‹ La NormandieChapitre 66 sur 118 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Règne de Louis VIII. Blanclie de Castille. — Bataille de Taillebourg. — Thilippe le Hardi.

— Boniface VIII, — Louis IX (saint Louis|. — Mort de Marguerite de Navarre. — Charte

des Normands. — Edouard III. — De la Normandie pendant les guerres de la France

et de l'Angleterre. — Geoffroy d'Harcourt. — Bataille de Crécy. —

La Peste noire. — Jean le Bon. — Bataille de Poitiers.

Au sacre de Louis VIll n'assistent pas encore les pairs du royaume. La pairie existe, il est vrai, mais elle a besoin de se constituer. D'ailleurs, les pairs du roi, où les prendre à ce sacre? La Normandie est à peine réunie à la France ; le roi d'Angleterre, duc d'Acjuitaine, n'ose pas quitter son royaume; le duc de Bourgogne est encore un enfant ; le comte de Toulouse est accaltlé de toutes parts sous ces ;dioniiual)les guerres de religion; le comte de Flandre, laute d'une rançon que sa femme se refuse à payer, est retenu dans les prisons du roi de France. Seul de tous les pairs, le comte de Champagne (il avait '^'" vingt-deux ans) assiste à la cérémonie du

sacre. A sou culn'c daus l*aris. le (ils de Pliilip|)('- Aiigiisic fui reçu avec

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(les lr;iiis|»(»i'ls (riiiic joie miivt'iscllc, (l;iiis (■elle ville (jiic le roi son père avait royaleineiil el iKililiqueiiieiit agrandie, les poêles lui adressèrent leurs plus beaux vers. Sur le trôiu' déshonoré de Jean sans Terre élail assis le nouveau roi Henri III, — un lils digne de son pèi'e. Déjà la jurande charte, le diiiue conuueucenieut de loules les libertés modernes, inquiétait le lils de Jean mtts Terre. J*eu s'en faut même (ju"il ne soit revenu sur ee contrat arraché au roi son père; mais le pape, g^rand protecteur de Henri III, lui écrivait qu'il lallait attendre pour faire valoir dans des temps vieilleurs les droits de soti trône. Cependant le nouveau roi de France menaçait l'Auiileterre : la trêve entre les deux couronnes était expirée; d(''jà larmée féodale s'était réunie au nom du roi : évêques , barons , chevaliers, hérauts d'armes. Les progrès de l'armée française sont rapides ; le comte de Thouars demande une trêve d'un an ; si dans un an il n'est pas secouru i)ar le roi d'Angleterre, il se rendra au roi de France, — Niort capitule, et le gouverneur se retire à La Rochelle. — Sainl-Jeand'Angély ne résiste guère: eulin, le 15 juillet (l!2!24), l'armée française était sous les murs de La Rochelle. Le gouverneur, ([ui attendait de l'argent pour payer ses soldats, reçut de l'Angleterre des caisses remplies de sable: l'indignation fut si grande dans la ville entière, que La Rochelle, celte porte du Poitou [)ar laquelle les Anglais entraient à leur volonté au cœur de la France, se rendit au lils de Phili[)pe-Auguste. En même temps toutes les villes situées au nord de la Garonne reconnaissaient Louis Ylll pour leur prince. Rordeaux même ouvrait ses portes, sans la loyauté de l'archevêque, qui refusa de trahir son maître le roi d'Angleterre. Le vrai maître cependant c'était le roi de France. 11 était toutpuissant, il était entouré d'une noblesse nondjreuse, dévouée; son trésor était plein d'or et d'argent; le roi d'Angleterre, tout au rebours, était sans argent, sans crédit, et presque sans honneur ! — La guerre contre les Albigeois, le siège d'Avignon, et enfin la maladie qui emporta Louis VIII (8 novembre 1226), délivrèrent le roi d'Angleterre de ce redoutable suzerain. A son lit de mort, le roi de France recommande son lils aux seigneurs qui l'entourent : les archevêques de Rouen et de Sens , les évêques de Reauvais, de Noyon et de Chartres: Philippe, frère du roi: comte de Roulogne, le comte de Rlois, Enguerrand de Coucy, Archambaud de Rourbon , Jean de Nesle , Etienne de Saucerre. La reine de France, Rlanche de Castille, restait chargée de la tutelle du nouveau roi, âgé de douze ans; ce nouveau roi, c'est le roi Louis IX, le roi saint Louis, — le héros, le législateur, le chrétien, le plus honnête homme, tout comme la reine Rlanche est la feunne modèle du nioven à"*;. Com-

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ment, en (îll'el , nMicdiilrci' dnns une mère plus de lendi'esse, et dans l'âme d'une reine plus d'énergie? Sa piété, sou (h-vouement, son zèle, sa charilé, loute l'élégance héroïque; de cette vie clirélienne athîstent au plus haut degré, dans cette iiersonne royale, la doid)le inlluence de la chevalerie et de l'Evangile. En vain les barons, qui se sentaient dominés malgré eux par le roi de France, un de lein's ))airs, voulaient s'opposer à la tutelle de la reine Blanche , exigeant le rétablissement des privilèges féodaux, et la délivrance des prisonniers faits à Bouvines; car, à Bouvines, ce n'était pas tant l'Angleterre qui avait été battue que l'associalion féodale. La reine passa outre à l'opposition des barons; d'une main ferme et vaillante elle mena son fils à Reims, et elle le fit sacrer roi, nonobstant toute opposition. C'est qu'en effet les barons français ne devaient pas avoir aussi bon compte de la royauté française que les barons du roi Jean de la royauté d'Angleterre. En France, les peuples de France aimaient la royauté qui marchait avec eux; en Angleterre, les sujets exécraient cette royauté, qui n'était en effet qu'une égoïste tyrannie. En Fi'ance, les barons étaient les oppresseurs du peuple; en Angleterre, les barons étaient les alliés naturels de la nation anglaise; ils partageaient avec elle les libertés qu'ils gagnaient sur la couronne. En France, l'avenir appartenait à la royauté; en Angleterre, l'avenir appartenait à tout le monde; aussi bien, dans leur lutte impuissante contre l'autorité royale, représentée par la reine Blanche, en faveur de la ligue féodale, les barons et les seigneurs tentèrent les plus énergiques efforts. La ligue se forma entre les plus puissants et les plus illustres : Thibaud, comte de Champagne; Pierre de Dreux, duc de Bretagne; Hugues de Lusignan, comte de la Marche; Richard, duc d'Aquitaine. — Ils poussèrent la révolte et l'audace jusqu'à se donner un roi, eux-mêmes, à eux-mêmes, et à ce roi de leur création ils promettaient les destinées de Hugues Capet ! Bien plus, — la France était encore bien jteu française ! — cette ligue se donne pour chef, le roi d'Angleterre, Henri IH. — Un instant la reine Blanche et son fils Louis courent quelques dangers dans les nnu's d'Orléans: mais Paris n'était pas loin; Paris, la ville des rois de France, leur alliée fidèle, leur amie dév<uiée. — Les Parisiens sauvèrent ce jour-là, non-seulement le r(»i Louis IX, mais encore la royauté. Que disons-nous? Paris, en sauvant le roi, sauva la France. 11 lui donna pour maître et pour père, un de ces hommes excellents et si rares dans l'histoire du monde; un prince à la fois austère et bienveillant,, philosophe et chrétien, (pii avait en lui-même, le plus profond sentiment du droit et du devoir. Pelit-lils de Philippe-Auguste, il suivit d'un pas ferme

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la nulle (racée |iar son liiainl-pèro ; il soiimil à ['(ilM^ssaiice les tiiaiids vassaux encitrc mal doiiiplés ; il enlonia la coiiroimc (runr vassalilé nouvelle ; les nieiultres de la lamille royale , appelés enfin à jouer ini rôle politique aulour de ce trône, d(uit ils étaient les soutiens naturels , remplacèrent les cliels nationaux plus disposés à la révolte. Devant le roi de Fi'am-e, le roi d'Angleterre ne savait plus que s'enfuir. La bataille de Taillelioiirii avait rejeté le roi Ilf-nri IIl dans les nmrs de Uordeaux... Aloi's le roi aniilais imjdora une trêve de cinq ans. — Louis accoida !a trêve. — ()\\v\ malheur cependant tpi'il ne ncuis soit pas permis de suivre ce roi saint Louis dans ses travaux en Terre-Sainte ! — - Il s'enduirqna pour la dernière croisade le 1" juillet à Aigues-Mortes, < ville à la({uelle il donna une charte que nous avons encore. Le temps, ' tpii change tout, a recul»' la mer (pii baignait la ville d'où saint L(Miis ' quitta pour jamais la France. Les remparts qu'il avait élevés, et qui ' devraient être sacré's, sont au moment d'être détruits par des géné- '< rations nouvelles, ipii se retireront à leur tour comme les Ilots ' ! » Kn l'an 1235, le loi saint Louis, à Dieu ne plaise que nous manipiions jamais aux respects tpii lui sont dus! interrogea sa conscience sur la légitime possessicui de la INormamlie: il eut, qui le croirait'^ des scrupules à propos des provinces conquises par S(ui a'ieul le roi Philippe- Auguste. Il plaida en lui-même la cause de rAngleterre, et il se ligiira qu'elle avait été dépouillée de tous les agrandissements de la France. Alors, ô malheur! le roi de France lui-même, et malgré l'opposition des plus fermes et des plus dignes soutiens de sa couronne, offrit au roi d'Angleterre, Henri 111, de lui rendre, sous la condition de l'hommage lige, le Poitou, le Limousin, le Périgord, le Qiiercy, et une partie de la Saintonge, gardant pleineiiu'iit et en toute souveiainet»' la Normandie , la Touraine,le Maine et l'Anjou. Ceci lait, et |toiir en finir avec les grands vassaux, le roi de France voulut que la séparation de l'Angieterre et de la France fût absolue et complète. Pas un seigneur désormais ne p(uirrait tenir, en même temps, des liefs du roi d'Angleterre et des fiefs du roi de France; à font prix le roi de France voulait faire oublier aux provinces anglaises, cette fatale comiminauti' d'(uigiiie avec les gens au delà de l Océan. A ces causes, il «léfendit à tout sujet de son royaume d"ép(uiser une femme étrangère, sans sa permissiiui expresse; il voulut (pie ses sujets eussent à choisir, entre leurs biens situés eu France et leurs biens situés en Angleterre. Cette fois enfin, if fallut être absolument ou Français ou Anglais. Quant aux (huuaines abaudonnés par

' M. ilf t'Iiateaiiliiiaiid, .\ini//jsc de l' His/oirc de France, I. \', p. 101.

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leurs piopriélairos , le roi les donna aux l'ainllles les plus «k'-vouces de son royaume; il y eut en ce moment dans toute la Noi'mandie uu(; (''migration assez nombreuse des plus riches Anglo-Normands, (pii repassèrent la Manche etqui redevinrent tout à fait des Anglais. Mais fpi'imporle, pourvu que la sé})aration soit absolue, p(uu'vu qu'elle soit conqilète ? Maintenant les Plantagenets et les Capétiens peuvent se battre tout à leur aise; chacun d'eux, du moins, se battra à la tête d'une nation.

Voilà ce que lit le roi Louis IX , tout d'abord. En même temps il eut soin que cette séparation absolue de l'Angleterre et de la France ne nuisît en rien au commerce et à la richesse de la Normandie. Il encouragea l'agriculture, trop négligée dans cette patrie des plus excellents laboureurs ; il accorda sa protection souveraine aux habitants des campagnes ; il lit une guerre loyale à toutes les tyrannies subalternes qui pesaient sur les petits et sur les pauvres. «. Sachez, disait-il, que nous « avons prohibé toute guerre dans notre royaume, tout incendie et tout « empêchement aux charrues ! » — Il interdit le duel dans ses domaines : « cil qui prouvoit par batailles , prouvera par témoins et par chartes ! « Batailler n'est pas voie de droit! » — Les tribunaux féodaux furent remplacés par des scribes du tiers-état, ce qui fut pour le tiers-état une grande bataille gagnée. Vous pouvez lire, dans les Mémoires de Saint- Simon, comment ces légistes, devenus le parlement, finissent par s'élever sur le siège même de ces fiers barons, qui d'abord leur permettaient à peine de s'agenouiller à leurs pieds. Usurpation, si l'on veut, mais usurpation faite au profit du peuple. <' Je te prie, disait saint Louis à « son fils, fais-toi aimer du peuple de ton royaume, car vraiment j'ai- « nierais mieux qu'un Ecossais vînt d'Ecosse et gouvernât bien et loyale- « ment le peuple du royaume, que tu ne le gouvernes mal et aperte- « ment. » A l'exemple de son père Louis VIII, il fit de toute ville communale, une ville de son domaine direct. Pitoyable envers les serfs : « Nous ne devons pas oublier, dans un royaume chrétien, que les serfs « sont nos frères. » Grand protecteur du commerce et de l'industrie, il fut le premier seigneur de France qui fixa le titre de la monnaie, ordonnant que la monnaie du roi aurait cours dans tout le royaimie, même dans les domaines des grands vassaux. Bientôt la monnaie du roi, comme la meilleure, fut partout donnée et partout recherchée. — Le roi voulut que tout bailli, prévôt ou vicomte, fût responsable de ses (jestio)is. — 11 se rappela les missi dominici de Cliai'leniagne, et il envoya dans les provinces ses questeurs, avec charge d ('coulc^i" toutes his plaintes dont ils ne rendaient compte {|u"au l'oi seul. Il i(''gla la pioci'dure: il iulerdil les ar-

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liilraliitns arhili'aircs , il piiMia des lois civiU^s jn'iscs dans le droit romain. Il vouliil (|iic \n jusWcofùi l>())i)ic et roidf , au riciic aussi bien ([u'aii pauvre. - Il a perdu jtlus d'uu pi<M'ès coulrc des parliculicrs. Dans la loièl de Vineennes, la recouuaissanee et la pic'tt' pidilicpies oui eonservé le vieux eliène sous letpiel saint Ijuiis l'endait la justice. — Beau rèi.!;ne, tout rempli de généreux instincts, de prévisions paternelles , de j)r(;voyance royale! L'iniiversité de Paris, protégée par ce grainl roi, entourée de vingt autres universités fondées à son exemple et de c(dléges sans nombre, attirail à elle tous les esprits d'élite avides de science et de renommée. La vie intellectuelle de la nation s'en va se développant chaipie jour, grâce à ces institutions excellentes, grâce à ces disciples lialiiles (jui devenaient des maîtres à leur tour. Paris, en ce temps-là, était le centre de la science humaine et divine. A cette vive et savante lumière devaient accourir les plus rares esprits et les plus fervents : Albert le Grand, Thomas d'A(juin, l'ange de l'école; Roger Bacon, Guillaume de Nangis, Jean de Meung, Albert de Saxe, Froissard, Nicolas Flamel, Barthole, Nicolas Clémangis, Jean Gerson, à qui est attribuée V Imitation de Jcsus-Christ, le plus beau livre (/ni soit sorti de la main des hommes, puisque l'Ëvangile n'en est pas; Juvénal des Ursins , Pic de la Mirandole, François Villon, tous les génies dans tous les genres, qui nous conduisent des premiers joui's du moyen âge aux }n'emières années de la renaissance des lettres. La langue française, hardiment travaillée, devenait chaque jour la langue universelle : — Thibaut, comte de Champagne, donne au vers français son élégance : le sire de Joinville impose à la prose sa grâce et son énergie. A le bien étudier, on verrait ({ue, sous le règne de saint Louis , le clergé français aspire à devenir celte Église gallicane signalée par Bossuet. Lu pragmatique-sanction interdit la simonie, assui'e l'élection des dignitaires de l'Église, interdit à la cour de Rome tout im})ôl prélevé en France sans la permission du loi et du clergé. Tout ce qui était la puissance sans contre-poids, dans la société féodale, dans l'aristocratie et dans l'église , Louis L\ l'a brisé , pendant qu'il plaçait au-dessus de toutes ces inllucnces cette royauté française qui elle-même abritait le peuple sous son manteau. — Ainsi était faite la France à la- ([uelle s'était réunie la Normandie ; ainsi était faite la royauté que la Normandie avait acceptée et reconnue. Cependant, de l'autre côté de l'Océan, les barons d'Angleterre dictaient leurs lois à ce triste roi Henri III, imprudent jeune homme abaiulonné même par sa mère, qui avait été rejoindre en France son amant, le comte de La Marche. — Le roi Henri III a régné cinquante ans, cincpiante années de luttes entre

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l"aristocr;ili(' cl la royauté d'Anglelerrc. Mais il s'en lallail de Ix^aiieouji que le (ils de Jean sans Terre fût à la taille de Henri II, son grand-père. Ces querelles du roi et des barons d'Angleterre devaient mal tourner pour la royauté anglaise. Le lils de Jean sans Terre, fidèle en ceci aux habitudes de son père, avait pris ses barons en méfiance; il avait en haine la grande charte qu'il avait jurée le jour de son avènement an Irône ; il se fiait plus à des soldats éti'angers (ju'à ses propres capitaines : esprit inquiet, Ame frivole, royauté dépouillée de son prestige, roi déshérité de l'antique fortune des rois d'Angleterre, car les domaines royaux avaient été vendus par Etienne, par Mathilde, par le roi Jean surtout, et le roi Henri était forcé maintenant, chaque année, de tendre la main aux subsides de son peuple ! Donc , plus de liberté pour lui, plus d'indépendance; on lui demandait, à chaque instant, de nouveaux serments qui le liaient davantage. Du reste, bon, pieux et charitable , il finit par laisser tomber aux mains des prélats et des barons cette royauté qu'il avait voulu conserver et défendre , et par obéir à ce parlement enragé, mad parl'mmcnt , qui réformait tout le royaume. — Désarmé, Henri n'était plus roi ([ue de nom ; les barons s'étaient emparés, de façon à ne pas le rendre de sitôt, du gouvernement de ce royaume, qui , depuis deux règnes , avait appris jusqu'où peut aller le mépris d'une grande nation pour ses rois.

Sous le sceptre de son nouveau maître, la Normandie eut le temps de se reconnaître. Elle put voir, de ses yeux, cpie maintenant l'héroïsme au dehors, la sagesse au dedans, la gloire, la conquête, et même l'édal des croisades, étaient passés du côté de la France. Désormais il n'y eul plus de différence entre les Français et les Normands : ils furent tous pridégés pai- la même justice, réunis sous le même drapeau, confondus sous la même gloire, appelés aux mêmes emplois. Philii)pe le Hardi, placé entre saint Louis son père el Philippe le Bel son fils , tout comme Louis VIII avait été placé entre Philippe-Auguste et saint Louis, revint de Tunis, portant les os du roi son père, qu'il déposa à Saint-Denis, la tombe des rois. — Ne demandez pas à l'histoire de vous dire ce que fait la France et ce qu'elle devient en ce moment'^ l'hisloire garde le silence, la France se repose. Si les historiens sont troublés <lans leur œuvre par l'absence des grands événements, presque toujours les peuples y trou- , vent leur com})te, et ce n'est pas un mauvais signe pour eux, quand l'hisloire n'a rien à dire. Le fils de saint Louis, par une imuveaulé iiialtendue, donna des lettres danoblissemenl à son argentier. Anoblir un homme, c'était pousser bien l(»iii lauloiilé- royah^, ((uaïul la

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race siMilc i»(Mi\iiil aiit»ltlir. I.a noblesse môme îles rois caiKHieiis , (l"où leur venait-elle f Elle leur venait de la possession de la terre; ils n'étaient ncddes (|u"à ee titre , au même litre ((ue toute la noblesse féo dale. — pasautremeni et pas plus toi. Mais faire d'un manant un noble, se plaeer au-dessus de Ions les lionunes nobles au point de donner des droits (pie la naissance pouvait seule eonlérei' !... toute la noblesse de l'ranee s'en émut, et voilà sans doute pourtpioi IMiilippe ill lut appelé [Mnli[ipe /c Ilindi. Toutefois, jtas un des barons n'osa se plaindre plus liant i[u'il ne convenait, tant la |)uissance royale avait grandi. Au reste, M. de Cbateaubriand a explicpié en (piebpu's nnds l'état de l'Europe sous le règne si buig et si j»eu remjdi de Pbilippe le Hardi. « Au debors de la France, la nature des événements faisait entrer le « royaume dans des idées m>uvelles. Le grand corps de la féodalité " française était flanqué en Allemagne par un empire dont le cbef était ' électif, ce qui produisait des troubles (!t élevait des doutes sur le droit " divin des rois; en Angleterre, une monarcbie représentative avait ■ un parlement, votant les subsides et allant jusqu'à juger le souverain ; ' en Espagne, les Cortès et les lois de l'État n'octroyaient les trônes ■< qu'avec des réserves ; en Italie , où les guerres des Guelfes et des « Gibelins continuaient, la plupart des villes s'étaient alfrancbies. > Cbarles d'Anjou, qui ne mourut (pie scuis le règne de son neveu, Plii- « lippe le Hardi, roi de France, j)ortait la couronne de Sicile en vertu « de la donation d'un pape qui n'avait pas eu le droit de la donner; le « premier en Europe il lit décapiter un prince souverain injustement « condamné. Prêt à poser la tête sur le billot, Conradin jeta son gant « dans la lice. Qui l'a relevé":' Louis X\ I , descendant de saint Louis, « dont Cbarles d'Anjou était le frère '. »

De l'an 1285 à 131-4 s'établirent en France la monarchie des trois états et la monarchie du parlement. Le temps des assemblées du champ de mai (sous les deux premières races), quand tous les soldats, c'està-dire tous les maîtres du royaume, se réunissaient pour faire les lois, pour choisir le souverain, ce temps-là était passé. La royauté, si longtemps craintive et ol)éissante, voulait dominer toutes choses. Roi à dixsept ans, Philippe, maître du parlement, s'attaque tout à la fois aux barons, aux communes, au clergé, tl donna au parlement une forme toute laïque: il institua, le premier, la chambre des empiètes et la chambre des requêtes, et entin (1302; le roi voulut (pie le parlement

' Analysé lie l'Histoire (le Prancc, |). lo.{.

'Ski) LA NORMANDIE.

«!Ùt son siéi^c à Paris. Le parlement ainsi consliUu^, le mi de France (Mil, enlie les mains un merveilleux instrument de ^^tuverniîmcMit , un instrument tout bourgeois, des alliés tout tiouvés contre les prétentions de la noblesse, contre les ambitions du clergé. En ell'et, jusqu'à ce jour la noblesse et le clergé avaient, à eux seuls, composé toute la nation. Seuls ils étaient consultés quand le roi demandait un conseil; seuls ils étaient sollicités quand le roi voulait de l'argent. Ils avaient d(uic une inlluence toute naturelle sur la législation du royaume, puisque aussi bien ils étaient les seuls propriétaires , et (ju'en lin de compte la propriété devient la juste mesure de l'intérêt que les citoyens portent à la cliose publique. Mais quaiul les villes de France furent devenues propriétaires à leur tour, quand le bourgeois fut entré en possession de son coin de terre , les villes et la bourgeoisie voulurent naturellement avoir à leur tour le droit d'être représentées. A leur tour les bourgeois furent consultés par les rois , et les rois de France favorisèrent de toutes leurs forces ces nouveaux venus , dont le concours les devait appuyer dans les luttes de la royauté contre les seigneurs féodaux. L'administration de la justice passa donc au bourgeois, connue une excellente conquête dont le bourgeois seul avait le secret. La féodalité ne pouvait plus rien désormais contre un pareil obstacle , fondé sur les lois du royaume et sur la puissance royale. Le parlement de Paris jugeait d'après les coutumes des pays qui ressortissaient à son tribunal : pour le droit criminel, il consultait les ordonnances du roi et le droit romain; il suivait le droit canon quand la religion était en cause. — C'est en plein parlement que fut écrite cette lettre du roi de France à Boniface YIII : « Philipi)e, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface prétendu « l)ape, peu ou poitit de salut. Que votre fatuité sacbe que nous ne « sommes soumis à personne pour le temporel... » De tout temps la France a été le pays de la résistance à la puissance temporelle des papes ; mais , on le voit , plus que jamais nous nous éloignons de Grégoire VII et d'Innocent III , ces puissances irrésistibles du Vatican.

Cependant la France s'agrandit , tout comme s'agrandit la royauté. Le mariage de Pbilippe le Bel réunit à la couronne la Cbampagne et la Brie; une sentence du parlement ajoute à la France la Marcbe et l'Angouniois; le comté de Bourgogne eut le même sort par le mariage du deuxième lils du roi avec Jeanne, la triste et scandaleuse béritière du comté de Bourgogne; de tous ces grands liefs incessamment placés devani le soleil du roi de France, (juatre seulement restent debout. Le

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duché lie (iiiitMiiie ('lail le plus diriicile à prendre. Kii ellet, Edouard 111, duc de Gui(Mine, i'(»i dAuiileterre, étail un prince habile et Itravi* ; il avait relrenip»'" riioniieur anglais en Palestine: il avait ohsei'V('; iidèleuient le trailé de paix entre lAngletene et la France. Les villes de la Guienne, hivorisées par l'Angleterre, qui achetait leurs vins et les produits de leurs nuuiid'actures , n'étaient guère tentées de se tourner du coté de la Fraïu-e. Pour tout dire, les Français et les Anglais de l'an 1297 n'étaient pas encore arrivés à ces haines violentes ipii ne demandent qu'un prétexte pour en venir aux mains. — Une ol)scure querelle entre des matelots de Guienne et de Normandie amena la rupture que cherchait le loi de France. Ces matelots se rencontrèrent avec un acharnement (pi'on ne cherchait pas à calmer. Déjà on se battait à outrance , que la guerre n'était pas encore déclarée entre les deux nations. Même peu s'en fallut ((ue La Rochelle ne fût prise par les Gascons. Aussitôt Philip[)e le Bel envoie sur les terres de son vassal des hommes de sa justice royale: les hommes du roi de France sont chassés par les barons anglais. — Ce que voyant, Philippe cite le roi Edouard, son vassal, pour qu'il ait à venir répondre de cette insulte. Le roi d'Angleterre envoie à son seigneur suzerain son propre frère , qui devait remettre entre les mains du loi de France tout le duché de Guienne, mais pour quarante jours seulement. Le terme expiré, le roi de France ne veut pas rendre la Guienne, et voilà la guerre engagée. Nous voilà arrivés à ces guerres sanglantes entre la France et l'Angleterre, qui commencèrent sous Philippe de Valois pour ne s'arrêter qu'au règne de Charles VII en i i36.

« Le mouvement général des esprits, qui fait du quatorzième siècle « un siècle à jamais mémorable, amène en 1308 l'insurrection des trois « cantons de Schwitz, d'Uri et d'Untervalden: la liberté se réveilla au « milieu des lacs et des rochers des Alpes : tandis que les communes « de Flandre préparaient dans leurs plaines les républiques industrielles « d'Artavelle , la république agricole et guerrière de Guillaume Tell se « formait dans les montagnes de la Suisse. »

Frappé au visage par le prince Colon na, le pape Boniface VIII, dans un accès de honte et de douleur, se brise la tête contre la nuiraille du Vatican: ce grand pcditique, le vaincu du roi de Fraïu'e, enqxu'te dans sa tombe les derniers restes de l'autorité souveraine des papes. C'en est fait, la puissance théocratique est vaincue à jamais, après avoir été, durant trois cents ans , la sauvegarde , la force , l'autorité , le progrès de l'Occident. Désormais, l'autorité, qui était au i)a{)e, juisse aux rois de

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ri^jii'ojic; la royauU^ yraiidil de tout ral)aisseiiu'iit du iMiiililV'. Porlët; à son plus liant degré de puissance par les croisades , la papauté devail supporter toutes les défaites de ces guerres lointaines. La translation du siège pontilical à Avignon, le schisme d'Occident, les conciles de Pise, de Constance et de Baie, les prédications et les écrits des hardis réformateurs, Wiclef, Jean tlus, J crame de Pnujue , toutes ces causes réunies avaient ahaissé ce pouvoir redoutahle de la j)apaulé, (pii, du douzième au treizième siècle, avait soumis à son arhiire siipi'ènie les l'ois et les peuples. Ajoutez à ces causes de ruine l'aholition de Itudic du Temple, consentie par le pape Clément V; ce jour-là Clément V pi'ivala couronne pontificale des intrépides soldats qui, depuis l'an 1118, avaient été les plus énergi([ues défenseurs de la chi'étienté et des souverains pontifes. Les Templiers , suspects au roi , odieux au peuple , montèrent sur les bûchers avec le même courage qu'ils montraient jadis suiles murailles de Jérusalem. Au milieu des llanimes, ils citèrent Philippe le Bel et Clément V, à comparaître dans l'an et jour au tribunal suprême ; « et le prince et le pontife se présentèrent dans le délai légal à la barre < de l'éternité. » Avec Philippe le Bel commence la liberté religieuse, politique et civile, par la convocation des trois états, par l'établissement du parlement sédentaire ' ; mais aussi avec le roi Philippe-Auguste commençait la monarchie absolue.

Le fils de Philippe le Bel, Louis X (U^ Hutin), ne pouvait guère aller plus loin que son père ; au contraire, son père avait trop gagné sur la noblesse, pour que la noblesse ne tentât pas de retrouver quelque chose du terrain perdu. Ainsi firent les nobles. De toutes parts des ligues de seigneurs se formèrent, réclamant à haute voix le droit de l)attre monnaie , le rétablissement des combats judiciaires et des justices seigneuriales : — réaction toute féodale, réclamation d'une caste, et non pas il'un |M'ui»le. Aussi le peuple vint-il plus que jamais en aide à la royauté, pendant (|ue le roi, de son côté, publiait cette admirable ordonnance (3 juillet 1305), où il est dit : « Comme selon le droit de nature chacun " doit naistre /m?«c, et par aucuns usages ou coustumes, qui de grant '< ancienneté ont esté introduites et gardées jusques cy en nostre royaume, « et par aventure pour le mejjet de leurs prédécesseurs , moult de personnes « de nostre commun peuple enchues es liens de servitudes et de diverses « conditions (jui moult nous deplaist ; nous considérants (pie nostre

' Ordre de tenir, tons les deu\ mois, des assises dans les bailliages, et, tous les ans, deux parlements à Paris, deux rvhh/iiirrx h Hoiien , un piirlenient à Toulouse, et deux t'ois les J0F//5 de Troyex en Cliampajine.

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