I.A NOIIMANDIK. I7r
sur les cliers-ddnivre du passé rlirrlini. C-cs (i;uvres illuslios, (•oiiimeiicées avec tant <l('joio, achevées ave»' tant d'ori^ueil, elles sonl brisées avec mie rai^e égale à celle joie, éi;ale à cel orj^ueil. Non, jamais les Vandales n'oul élé plus l'iirieux <oiili'e les villes antiques (pie les Iiahilanls de l'Europe moderne ne l'ont élé contre les plus saintes cathédrales, les plus vénérables monastères, les plus hautes et les plus royales maisons. Les lâches ! même dans leurs fureurs les plus violentes, ils s'en itrenaient, plus souvcmiI, aux monuments (pi'anx liomnn^s. (Télait le délassement oblii^é de leurs discordes civiles, ipie le vaini(ueur brisât la maison, l'église, l'hôtel, l'hôpital du parti vaincu; de son côté, au premier changement de fortune, le vaincu remlait au vainqueur ruine pour ruine. OucI est l'enfant de ce peuple de France qui n'ait pas essayé son ardeur naissante, en brisanl à coups de pierre, les (euvres les plus délicates des vieux sculpteurs? Les proleslanls et les catholiques, (pielles guerres abominables ils se sont faites ! Ouels meurtres, quels blasphèmes des deux parts, etsurlout, des deux paris, (|uc d'incendies, d'abomina lions et de ravages ! Ouant aux ;d»ominations à jamais déleslables, (piani aux perlidies exécrables de cel horrible 17î)5, loul sanglant et tout souillé, époque fabuleuse qui n'a pas eu sa pareille dans les annales les plus chargées de crimes, de folies et de souillures de tout i?enre, 1795 a loul brisé, loul écrasé; immense ép0([ue de crimes inutiles, si perverse et si inlinie dans son génie d"anéantissement universel, que c'est à peine si on peut y croire ! Et voilà comment les dix-sept cent mille édilices sacrés qui couvraient le sol de la France, abattus, vendus, achetés, pillés, dis perses çà et là , renversés, jetés dans le four pour devenii" de la cliaux vive, ont à peine laissé quelques nobles débris de leur ancienne grandeur, comme pour augmenter nos vifs, inutiles et sincères regrets! Ce que la révolution slupide n'a pas eu le temps de briser, l'infâme bande noire l'a vendu en détail. C'est à peine si la France a sauvé deux mille églises dignes de l'attention de l'anliquaire, dignes de l'élude de l'artiste. Voilà donc à quelles ruines incomplètes ont abouti tant d'argent, tant de patience, tant de génie ! On a déshonoré les cilés. Privée de ses chefsd'œuvre, à quoi ressemble une réunion d'hommes? Ce n'est plus une ville, c'est une fourmilière. On a déshonoré le paysage qui tirait un si grand parti de ces flèches, de ces clochers, de ces hautes murailles. Ce qu'on n'a pas pu renverser, on l'a souillé à plaisir. Des plus nobles tours gothiques, on a fait des magasins; des plus correctes églises ogivales, on a fait des écuries; et c'est justement pourquoi nous devons accorder, nous autres, qui sommes innocents des crimes et des fureurs de nos pères, nos plus vives et plus respectueuses sym-
ITc, LA NOH.MAXDIi:.
pjilliics nu pon (jui nous rcslc des œuvres de rjuiclirrlien d'aulrefois. Des uoiultreuses provinces dont se coiiipose !e royaume de France, la Normandie est la province qui a conservé le plus grand nonihre de ces glorieux vestiges. Parcourez ces villes actives, remplies, populeuses, brillantes, à charpie pas vous rencontrez quelffue souvenir du moyen âge, débris curieux et vénérables de l'art d'aulrefois, dont les sages cités se l'ont un ornement et une fête de chaque jour. A peine êtesvous arrivé dans quelqu'une de ces villes superbes, qui ont joué pendant tant de siècles leur rôle de villes souveraines, que tout d'un coup vous cherchez, de l'âme et du regard, le monument resté debout et portant légèrement le souvenir de tant de siècles. Si, par bonheur et par miracle, la sainte cathédrale a résisté aux violents orages des hommes et du ciel, soudain vous entrez, d'un pas recueilli, dans cette enceinte de la méditation et de la prière. Tout ce qui a été la gloire, la vertu, riiéroïsme, le courage de l'anticpie cité, est venu prier à cet autel ; sons ces voûtes solennelles, la ville a tour à tour invoqué le Dieu de la paix et le Dieu des armées! Dans ce lieu, qui exhale encore l'odeur du pur et vieil encens, la ville a chanté le 7'e Deum de la victoire et le Salvanos pcrimus! des jours de défaite. Durant l'orage, la sainte cathédrale a été le port ; dans la tempête, l'abri; durant le siège elle a été la citadelle, et après le siège, la couche funèbre. Elle a été le berceau, elle a été la tombe ! toute parole est tombée de cette chaire, toute bénédiction est descendue de cet autel. Sainl-Ouen, Noirc-Dame de Rouen, quels plus rares et plus excellents ouvrages de l'art chrétien, de la pensée chrétienne ? Il faut remonter au second siècle du christianisme, pour retrouver les origines de cette immense église, qui domine encore, de toute sa hauteur, la Palmyre du moyen âge. Dansla cathédrale de llouen, se retrouverait, au besoin, l'histoire de la Normandie tout entière. En l'an dn Christ 2G0, un houime de noble race, un chrétien de la tlrande-liretagne s'en vint à Houen, pour y prêcher l'Evangile. La ville était païenne, elle obéissait aux empereurs de Uome, et cepemlanl elle écoule avec ferveur l'apôtre que lui envoyait le pape sainl Etienne. Cet apôtre, c'est sainl Mellon; il eut l'honneur de faire de cette cité païenne le centre du christianisme dans celte parlie des Gaules. A la voix de l'apôlre, sur les bords de celle rivière de Seine, qui a Veau doulcc cl déleclable à regarder et à boire, s'éleva le premier temple chrétien (270), et de celte église, fondée par sa charité et par son zèle, sainl Mellon fut le premier pasteur. Il mourut après un épiscopat Iriomplianl d'un demi-siècle. Lui nmrt, son église fui augmentée, agrandie j)ar les évêipiessuccesseni'S de sainl Mellon, qui mirent à prolit la paix donnée à l Eglise par rempereur Constantin. Vers l'an 100 fut rebâtie, dn haut en
LA NUHMANDIK. Ml
Ims réalise callunlrale tle Uouoii. C/élnil à peu près à la mémo époque où sailli llermaiii rAiixerrois, vc tjrand capitanu' des années de Jc.sns- (lir'tst ', s'en allait, tlii fond des Gaules, prêcher rEvani;ile à celle même lie de la Graiide-Brelagne, qui avait envoyé à Rouen son premier apô- Ire, saiul Mellon. Sainl Germain, lui aussi, arriva en Anglelerre, non pas au nom de remi)ereur, maîlre du monde, mais au nom de l'Eglise pins puissante mille fois que tous les Césars. Quand ce sainl apôtre mil le pied sur ces rivages où s'arrêtait le monde, l'île de la Grande-Bretagne élail plongée dans la stupeur. Les Romains avaient abandonné à euxmêmes ces peuples mallieureux (pi'ils avaient gouvernés, non pas sans peur, el, de leur autorité d'un jour sur celle terre désolée, rien ne restait, sinon les remparts de pierres, périssables souvenirs du passage de l'empereur Sévère. La guerre avait rempli l'île entière de forteresses et de mines. Ruines du côté de l'Ecosse, ruines du côté de l'Irlande, ruines du côté des Romains, qui s'étaient enfuis en toute liàle, rappelés par llonorius pour la défense des Gaules el de l'Italie. Chemin faisant, le saint évê((ue d'Auxerre putsaluer l'œuvre pieuse que l'Anglais sainl Mellon avait accomplie de ce côté de l'Océan !
Ciette histoire des premiers temps de la cathédrale de Rouen est souillée par le sang d'un homme, plein de courage, dont l'Eglist.' a fait un martyr. Au pied de l'autel, où il avait marié Mérovée el Rruuehaut, Prétextai, évêque de Rouen, fut impitoyablement égorgé par l'ordre de Erédégonde. Dans le siècle suivant (050), saintOuen, l'une de ces fermes volontés qui font des miracles, agrandit encore la sainte basilique. Or, le jour de Pâques de l'an 7(j9 (le christianisme atteignait alors son plus haut point de grandeur, la Rome religieuse était la souveraine maîtresse, elle donnait les empires, elle disposait des couronnes au gré de sa volonté et de son génie), savez-vous quel est l'homme loul-puissanl (jui s'agenouille au pied de l'autel embelli de saint Ouen? Cet homme, c'est l'empereur Charlemagne! Quelle plus magnifique consécration ftil jamais faite d'un temple chrétien? Et cependant, l'autel où s'était agenouillé le grand empereur, quand les Normands arrivent, ils le brisent; l'église fondée et bâtie par tant de bons évè(iues, dans laquelle a coulé le sang d'un martyr, les Normands la renvei'senl de fond en comble, puis, devenus chrétiens à leur tour, l'église qu'ils ont renversée, ils la relèvent d'une main pieuse et savante dans l'art de tailler la pierre. Aux mêmes lieux où s'est agenouillé Charlemagne, ce même Rolbui (pii n'a jias voulu coui'berla tête devant le pelit-dls deCbarlemagniNpii lui don-
' nnronins.anno ./. C. l'iO.
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liait sa (ille Gisèle cl la plus belle province du royaume de France, courbe la tôle el plie les c^enoux, eu implorant les eaux du Itaptèmc (915). Il meurt (951); l'église qui en a fait un chrétien, lui accorde une tombe. Les ducs de Normandie restent obéissants et fidèles à l'exemple que leur a donné le duc RoUon. L'an 950, Richard I", le fils de Guillaume Lo7igue-Épée, agrandit la basilique normande; son fils Robert, archevêque de Rouen, fait construire le chœur. Faites silence ! un nouveau prince des païens vient recevoir le baptême sous les mêmes voûtes où dort le premier ducde Normandie ; ce nouveau catéchumène, c'est Olaûs II, Olaiis le Saint, roi de Norwége, l'arrière-petit-fils du roi ïlarold. Il s'était battu en Normandie pour le roi Ethelred, et il revint dans son royaume avec ce cri pour ralliement : En avant, soldats du Christ, de la croix et (lu yoi! — En l'an 1055, s'élève triomphante la belle tour de pierre qui porte le nom de Saint Maurice; le vénérable archevêque complète l'œuvre de ses prédécesseurs, il pose la dernière pierre en chantant le Nunc dimittis: Et maintenant. Seigneur, vous pouvez rappeler à vous votre esclave! — Avec le temps la vaste basilique s'en va grandissant toujours dans sa majesté et dans sa gloire; elle met à profit cette paix de Dieu ([ue l'Église donnait au monde (1040), afin de reprendre la tutelle du genre humain qui lui échappait au milieu de la guerre universelle. La paix de Dieu, ce beau rêve, mais un trop beau rêve, impossible à réaliser au milieu de la féodalité du moyen âge, et voilà pourquoi on l'appela plus tard, non pas la paix, mais la trêve de Dieu. Tous les évêques de la chrétienté s'entendirent alors, pour proclamer qu'il était temps de mettre des bornes à cette fureur impitoyable qui dominait les peuples. Par cette loi nouvelle, la guerre fut défendue, depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin de chaque semaine ; était excommuniée toute armée qui en venait aux mains les jours de fêtes, à l'Avenl, et pendant le saint temps du Carême. Etaient déclarés lieu d'asile, non-seulement l'église et le cimetière, mais encore, chose admirable ! l'ombre sainte de la charrue. Respect aux femmes, aux marchands, aux laboureurs, aux champs ensemencés, aux pèlerins, aux femmes, aux enfants, aux moines, aux clercs, et à ceux qui les accompagnent! La trêve de Dieu protégeait tous les faibles ; à peine si elle accordait aux hommes forts la permission de se battre quatre-vingts jours dans l'année. Sainte bienveillance chez le clergé de cette rude époque ! Paroles de paix et de salut qui devaient retentir bien liant dans toutes les âmes! La trêve de Dieu ! la paix de Dieu! c'est-à-dire : assez et trop de discordes, assez de vio- It'iK'es, assez de massarn-s. assez do villes renversées el pillées ; la paix,
la paix, à cliaciiii cl à lous ! la pai\ à qui prie! la paix à ipii IravailU'! la paix pour ipie les lioiuiiies aient le temps de détiielier la terre, de bâtir des villes et des cathédrales, la paix pour que l'I^hirope ait le leuips d'élever tous les soldais du Christ alleudus parles croisades! — La paix! la |>aix ! disaient les évèqucs en levant leur hàlon pastoral. Les peuples, pleins de joie et las de tant de misères, répétaient : La paix! la paix! la paix!
Durant les premières ferveurs de celle trêve de Dieu, |)lus observée dans le iMidi que dans le Nord, la cathédrale de llouen, à peine achevée, tut frappée de la foudre (1110). Le lendemain le peuple se remet à l'œuvre, et il travaille de longues années à réparer le ravage d'une heure. La foudre, plus olislinée que les soldats de Uollon, tombe de nouveau sur l'église, et la belle flèche de Saint-Mauiice est brisée en éclats.
Mais le peuple du moyen âge est patient, il a tant souffert; il espère dans la justice divine, il est si malheureux! Encore une fois il se met à l'œuvre; il efface de son mieux les traces du feu du ciel. D'ailleurs, à chaque accident qui frappe la sainte basilique, une gloire nouvelle lui arrive : Rollon, aux mêmes lieux qu'il a dévastés se fait chrétien; à peine les ravages du tonnerre sont réparés, que la basiliiiue ouvre ses portes au pape Innocent H et à saint Bernard. « Uadmirable Beniard, <• dit Bossuet *, qui avait la science et la prédication : la science de la « croix qui failles chrétiens, la prédication de la croix qui fait les apô- « très ! » Innocent II, l'ami de Suger, accompagné de l'apôtre Bernard, revenait alors de son abbaye de Clairvaux, règle austère, pauvreté sérieuse, un long jeune que partagea le vicaire de Jésus-Christ avec saint Bernard. Pourtant, devant ce même pape Innocent II, les peuples s'étaient prosternés, le roi Lothaire et la reine son épouse étaient accourus pour recevoir le successeur de saint Pierre; le roi lui-même avait tenu la bride du cheval blanc que moulait le pontife. Ce fut une grande fête dans la ville de Rouen : cet abbé de Clairvaux, éloquent à la façon de saint Jean Cihrysoslôme, et le chef visible de l'Eglise catholique, l'un et l'autre venant prier à l'autel de Saint-.Mellon ! De celle double visite la cathédrale de Rouen, même après tant d'années, a conservé le pieux souvenir.
Tout à l'heure, dans cette même cathédrale de Rouen, nous allons retrouver le roi Henri II, et plus lard (1 199), Jcati-sans-Terre, six mois avant l'incendie fatal qui dévora la ville entière. Rude incendie! en vingt-quatre heures, touls'abime; celte cilé florissanle, si remplie d'ac-
' l'(inc(jijri(iue de saint Heriiard
tSO LA NUUMAMJlK.
livilé,(l(3 travail, de zèle, d'iiilelligence, si admiraMciiienl dis[>oséei)uur les lihcrlés à venir, elle n'est pins qne cendre et fnmée... de celte cai)ilale d'une province, plus puissante que bien des royaumes, on pouvait dire ce que dit le poëte Sidoine Apollinaire, qu'elle était llorissanlc par tout ce qui fait les grandes cités : les murs, les citoyens, les rues, les tavernes, les jardins, les portiques, les greniers, les places publiques, les théâtres, les bains, les prés, les fontaines, les îles, l'étang, le gain, le pont, la mer, l'argent, les temples :
Muiis , civibu'^, amhitu, tiiberiiis, Hortis, |)oilicihiis, foro, tliealio, Dt'lubris, Capiloliis, iiionetis, Thermis, arcubus, horreis, niacellis, Pratis, ronlil>ii«, iiisulis, salinis, Slagnio, fliiniine, nierce, ponte, ponto.
En moins de vingt ans, la ville est réparée, et avec la ville nouvelle s'élève une cathédrale nouvelle. Non, ce n'est pas le feu qui peut vcvir à bout de ces grandes œuvres du génie et de la croyance ; elles résistent fièrement à ces agonies douloureuses. Le feu brûle le monument, mais l'idée qui avait placé là ce rare édifice, l'idée reste, et elle suffit à tout reconstruire. Tant que nous aurons affaire à un peuple en progrès, il ne faut pas gémir sur les monuments qui brûlent, car l'avenir des peuples est aussi l'avenir des beaux-arts. — A plusieurs reprises encore, la cathédrale de Rouen, du moins en partie, sera la proie des flammes, et toujours vous la verrez se relever plus brillante et plus complète. Brûlée le jour de Pâques en l'an 1200, elle est frappée de la foudre le jour de Pâques 1:284; en 1355, la llècbe est ébranlée par la tempête; en 1625, le tonnerre frappe de nouveau l'édifice, agrandi par tant de travaux excellents; dix ans plus tard, l'ouragan ravage une partie de l'ancien portail qui forme la cour des Libraires. En 1G'<2, le tonnerre tombe encore sur ces saintes murailles ; le coq est frappé au sommet du clocher, dix jours plus lard, le coq déployait de nouveau ses deux ailes agitées par le vent venu de la mer. L'an 1085, l'ouragan s'abat sur l'église ; il brise l'orgue, il renverse trois on quatre tourelles du grand portail ; — 1715, — le feu prend à la pyramide; — 17r>7, — le feu prend dans la charpente du chœur;— 1752,— le jour de l'Assomption, en sonnant le salut, se brise en deux le battant de la cloche Georges d'Ambroise; — 17G8, — encore le tonnerre; il tombe sur la base de pierre de la pyramide, et, traversant la lanterne, il vient s'éteindre au pied du jubé. Hélas ! pas plus tard qu'hier, le 15 septembre 1822, la foudre tombait une dernière fois sur celte pyramide (pii la brave de-
puis liuis siècles: celU' lois If l'on An licl esl \v plus loil. l'^hraiilL'e |)iii' Uiiil (le secousses, par laiil d'orages, j)ar lanl triiiceiidics, Tteuvre de Uoberl Becqiicl s'alTaisse sur elle-même. Elle cluincelle, elle se précipite dévorée par l'inceiulie; la croix qui se perdait dans la nue, tombe avec un fracas iuunonse. Vainqueur de l'aii^nille, le feu se répand à Jurandes llamnics dans la l(»ilure du cliieur; ce fulnn jonrdc deuil dans toute la Normandie, dans toute la France; mais la flèche était encore brûlante, que déjà la France souireaitàla relever; seulement dans cette restauration iiu'omplète, la fonte devait remplacer la pierre, la fonte aux grêles apparences, à la couleur grise et douteuse; la fonte pour remplacer le plus bel ornement de ce rare édilice qui rappelle dans son ensemble toutes les époques de l'art, le dixième siècle dans son austérité, le treizième siècle dans sa magnilicence, et même la renaissance dans ses élégances les plus exquises 1 C'est là, en effet, un monument à part, merveilleux, de l'art gothique, il s'enfonce par ses premiers piliers dans la zone romane, pendant que sa flèche élégante touche légèrement aux fantaisies les plus délicates du siècle de Léon X,
Des ruines diverses sur lesquelles elle s'est élevée, la cathédrale de Rouen a conservé fidèlement le souvenir. Elle est comme le représentant du monde : en deçà delà croix. Ces âges nombreux et ces vieux siècles qu'elle porte si légèrement, car un siècle, pour les chefs-d'œuvre, un siècle, c'est un jour! sont inscrits en traces ineffaçables dans les murailles de la cathédrale, sur les murailles. La chapelle de la Vierge, magnifique entre toutes, appartient au commencement du quatorzième siècle ; les deux portails latéraux sont du siècle suivant ; le grand portail, la tour de Beurre et la pyramide, admirables témoignages de la libéralité des d'Ainboise, ont encore demandé un long siècle de tiavaux et de dépenses. La tour de Saint-Romain remonte quelque peu au delà du douzième siècle; c'est la plus vieille partie du monument. Le portail des Libraires, sous lequel ils abritaient en effet eux et leurs livres, ne fut achevé qu'en l-i78. Le portique, vidé à jour dans le beau style arabesque, est de l'an 1781. La révolution de 1789 a enlevé l'aigle du lutrin, présent royal du roi Charles VI. Les fenêtres du chœur datent de l'an 1450 ; la balustrade en pierre est de 1580; la tour méridionale, la tour de Beurre, construite avec le produit des jeunes rachetés durant le (îarême,fut achevéeen 1507. Sous la tourélait creuséelaparoissede Saint- Etienne. Ceci fait, restait à bâtir le grand portail, et le reste de la façade.
Ce beau portail fut achevé [lar les libéralités diin homme que la ville de Rouen rec<»nuail poui- nu de ses bienfaileurs les jibis bienveillants cl
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les plus dévoués, (jcurges d'Ainboise, le sci'vilt'iir, laiiii, le diyiie iiiiiiislre du bon roi Louis XII. Le cardiiiiil d'Aniboise partagea avec son uiaîlre le surnoui glorieux de Père du peuple, lis élaienl liuil [ils de Pierre d'Aniboise, seigneur de Cliaunionl, clianibellan des rois Cliarles VII et Louis XI; celui dont nous parlons fut le plus célèbre de tous, avec son frère Jacques, abbé de Juuiiéges. Nobles enfants d'une noble race, on les retrouve dans tous les gouvernements importants, dans les emplois les plus difficiles : évêques, grands prieurs, gouverneurs de provinces, soldats. Georges d'Amboise, l'arcbevêque de Rouen, était évêque deMontauban à l'âge de quatorze ans. Le roi Louis XI régnait encore, ([ue Georges d'Amboise s'était déjà donné auducdOrléans. Il partagea, en homme de cœur, la mauvaise fortune de son prince. Lorsque le duc d'Orléans devint gouverneur général de la Normandie, il délégua son autorité au cardinal d'Amboise. En Normandie, Georges d'Amboise apprit avec le zèle d'un honnête homme, son métier de grand ministre. Quand le duc d'Orléans fut devenu roi par la mort de Charles VIII, ce prince, destiné à sécher tant de larmes, ne voulut pas venger ses injures, mais à ses amitiés il resta fidèle. Georges d'Amboise fut l'assidu compagnon de celte royauté courageuse, bienveillante et ferme ; Georgesd'Amboise fut à la fois le premier ministre de la France et le légat du saintsiége, et dans cette position doublement difficile, il sut mériter l'estime et le respect général. Durant les guerres d'Italie, le cardinal d'Amboise se signala par son génie financier, autant que par son courage, quand il fallut apaiser à Milan (1500) cette funeste révolte qui pensa tout perdre. Les plus rares monuments, dont la France se couvrit à cette époque, elle les doit à la faveur et au goût éclairé de son ministre. Le château de Gaillon, dont les débris admirables, sauvés par M. Lenoir, sont le plus bel ornement de l'Ecole des Beaux- Arts, à Paris, est l'œuvre la plus charmante, la plus complète, véritablement une œuvre royale, du cardinal d'Amboise. Nouvel arrivé de la Lombardie, où il avait pu voir les premiers travaux exécutés par le Bramante, pour Ludovic Sforze et pour son frère Ascagne, le monastère de Saint- Ambroise, la tribune, la sacristie, le cloître des Dominicains, à Milan, le cardinal d'Amboise fit, à sou château de Gaillon, le premier essai du sfy/e de transition. Ce savant prélat, qui avait un si bon sentiment de l'art, se faisait suivre, même à la guerre, par des peintres et des clercs habiles, chargés de décrire : « Les villes, châteaux de la conquête et l'assiette d'iceulx, la volubilité « des fieuves, l'inégalité des montagnes, le plateau du territoire, l'ordre M et le désordre de la bataille, l'horreur des gisants en ocrision sangui-
LA NOHMANDIK. IS",
« iioleiito, l'elTroi dos liivants, raideur cl riinitrluosilè, l'cxallalioi) el « rivalilt' des lrit>m[t!iaiils. » Son nom est i)arloiil dans la caiiitale de la Normandie. Toule sa vie, il a clieirlié l'occasion de iiien faire et de faire de belles choses. Comme les marchands de Ilouen, faute d'un lien pins convenable, se réunissaient dans la cathédrale pour traiter de leurs affaires, Georges d'Amboise, se souvenant île celui qui avait chassé les marchands du femple, leur fit élever cette admirable salle des Pas-Perdus du Palais de Justice. Tout le i^rand portail et la très-riche façade de la basilicjne, comprise entre les deux tours, est l'œuvre du savant cardinal: c'est un modèle du style gothique ilamboyant. Le bureau des finances construit sur le parvis môme de la cathédrale est tout à fait une réminiscence de l'art italien, tout comme Gaillon. Des artistes rouennais, génies tout normands, Jac((ues et Roullaud-Leroux, père et fils, maîtres maçons de la ville, ont construit la façade; Pierre Desaubaulx a sculpté cet arbre généalogique de la Vierge qui est le plus riche ornement de la porte principale. Déjà, à cette époque, la ville de Uouen produisait assez de grands artistes pour se passer des artistes de l'Ilalie, bien que le roi Louis XII en ait appelé plusieurs. Parmi ces artistes rouennais, il faut citer Roger Ango, l'architecle du palais de l'échiquier, Regnauld Théouin, Jean Chaillou, André le Flamand, famillcd'arlisles que la Normandie pouvait présenter avec orgueil à tous les sculpteurs de l'Anjou, les frères Juste et les frères Pilou, très-habiles artistes. Aussi un savant antiquaire, M. Deville, justement jaloux de la gloire de ces monuments rouennais dont il s'est fait le patient et éloquent historien, quand on a prétendu que les architectes italiens avaient travaillé à la cathédrale de Rouen, a démontré, avec l'énergie digne d'une si belle cause, que la cathédrale tout entière était l'œuvre d'artistes français, que Fra Giacondo, le célèbre architecte amené d'Italie en France par Louis XIÎ, n'a rien à réclamer au portail de la cathédrale. Le portail est tout un poëme, tout un cantique. Entendez-vous les anges qui chantent? Voyez-vous ces saints qui prient? L'art, dit un poëte, est la poésie muette ; miita ])oesis. Oui certes, l'art antique, l'art païen, mais l'art de la foi chrétienne, celte force qui peut transporter des montagnes et qui de cette montagne sainte va faire un escalier pour monter au ciel, je l'entends, il me parle, il a une voix, il a des chants sublimes, des ordres souverains. Nous sommes entrés dans le rèfjne de t'esjirit prédit par l'Evangile. L'esprit est partout dans ces murs. Levez la lêle et tout là-haut, audessus de ces arcades en ogives, au-dessus de la grande rose encadrée et resplendissante dans l'ogive, an-dessus de la galerie décorée d'ar-
is; LA NORMAN DIK.
cades, au-tlcssns du pignon cliai'î;!' de sculpinrcs ci d'cnlrclacs, renianiiK'z cel enscinble magnifuiuc : les deux lours, les qualre tourelles ornées d'arcades, les Irois rangs de slalucs placées dans leurs niches, les évèques, les abhés, les douze apôlres, les saints el les saintes du ciel, el sur la tour qui porte le nom de Georges d'Amboise . iMoïse, Adam, el noire première mère; tour magnififiue, percée de quatre fenêtres à chaque face, chaque fenêtre avec sa halustrade; sur le !»as-relief du portail de la tour Sabit-Roma'm : Ilérode est à tahlc, pendant que Salomé, sa nièce lascive, danse sur les deux mains une danse inconnue. Perfide, elle veut la tête de saint Jean-Baplisle ! Du côté du nord, neuf croisées de front éclairent les chapelles de la nef; les piliers sont chargés de statues de rois et d'évèques, protégées par un dais qm: portent les plus jolis petits enfants espiègles, qu'on pourrait appeler les (jamins du ciel. La porte qui donne entrée dans
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Cill.c.lr.l. ,!<• Hnuen. poi-tuU .li-< I,llir»irc«.
les lours est une porir basse en ogive. Vous moulez dans le beliroi p;
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LA NOU.M.WDIK
un Itel escalicM- g(illii(iiio. Iw portail des IJhniircs re[)réseiil(3 le jugement dernier. Le uioiule est à sa lin : la li-onipelle l'iinèhre du dernier jour remplit l'univers de son épouvante et de sou Iruit lerrilde; les moris sortent du tondieau ; Tanire, d'un geste, iudicjue aux (iamnés le clicmin de l'enfer. Dans une inliuilé de petits cadres, mille [»etites ligures grimaçantes sont placées, comme par hasard. Cependant il vous est Facile de reconnaître l'arbre du bien et du mal : Adam et i']ve, Samson et le lion, puis encore une galerie, puis un grand loil, puis deux tours percées de feuèlres, voilà pour le poiiuil des L'diraircs. — Le portail de In Calandre ne$l jjas moins beau. Il ivprésenli; la vie de Noire-Seigneur, jusqu'à son agonie divine.
r»tl,p,I,;.l,- ,1, H..np.. (|,o,!,M ,1,. 1, r.-,la,i,l,r).
Sur toutes les catliédrales du moyen âge vous i-eirouvere/ toujours art clirélieu raconlanl les ausiérilés de la vie. el se préoccupanl d'un
ISC 1. A NOirMANIHIv
monde iiivisibhMlaiis IcMjiiel il se pluiigL' ;ivec joie; l'yil (|iii ('('lèbre le Dieu devenu lioninie, le Dieu se révélanl à ses frères par sa bienfaisance. |>ar ses iïràces infinies. De là viennent le caractère niysli((ue de l'art cbrélien, les prodiges (|u'il laconle, les légendes dont il se sonvient avec tant de vivacité et de bonheur; la puissance, la liberté, l'amour; le Père, le Fils, le Saint-Esprit!
Cependant l'église chrétienne nous appelle sous ses voûtes, peu semblable aux anciens temples profanes des dieux antiques, dont l'architeclure, tout extérieure, n'élait faite que poiu' le tranquille plaisir des yeux, et non pas pour les joies ineffables de l'âme humaine. C'est l'Evangile qui a grandi les leuqiles afin que les peuples y puissent venir aussi librement que dans les circules et les théâtres païens. Entrez! la porte de la haute cathédrale dédaigne la correcte élégance de l'art grec ; il faut que vous sachiez, cjuaud vous franchirez ce seuil redoutable, que vous y devez laisser Us passions du monde extérieur, (|ue voiis entrez dans un momie nouveau. Ici, la ville bruyante; — au foiul de la cathédrale sainte, l'inconnu, le rêve, l'idéal. A la base de l'édilice, les trois portails prolongent leur ombre sévère, i)endaiit (|ue, peu à peu, à mesure (ju'il s'éloigne du sol, l'austère monument s'entoure et s'éclaire de ces fenêtres, de ces aiguilles, de ces dentelures, de ces clochers aux pieux cantiques! A sa base, l'église est une tour puissante; à son sonnnel, «•'est un manteau brodé parles génies de l'Orient. Ainsi doit s'élancer la prière, de la terre au ciel. Sur la terre, la prière de l'homme est >nie plainte ; dans le ciel, c'est un cantique ! A peine entré, vous êtes entouré des plus douces clartés. Le soleil jette dans celte ombre sainte son plus ardent et son plus limpide layon. La lumière brisée, colorée et coupée à l'infini, va s'ébatlant dans les merveilleux dédales de l'édifice; sur les piliers, sur les corniches, sm- les frèhîs détails, elle brille, elle s'efface, elle court, elle s'arrête, elle se joue tout au fond de cette longue suite d'arcs excentriques et décroissants, qui semblent appeler et défier ces mille clartés. Le chrétien, frappé de ces infinies profondeurs, se demande avec effroi : Que nous cachent donc ces ténèbres éclairées? Est-ce la vie? est-ce la moif? Peu à peu, cependant, quand l'àme s'est calmée, quand le regard s'est rassuré, cette terreur s'arrête. La confiance revient à l'îuue, les splendeurs de l'église, un instant oubliées, pour les enseignements de la façade, se montrent au chrétien dans leur vaste magnificence. Relevez la tête! que votre coeur batte tout à son aise! Siimnii corda! Respirez et priez sons ces voûtes sublimes que supportent des colonnes sans nombi'e ; admiiTz l'Cs peintures, ces fi'(>s(|ues, ces mosaï-
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MOUS, prenons un ton moins liaul ! l'ns lanl d'audace ! Cessons de décrire cet entassement merveilleux de tant de siècles. Imprudente tentative de vouloir raconter, par exemple, ces trois grandes roses (pii hrilleni, sous ces voûtes, du reflet de l'arc-en-ciel : la rose du nord, plus lielle que celle du miili; la rose de l'est, plus adiuiralde que les àawx antres, la splendeur du vrai, comme dit le Livre. Dans ces peintures mauiiili(iues, (juc le soleil colore de ses pins vives clarlés, les animes cliautenl, en l'Iionnenr du Dieu tout-puissant, le Te Deuni éternel !
('et arl de la peinture sur verr(\ si l(>nulcni|)s al)and(»nné, cl (pii lii'
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nus jours semble se relever de cet iiijusle abaiuloii, sulTirail à composer iiii ('Iin|)ilr(î imporlatil. Aussi liien que rarcliilecliire et la sculpture, la peinture émaillée sur verre devait avoir ses diverses époques de grandeur et de décadence. Au douzième siècle , la peinture sur verre lenla ses premiers eflorts, pour tomber dans l'oubli au bout de sept cents ans. Les plus anciennes verrières ne sont, à tout prendre, que des mosaïques dont les pièces de rapport, de petite dimension, sont formées de verre en table, colorié dans la pâte, et de verre légèrement nuancé, pour imiter les carnations. Sur ces dilTérentstons, l'artiste traçait au pinceau des contours vigoureux et un léger modelé qui donnaient la forme aux ligures, la grâce aux vêtements. Dans les verrières du douzième siècle, les tons sont ricbes en couleurs, le bleu et le rouge dominent dans les encadrements, aussi bien que dans les fonds à compartiments variés. Les couleurs claires : le blanc, le jaune, l'orange, le violet pâle, le vert pâle, sont rarement employées, on voulait éviter la confusion delà lumière. Le verre rouge n'était pas d'un rouge uniforme, mais les peintres verriers en tiraient un beau parti, pour les ombres et les lumières. Comme aussi le dépoli obtenu au tour, et appliqué par derrière, donnait aux verres blancs ou coloriés un air gi-ave et rembruni que n'ont pas les vitraux modernes. Les ornemenis les plus déliés étaient obtenus par les verriers du douzième siècle ; ils enlevaient la cliair avec une pointe délicate, au moyen de laquelle on la gravait dans les teintes brunes, avant que la cuisson leur eût donné une dureté inattaquable. Deux siècles plus lard, les verriers dessinaient les cbeveux et obtenaient les lumières dans les carnations, par le même procédé.
En tout ceci, ne chercbez pas encore la peinture, ne voyez que l'élan gigantesque, l'inspiration. Sous cet austère ascétisme tâcbez de retrouver les promesses de l'Evangile : ses douleurs, ses martyres, ses symboles, l'agneau, le lion, l'aigle, le pbénix, le dragon, les quatre fleuves du paradis, le candélabre à sept brancbes, les sept trompettes dans les nuages, voilà l'œuvre des mosaïstes primitifs. Pour tout paysage, vous avez des palmiers moins liauls que les solitaires assis à leur ombre. Au treizième siècle, l'art a fait des progrès; les sujets peints prennent dans les verrières la place des u:osaïques, vous arrivez à de véritables tableaux qui remplissent la fenêtre entière. La carnation des figures, plus nette et plus ferme, s'en va s'adoucissanl de bautcn bas; le modelé transparent sauve les effets trop noirs et Irop durs ; les plis des vêtements sont produits leplus souvent par des liacliures simples et placées à propos. Le modelé des ligures n'est fornu', dans les demi-leintes, (jne par un