I. A NOU.M \M>IK
n Qu'au roi de France, fii lt> |iii:uil
i< |)e ne pas parlir (■oiiiiiic iiii l'iivinl.
i< Ah ! srentil roi, (luand Dieu vnii-; lit ( loi-iiT,
>( Tout l'Orient disait volie renom.
(( Mais vous partez sans vous trop soucier,
« .liienisdlein eiitri' en ehatii'oison. »
Telles étaient les jilaiiiles, eomiiie si le roi de France eut entraîné son armée dans son retonr ! .)lais,an contraire, l'alisencedc IMiilippe-Ani^nsIe donidait l'antorité du roi d'An-ltierrc, il t'iail désormais le mafire de rarmée, il était déiiai^é de tonte subordination féodale; l'armée ponvail l'admirer tout à Taise, et en efl'el l'armée des croisés admirait à outrance ce valeureux champion qui marchait toujours en avant, l'épée au poiny. — Mais vous annv. heau l'aire paraître votre i^Moire, et briller votre ai'nmre au soleil, la yuerre est chose sérieuse, austère, solennelle; faitesen un frivole spectacle dans lequel brille le courage d'un seul homme, les braves gens cessent bientôt de s'y intéresser. D'ailleurs l'armée mourait en détail, frappée par les plus cruelles contagions de cette patrie des contagions et des pestes. Le duc de lîoiwgogno, Raoul de Coucy, le seigneur de Pynekney ; Thibaut, comte de Blois; Philippe, comte de Flandre; Jean, comte de Vendôme; Ilaoul, comte de Caumont; Hoirou, comte du Perche: Etienne, comte de Sancerre ; Jacques d'Avesnes, le plus vieux capitaine des croisades, l'archevêque de Besançon et l'archevêque d'Arles, ne devaient pas revenir de cette expédition meurtrière. La fièvre sévissait, de préférence, sur les chefs et sur les capitaines, épargnant le soldat. Trop heureuse fut-elle encore, cette armée découragée, que le sultan Saladin, ce grand homme plus généreux que Piichard, lui accordât une trêve de trois années. — Alors ce fut un retonr général de ces pèlei'ins illustres, dans leurs domaines (ju'ils avaient hcàte de revoir. — A son tour le roi Richard ne fut pas un des derniers à partir; il était appelé dans son royaume par les intérêts les plus graves. On n'est pas en vain duc de Normandie et roi d'Angleterre; or la Normandie était menacée parle roi de France, l'Angleterre était remplie de dissensions et de querelles. Tous ces (iers piélats, ces barons, ces justiciers, les légats, et, avant tout autre, le prince Jean, profitaient de l'absence du roi pour mettre au pillage ce royaunie appauvri. L'évêque d'Ely, lui-même, intiuiet sur le sort du l'en roi, venait de reconnaître le jeune Arthur, lils du duc <le Bretagne, comme l'héritier légitime du royaume et des duchés de son oncle Richard '. Richard partit donc, et cet homme, qui commandait à deux cents vaisseaux, quand il
' I,i BRF.Tif.NP. rliap. Vm..
(liiill;i h's cùlcs de Fniiicc, il ciil peine à Iroiivcr une liiirquc de lunaire, pour le ramener <lanss(in royaume, La tcmpèle If jela dans le voisinai^e de Zara ; el comme eeLle vie des croisades élail une vie d'accidents et d'avenlures, le roi d'Ani;lelerre n'ima;,,Mna rien de mieux (juc de garder son lialnl de pèlerin, el de traverser sous ce déguisement, d'un bout à
l'autre, l'Allemagne, eirAUemagne, terreennemie sur laquelle régnaient cet empereur Henri VI à qui Richard avait enlevé la Sicile, et Léopold, duc(rAutrichc,dont Richard avait l'ait abattre le drapeau surles tours de Saint-.ïean-d'Acre. Or, le roi Richard avait l'allure et la (aille d'un roi. Il lut reconnu dans une auberge, comme il était occupé à tourner la broche chargée de venaison. Leduc d'Autriche vendit rillnstrc captif à l'empereur d'Allemagne, el l'empereur, conire le droit des gens et des têles couronnées, lit enlermer dans un château fort ce S(ddat d(! Jésus-Christ. Pendanldeuxans l'Europe entière se demandait des uouvellesdu roi Richard. L'Europe apprit enlin (le roi de France l'avait su le premier) que Richard (lœur-de-Lion élail prisonnier dans un donjon d'Allemagne, noble captif d'un prince déshonoré: Captns rex nohilis a (Iiiceiu'qmsshno. A la nouvelle (|ue son roi est prisonnier, l'Angleterre s'attriste, la Norniandie appelle son prince; la reine Eléonore d'Aquilaine réservéeà des fortunes si diverses.
LA NORMANDIE. isi
ailresse au pape Crlcsliii des lellies loiicliaiiles : » J'av.iis n'-solii ' (I (le contenir ma (loiileur dans mon ûme, lanl j'avais peur de déplaire, « par quehpie plainte peu modérée, au père suprême de la chrélienlé. t< Hélas ! je suis bien près d'élrc insensée à l'orce de douleur! IVmrUuil le I' sujet de mes larmes est un sujet de larmes pour toute l'Europe ; il ne « s'agit pas seulement d'un roi caittii', il s'agit d'im royaume sans roi, de « peuples sans maître, de l'Eglise qui pleure son enfant le plus cher. Oh! « veuez-nu)i eu aide! vous le vicaire du (jhrisi, mort sur la croix, le " successeur de saint Pierre, le prêtre des prêtres ! Ue vous seul dépend » l'opinion des peuples ; à voire trône ponlilical sont attachées leurs <i obéissances. Eh quoi ! vous, le père des orphelins, le protecteur des «veuves, la consolation des al'lligés, vous resteriez insensilile à cette << auière arfliction de toute une nation tpii vous redemande sou père et (I son roi! n La lettre entière est remplied'une élo(pieuce véritahlemeni maternelle, el l'on comprend qu'en effet la reine Eléouore ail dicté cette lettre, que Pierre de Blois aura (juclque peu gâtée de ses périodes cicéroniennes. Les troubadours, toujours à l'affût des prétextes poétiques, se mettent de la partie, et ils célèbrent, dans leurs vers, la captivité du monarque; lui-même, lui Richard, pour charmer les longs ennuis de sa prison, il appelle à son aide la poésie, cette consolation des beaux esprits et des tendres cœurs; dans ses heures de désespoir, il trouve le moyen d'écriie la plus touchante élégie :
Or sapchon bon niiey lioni e niiey barou, Angles, ?\orman, Peytavin el Gascon, Qu'ieu non ay ja si pauvre compap;non Qu'icu laissasse, per aver, en preison.
Ndii iio dio mi per nnlla retraison, Mas auquor soi je près.
« Le captif a beaucoup d'amis, mais ses amis sont avares; honte sur <i eux! Faute de rançon, voilà deux hivers que je suis prisonnier. Mes « hommes el mes barons anglais, uornuinds, poitevins el gascons, vous « n'ignorez pas cependant que, moi le roi, je iw, laisserais pas eu « prison, pour de l'argent, le dernier soldat de mon armée. Je ne vous (' dis pas cela pour vous faire un reproche, uiais enlin je suis encore eu « prison. "
D'autres fois le captif chantait ses anmurs :
L'amour veut que mes clianls remaigne. Et la belle le me (lélend,
* Epislolœ Vciri Ulcsensis, Epistola GXLIV, ad Co-lestui». papain.
(Jiii iiuiii cœur angoisse et mahaiffne, ^
Je n'en t^uier niais avciir talent '.
Ces plaintes louchaiilcs, ces regrets amoureux d'un roi, prisonnier contre le droit des gens, étaient répétés par l'Europe entière. La poésie attira sur le captif les sympathies dues au malheur, et sur le duc Léopold, son vendeur, l'exécration universelle. Au fond de sa prison, le roi lîichard reçut l'ordre de comparaître devant la diète allemande, il se défendit avec éloquence et courage. — Vous voulez une rcniçon, je veux bien qu'on vous la donne, mais rien de plus, s'écria-t-il. Après de longs déhats entre l'empereur et les commissaires du roi d'Angleterre, cette rançon fut fixée à 150,000 marcs d'argent; rude impôt que l'Angleterre eut à payer, et aussi la Normandie. Il en coûta à tout chevalier, ecclésiastique et bourgeois, le quart de son revenu annuel. Les églises livrèrent leurs vases d'or et d'argent, les monastères abandonnèrent leurs récoltes et leurs provisions de tout genre. Il fallut deux années pour amasser une partie de cette somme énorme ; du fond de sa prison, l'impatient Richard présidait lui-même à la levée de cet impôt, le plus terrible impôt qui eût jamais pesé sur l'Angleterre et sur la Normandie. Chaque jour Richard écrivait à sa mère et aux principaux seigneurs de son royaume qu'il fallait se hâter : « Surtout^ prenez bien garde que tout (I l'or et l'argent que vous prendrez des églises soit pesé et nombre; <i vous en baillerez récépissé signé et bien prouvé, jurant aux prélats, " sur votre serment, qu'il leur sera entièrement rendu. » Grâce à tant d'efforts et à tant de dévouement, ces cent cinquante mille marcs d'argent, (I au poids de Cologne, comptés, pesés par les ambassadeurs dudit n empereur et cachetés dans les coffres en leur présence, » furent délivrés à l'empereur d'Allemagne, qui remit lidèlenient sa part d'argent et de honte au duc d'Autriche, son digne associé dans cette vile affaire. Même, peu s'en fallut que l'empereur ne se déshonorât doublement, car, — l'argent compté, — il avait encore bonne envie de gagner le nouveau salaire que lui proposaient le roi de France et le prince Jean, à savoir, celui-ci cent mille marcs d'argent et celui-là cinquante mille, pour que l'empereur eût à retenir dans sa geôle le roi Richard, au moins pendant une année. Alors, dit l'historien, peu s'en fallut que le cœur de lion ne devînt cœur de lièvre; heureusement il ne s'abandonna pas lui-même. Il fit honte à son geôlier impérial de cette nouvelle trahison à prix d'argent, puis, mettant à profit l'hésitation de cet homme, le roi d'Angleterre
' Manuscrit, in-4", n. T^'i'i. Cadinet des manuscrits de la lîiiii.iOTiii:QrE in' luu. '^ Ltumoulin, Histouîe génékale de la Normandie, page 4G0.
LA NOHMANDIK 2SÔ
[tnl la l'iiiU-, lu'urciix, Dieu le sait ! .récliappcr à sa prison. Kiiliii, il arriva àColo-ne, el son premier soin l'iil d'aller remercier le Dieu désarmées... et des captifs; rarelievèque chanta celle messe qui commence : A^^nr scia vere quia misit (nuiclns dom'iniim simm, et erijinit me de manu hœredis et deomni expectatione plehis Judœorum. Arrivé au porl d'Anvers, Hicliard, ({ui se sentait poursuivi, se jeta dans la galiole d'un mareliand. el il put s'écrier, lui aussi . Tu portes Richard et sa fortune. Celte IVêlc barque le conduisit au port de Sandwich. « Avril, le mois des fleurs, vil « celte fleur des rois rentrer dans Londres. » Eu retrouvant le prince qu'elle aiujail, pour la haine môme et pour l'arcenl qu'il lui avait c(u'ilé, la nation aui^laise haltil des mains ; elle était fièrc de ce soldat qui occupait loutes les renommées, elle le salua d'un i;lorieux surnom : Cœurde-Lion! A l'aspect de leur roi, les sujets ildèles reprirent courage, les rebelles rendirent les armes; lui, cependant, dans le double enivreuienl de la royauté et de la liberté, il ne pouvait se lasser de regarder son royaume. Il trouvait l'Angleterre le plus bel endroit dd'univers. Son enthousiasme le poussa au beau milieu delà grande forêt ([ui s'étendait depuis Nottingham jusqu'au centre du comté d'York. Là vivaient retirés sous les vieux chênes du temps de la conquête, comme dans une forteresse impénétrable, le reste de ces braves Saxons qui n'avaient pas accepté la loi de l'étranger. Ces hommes indomptés reconnaissaient pour leur roi Uobcrt Hode,ou, si vous aimez mieux, Robin-Hood ; il passait sa vie dans les bois, entouré des plus habiles archers de l'Europe ; il était l'ennemi juré des grands seigneurs et des abbés de rAngleterre; il était en revanche le défenseur du faible et de l'opprimé. A ses côtés, se tenait son joyeux lieutenant Petit-Jean, son frère d'armes, un gai compère (|ui avait toujours le mol pour rire; car, à tout prendre, ces innocents bandits menaient joyeuse vie. (^e Uobin-Ilood a eu, lui aussi, tout comme le roi Richard, les honneurs de la ballade. Les meiiélrieis anglais du (|uatorzième siècle en ont fait leur héros favoi'i:
" Voici Télé, la campagne est verte, les arbres sont couverts de feuil- « les, cl les oiseaux chaulent gaiement ;
u Les chevreuils bondissants tpùtteul la colline, ils traversent la plaine « el vont se cacher dans les bois touffus.
« Oli ! le beau jour ; oh ! le beau j(uir ; la Pentccôlr uiuis illumine de <' ses rayons, l'air est tout i-empli de Iiriiil cl de chansons.
« — Par la croix du Christ, s'écrie Petit-Jean, je te salue, joyeuse el .1 limpide lualinée; non, dans toutes les forêts chrétiennes, il n'y a pas « un homme plus heureux que moi!
2s; LA NORMANDIE.
(I Et Idi, mon lion cher maître, ouvre loii co'ur à la joie, à la douée (( joie empourprée (Ju mois de mai.
(( — Hélas, dit lîoi»iu-Hood, je serais aussi heureux que toi, Pctit- « Jean, si dans ce jour de fête je pouvais entendre les vêpres et les (I matines.
I' Il y a plus d'un grand mois que je n'ai adoré Notre-Seigneur, el u si la vierge Marie le voulait hien, j'irais entendre la messe à l'église " (|ui est là-has.
» Cieci dit, Rohin s'en va à la messe, il adore hi croix du Sauveur. Pc- « tit-Jean, plus prudent, reste dans les hois de Sherwood, el il s'age- II nouille sur les gazons en fleurs. »
Nous pourrions citer un volume entier de ces hallades que l'Aiiglelerre lit encore sous le nom de : Guirlande de Robin-Hood. Mais au l'ait, à quoi hon nous donner tant de soins el de peines pour retrouver l'histoire de ce retour miraculeux du roi Richard, comme si nous n'avions pas, pour nous guider dans ces souvenirs, le plus heau ilrame historique de sir Walter Scotl : Ivaulwé?
Vous lirez avec attention ce heau livre qui est de la famille de V Iliade el du Gil Blas, si vous voulez comprendre dans ses moindres détails cette histoii"e de la conquête el les ra|)ports qui s'étaient élahlis entre les Saxons el les Normands, entre les vainqueurs el les vaincus. L'hahile el savant auteur A'Ivanhoé nous fait entrer cette fois, el vérilahlement, dans les mystères de ce royaume envahi; pas un personnage, pas \m fait, pas une institution, pas un seul de lanl d'usages divers, n'est ouhlié dans cepoëme, qui réunit aux sérieusesqiialilés de l'histoire, le charme, la grâce el le dialogue piquant de la comédie. Le drame commence dans la partie occidentale du comté d'York ; nous touchons à la lin du règne de Hichard Cœur-de-Lion qui a disparu tout d'un coup de la scène du monde, au grand chagrin de l'Angleterre. Depuis tantôt qualregénéralions que les Normands el les Anglo-Saxons vivent sous les mêmes princes, n'a rien pu mêler entre elles ces deux nations irréconciliahles; celle-ci a gardé toute l'insolence du triomphe, pendant que celle-là n'a pas ouhlié une seule des rancunes de la défaite. Entre les deux peuples, la hataillc d'HasIings s'élève comme un mur d'airain, que pas un honnuc ne veut franchir. El d'ailleui's, à ((uoi hon celte fusion dont personne ne se soucie? L'Angleterre tout entière appartient au vainqueur, l'Anglo-Saxon est devenu un serf; seulement de la ruine générale quehpies vieilles familles saxonnes ont été sauvées, par on ne sait (pud respect involontaire. Au reste, nous avons déjà expliqué avec