CHAPITRE XI
Jeuii-saiis-Tcrre. — lUiiiies de L leodaliie luiiiii.iiuU'. — Prevoyaiice de I'liili|i|io-Aususle. — iMoil
d'Éléoiiure d'Ai|iiilaiiie. — Artliiir, dur de Bretagne, égorgé par son uiuie Jeaii-saiis-Tcrie. — Siège
de la ville de Uoueii. — Devoiieineiit et courage des bourgeois. — La ville de l'.oueu ouvre ses
portes au roi de France. — l'Iiilippe-Auguste cite Jean-sans-Terre devant lesiiairsdu
rovauuie. — lieuuion délinilive de la Normandie à la France.
I Ces esl l'ail , Uicluird l'irav-de-LUni I '«'inpurle dans sa loiiilie la }tlus yraiule
II force (lu régime féodal. Vous allez 'il)ienlôt assi^sler à la ruine entière de ',' toutes ces petites royautés indépendantes de la uionarcliie IVançaise, car niaintenanl que les comtes et les tarons féodaux ne pourront plus se mettre à l'abri du plus grand IVudataire de la couronne, le roi d'Angle-
^ terre, duc de Normandie , il faudra nécessairement (juc ces princes souverains reconn. lissent, pour leur maître, le roi de France. Une autre révolution, ([ui hientôL va s'accomplir, révolution non moins importante que la première, c'(!sl la séparation complète el désormais éternelle de la France el de l'Angleterre. Jus(|u'à l'Iieure (»ù nous sommes, à la lin
502 LA NOIIMANDIK.
(lu (l(tii/i(''iii(3 sicM'lc, (lu lîliiii aux PyréiK'M's, dt's Alpes à l'Oci-uii, noir-, iravoiis reiicoiilré (|iu; des princes IVanrais, à conjinenccr par le ivii d'Angielenc, à linir par le roi d'Aiaijon. Tons ces rois parlaient la inènic langue, ils se reconnaissaient pour les enfants de la même pairie, ils étaient poussés par les mêmes souvenirs. Henri 1", Henri H, Hicliard, rois d'Angleterre, n'étaient pas encore des Anglais: au contraire, ils se vaulaient lianlcment de leur origine toute française; dans leur royaume, la loi était française, la chevalerie était française, la noldessc était française; les clercs, les poètes, les capitaines, les soldats, autant d'enfants de la France. Rouen, Poitiers, Bordeaux, c'étaient là les c<Tpitales des rois d'Angleterre. Hs passaient leur vie dans leurs châteaux de France; morts, ils étaient enterrés en terre sainte et française. A la cour de ces rois d'Angleterre, les gentilshommes avouaient volontiers qu'ils étaient propriétaires en Angleterre, mais vous les eussiez appelés des Anglais, ils auraient rrié à l'injure. Donc, jusqu'à présent, nous n'avons eu sousles yeux, depuis Guillaume le Conquérant, qu'une nation, féodale il est vrai, c'est-à-dire en guerre perpétuelle avec chacun et avec tous, mais enfin une nation qui est française. Même dans leurs hatailles les plus acharnées, les gens arrivés d'Angleterre n'ouhlient pas la patrie commune; même dans leur plus haute forliine, les rois d'Angleterre se rappellent qu'ils doivent aux rois de France la foi et l'homnuige que le vassal doit à son seigneur. — Guerres civiles si l'on veut, guerres de Français à Français; mais non pas (ce que nous allons voir hientôt) guerre de nation à nation. Voilà comment la race capétienne, malgré cette inhahileté et cette faihlesse qui ont pesé sur elle deux longs siècles, à l'instant même où les princes de race normande déployaient tant décourage, d'intelligence, de génie, de qualités émineutes, estcependantreslée sur le trône de France. Dans ce nœud féodal que les Anglo-Normands ne pouvaient hriser sans se proscrire eux-mêmes, se trouva le salut de la France capétienne. Ajoutez qu'à l'instant même où s'épuisait le génie de Guillaume le Conquérant et de ses successeurs, la royauté française allait tomber à son tour, enlin, entre des mains intelligentes et vaillantes. Ju gez plutôt : du côté de l'Angleterre, Richard, ce fou glorieux, et le prince Jean, ce vil personnage, pendant qtie Dieu envoie à la France, pour la faire illustreet grande, V\ù\\\i\^e Auguste, LouisVIlI, saint Louis, Philippe /t'//«;7/i.' Maintenant ces rois d'Angleterre, devenus lâches autant qu'ils avaient été intrépides et vaillants jusqu'alors, ne se trouveront en sûreté que lorstpi'ils auront placé l'Océan entre leur trône et la France. Le royaume d'Angleterre n'a jamais élé dans une position plus critique
l.A NOliMANDII'; 50ô
((u'a la iiutrt ilu roi Richard. Ce priiico niallialiili' iiîiiiait rAiii^Iclonc ; depuis sou dépari pour la croisade, ii avail lire jus(ju"au pus le saiiii de ses sujels. — « Je voudrais Loudres! s'écriail-il.Qui veul racheter?" — Lui luorl, cel iuiuieuse Irésor que les rois ses prédécesseurs laissaieul eu uu)uraul, couiiue le lueilleur uioyeu il'aplauir le cheiuiu qui uieuail à leur Iroue, ce trésor était vide! Quaul à veudre la ville de Londres ou loule autre partie de son royaume, le roi d'Anglelerre n'eut pas trouvé d'acheleurs depuisqu'il avait repris, sans rendre l'argent, les terres qu'il avait aliénées. Ainsi, pas d'ariient et pas de crédit. l*uis, à la place de cette vaste monarchie anglo-normande, entourée de comtés, de duchés, de souverainetés immenses sur le continent, le successeur de Richard allait trouver un royaume dont les diverses parties, flottantes çà et là, n'étaient plus liées entre elles, ni par la crainte, ni par l'espérance, ni parla communauté de l'amhition et du danger, qui souvent remplace le patriotisme. Bientôt, plus rien ne resta de celle puissance des premiers Plantagenels, maîtres de la Gaule occidentale; et cela devait être, tant celle puissance formidable se composait d'éléments étrangers l'un à l'autre. Ici la Normandie, ennemie de l'Angleterre; la le duché de Bretagne, ennemi de la Normandie; plus loin l'Anjou, à qui le Poitou était odieux; et enfin, le Poitou, jaloux des droits de l'Aquitaine. Remarquez toulelois que chacun des divers rois d'Angleterre, dans ces différentes provinces, en avait une sur laquelle il pouvait compter, par le dévouement naturel de la terre à son seiuMieur légitime; roi de l'Auiilelerre à demi vaincue, Guillaume le Conquérant s'appuyait en toute confiance sur la Normandie; Henri II entraînait avec lui les vœux, le courage et le dévouement de ses compagnons, les Angevins; Richard Cœur-deLion,anx premiers jours de son règne, s'appuyait hardiment sur les Aquitains, les sujets de sa mère Eléonore; il s'était fait aimer dans ces provinces du Midi toutes disposées à l'aimer. Mais à sa mort, loule illusion était détruite: ces peuples divers du continent comprenaient déjà d'une façon très-nette que leur rôle ne serait jamais le beau rôle, tant qu'ils ne seraient que les gardiens des côtes d'Angleterre. La [)remière de toutes ces provinces entrées violemment dans l'association, la Bretagne, pour ne pas servir incessamment de passage aux armées anglaises, voulut reprendre son indépendance et servir à l'abaissement de l'Angleterre en atlendant que la séparation de la Normandie lui fît oublier jusqu'au souvenir de la commune oiigine et des grandeurs dont elle avait été le berceau. Dans cette position critique et quand cette violente unité s'allait briser violemment, même un prince habile eût été embarrassé pour se bien défendre. Henri l", Henri II lui-même, auraient peut-être déses-
ôfti LA NO H. M A MU K.
|téré (le iiiiiiiilenii' le royaiiinc d'Aiiiilelerre dans ces limiles avancées, à {iliis lorle raison le prince Jean. Iioi d'Ani^lelcire. dnc' de Noi-niandie, conile d'Anjou, du Maine el du Poilou, un instant maître d(; la Hrelaiine, par un crime, c'était trop pour la force el pour l'iialuleté de cet indig^ne IMantagenet. — Il avait en lui-même tous les vices qui perdent les nionarcliies : et tel était le mépris ((u'on lui portait, (pi'on l'avait appelé: Jean sans-Terre., bien avant qu'il eût perdu la Normandie, l'Anjou, le Maine, le Poitou, la Touraine. Tout lui manquait, même le droit de monter sur le trône de Richard; car, enfin, d'après la loi des fiefs observée en Normandie et en Anj^leterre, le vrai roi, c'était Arthur, duc de Bretag^ne, le fils de Geoffroy Plautaiienet, qui était lui-même le troisième fils de Henri H. La mère d'Arthur, la veuve du comte Geoffroy, était de la meilleure race bretonne, et quand elle eut mis au jour cet enfant, elle l'appela d'un nom populaire: Arthur \ Les Bretons, longtemps écrasés par des guerres terribles, avaient placé leur plus vif espoir dans cet enfant de leur princesse Constance, qu'ils avaient défendue et protégée contre la tyrannie de Henri II son beau-père. — Mais le roi de France, seigneur d'Arthur, seigneur de Jean, ne voulait ni de l'enfant, ni de l'homme fait; il voulait la Normandie, il voulait la Bretagne, il voulait être le roi d'un royaume; il assistera, témoin impassible, à la mort du jeune Arthur, sauf cà châtier le meurtrier, en maître irrité. Jean s'était fait reconnaître roi d'Angleterre; il avait été couronné à Londres le i2'< juin 1199, et il arrivait en toute hâte pour se rencontrer avec le roi Philippe Auguste dans une plaine non loin de Gaillon. Dans cette entrevue pacifique, le roi de France (c'était la première fois depuis longtemps) traita avec un grand mépris le roi d'Angleterre. De quel droit, par exemple, le roi Jean avait-il pris la couronne d'Angleterre sans la permission de son seigneur? Cependant le roi de France voulait bien pardonner au roi Jean, à condition que le Vexin normand serait réuni à la couronne de France; que le jeune Arthur, armé chevalier par Philippe Auguste, réunirait désormais à son duché de Bretagne, le Poitou, l'Anjou, le Maine et la Touraine. Certes, la proposition était dure, les rois d'Angleterre n'étaient guère accoutumés à entendre un pareil langage, et le roi Jean, tout lâche qu'il était, recula en songeant à quel degré d'humiliation il était déjà tombé. Sans plus attendre, Philippe Auguste était entré dans la Bretagne au nom d'Arthur. Les châteaux qui avaient reconnu le roi Jean, le roi de France les fait raser. A bon droit effrayés, les amis du
• La liiiF.TAfiNF., (h. vil, \).22. — Ces deux cliaiiitres réunis se prèlenl muluolleininl une ;;r;inile (larlé, fl rdimilèlent, liiii ]pnr 1 nuire, la liiocrrapliie du jeune Arthur.
I>A NOUMANDIK ."05
jeune prince, ses fulèlcs lircluns, nppellenl à leur aide, eoulre le roi de Franee, l'oncle d'Arlliur! Triste ressource! Jean Saiis-Tcn-i'nl Sinis-Cœiir était cent fois plus à craindre pour son neveu (|uele roi de France. 11 y eut en ce niouienl une sorte de paix entre les deux rois. Il fut convenu que Louis, (ils du roi de France, épouserait HIancIie de Castille. Blanche élail la lille d'Alphonse VIII et d'Eléonore, la sœur du roi d'Angleterre; elle était par conséquent la nièce du roi Jean, qui, en laveur de ce mariage, abandonnait au roi de Fiance, Issoudun, h; conilé d'Evreux et le Vexin normand, avec une somme de i20,000 marcs d'argent. Eléonorc d'Aquitaine elle-même, qu'on est étonnée de retrouver vivante, malheureuse femme qui a subi tant de traverses, et vu mourir tant d'enfants, si galante et si vive au début, si morne et tombée si bas à la (in de sa carrière, s'en fut chercher la lille d'Alphonse VllI, Blanche de Castille. — Cette princesse, c'est la reine Blanche, illustre et excellente entre toutes les reines de la France, (jui sera plus tard la mère du roi saint Louis. Le mariage fut célébré non pas en France, à cause de l'interdit, mais à Pont-Mort, iielil village de la Normandie. Ce fut la dernière œuvre d'Eléonore d'Aquitaine. Cette vie si remplie de passions et d'agitations de tout genre touchait à sa fin ; cette reine d'Angleterre qui avait été reine de France, reine accablée de louanges et d'injures, tour à tour Gère jus([u'à l'insolence, humble jusqu'au repentir, elle avait alors quatre-vingts ans; fatiguée du monde, non sans cause, elle se retira au couvent de Fontevrault, où elle mourut enfin, quatre ans après. La querelle survenue entre le roi Philippe-Auguste cl le terrible pape Innocent lll, à propos de la première femme du roi de France, Ingertrude, que celui-ci avait répudiée pour .épouser la reine 3Iarie, vint grandement en aide au roi Jean. Innocent III appelait : une concubine la nouvelle épouse de Philippe-Auguste ! Le conflit du roi et du pape fut terrible. Figurez-vous, dans ce royaume chrétien, le clergé français hésitant entre le roi et le pape, ces deux volontés inébranlables; les temples fermés, les cimetières refusant aux morts la sépulture chrétienne, et, eu un mot, l'immense désordre que l'exconmiunicalion entraînait avec elle : c'étaient là autant de graves sujets d'inquiétude et de malaise. 3Iais, d'autre part, telle était l'insolence du roi Jean, et si grande sa folie, que Philippe-Auguste eût trahi la cause de la royauté française, si, tenant un pareil homme dans sa main, il eût renoncé à ses vastes projets. Déjà l'Angleterre était soulevée contre ce tyran déshonoré; Londres, indignée, pleurait sur la reine Aloïsia deGlocesler indignement chassée par le roi Jean ; les barons anglais refusaient de prendre parti
506 LA NOHMANDIK.
(Unis celle guerre à la suite d'iiu roi uiéprisé; à peine s'ils consenlaieiil à raclieler leurs services, à prix trargenl. Le moment était bon pour envaliir la Normandie. Pliilippe-Augusle se met en roule; il emporte d'assaut le château de Lonycliamps, le château de la Ferlé, le château de Lyns. Pour s'emparer plus tôt de Gournay, le roi fait briser la digue (jui fermait la vallée de VFpte. 0 douleur! soudain la rivière déchaînée couvre de sable et de bouc les plus fertiles campaj^nes; l'Epie renverse les moulins, les arbres, les vignes; elle brise les murs et la ville, elle noie les habitants. Gournay pris, Philippe-Auguste arme chevalier le jeune Arthur de Bretagne, qui fait hommage au roi de France, non-seulement pour la Bretagne, mais encore pour le Poitou, pour l'Anjou, le Maine et la Touraine... des provinces qu'il se pronieltait de conquérir, le pauvre enfant! Quant à la Normandie, Arthur reconnaissait qu'elle devait revenir au roi de France. Cependant la guerre commence entre l'oncle et le neveu. Les barons poitevins vont rejoindre à Tours leur jeune duc; chaque baron amenait ses chevaliers : Geoffroy de Lusignan en avait vingt, Guillaume de Mauléon en avait trente; quarante chevaliers suivaient Raoul d'Issoudun. Baoul, comte de la Marche, ce même Raoul dont le roi Jean avait enlevé la femme, une femme tendrement aimée, pour répudier Aloïsia de Glocesler, avait amené tous ceux qui l'avaient voulu suivre. Les Bretons n'étaient pas arrivés des derniers pour assister aux premières armes de leur prince. On était peu nombreux, on avait un chef sans expérience, ou était devant la ville de Mirebeau ; la ville est prise, moins le château dans lequel s'était retirée la mère du roi Jean. — La nuit venue, tout dormait dans la ville; Arthur dormait comme on dort à seize ans, et les Bretons, fatigués, avaient déposé leurs épées. Alors revient, dans l'ombre, le roi Jean qui reprend la ville, et de tous ces chevaliers attachés à la fortune du jeune Arthur de Bretagne, pas un ne reste libre, ou debout. Tout est pris, ou tout est mort. Parmi les prisonniers, étaient le jeune duc de Bretagne, Arthur, petit-fils de Henri, gendre du roi de France, le comte de la Marche, le vicomte de Limoges et le vicomte de Lusignan. Par l'ordre du roi Jean, qui violait ainsi les lois les plus sacrées de la chevalerie, ces prisonniers de guerre sont traités comme des bêtes féroces : on les charge de fers, on les jette sur d'ignobles véhicules, on les traîne de prisons en prisons, plusieurs meurent de faim dans les cachots. Depuis ce jour funeste, on n'entendit plus parler du duc de Bretagne. — Il s'est évanoui, evauint, dit le vieil historien. — Comment il est mort? Il faut le demander à la Seine qui l'engloutit dans ses eaux ensanglantées; surtout
il faiU le deiiiaiuler à Shakspeare qui vous a raconté avec laul de larmes les souffrances du jeune Arlliur.
La Bretagne entière, cette austère pairie des longs drames, des longues douleurs, la patrie d'Arlus, de Tristan le Léonois, d'Yseull aux blanches mains, pleura ce jeune homme qu'elle aimait comme elle a toujours aimé ce qui est jeune et be:m et poéli(iue. Les Bretons, braves et fulèles, indomptables et fiers, aimant d'un amour égal la liberté et la gloire, avaient placé sur la tète de leur jeune prince leur dernier espoir d'indépendance et de liberté. Le meurtre du duc de Bretagne si lâchement égorgé par son oncle, tué dans la nuit et sans qu'on sût rien de sa mort, retentit au loin dans toute l'Europe indignée. Dispersés, les Bretons se jetèrent dans le parti du roi de France, pour venger leur prince assassiné par le roi Jean. Alors ce fut le tour de Philippe-Auguste. Le crime qu'il avait prévu, et dont il prolilait, venait d'être accompli, la vengeance du meurtre n'était pas moins prolitable au roi de France, que la mort même du duc de Bretagne. — A dater de ce jour, IMiilippe- Auguste devint sinon le maître, du moins le chef de ce triple faisceau de provinces qui obéissaient à l'influence de l'Angleterre. Le Poitou accueille Philippe-Auguste avec des transports unanimes, les Normands l'appellent, les Bretons le précèdent, et, connue pour lui frayer les chemins, ils prennent d'assaut le Monl-Saint-3Iichel. En même temps, les iManseaux et les Angevins prenaient Andelys, Evreu , Domfront, Lisieux. Ce fut à Caen que le roi de France réunit son armée à celle des Bretons. La INormandie était donc attaquée au sud, au nord, à l'est, de toutes parts. Cette fois ses anciens ducs n'étaient plus là pour la défendre. Il n'était plus, le temps des Bollon, des Guillaume Longue-Epée, des Guillaume le Conquérant, des Henri P% des Henri II ; Piichard Cœurde-Lion avait emporté avec lui, dans la tombe, l'énergie passionnée de ses ancêtres. Ici commence ce grand débat que le qiuitorzième siècle a vu s'accomplir, la séparation de la France et de l'Angleterre; ici se termine ce partage de la Gaule que nous avons vue, pendant cinq siècles, divisée en un grand nombre d'Etats souverains qui reconnaissaient pour chefs, les uns le roi de France, les autres le roi d'Angleterre, chacune des deux nations tendant incessamment k dominer sa rivale. C'est un royaume qui rentre dans ses limites naturelles, ce sont deux nations qui vont avoir le secret de leurs forces. Filles de la même patrie, long-temps sœurs, longtemps alliées, la France et l'Angleterre ont dû être poussées à cette séparation violente, par ((uelqu'une de ces causes qui viennent de la Providence, et qui sont irrésistibles; bien [dus, c'est pitié de voir
LA NORMANDIK.
le roi Jean lomber dans les embûches de la Providence, quand les passions el les vices de cet lionime auraient sul'ii pour le perdre. La chasse et la lahle remplissaient ses journées indolentes. En moins d'une année, d(; tant de villes opulentes, de tant de lorteresses imprenables, il ne lui resta plus en Normandie, que Piouen, Verneuil et (château-Gaillard. liiipcs jirœci'Isa siib (iiiras^. — Le roi de France avait une plus grande et plus royale idée de la dignité royale. Sa cour élait tout à fait la cour d'un souverain qui commande l'obéissance et le respect. Il voulait être le premier dans l'eslime cl dans l'admiraliou de son peujde. il s'entourait, non pas comme le roi Jean, des plus vils flatteurs, mais des chevaliers les plus illustres, des historiens, des poêles, des clercs. Chrétien de ïroyes élait son poète, Guillaume le Breton écrivait jour par jour riiisloire de ce grand règne. Le roi avait des encouragements pour la science, des franchises pour l'université, la lille aînée des rois de France, « la cttadeUc de la foi catholiqne. » Sous son règne le droit romain se répandit dans les écoles et dans les tribunaux des écoles du Nord. iMais revenons au Château-Gaillard.
L(Mili;Uenu-Gaillard élail défendu par Tioger de Lascy, brave soldai,
intrépide, cruel. II l'idlnt rin(| mois de luîtes et de travanx pour abattre
' l'illl.llM'llil . llV. \ 11.
LA NOUMANDIK. :,(»!>
ces remparts. La laiiii seule put réduire Roger de Lascy. D'abord il avait chassé de la ville toutes les bouches inutiles, les femmes, les enfants, les vieillards : pendant plusieurs semaines ces infortunés soutinrent leur vie avec l'eau de la Seine et l'herbe de la prairie; après quoi il fallut en venir aux plus horribles ressources; ceux qui n'étaient plus bons à la défense conuunne, servaient de pâture aux plus valides. Aux horreurs de la famine, l'incendie ajoutait ses ravages. La pitié était grande pour ces braves gens. En vain le pape Innocent III lit entendre ces paroles de paix et de clémence par lesquelles le successeur de saint Pierre avait souvent terminé tant de sanglantes discordes : le roi de France répondit au pape Innocent III, que lui et ses barons, ils étaient prêls à supporler l'exconHunnication ; même ces derniers étaient décidés à )ti' faire 1(1 jKii.i avec le sei(j)ienr jxijie, que par l'hiterventlon du seigneur roi. A la lin, il fallut se rendre; la citadelle du roi Richard n'était plus qu'un monceau de ruines. En toute hâte le roi Jean, qui était à Rouen, plongé dans les plus sales voluptés, prend la fuite et arrive à Portsmouth, le 4 décembre Ii205. Au même instant, Philippe-Auguste attaquait la Normandie du côté de Falaise. « On avait déjà dépensé sept jours à ce (( travail, ((uand les capitaines et bourgeois reiulirent la place par comte position, et reçurent les Français'. » Après Falaise, la ville de Caen, la ville des ducs normands, ouvrit ses portes sans coup férir. Bayeux, Séez, Coulances, Lisieux, reconnaissaient le roi de France pour leur maître et seigneur. Nous avons déjà dit comment le Monl-Saint-IVlichel fut emporté d'assaut, par (lui de Thouars, à l'heure où la marée laisse à sec cette roche inaccessible. L'incendie détruisit en même temps le couvent et la forteresse :
Vis ignea sursuin SciiiuUt, et ectlcsiii; ik'cus oinne, locuinque sacralurii, Resque moiiasterii cremat insatiabilis omnis.
Ce fut un élonnement mêlé d'épouvante lorsqu'on la vit tomber au pouvoir des vainqueurs, celle place qui ne pouvait être assiégée ni par terre, carie sol cède sous les pieds des hommes; ni par mer, car, à l'heure où descend la mer, le navire reste à sec. — Mais rien n'arrêle les Bretons (|ui vengent, sur les Anglais, leur jeune duc Arthur. Avranches tombe entre leurs mains, et, quand la ville est prise, ils s'en viennent rejoindre à Caen le roi Philippe-Auguste, excités par tant de victoires, à ce point que le roi de France, qui déjà regardait comme sienne la province de Normandie, aurait bien voulu modérer la fougue ardente de ses terribles alliés de Bretagne ; il trouvait même que c'était payer trop cher le Mont-Saint-
' I>iiiiiniiliii. Iiv. XI,I — i riiniii'im , liv. VUI.
310 LA NOKMANDlt:.
Michel que de l'oblenir parcet immense incendie. Elmainlenanl que le roi Jean n'ose pas nous attendre et qu'il se cache derrière l'Océan, frappons le grand coup, prenons-lui la capitale de son duché, la capitale brillante, courageuse et lidèle, lidèle même au roi Jean! Depuis tantôt deux cent quatre-vingt-douze années, la ville de Rouen a présidé aux destinées de la Normandie. Sa richesse, son bon sens, sa vive intelligence, sa passion pour la justice, son aptitude à tous les arts de la paix et de la guerre, avaient fait de cette ville opulente une de ces cités souveraines entre toutes, dont l'amour ou la haine sont d'un grand poids dans les destinées el dans les révolutions d'un grand empire. Depuis la conquête, Uouen avait été le séjour des plus grands seigneurs de l'Angleterre, l'asile d'une cour brillante, le siège d'un gouvernement important. Aces causes, la ville ne se sentait guère poussée à fermer ses portes aux gens venus de l'Angleterre, à les ouvrir aux gens venus delà France. En vain, les romans de chevalerie el les poèmes avaient-ils enseigné aux bourgeois de Rouen que les rois de France étaient les seigneurs des rois d'Angleterre; le roi qui était en Angleterre restait toujours, pour les bourgeois de Rouen, le roi véritable, le Normand couronné; les Normands se sentaient encore plus Normands que Français; et d'ailleurs il y avait déjà cent cinquante ans qu'ils se battaient contre la France. La ville était forte, elle jouissait des droits les plus étendus de la commune ; la bourgeoisie était armée et vaillante, elle n'obéissait qu'à son maire, elle avait derrière elle, pour l'encourager el pour la soutenir dans la défense des forts el des murailles, d'intrépides chevaliers normands commandés par Pierre de Pratellus. Si l'attaque est vive, la défense sera patiente : les bourgeois de Rouen ont brisé leur pont; le pont le plus important jeté sur la rivière de Seine, car il est le dernier; admirable courage, le courage de ces bourgeois, seulement il était employé au service d'un méchant prince. — Le siège commence; de part et d'autre on se battait avec énergie, mais sans en venir aux extrémités impitoyables (jui avaient signalé et déshonoré le siège de Château-Gaillard. Le roi de France comprenait qu'il assiégeait une ville française ; de son côté, la ville de Rouen ne pouvait guère se dissimuler qu'avec un prince comme le roi Jean, elle n'avait pas grand secours à attendre. Ce que voyant, « les gouverneur, « gendarmes, maire, jurés, et communauté de ville et cité de Rouen, « s'obligent et promettent à Auguste que si, dans trente jours, à coin- « mencer du \" juin, Jean, roi d'Angleterre et duc de Normandie, ne " faisoit paix avec luv, on par force d'armes, ne hiy faisoit lever le siège (< de devant la ville, de luy livrer la ville de Houcn avec ses forteresses '< et défenses. •> — De son rôîé le l'oi de France promellail à la ville de
LA NOKMANDIE. 5H
Rouen : " de quiller et délaisser les terres, seigneuries et biens im- II meubles des seigneurs, bourgeois et soldats, qui de présent estoienl à (I Rouen, remettant eu possession de leurs biens, les seigneurs, bour- II geois et soldats du comté d'Eu, les bourgeois de Drincourt et d'Aui( maie, les seigneurs et vassaux de Robert, comte d'Alençon — Le roi i( de France s'oblige de conserver la ville eu toutes ses libertés et cou- II tûmes, tant par eau que par terre, dans la Normandie, l'Anjou, le Il Maine, la Bretagne et la Gascogne. — Ceux des seigneurs qui ne vou- II dronl pas estre compris en ce traité, le roi de France leur donne un Il sauf-conduit pour se retirer, soit par eau, soit par terre. Le roi de Il France pourra mener et ramener par eau ses vaisseaux et galères, " s(nis toutefois falve murrhamlhe (jne ce qu'il aurii'it qu'inué. Tous les 'I marcliands de Rouen pourront, dans les trente jours de la tresve, 'I porter leurs marchandises et les rapporter (pourvu qu'ils ne chargent " point de blé) dans les terres du roi, en payant les péages et coustumes « où elles sont dues '. »
Ces habiles gens, même au milieu du siège, ne voulaient pas perdre une bonne occasion de faire un commerce lucratif. Pour gage de leur bonne foi, se portaient garants : Pierre de Préaux, qui donnait sou neveu en otage; Renau du Rose, qui donnait Geoffroy son fils; Godefroy du Rose, qui donnait le (ils de sasœur Havaise, et quarante bourgeois qui proposaient, soit leurs neveux, soit leurs fils, comme otages des conventions stipulées. Du côté du roi ont signé : le roi ; et avec lui, Robert, comte de Nevers; Robert, comte de Dreux; Pierre, comte d'Auxerre; Drogues de Merlou, Connétable, Guy de Dampierre, Benoist de Rey, Guillaume de Guerlande, Henri Marescal, Jean de Rouvray, Aubert de Haugesl, Guillaume Chambellan le père, Gaucher de Chastillon, le comte de Juigny, Gaucher son frère, le comte de Rar, Robert de Courteuay, Hugues de Malaunay, Raoul Ploguel, Raoul de Roye. Et pour les Rouennais, ont signé : Robert, maij'e de la ville ; Geoffroy le changeur, 3Latthieu le Gros, Hugues, fils de la vicomtesse, Raoul de Chailly, Jean Lucas, Raoul Grommel, Enard de la Rive, Jean Fessard, Clarembaud, Jean Raliécoc, Roger Malasne, Walon de la Rive, Osmond, Poirier, Rerrier Féfibre, Guillaume Grommel, Guillaume Freschel, Robert de iMesblan, Auger de Survie, Robert du Chastel, Nicolas de Dieppe, Robert Poirier, Robert de iMaspalu, Silveslre de Wateville, Martin de la Conveière, Richard de Saint - AVaudrille, Geoffroy Villain, Pierre le Pescheu, Lucas Raudry et Guillaume Dumoulin. Fait devaut Rouen,
' iMimnuliii, HiST. i.h-N. HF NoioiAMir, liv. XIV. — El ml nutro piivili'gp, mnis pour Ips BOfRornis nK RniTN soiilomoiit, ilo ni' pniivnii' t'Iro rorn^iivi pncR v^vr.v. . une l'onrrs'^ioii \.\\\c nii (-ommfr<-i\
le premier jour de juin, l'an mil deux cent (juatre de Notre-Seiijneur.
A la faveur de ces trêves, les Normands choisirent fiuel([M('s-uns des plus signales d'entre eux, pour aller en Angleterre requérir leur duc et lui remontrer comme ils estoient (ircnidement pénés et oppressés des armes d' Auguste. Le roi Jean était, plus que jamais, occupé de ses fêtes, de ses plaisirs, de ses amours. Quand arrivèrent au palais du roi d'Angleterre les envoyés de la ville assiégée, Pierre des Préaux, Geoffroy du Bosc, Henri d'Estouteville, Robert, le maire de la ville, Geoffroy le changeur, le roi faisait une partie d'échecs. C'est à peine, et sans quitter le jeu, s'il répondit à ces dignes porteurs d'un solennel message, qu'il n'avait rien à faire pour les gens de Rouen, et que, du reste, ils agissent pour le mieux. « Lesdits députés de retour, et la res- " ponse de Jean entendue, les Rouennois, fort étonnés, s'assemblèrent Il pour consulter ce qu'ils dévoient faire? Quelques-uns d'entre eux aî- (I léguèrent que de leur première origine ils esloient François, et que Il le pays qui pour lors s'appeloit Normandie, estoit auparavant nommé (I Neustrie, et une des plus nobles et riches provinces delà France; Il qu'elle auoil esté érigée en duché, pour estre tenue en foy et hom- II mage a la couronne de France et de ses roys qui s'estoient réservé la Il souveraineté sur icelle, et en un mot qu'ils ne voyoient aucun moyen, (I ny point de sujets de soutenir plus longtemps les déplaisirs de la Il guerre, mais, au contraire, plusieurs raisons de renouer leurs an- <i ciennes amitiés et bonnes intelligences avec les François. »
Ces raisons donnèrent un tel branle à la plus grande partie des citoyens, qu'aussitôt la ville de Rouen ouvrit ses portes au roi de France. Le roi franchit les doubles murs, les triples fossés de la ville et planta son drapeau sur la tour. En même temps il confirmait les privilèges de la commune, il laissait à la province ses lois, ses coutumes, les institutions féodales dont elle est le berceau. La chute de la puissance normande entraîna la perle de toutes les nationalités environnantes.
Jamais la monarchie française n'avait obtenu, les armes à la main, un agrandissement plus sérieux et plus ample. Cette fois ce n'était pas à la Normandie seulement qu'en voulait le roi de France, c'était à la France entière. Plus d'Anglais chez nous! On eût dit que c'était le cri de la royauté nouvelle. Le roi prit Loches, Chinon, puis la Rochelle; et comme, en fin de compte, un peu de bon droit ne saurait gâter les meilleures cause.*, le roi vainqueur fait citer le roi Jean son vas.sal, pour que le roi Jean, qui cette fois était véritablement Jean-sans-Terre, au moinsaudelàdePOcéan, eût à seprésenter devant son seigneur suzerain, séant à la cour des pairs à Paris, « et là se justifier, s'il est possi!)le, du
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' ineiiilrt' dAi'lluir, cttiulc de Hictagiic. « Cour des pairs, c'c'lail un souvenir des romans de chevalerie; et, en effet, ce souvenir ne dé})lut pas, non plus (jue le titre, aux barons français. Voilà un nouveau progrès de la couronne, ce roi qui domine ses i)airs, ce roi de France qui appelle à son IrilMuial im roi d Angleterre, devant des barons français, pour le juger comme un vassal Irailre et félon. — Et, chose étrange! le roi Jean, cité à comparaître, tant le respect féodal était sans bornes, ne décline pas cette juridiction des pairs de France. Certes, il pouvait nqtondre aux pairs qui le faisaient ap[)eler, que depuis Hugues Capet les rois de France avaient renoncé de l'ait au droit d'assigner un vassal de leur couronne plus puissant qu'ils n'étaient eux-mêmes ; que la Normandie était, de fait, un pays souverain et formant une nation à part; que depuis les premiers ducs le contrat féodal , consenti avec tant de peine par Rollon à Charles le Simple , avait été brisé par la victoire , non moins que par l'acte authenliciue d'une sé})aralion complète entre le royaume de France et le duché de Normandie; tel avait été le châtiment de Louis d'Outremer (Louis IV) lorsque celui-ci avait tenté de s'emparer de la Normandie. Et d'ailleurs , les Normands n'avaient-ils pas aidé les comtes de Paris à s'emparer de la couronne des fds de Charlemagne? Donc les ducs de Normandie étaient quittes avec le roi de France; ils ne lui devaient ni hommage, ni obéissance, ni respect ! Ainsi eut parlé le roi Henri H. Mais le roi Jean , Plantagenet déshonoré , se borne à demander un sauf-conduit et sûreté pour sa personne, et alors il se rendra au tribunal du roi Philippe de France. — Par tous les saints! répondit Philippe Auguste, s'il retourne en Angleterre, c'est que son jugement le voudra bien! — Alors, en l'absence de Jean sans Terre, fut portée cette sentence par les barons français : « Attendu que Jean, duc de Normandie, « en violation de son serment à Philippe son seigneur, avait assassiné « le lils de son frère aîné, hommager de la couronne de France et proche « parent du roi, et avait commis le crime dans la seigneurie de France, « il était reconnu coupable de félonie et de trahison, et était en consé- « quence condamné à voir confisquer toutes les terres qu'il tenait par « hommage. » Ainsi parle la Couronne de France , et elle est obéie. La fortune du roi Jean n'a plus rien désormais qui soit digne de notre intérêt ou même de notre pitié. Il est bien vrai ({u'il revint une dernière fois dans le Poitou et dans l'Anjou , pour tout piller, pour tout brûler, sans respecter la ville d'Angers , « la ville où ses ancêtres avaient vu « premièrement la clarté du soleil ; » mais, en lin de compte, la bataille de Bouvines (121 4-) vint prouver à tout jamais que si le roi Jean restai!
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(lésornuiis roi (rAiiglelerrc , il ne serait plus ni duc, de Ndiiiiaiidit' , ni duc de Bretagne, ni comte du Maine, ni comte d'Anjou. La nation an- "laise fut pleine de honte et d'épouvante quand elle apprit toutes ces fautes irréparables. Dans ce désastre, et contenu au dedans par les barons d'Angleterre, ce prince, à jamais méprisable, osait à peine se défendre contre le terrible pontife Innocent U\. Vainqueur en Orient, vainqueur dans le Midi de cette Église nouvelle qui s'était formée à Toulouse et qui déjà comptait ses fidèles et ses martyrs, le pape Innocent 111 portait déjà sur l'Angleterre toute la violence de son génie. La question soulevée à Rome était d'une grande importance; il s'agissait cette fois encore de l'archevêché de Cantorbéry, et de savoir à qui appartiendrait la nomination de l'archevêque? — Au l'oi, disaient les gentilshommes; à nous, disaient les prêtres anglais; et c'est justice, répondait le pontife ; il est temps de faire justice des innovations de la dynastie normande. — Alors commença entre le roi et le pape, une querelle sérieuse ; — l'excommunication est jetée sur le royaume d'Angleterre; — de son côté le roi Jean s'empare des biens de tous les ecclésiastiques qui acceptent l'interdit du pape. Ce prince imprudent ne fait que rire des menaces de l'Église; mais bientôt, à mesure querexcommunicalion s'appesantit sur son royaume éplore , quand il entend l'épouvante, les gémissements et les malédictions de son peuple, ([uand il comprend que la sentence de déposition suivra la sentence d'interdit, et que le roi de France n'attend que l'ordre du pape pour voguer du côté de l'Angleterre , bien plus, quand il entendit Pierre l'Hermite annoncer à la façon d'un prophète qu'avant peu le roi Jean aura régné , alors enfin il fallut céder malgré tout son orgueil ! A la (in le roi Jean demande grâce ; il jure d'être fidèle à Dieu, au bienheureux Pierre, à l'Église romaine, au pape Innocent, à qui il promet mille marcs sterling d'or. De son côté le pape se laisse fiéchir : il permet de célébrer la messe , une fois par semaine , dans les ('dises conventionnelles d'Angleterre, et enlin Innocent III leva tout à fait 1 interdit, quand le roi Jean lui eut écrit, dans un style que les plus humbles rougiraient d'employer : — <■ Voulant nous humilier nousmêmes, — Vol£7ites nos ipsos humiiiare , — nous cédons librement à Dieu, aux saints apôtres Pierre et Paul, à notre mère la sainte Église romaine, et à notre seignem' le pape Innocent ïll et à ses successeurs, tout notre royaume d'Angleterre, — Libère conccdimm, etc., tohmi regnmn Amjliœ. » — Cette lâcheté dernière compléta l'opprobre (jui })esait déjà sur Jean sans Terre. Les barons, et en général tous les honunes prudents de l'Angleterre, ne vireni pas sans houle ce nouvel abaissemeni
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(le l;i royaiiU' aiiiilaiso. Ils iiavau'iil [»as v\c les tlciMiicis a roiii[ii'en(lr{' (jiu' les Aiiiilais (Icvaiciil iMic les allii's iialiircls des Albigeois, et que riiérésie seule |t(»uvail les sauxcr du pdiivoii' poulilical ; liiais quoi! il n'était plus teuqts de venir à l'aide de ces pioteslanls du treizième siècle, les Albigeois avaient ('lé éerasi's jus([u"au dernier.
Ceci esl un des it'cils les plus curieux de riiisl(uien Mattbieu Paris. Le roi Jean , désb'uuu'i'' par le pardiui du jtape Innoceid 111, se met en quête d"béré[i(jues ipii puissent venir à s(Ui aide; il envoie des ambassadeurs au roi d' Ajt'kjhc, de Maroc cl d'Espagne. Xm roi d'Angleterre olJrait de se rendre au roi de Maroc, lui et son royaume; de tenir, de lui, son royaume comme tiibutaire, et enlin d"ad<t|iter la loi de Mabomet. A ces ollVes étranges, le roi barbare, posant doucenuMil un livi'e (piil tenait à la main : — > Je lisais, dit-il, un livre écrit par un Grec cbrétien nommé « Paul. Ce Grec est un sage, et ses discours me plaisent fort; pourtant ' je lui reproclie de n être pas resté lîdèle à la loi sous lafjuelle il est « né. Que me [)arlez-vous de ce roi d'Angleterre, (jui veut prendre ma X croyance , pendant (jne nu)i je me ferais chrétien , si l'honneur le « permettait? Quant à devenir mon tributaire, en vérité je ne com- « prends pas qu'mi roi , maître d'un si grand royaume, veuille ainsi se « soumettre an tiibut, à l'obéissance, à la misère, d'homme libre, indé- « pendant et heureux tpi'il était. » — Le roi maure voulut savoir aussi pounpioi dom; ces misémbles Anglais laissaicnl rcijncv sur eux un pareil hommey A quoi landtassadeur du roi Jean répondit : « Les Anglais sont « les plus patients des hommes jusqu'à ce que les outrages et les inso- « lences passent tonte mesure. » Le l'cu mahométan qui parlait et agissait si bien avait nom Mahomet-el-Mazir. Mais ne croirait-on pas lire quel- ([ues pages dun roman lum historique'
Comme nous l'avons dit, la bataille de Bouvines porta à son comble la gloire de Philippe-Auguste et la honte du roi anglais. De cette bataille mémorable nous avons le récit dans les vers de ce poète trop virgilien, (iuillaume le Breton, et de ces vers nous n'en avons que trop cité. Ce lut le dernier ell'ort du roi Jean et de la noblesse anglaise. Ce jour-là le roi Philippe-Auguste eut à combattre, dans une mêlée sanglante, le comte de Flandre, le comte de Boulogne , enlin l'empereur Othon et le roi Jean, ces deux (jrands et terribles lions, — duos nutynos et grandes ieones. — Les Anglais, au nond)re de cent mille hommes commandés par le comte de Salisbury. et avec eux les Allemaiuls, les Flamands, une heure avant la bataille, se partageaient cette France envahie par leurs armes, tant cette fois ils étaient sûrs que la France, attaquée au midi et au nord, ne ré-
sislerail pas à ces forces réunies. C'est que la grandeur de Pliilippe- Augusle inquiétait fort le comte de Boulogne, le comte de Flandre, le comte de ILdiandc et de Louvain , tous les seigneurs féodaux, et ils avaient fait alliance pour venir à Itout, d'un seul coup, de celte royauté qui les gênait. A ces causes, la baiaille de Bouvines est une bataille de
chevaliers , une bataille de Français à Anglais , et en môme temps la bataille de la royauté contre l'autorité féodale. Le roi de France marchait à la tète des siens, cherchant l'ennemi dans le territoire belge , lorstju'enfin on se rencontra entre Lille et Tournay, près le pont de La Marque (27 août 121 4). Fatigué du chemin , le roi dormait sous un fri sue, (|uand tout à coup les siens l'éveillent en lui disant que le passage est disputé ; lui alors , après une prière assez courte, se montra à ses soldats le visage riant, et, sans attendre l'oriflamme portée par Galon de Monligny ', il se prépare à la bataille. Lui-même il reste au premier rang avec Guillaume des Barres, Barthélémy de Roye, Pierre Mauvoisin, Etienne de Longchamp, Jean de Rouvray, Henri, comte de Bar, jeune d'ans, sage et courageux. Le second escadron était commandé par Eudes, duc de Bourgogne ; l'arrière-garde, par Gautier, comte de Saint- Paul. Les trompettes sonnent, les deux armées s'entre-choquent; les Gham[)cnois et les Soissonnais, dignes fils de leurs pères, s'engagent biavcnu'ut dans la mêlée; victoire disputée et payée chèrement. L'cm-
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[teroiir Ollioii eut son cheval liu' par (Inillaiiiiic des lîaii'cs. (Vous avez (h'jà reiu'onlré ce nom-là dans la (■i(tisa(le de lîicliard (kviir-dc-IJon.) Les roiiliers hrabaiuMnis, Itaiidils dnn si ^raiid coiirai^e, se firent tuer jnsqnaii dernier. Parmi les clievaliers, ]iiisonniers du roi de France, étaient le comte de Flandre, son ennemi mortel , les comtes de Boulogne et de Salisbury. Les Flamands rendirent leurs armes. Du côté de l'empereur, quinze cents cavaliers restèrent sur le champ de bataille; le mieux faisant de la journée , ce fut le roi Philippe-Auguste. 11 avait été le but des archers allenumds : il avait supporté tous les efforts de la bataille; un instant il avait été jeté à bas de son cheval avec des crocs de fer, à ses côtés était mort Etienne de Longchamp; mais, bientôt relevé, le roi était remonté à cheval, et il avait combattu jusqu'à la victoire gagnée. Bataille décisive. Au moins rempereni' Olhon fut battu avec gloire; il eut trois chevaux tués sous lui, et peu s'en fallut quil ne mourût de la main du roi de France, pendant (pie Jean, sou allié, qui guerroyait à dix lieues de là , prenait la fuite au premier bruit de la victoire de Bouvines. Trop heureux ful-il de rencontrer cette mer complaisante ((ui le remportait en Angleterre à cba(iuc nouvel échec ! Alors, de cette inmiense ruine de la fortune et de riionneur de l'Angleterre , les barons anglais voulurent au moins sauver quelques garanties pour l'avenir. A ce roi vaincu ils demandèrent, niais ils demandèrent comme des gens qui ne veulent pas être refusés, cette charte appelée la fjmnde chatte, prétendant qu'à tout prendre , eux les barons , ils ne faisaient que rentrer dans les vieilles libertés de l'Angleterre , consenties [tar le roi Edouard le Confesseur et par Henri Beaucicrc. Le roi, bien estonné, demanda le temps de Pâques pour en délibérer. Tous les barons de la eon'juraiion, après avoir tiré à leur parti presque toute la noblesse du royaume, et levé une grosse armée, se rendirent devant le roi, — demandant leurs libertés, — à tpioi le roi se refusa tout d'abord en jurant {|u"il aimait mieux donner tout le royaume. P(uu' toute réponse les barons s'emparent le lendemain de la ville de Londres pendant que le peuple était à la messe. Alors ce misérable monarque envoie aux barons le comte de Pembrocke et le comte de Varennes, promettant de leur donner contentement. — Puis il fait un appel au pape , le priant de sauver la couronne d'Angleterre. Le pape répond par une menace d'excommunication, en même temps que le roi Jean se ruait sur les terres des rebelles. Alors ceux-ci se réunissent sous les ordres de Bobert Fitz-Walter; ils se nnîttent en marche pour Londres, et chemin faisant ils [iroclament roi d'Angleterre, le jeune Louis, lils de Pbilipj)e-Augusl(» : ils envoient an