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el de désasU'i's, soilirciil ili' leur sIii|»(mii' au nom snil de ce i^raiid airlicvètiue , Saxon eoinine eux. A la lin donc, ils avaienl Ironvé un dt-l'enseiir ! A la lin, ils avaienl enlendii parler <le la loi el de la jusliee! — Cependanl, [lour an'èler des viitlenecs prévues, le roi Henri II avail voulu s'emparer de la personne de Thomas Becket; mais en toute liàle l'archevêipie avail passé la nuu' dans une barque <le pécheur , qui le jela sur les coles de Flandre; de Flandre, Thomas Beckel j)assa en France, où son eouraiïe, n(ui moins que sa nuul lunesle, lui a donné cette popularité dmahle que la France accorde à lous les genres d"héroïsmes. On montre encore à i\uxerre la maison hahilée par l'archevètpie de (lautorhérv, el dans le Dauphiné, l'église qu'il a hàlie durant son exil.
C'est qu'aussi la place que cet homme intrépide tient dans l'histoire n'est pas une de ces positions l'aciles à conquérir. Il s'est élevé, par son dévouement et par son courage, au }iremier rang des honunes généreux (|ui ont osé [trendre en main, à leurs riscpies el périls, la défense de tout un jteiiple injustement (q)[»rimé'. FidanI du peuple, eufaut d'une race proscrite, il avail conunencé par égaler les plus élégants et les plus spirituels gentilshonnnes, il avait en partage l'esprit, la Ixume grâce el la bonne humeur: il s'était battu, Tépée à la main, comme un valeureux soldat: il avait i)aru avec honneur dans les luttes plus calmes el non moins acharnées de la Ihéologie. El maintenant, pauvre et seul, abandonné à ses propres forces, en butte à la volonté la jilus absolue qui ail gouverné des hommes, l'évècpu* de Canlorbéry (d)éit en tcuite sécurité à une inspirati(Ui toute pontificale. Assis sur le saint-siége, son coup d'œil n'eût pas été [dus net el plus sûr : il n'eût pas compris de plus haut les excès de la tyrannie royale. C.régoire VU n'eût pas mieux fait que l'évèque de Canlorbéry, soutenant, au péril de sa vie, les droits de l'Édise de Kent, les droits de l'Église d'Angleterre, ou, pour mieux dire, les droits de l'Église universelle. Le roi Henri II comprit confusément l'héroïsme de rintréi)ide archevêque. Il tenta sa lîdélilé par toutes^ sortes de moyens , }»ar la menace , par la prière, par la séduction , par leur amitié passée: et ([uand enfin , au milieu d'une assemblée générale des prélals et des [)remiers gentilshommes de son royaume, convoqués pour savoir qui était en eftél le souverain de l'Angleterre, du roi ou de l'archevêque, Henri II eut apjnis (pie le prélat lui avait échappé, sa vengeance ne connut plus de bornes. Il brisa les meubles de Tluunas Becket, il donna ses biens à qui voulut les prendre; il chassa lous les parents de l'archevêque, même les femmes enceintes, même les enfants
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à la inaiiielle, luôinc les vieillards qui avaieiil un pied dans la loiiibe : el ainsi chassés, on leur ordonnait d'aller se présenler à leur parent Thomas Becket, et de lui raconter ces hinuilialions et ces douleurs. Le prélat resta ferme contre ces orages; il contempla, d'un Iront serein, ces profondes misères. Le roi de France, Louis VU, qui comptait sur ces grands orages pour en profiter, avait accordé au prélat perséciilt' im asile dans un couvent de Saint-Omer Du fond de sa retraite, Thomas Becket donnait rexenq)le de la résignalion et du courage. A toute la puissance du roi d'Angleterre, rarclievé([ue de Cantorhéi'y opposait son bon droit et sa conscience. 11 priait le ciel, il attendait; il connaissait assez à quel ennemi il osait s'attaquer, pour savoir ce qu'il avait à redouter de ce tout-puissant. Mais il savait aussi ([ue ceux qui savent attendre et espérer sont véritablement les hommes forts.
Cependant le roi d'Angleterre se conduisait comme s'il n'avait })as senti derrière lui , et bien au-dessus de sa couronne , ce fléau caché de ses passions et de ses colères. Chaque jour le roi se montrait plus implacable dans ses vengeances : témoin les révoltés du pays de Galles, qu'il lit mettre à mort jusqu'au dernier, pendant qu'il faisait crever les yeux au lils de leur roi. La prospérité a tant d'enivrement, même }»our les tètes les plus hautes, que toutes les fois que vous voyez arriver un homme au faîte de la puissance , il faut presque toujours vous attendre à le voir entrer dans quelques violences. Un jour qu'un nohle Breton , le seigneur de Perrhouël, s'était révolté contre le roi, son nouveau duc, Henri se rappela qu'il y avait au nombre de ses otages, la iille même du seigneur de Perrhouët, et il se vengea à la faç(Ui d'un pa'ien et d'un barbare ; pour châtier le père , il déshonora la Iille , qui était jeune , innocente et belle. Quand se fut répandu au-dehors ce crime abominable de la toute-puissance, ce fut, d'Angleterre en France, un mouvement unanime d'indignation el de colère : certes la chevalerie chrétienne subissait ce jour-là un affreux démenti ; et d'ailleurs la cause de cette noble Iille si indignement sacrifiée à la vengeance lascive du roi Henri 11 , n'é- 'lait-ce pas la cause de tous les pères?
Je sais bien que le roi Henri II peut opposer à ces tristes amours d'élégantes amours expiées par l)ien des douleurs. Le souvenir de la belle Bosemonde est un des souvenirs les plus poétiques du moyen âge. L'histdire d'Angleterre sépare de sa Bosemonde, tout autant que de son Ophélie ou de sa Desdémone. Walter Scott le poète, dans un de ses derniers chefs-d'œuvre ', nous raconte, par quelles précautions le roi
' \V(hhIsI<hI,. \((ii- la l'ic/iicc.
LA \()K M \ NDIK.
llfiiii 11 ciuliail ;i huis les yeux , cl siiiltml ;uix yeux jîiloiix de sa rciiuiir, Éléonore , celte lielle iiiaîlresse laiil aimée. On dirait f|iie railleur (le Woodfitock a vu aussi liieii (pie Dravton, le ehr(tni(|iieiir du temps d'Élisaitetli , les ruines dti lalt^iiiitlie de liosenionde , la ionlaiiie pavée en pierres de laille, la tour d'où [)artail le labyrinthe. « C'étaient, dit « ce même Draylon , des arcades voùlées posées sur des murs de pierre " et de brique , (pii se croisaient dans tous les sens , et au milieu des- •< (pielles il ("tait dil'tieile de se ree(Minaître. Le roi avait tout disposé ' [tour (|iie liosemoiide put sV'cIiapper à la première alerte, si par hasard •< la reine venait à découvrir la l'etraite de ses amours. »
Dans un livre ' beaucoup trop épais et trop savant pour (juon soit tenté d'y chercher à première vne ces histoires galantes , je rencontre quelques (h'tails d'un touchaul intérêt sur cette infortunée, morte d'une façon si cruelle, véritable héroïne d'une tragédie pleine de pitié et de terreur. Elle s'appelait Rosemonde Clilfort. Les grâces étincelantes de
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son esprit servaient d'ornement merveilleux à sa jeune et IVaiche beauté. Surprise par la reine Elé(uiore tout au fond de ce labyrinthe , où S(Mi
' Giiillclnii yviihiKjciis'is llisloïKi iPiiim (iiiglnaniiii. — 0\onii , 17 li», t. m.
256 LA NORMANDIK,
royal amaiil la Iciiail si bien caclH'e, Roscnioiidc iikhiiiiI. Kllc iiKiiinil pleurée de Iniis , surloiit du roi , sou aiiiaiil , ol des saintes filles de lal»baye de Goodsiowe. Dans l'église mèni(' de l'abbaye, les religieuses, qui l'avaient tant aimée, élevèrent un niagnilique tombeau à Rosenionde, et sur le tombeau furent éerits ces vers latins par un homme qui avait lu plus souvent Aus<me que Virgile :
Hic jacet in tîunlia rosa mundi, non Rosanninda. Kon redolet, scd olet, ([uœ rodoleve folet.
^' (i-^ît la rose du monde, et non pas la rose sans tache. " L'odenr du cadavre a remplacé le parfum de la fleur. ■>
Sur celte tombe venait prier souvent le roi Henri II. Mais après la mort du roi, un jour que l'évêque de Lincoln visitait le monastère de(}oodstowe (situé entre Oxford et Woodstock), il fut frappé de la magnificence de ces marbres et de l'éclat des lampes qui l)riilaient nuit et jour sur ce tombeau. Alors il demanda qui donc était enseveli à cette place digne d'un saint? Les sœurs, tremblantes, répondirent à l'évêque que là reposait la bienfaitrice de leur couvent, l'infortunée Rosemonde Cliff'ort. « Je veux , reprit l'évêque , que ce cadavre ne souille pas plus long-temps l'église du Seigneur. « Il fallut obéir. Les pauvres sœurs, en pleurant, ôtèrent le corps de cette malheureuse femme de ce dernier asile. Histoire touchante, surtout quand c'est Alfieri, quand c'est Addisson, quand c'est un poète qui la raconte. Mais ces récits de meurtres, de poisons, de bâtards, d'amours adultères, servaient à merveille les colères de l'archevêque de Cantorbéry. Il rendait à son roi acharnement pour achainement; il avait soin de le frapper à tous les endroits sensibles de son esprit et de son cœur.
Voyez donc ce que peut une volonté ferme! Tout exilé qu'il était, Thomas Recket met à l'index les constitutions de Clarendon, ces constitutions qui étaient une loi du royaume , et les anciennes coutumes qui leur servaient de fondement. Rien jdiis, — et le roi Henri II tenait sa cour en Normandie, — le jour même de l'Ascension , après la messe, au bruit des cloches , à la clarté des cierges , d'une voix haute et ferme , l'archevêque excomnumie, en les nommant, six favoris du roi, et peu s'en fallut que, dans cette excommunication générale, le roi lui-même ne fût compris. A cette dernière action d'éclat et de courage, le roi Henri II ne contint plus sa fiii^eur. Il se tordait les mains de rage, il s'arrachait les cheveux, il mordait la laine de son lit, il rugissait. Il écrivait au pape Alexandre, demandant avec mille instances suppliantes que le pontife envoyât ses deux h'gals en Angleterre. S<'s letti'es sont remplies d'un
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désespoir poussé jusqu'à la fureur; il inenaçail de passer à la loi de Mahomet, Epouvanlé de se voir arrêté, lui le roi, par cet obstacle, el poussé par la violente passion de réduire ce prélat lurhuleiil à l'obéissance, ou tout au moins au silence et au respect, le roi d'Angleterre appelait à sou aide les cardinaux, les évècpies, la chrétienté ; il s'adressa au roi de France, à l'empereur (rAlleniagne, au pape, aux divers princes d'Italie. Vains elTorls ! Le roi de France répondit au roi d'Angleterre que c'était l'usage de la France déjà ! 1 de donner asile et protection à ceux qui se trouvaient bannis pour îivoir été justes: Pro justitid exstdantibus. L'archevêque, privé de son siège, soulevait les plus vives sympathies, lesdévouements les plus sincères; c'est qu'en effet ce prêtre proscrit représentait, à lui seul, toute l'opposition de cette époque ; aussi bien dans sa proscription, finit-il par être plus fort que le roi d'Angleterre dans sa gloire. Lutte étrange et terrible! Car, ne vous y trompez pas, au fond de ces débals qui ressemblent, d'abord, à des difficultés peu sérieuses, vous trouveriez eu germe, la révolte religieuse de Luther et du roi Hemi VIII; déjà se montre au milieu de ces disputes, cette nation dont parle Bossuel ', « qui se regarde comme un corps entier el qui renonce à l'unité '< de la foi et des sentimenls tant recommandés à l'Église par Jésus- « Christ et ses apôtres. » Puis il ajoute celte explication, qui est trèsvraie : <- Quand une Eglise se donne un roi poiu" son chef, elle se fait, « eu matière de religion, un principe d'utilité que l'Evangile n'apaséta- « bli: elle change l'Eglise en corps politique, el donne lieu à ériger au- « tant d'Eglises séparées, qu'il peut se former d'Etats! » En ce moment l'Eglise d'Angleterre en est encore au doute, à l'inquiétude, « à la fu- «' reur de disputer des choses divines sans lin, sans règle, sans soumis- '< sion, qui devait emporter tous les courages '■^. »
Enlin, au mois de janvier 11(39, à Montmirail,dans le Maine, en présence du roi de France, se rencontrèrent rarchevê(|ue de Cantorbéry el le roi d'Angleterre. Bien que de part el d'autre on traitât de puissance à puissance, Thomas Becket fut modeste dans son triomphe. Il demanda pardon au roi Henri de tant de dissensions qu'il avait semées sur son passage. Il était, disait-il, tout prêt à se soumettre à son maître, aauf rhoniieiir de Dieu ! — Que veut-il dire ? s'écria le roi, avec : saufThonueur de Dleii!^\\ bien, moi, roi d'Angleterre et non pas un des moins puissants, je demande à Thomas Becket la même déférence que le plus puissant cl le plus éloquent des évêques de Cantorliérv aura témoignée
' Bo^^suet. Histoire des l'ariolions.
■ OraisDii funèbre de Ifeiirietlc d'Aiiijlcterre.
23S LA NOhiMANDlE.
au moins illuslrc de mes prédécesseurs! » Après sVHre fail lanl de mal, ces deux hommes comprirent en se revoyant face à face, (|u'ils ne se pardonneraient jamais l'un l'autre, et ils se séparèrcnl, emportant toute la haine dont leur âme était remplie. Tout présageait une lutte violente ; le roi avait refusé de donner le baiser de paix à l'archevêque, par un hasard fortuit ils avaient entendu, le matin même, une messe des morts. Inquiet à hon droit pour son hôle, le roi de France avait voulu le retenir; mais l'archevêque élait i)arli, les yeux pleins de larmes et comme s'il eût pressenti sa lin prochaine. En effet, il marchait à une mort certaine. Henri II avait promis au prélat de l'argent et une escorte pour qu'il pût rentrer convenablement dans son Eglise, Thomas Becket, ne rencontra ni les hommes, ni l'argent, mais en revanche il entendit les horribles menaces des grands propriétaires de l'Angleterre qui juraient de le tuer, s'il osait repasser la mer. A la lin, donc, après sept années de cet exil et de ces labeurs, il toucha du pied ces mêmes rivages dont il était parti comme un fugitif. Tout le peuple saxon était à genoux sur la grève de l'Océan, et du plus loin quel'on vit arriver le prêtre, l'ami, le vieillard tant pleuré, le peuple enthousiaste poussa des cris de triomphe et de délivrance jusqu'au ciel. Que de bénédictions! que de louanges! Ces pauvres gens, pour que leur prélat ne foulât pas la terre, jetaient même leurs habits sous ses pas. Au-devant de leur archevêque, les prêtres arrivaient, portant la croix et la bannière ; l'enthousiasme était partout, le triomphe était universel. Thomas Becket mettait le pied sur ces mêmes rivages de Kent, à la pointe de la Grande-Bretagne, tout en face de la France, aux mêmes lieux où avait débarqué Jules César, où saint Augustin était descendu, où Guillaume le Conquérant avait poussé son armée. A ce triomphe de l'archevêque, les Anglo-Normands assistaient l'épée à la main, la rage dans le cœur; mais la dignité de l'évêque, son titre de prêtre de Jésus-Christ, cette bannière qui le précède, la croix de Cantorbéry qu'il tient en ses mains, l'enthousiasme de ce peuple disposé à défendre jusqu'à la mort, le défenseur de ses libertés, contiennent le Normand, qui s'incline, sous la bénédiction du prélat.
A la nouvelle incroyable que Thomas Becket, sans escorte, sans argent, livré à lui-même, était passé de France en Angleterre; que pas un des propriétaires normands n'avait osé porter la main sur sa personne sacrée ; qu'il était entré triomphant dans son église, et que, dans ce triomphe, son premier soin avait été de mettre en interdit plusieurs évêques et deux seigneurs, vassaux de la couronne d'Angleterre ; à la nouvelle, plus incroyable encore, (|uo rarrhovêque rebelle avait osé por-
LA NOU.MANDIE. -i:)*)
1er à Londres même des huiles d'exeommiuiiealioii du pape AlexandrellI, (|u'il menait avec lui une armée de pauvres, de serfs, de misérables, le roi Henri 11 s'emporta, mais cette lois avec une douleur qui tenait de la rage, contre ce mendiant qu'il avait nourri, contre ce Saxon dont il avait lait un gentilhouune, contre ce traître (pii loulail aux pieds l'autorité de san seigneur; bien plus, et comme en lin de compte il ne comprenait rien à celle force qui s'opposait à sa propre force, le roi s'écria dans un moment imprudent de découragement et d'oubli : » Faut-il, juste ciel, (I que je n'aie pas autour de ma personne, qui me délivre d'un tel en- << nemi! » Hélas! les rois maîtres absolus, qui peuvent d'un molfaireou iléfaire la fortune d'un homme, ne sont que trop écoutés quand dépareilles plaintes sortent de leur bouche. — La plainte du roi Henri II tua du même coup l'archevêque de Cantorbéry et le roi d'Angleterre; elle fit de celui-ci un martyr, de celui-là un tyran, (s'est un des plus tristes incidents de cette histoire, le meurtre de saint Thomas de Cantorbéry.
On était aux fêtes de Noël, Henri H tenait cour plénière à Bayeux, charmante ville qu'il aimait d'une affection particulière ; les fêtes, les réjouissances, les joies delà galanterie et des festins, préludaient à la Pà- (jue prochaine; au même instant partirent de Bayeux et par quatre sentiers différents, quatre gentilshommes attachés à la personne du roi Henri, Ils arrivèrent à Cantorbéry le jour de Pâques, à l'heure où devait commencer le saint sacrifice de la messe; le prélat n'était pas encore à l'autel. Averti assez à temps pour qu'il pût se sauver, l'archevêque répondit : « C'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église. »> Il y va, pour toute défense, précédé de sa croix pastorale ; il traverse le cloître à pas lents, et il entre dans le chœur.
La solennité de la Pâque avait rempli l'église d'une foule nombreuse et prosternée. Seuls, debout, la tête haute et couverte, les quatre soldats normands attendaient, la main sur la poignée de leur glaive. Un des clercs, pour préserver son archevêque, voulut fermer la grille qui séparait l'autel du reste de l'église. « Nous voulons que la porte reste « ouverte, dit le prélat, l'église n'est pas un château fort. » Disant ces mots, il monte à l'autel. — A ce moment les assassins tirent leurs épées ! « Où est le traître? » disent-ils. Point de réponse. « Où est l'archevêque?— Me voilà! » répond l'archevêque. Il parlait encore, il tombe percé de coups. A peine tombé, on le traîne pour l'achever hors de l'église. Lui alors, il relève son front ensanglanté, et il se cramponne à l'autel : il veut mourir en présence de son Dieu; uji second coup d'épée le rejette la face ("ontre terre; l'épér se liris(^ sur le pavé : l'arrhcvéquc était mort; les
(jualre assassins lui oiiviciil la lèletriiii dcrriici' coup de poignard. Crime horrililc, et poiiiianl un crime de chevaliers! Ils s'y croyaient obligés par le serment de clievalerie lait à lenr seigneur ! Les insensés! Ils venaient d'éhranler jusque dans ses fondements ce Irone qu'ils voulaient secourir. — L'histoire a gardé leurs noms : ils s'appelaient : (îuillaume de Tracy, Hugues de Morville, Richard le Breton, Renaud. — Prêtre courageux, Thomas Becket est mort comme un héros; son sang fut recueilli à l'instant même, comme le sang d'un martyr. Le peuple éperdu s'écriait que le martyr était au ciel ! Le pontife de Rome criait au sacrilège ! L'indignation de l'Europe entière retomba sur la tête criminelle d'un roi assez malheureux pour rencontrer de pareils serviteurs. Henri II ne fut pas le dernier à comprendre les malheurs et le danger dans lesquels l'avaient précipité ses indignes serviteurs. H comprit d'un coup d'œil l'indignation du peuple, le mépris des princes, la haine de tous; il avait répondu, par le poignard, à des discussions religieuses ; on avait fait de lui, Henri II, un lâche, un homme qui tremhle, un persécuteuide qui résiste! Grande fut sa douleur, grande son inquiétude. Il lui semblait que déjà l'excommunication eût lancé ses foudres sur sa tête coupable. Alors, il se repend ; il prend le deuil ; il désavoue hautement le meurtre de l'archevêque, il s'indigne contre ses meurtriers; il envoie au pape, au tout-puissant, à l'inflexible Hildebrand, une députation composée de l'archevêque de Rouen, des évêques d'Evreux et de Worcester. La route de ces prélats, chargés d'une si grande expiation, fut semée de difficultés et de périls. Arrivés à Rome, le pape refusa de recevoir les envoyés du roi d'Angleterre. Justement la capitale du monde chrétien célébrait les fêtes de la semaine sainte le jeudi saint, du haut de la chaire de Saint-Pierre, le pape devait bénir la ville et le monde, {urbi et orhil) et en même temps prononcer l'excommunicalion du roi Henri II. L'Europe entière était dans l'attente; le trône d'Angleterre tremblait jusqu'en ses fondements! Mais enfin les trois ambassadeurs, à force de supplications et de prières, eurent accès au Vatican. Ils parlèrent au nom de ce roi et de ce royaume que l'Eglise allait retrancher de la communion universelle. D'abord le pontife fut inflexible; mais quand il eut entendu ces vieux prêtres qui le suppliaient, à genoux, de suspendre ses justes vengeances, le pape arrêta qu'eu effet il enverrait, en Normandie, deux légats pour connaître du meurtre de l'archevêque de Cantorbéry.
Mais quoi ! ne savons-nous pas que ce roi-là, s'il peut s'étonner un instant, est bien vite revenu desa surpris(>? Il u'esl pas honune à attendre
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qu'un le vienne inleriOi^er dans son propre royaume, comme le dernier des criminels. Plulùl que de sultir rinlerrogaloire des légats du pape, Henri II s'en va prendre l'Irlande; il pari, il arrive, l'Irlande n'était pas prêle à se défendre ; les Normands du neuvième siècle avaient ôléà cette terre malheureuse l'énergie et le courage de ses beaux jours ; l'Irlande se rendit sans combattre, Etplùl au ciel que celte conquête eût été longue et dilllcile; elle eût servi d'une distraction puissante aux ennuis du roi Henri; mais cetleconqueled'un peuple, l'utà peine une promenade à main armée. Henri II, à son retour de l'Irlande, n'avait guère qu'un royaume de plus, el pendant ce temps, l'archevêque de Cantorbéry avait gagné sa place dans le ciel, dans l'admiration, dans les louanges, dans les respects dumonde chrétien. Autour de ce noble front, hrillaient — flamme splendide et dangereuse — la sainte auréole du martyr. De vrais miracles s'opéraient sur ce tombeau, livré à l'adoration des tidèles. Il était devenu non-.seulemenl le patron, le héros, le saint des vaincus saxons et gallois, mais encore le saint patron de la France el de la chrétienté tout entière. Plus de cent mille pèlerins se portèrent dans la chapelle de Sainlïhomas de Cantorbéry, en moins d'une année. Popularité qui grandissait chaque jour, en même temps que grandissaient l'indignation elles haines violentes contre le roi Henri II. Cette fois, mais pour tout de bon, le roi anglais ne se sentit pas assez fort pour lutter longtemps avec cet évêque, son vainqueur sur la terre, son vainqueur dans le ciel. II s'avoua vaincu ; il fil au tombeau de Thomas Becket des offrandes magnifiques. Il accorda au pape, plus que l'archevêque de Cantorbéry n'avaitdemandé de son vivant : l'indépendance des élections ecclésiastiques, l'appel au pape, enfin le reirait des conventions de Clarendon que Henri II avait maintenues avec tant de persévérance et de courage. En même temps il déplore la mort de l'archevêque, plus encore, dit-il, pour ma renommée que pour ma conscience : « Plus famœ meœ qitam eo)i- &cientiœ tïmeo ' ! » Celle fois ce n'est plus le roi Henri II d'Angleterre, le maître absolu de tant de millions d'hommes, c'est Louis le Débonnaire courbé dans son humiliation el dans sa cendre. Mais aussi quelle indi-^ gnalion dans toute l'Angleterre, quand l'Angleterre vit son roi lâchement prosterné sous la main qui le flagellait 1 Flagellait, le mot n'est pas trop fort. De l'antique cathédrale d'Avranches , rien ne reste qu'une pierre en granit ^; cette }»ierre formait le degré extérieur delà porte septentrionale. Sur celle pierre, le !2!2 mai llT'i, le roi Henri II s'age-
' Anecdotes de Don Martène, d'après Irs niannsnils du Mont-Saint-Michrl ' Bulletin (nchénloqique. page 111.
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iiouilla pour expier, à force de lionle, le nieiirlrc de saiiU Tliomas de Cantorhéry ! Le roi portail tout à l'ait le costume des pénit(;nls : le sarrau de laine, les pieds nus, l'épaule découverte; sur celle épaule royale le clergé, armé de la discipline, vint frapper à coups redoublés. Le roi resta ainsi tout le jour et toute la nuit en une oraison profonde. Trois jours! Autant a duré la pénitence que Grégoire VII a imposée, dans le château de Canosse, à l'empereur d'Allemagne ! Et pendant qu'on le battait de verges, le roi Henri prenait un nouveau royaume ! Richard son fils, ce prince Richard qui sera bientôt lebérosdela Palestine, portait les armes anglaises dans le fond de l'Ecosse, et il envoyait au roi, son père, entre autres prisonniers, le roi d'Ecosse ! Jamais bataille gagnée ne fut plus à propos gagnée ! Jamais Henri n'aima plus tendrement son fils! — Il était abattu, une victoire le relève; humilié, celte gloire le sauve et le venge ! Il était moins qu'un homme, il redevient un roi. Cet homme n'était pas facile à abattre ; il fut brisé, non pas tant par ses luttes contre l'Église, dont le vengera le roi Henri VIII, mais par l'ingratitude de ses enfants. Ah! si sa famille l'eût aimé comme il l'aimait lui-même, s'il eût trouvé sous le toit domestique le respect et le dévouement dû au père de famille, plus encore que l'obéissance au roi absolu, Henri Plantagenet eût été jusqu'à la fin l'homme brave et bardi des jeunes années. Il eût été grand entre tous les rois de l'Angleterre ; mais le moyen d'être fort quand il faut combattre sa propre tendresse? Le moyen de commander à des peuples entiers, quand on a peine à se faire obéir de ses enfants? Cette famille royale était remplie de haines, d'avarices, de vices mauvais ; le père avait contre lui la mère et les enfants; les enfants entre eux se battaient, ils ne se réunissaient que pour trahir les plus sacrés devoirs. La reine Eléonore, qui ne devait jamais pardonner les dédains et les mépris de l'homme qu'elle avait aimé, fomentait ces discordes. — Longtemps cependant le roi se défendit seul contre tous. Si l'Angleterre se soulève, Henri II traite l'Angleterre comme une province conquise. La Normandie -est-elle menacée par la France, le roi Henri chasse les troupes françaises. Le Poitou se révolte ; les révoltés du Poitou sont réduits à demander grâce et pardon ! Les trois fils du roi : Henri, Richard, Geoffroy, pouvaient, il est vrai, blesser leur noble père au fond de l'âme, mais non pas lui faire perdre un pouce de terrain dans ses domaines. A ces enfants ingrats, qui firent le tourment de sa vie, le roi pardonnait toujours. Plus d'une fois il ajouta à ses pardons les plus riches largesses : des terres, des châteaux, une part dans ses trésors. En même Imips , Hcnii II rend au roi d'E~
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cosse sa liborlc, cl il en l'ail son lidinmc lige. Il loiuliil une nouvelle paix avec le roi de France, cl enfin il visilc le Poilou, l'Anjou el le Maine; delà il revient à Cacn, où siégeail rÉchiquier, cesl-à-dire la chambre des comptes el des domaines royaux. Le zèle du roi égalait son courage; vrai Normand, il savait ([ue ce n'est pas assez de gagner, si l'on ne conserve. Son dernier voyage en Angleterre lut encore un triomphe ; il conduisait avec lui son lilsaîné, l'héritier présomptif de ce trône sur lequel l'ingrat Richard avait hâte de monter. L'Angleterre se leva comme un seul homme, pour recevoir son maître et seigneur; les rois ses vassaux, le roi d'Ecosse et le roi d'Irlande, viennent prêter serment entre les mains de Henri IL De son côté, le roi de Sicile envoie demander au roi Henri sa fille Jeanne en mariage, comme pour compléter l'alliance des Plantagenets avec les familles royales du conlinent.
Triomphe d'un jour; le souci paternel reparait sous les grandeurs éclatantes de la couronne. L'histoire de celle lutte misérable des enfants contre le père, de la femme contre le mari , est une histoire lamentable. Hichard, le second fils du roi, Ilichard Cœur -de -Lion, pour tout dire, porte impatiemment le vain titre de duc de Guienne cl de comte de Poitou; Geoffroy, duc de Bretagne, depuis la mort de Conan, son beau-père, prêle une oreille complaisante aux murmures de Richard ; Henri, l'aîné, intrigue contre son père, à la cour même du roi de France, son beau-père. Jean, plus lidèle en apparence, plus perfide en réalité et plus méchant que tous ses frères, cherche, avec le sangfroid des traîtres, l'endroit vulnérable de cette fortune royale. Les uns el les autres, ils appellent à leur aide contre leur roi, contre leur père, les comtes de Flandre, de Boulogne, le comte de Blois, le comte d'Eu, et même Guillaume, le roi d'Ecosse. La royauté du père était vendue à l'encan par ses fils. Lui cependant, docile à l'autorité du pontife, dont il s'était reconnu le vassal, il se rendait dans la capitale de son duché de Normandie, au mois d'août 1177, tout exprès —telle était la volonté de Grégoire VII, pour s'occuper des préparatifs de la croisade. Les deux rois se rencontrent à Rouen, et font alliance. Le roi de France fiançait sa fille Alix au fils deHenri II, à Richard, et le roi d'Angleterre emmenait celle enfant dans sa ville de Londres! Mais fiez-vous à ces serments, ta ces alliances! Ni l'un ni l'autre des deux rois ne songeait à la croisade. Le roi de France était vieux, il avait un fils dont il voulait préparer le règne à venir; le roi d'Angleterre avait à se défendre contre ses fils rebelles, et il savait trop bien qu'on n'abandonne pas un royaume menacé par de si nombreuses et si cruelles Irahisons. Le roi de France, Louis ^ II,
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subit jiis(|u';i la lin raiilorilc de sou beau cousin (l'AnijlcIcrro, ri (puind enfin uiourul Louis VII, après avoir lail couroiuier à Ueinis IMiilippe son fils (1181), la veuve du roi de France et les seigneurs méconlents de Philippe-Auguste s'envinrent demander à la cour de Henri II, asile elproleclion. — A ces otages de la France, la ville de Caen fut ouverte. Il est beau de voir dans la ville de Caen, aux fêtes de Noël HS2, ce vieux roi d'Angleterre, éprouvé par tant de fortunes, qui règne au milieu de celle cour brillante, attentive à ses moindres paroles, obéissante à ses moindres volontés. Dans cette foule de sujets soumis et dévoués, on remarquait les trois fils du roi, Henri, Richard, comte de Poitou, Geoffroy, comte de Bretagne, et son gendre le duc de Saxe, el l'archevêque de Cantorbéry, et l'archevêque de Dublin. Prospérité trompeuse, famille désunie par l'anibilion, père malheureux, Uls rebelles. Henri, le fils aîné du roi, est frappé de mort subite; el c'est à peine si son père, le vieil Henri, a le temps de lui dire : Je le pardonne! Geoffroy, le troisième fils de Henri 11, le père d'Arthur esl lue d'un coup de lance dans un tournoi. De ces fils trop aimés,
Henri H ne conserve (|ue l'.icbaid cl Jean, mais .Ican élail l'ami
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