pontife eût pu prévoir que cet empereur trafiquerait de la liberté d'un roi !
Les deux dernières années du règne de Tancrède (1192-1195) furent employées dans sa lutte avec Henri VI, el comme enlin, par sa prudence autant que par son courage, Tancrède venait de pacifier la Sicile, il mourut à Palerme, en 119i, heureux d'être enterré dans le tombeau de son fils,donl la mort récente l'avait accablé de tristesse. A l'instant même où Tancrède descendait dans la tombe, son allié, Uichard Cœur-de-Lion, tombait entre les mains de Henri VI, qui le relenail |ten(hinl un an dans la forteresse de Trifels, la forteresse des trois rochers. Avec l'argent d(; la rançon de Uichard, Henri VI voulait conijuérir le royaume de Sicile. En effet, le moment était bon pour celle con(iuêle. Le second fils de Tancrède, Guillaume, venait de succéder à son père, dans ce royaume déchiré par les factions. Naples, Messine, Palerme, étaient ouvertes désormais à l'ambition de l'empereur d'Allemagne, et celui-ci appohi les Génois à son aide, leur promettant de ne pas faire un long séjour en Sicile. Les Génois [iromeltent leur a[tpui à l'empereur, à l'instant même ils prennent Gacle ; iNaples ouvrit ses [»ortes à rempcreur. Salerne
rcsisla, el peiil-clre ciil-elle sauve son iiMlépendance , si Icsvaisseaux i^ûiiois n'eiisseiil pas ouvert à Henri VI le délroit de Messine. Calane esl mise à l'eu el à sang; l'église de Calane, niagnilique monument de la piélé normande, est livrée aux flammes. Les portes du château sont ouvertes par la reine elle-même, el le 30 novembre, l'empereur lait son entrée triomphale. Quelques jours après, Guillaume, le fils deTancrède, sortait de son dernier asile, et venait se remettre entre les mains du vainqueur. 0 misère! le descendant de tant de capitaines venus de Coulances, le fils des Normands d'Italie, des Guiscard, des Bohémond, des Tancrède ; le neveu des Normands d'Angleterre, des Guillaume et des Richard ; l'unique héritier des rois de ce royaume de Sicile fondé par les aventuriers de nos premiers chapitres, le voilà qui s'agenouille comme un vil esclave devant l'indigne fils de Frédéric Barherousse, et qui dépose aux pieds de cet empereur déshonoré par la rançon du Cœur de Lion, sa couronne et l'honneur de sa maison : Fortunam mm coronâ Jeponcns.
Henri VI tenait donc le roi de Sicile, mais il fallait venir à bout des comtes et des autres chefs de l'aristocratie normande ; à force de serments el de promesses, lilteris ficlitiis et mendosis^ il réussit aies amener à Palerme. Le jour de Noël, l'empereur, entouré de ses Allemands, tinta Palerme une cour militaire; il fit arrêter Guillaume, sa mère, ses sœurs, ses principaux partisans ; on creva les yeux au fils de Tancrède, et de ce jeune homme qui devait être le continuateur de celte nohle race, le fer fil un vil eunuque ; en même temps les nobles et les évêques (jui avaient assisté au couronnement de Tancrède sont brûlés vifs dans un champ voisin de la Cuba : Juxlajardinum Cubœ, à cinq cents pas du palais du roi ! Bien plus, car en tout ceci la haine se mêle au sang, le lâche vainqueur d'une si grande race fil déterrer les restes deTancrède el de son fils Roger, on leur arracha leurs couronnes d'or, on coupa la têle de ces cadavres; deux cents chevaux furent chargés de l'or, de l'argenl, <les pierreries et des perles de la Sicile. La malheureuse princesse, de ce beau sang normand. Constance, ne fut pas témoin des brigandages que son mari exerçait sur ses parents, sur ses compalrioles. Elle s'était arrêtée à lesi, petite ville de la marche d'Ancône, el là, le 26 décembre, jour de saint Etienne, elle mit au monde son premier enfant, le fameux empereur Frédéric H, Normand par sa mère, donc un des héros de ce livre écritsousune inspiration toute normande. La femme de Henri VI, (Constance avait alors (piaranle ans; el pour qu'on ne doulàl pas qu'elle li'il en eflVl lii mère de renlanl (pii allail Ncnir, elle vonlul acconrher en
plein air, cl moiilror à la l'onlt' assemblée ses iiiamcllts reiiiplics de lait. Un siècle plus lard, DaiUe, pailaiil de celle Iturlie (jui avait embrasé rilalie, s'écriail [l'ardiso, canio III}: " C'est la lumière de la i;rande (loiislaiice,((ui, du second oruueil de Souabe, eui^endi'a le troisième, et la dernière puissance de celle race. » Savez-vous cependant quelle était la pensée de Heuri VI? 11 n'acceptait le royaume de Sicile que comme le cliemin ouvert de la Grèce et de Constanlinople. Rester maître absolu de l'Allemagne, renverser les républiipies d'Italie, relever en même temps l'empire d'Auguste et l'empire de Constantin à son bénéfice; commandera la fois dans Conslantinople et dans Rome, occuper en même temps le Tibre et le lîospliore, lel était ce rêve impérial ! Le 2o lévrier liS5, Henri VI quilla la Sicile, emmenant ses prisonniers et ses trésors, qu'il voulait mettre en sûreté dans ses forteresses des Alpes, Constance alla rejoindre son mari à Barri , où elle lut couronnée avec lui, reine de Sicile, dans l'église de Saint-Nicolas. Peu après, l'empereurroi regagne l'Allemagne, pendant que sa femme revient en Sicile. Il séjourna peu de teuqis dans la Haute-Italie, rrancliil les Alpes, laissa à Coire l'enfant mutilé, ce malbeureux Guillaume (|ui avait porté la couronne de Sicile et qui mourut en 1198: la reine Sybille et ses filles, et les autres captifs furent enfermés dans différents monastères ou cbâteaux de l'Alsace. L'empereur arriva au connuenccment de septembre à Hagueneau, sa résidence babitnelle, et toute cette année il l'employa à se faire reconnaitre comme l'béritier des Césars et roi de Sicile. De son lils Frédéric, un enfant d'une année, Henri VI fit un roi de Rome, comme cela s'est fait, de nos jours, pour un autre fils d'empereur, au berceau !
De son côté, quand l'impératrice Constance arriva à Palerme, elle fut toucbée de pitié à l'aspect de tant de ruines. Cependant la Sicile pensait déjà à la révolte. Les Génois, qui avaient tant servi la fortune de, l'empereur, comprenaient maintenant qu'ils avaient agi contre les intérêts de leur nation; le pape excommunie Henri VI, la bannière normande se relève, un instant, sur les murs de Naples et de Capoue. L'empereur fit tête à tous ces orages, il brisa la révolte avec sa rigueur accoutumée. Il arrive dans la Sicile, plein de rage et de baine , avec soixante mille bommes rassemblés pour la croisade. Il brûle Calaneet Syracuse, il fait arracber les yeux et mutiler (|ui lui résiste. A la fin cv. tvran du peuple et de la maison de Sicile mourut d'une pleurésie, le 2o septembre 111)7, à l'âge de trente-deux ans. Homme perfide et cruel, il eut quelques remords avant de mourir, de la façon dont il avait traité le
14,/, LA NOll.MANDllv
roi Richard Ctour-dc-Lion. Le pape Célcslin eiil graïKlpciiic à permcUit' (Mi'il IVil iiiliunié en terre sainle, cl encore fallnl-il le consenlenienUlu roi Piirliartl. Le corps île Henri VI fui Iransporlxi de Messine à Palerme, ('Ul('i)os(! sous le dôme «le la cathédrale, dans un nia^aiifiquc tombeau de porphyre, que les lieutenants du roi Roger avaient autrefois apporté deCorintho; pourépilaphc il eut des épigrammes ;
Omnia cum i>ni>(i s^i""'^"'' ''^^ morte Ijr.nnni ; Apuliis el Calal)cr, Siculusque, Ligurquo. Le monde enUer el le pape se réjouissent de la mort du tyran , Apnlions, Calabrois, Siciliens, Toscans, Liguriens, se félicitent de le voirenlin au tombeau
A peine son père fut-il mort, que Frédéric II comprit qu'il fallait déolacer le centre de l'autorité. Sousles rois normands, le centre de l'aulorilé était en Sicile, sous Frédéric II elses successeurs il fut transporté dansl'Apulie. Frédéric II, malgré tout son génie, son adresse, son courage, ne devait pas tenter de réunir sous la domination des empereurs l'Allemagneet l'Italie. Oterau pape, pontife suprême, c'est-à-dire la moitié d'un empereur, l'aulorité, l'entreprise était au-dessus des forces d'un homme ; mais cette histoire ne rentre pas dans notre sujet ; nous n'avons voulu voir en Italie que la race normande, et nous nous bornerons à rechercher les monuments de l'Italie dans lesquels est resté empreint le génie normand. Dans la Sicile, Frédéric II bâtit le palais de Foggia, il fonde l'université de Naples, qu'il oppose à l'université de Bologne, la Mcrc <h'.9 Éludes. Il construit la citadelle de Lucera, qui était, dit Malliieu Paris, comme îine épine dans l'œil des papes. Pour orner son palais il fait venir de Naples des statues du travail le plus exquis. Il fortifie Capoue, el lui-même il donne le dessin du château et des deux tours qu'il fait construire à la têlc du pont jeté sur le Vulturne. Ainsi, il dominait en Allemagne, il comprimait la Lombardie, la Toscane tremblait devant lui, lîome en avait peur. Son administration sage et forte avait doublé les ressources de son royaume de Sicile. Grégoire IX le redoutait en le haïssant, un instant le pape eut peur que le patrimoine de l'église ne fût cbauiié en fief, el (pie le successeur de saint Pierre ne fiU réduit à la eoiidilioii d'un vassal. La révolte de son fils Henri arrêta les prospérités de Frédéric H. Au milieu de ses querelles domestiques, l'empereur venait de contracter un troisième mariage avec une fille «le Jean sans terre, Isabelle, sœur du roi d'Angleterre, Henri III. Cette alliance, conforme à la vieille politique des Césars d'Allemagne, pouvait menacer la France d'une nouvelle ligue, elle fiatlait la vanité des Anglais, (^e mariage fut célébré avec une magnifieence qui seiiddail dépasser toutes les richesses