‹ La NormandieChapitre 71 sur 118 · L A N () Il M A N I) 1 E · texte numérisé non relu

L A N () Il M A N I) 1 E

cou cl l(! coiiilc (le Flandre mouraienl écnisés par celle misère. lîois, [)riii(;es, chevaliers, hommes d'armes, lous lomhaienl. Dans ce désordre immense, loiil d'un coup, du côlé de l'armée anglaise, se fait entendre un grand hruil, — le hruil du tonnerre suivi d'une grande fumée : — c'était le canon qui faisait ses premiers ravages , c'était l'art nouveau qui s'emparait du champ de halaille, l'art du grand Condé et de Napoléon qui remplaçait l'art de saint Louis et de Duguesclin ! Dans cette fumée , l'armée cherchait en vain Philippe de Valois , qui voulait mourir. Ce fut à grand'peine si Jean de Hainaut fît monter à cheval le roi de France, hlessé deux fois. Le roi s'obslinait à rester à cette bataille tout à fait perdue! — Défaite sans rémission! Honte et malheur qui devaient soumettre pour long-temps la France à la dominalion étrangère. De ces cent vingt mille honmies qu'il entraînait dans sa course, le roi de France n'avait conservé que cinq chevaliers pour l'accompagner dans sa fuite. Les uns et les autres ils arrivent au château de Rroye par une nuit profonde ; et comme le gouverneur s'écriait : Qui est là? — Ouvrez, répondait Philippe , c'est la fortune de la France 1 Les Anglais ne croyaient pas encore à cette victoire inespérée; seulement le grand silence qui se fit tout d'un coup du côté de la France fit comprendre aux soldats d'Edouard que les Français étaient en fuite. Alors, à leur tour, ils criaient : Victoire! Le prince de Galles, qui s'était battu comme un héros, se jeta dans les bras de son père, qui lui dit sans plus : Vous êtes mon fils! Le fils et le petit-fils de la fille de Philippe le Bel oubliaient tout à fait en ce moment que le sang français coulait <lans leurs veines. Quand vint le jour, les Anglais, en comptant les morts qui encombraient le champ de bataille, trouvent onze princes, quatre cents seigneurs bannerets , douze cents chevaliers , trente mille soldats. Sur la fin de la journée arrivèrent les soldais de Rouen et de lieauvais, cojnmandés par le duc de Lorraine , rarchevêque de Rouen et le grand-prieur de France, — égorgés comme tout le reste; mais ceux-là on ne prit pas la peine de les compter.

Voulez-vous cependant que nous disions ((uelques mots des historiens ([ui désormais nous guideront dans celle histoire';' 11 y a déjà près d'un demi-siècle que nos premiers guides, dans ces récils tout remplis d'inlérôls si divers, nous ont abandonnés à des chroniques moins naïves, à des histoires plus ornées et moins vraies. Orderic Vital, le bon moine, qui a fourni tant de matériaux excellents à nos historiens les plus illustres, est mort (hms son couvent, accablé dans et d'ennuis. Cette longue vie, consacrée tout entière à la prière cl au Iravail, elle s'esl arrêtée

LA iN()liiMAM)Il<. ;;-,()

f'iiliii: v[ le i(»iir iiiriiif de sa moit , le hou IVèie énivail iiii (leniicr iulioii à son couvent, qui étail itoiir lui lout l'univers. — « Je sens ((ue mes foires m'altandoniuMil: ma vue se trouble, ma main tremble. -Mes frères, priez pour moi ! » H meurt, et dans son livre se retrouvent les annales de celle ijrande province. — Comme aussi l'histoire de Normandie par un historien contem|t(nain du roi Henri IV, Dumoulin, celle Instoire diin honnête écrivain (pii nous a tant servi jusqu'à ce jour, elle s'est arrêtée brusipiement, à l'instant même où la province de Normandie s'est réunie à la France. A chaque période nonvelle, il nous faut chercher un nouveau guide, un appui nouveau; tantôt le sire de Joinville, digne d'écrire la biographie de saint Louis, à force de probité et de charité ardente : tantôt Philippe de Comines, ce Tacile du moyen âge, mis au momie tout exprès pour raconter les tyrannies du roi Louis XI, et les racontant à merveille, à force de sang-froid et d'indifférence pour tous ces crimes du despotisme royal. A mesure que les événements ont grandi dans le royaume de France, l'histoire a grandi avec eux. Maintenant l'écrivain ne songe plus seulement à chercher les fantaisies du poëme épique ou à raconter une histoire d'amour; il se mêle à la réalité, aux faits accomplis, aux événements prévus; il se fait historien, homme d'Etat, orateur. La parole n'est plus un jouet, c'est une force. Déjà les étals généraux comptent des orateurs politiques. Tout à l'heure l'histoire languissait; mais à peine les Anglais ont-ils mis le pied sur le sol de la France , l'histoire pi-end soudain sa plus vive allure , une allure presque poétique , et nous nous trouvons en présence de Froissard le poète , Froissard l'historien , Froissard l'homme d'Église , qui n'est jamais plus heureux que lorsqu'il entreprend un récit de guerre ou un récit d'amour. Il y a en cet homme quelque chose d'aventureux qui sent d une lieue son littérateur vagabond, son bohémien de génie. Le hasard est sa providence. Il n'aime rien tant que la bonne chère et la bouteille.

Au Jioire je preiis graiit plaisir!

i:n \iaiuie IVesche et nouyeiie.

Quanti à tahie me voy servir, iMoii esperit se renouvelle.

Connue il fallait être quelque chose dans le nKuidc, maître Froissard ]»ril les ordres, et, à peine tonsuré, il s'en va à la suite du seigneur de Monlforl parmi toutes ces guerres, s'impiiétanl, cherchant, demandant de quoi écrii-e l'histoire, l'histoire contemporaine, car de l'histoire passée, (pii s'en inquiètes L histoire passi'-e, où est-eller Elle est en-

:m) L A N O II M A i\ \) 1 K

l'oiiic (hiiis les iiiiimiscrils du Moiil, SaiiU-Midicl , (l(! l'îilihayc, <1(! Saiiil- VViiinIrilIc cl dans huiles les abbayes savanles; mais avanl (jue les buniiues ailleiiL l'ouillei' dans ces lénèbi'es [)rorondcs, il faudra qu'ils apprennent à aimer l'hisloire el à lui donner les soins quelle mérile. Done lescbroniques de maître Froissard seront tout simplement les mémoires de ce (|u"il aura vu et entendu. Mais [»our voir, mais pour entendre, il faut aller, il faut venir, il faut courir aux bons endroits, il faut mener un peu la vie de ces pauvres troubadours de Toulouse, qui ont été égorgés comme autant d'Albigeois ; bien plus , il faudra se ménager près des princes , se faire le bienvenu à la cour, mugueter près des belles dames, appliquer l'oreille à la porte des conseils, ou bien, de loin, assister à ces terribles batailles. Et non-seulement il fallait parcourir la France, mais encore il fallait savoir ce qui se passait de l'autre côté de l'Océan. N'était pas complet qui n'avait pas fait le voyage en Angleterre, qui n'avait pas causé avec les ricbes seigneurs , les belles dames et les damoiselles de là-bas. Froissard y fut , et il y fut le bienvenu, tant il i»rôla de beaux livres d'amour aux jeunes lilles, tant il faisait de beaux vers à toutes les dames , tant il avait de piquants récits à occuper princes et chevaliers. La reine d'Angleteri'e l'accueillit à merveille ; elle le combla d'amitié et de présents; elle lui donna des chevaux, de l'argent, des ])ijoux , et enlin, le voyant triste, la reine lui donna son congé :

Dorénavant congé vous donne. - ,

Mais je le veiiil et je l'ordonne Qu'encor vous reveniez vers nous.

11 y revient, et la reine le nomme son clerc, tout connue aujcun-dhiii la reine d'Angleterre a son poète lauréat. Il étudie l'Angleterre , il visite l'Ecosse, un pays fabideux : il fut le bienvenu du prince de Galles; à Milan, il suivit le duc de Clarence, qui allait épouser la lille de Galéas II. A Milan, se rencontrèrent Boccace, Chaucer, Froissard, trois hommes, créateurs de trois langues! Ne cherchez Froissard que dans les cours, à la table des rois et des princes. Le voilà chez le duc de Brabant; nous le retrouvons, l'instant d'après, chez le comte de Blois , qui l'envoie avec quatre levrettes, et monté sur un bon cheval, à la cour de Béarn, chez le comte de Foix , un bel esprit qui aimait les vers avec la plus noble passion; prince excellent qui n'avait commis en toute sa vie (pi'un seul petit crime ; il avait tué son lils! Mais au quatorzième siècle, l'historien s'incpiièle-t il de si |»eu"f — Froissard assistait aux noces de la belle comtesse de lîoulomu'-. il (Mail à rcniréc d'Isabeau de Bavière à Paris, à

il assista à rentrée «lu pape et de Charles VI dans Avignon, la cité pontilieale. — Au roi d'Aniileterre, Pucliard II, il a présenté son roman de Meliadnr, . et luy mit sur son liel, et l'on l'ouvrit et regarda dedans el « luy jilut tres-grandemcnt; et plaire bien luy devoit, car il estoit enlu- « miné, escrit et historié, el couvert de vermeil veloux el des clous ' d'argent doré d'or et rose d'or au milieu. « Cependant chacjue jour il travaillait à ses histoires, se passionnant malgré lui pour le vainqueur, impitoyable pour le vaincu, tantôt [tour le prince Noir, tantôt pour Bertrand Duguesclin ' : ami des soldats, ami des princes; facilement ébloui, tantôt par l'éclat que jette la France, tantôt par la gloire de l'Angleterre. Dans ces livres, écrits quelque peu sur le Ion du poëme épique, vous rencontrez à chaque page, et dans une mesure presque égale de louange et d'admiration, l'Angleterre el la France; les Anglais de Crécy et d'Azincourt, les Français du roi Jean, mais aussi les Français victorieux de Charles le Sage. Ici Duguesclin , là le prince Noir, les deux héros de ces chroniques. Plus l'histoire de Froissard ressemblera à un poëme, plus l'historien sera content. Aussi bien ce qu'il aura a décrire , ce sont les champs de bataille , les armes , les drapeaux , les devises , les armoiries (son père était faiseur d'armoiries), les champsclos, les tournois, les fêtes, les cérémonies, les pompes de l'histoire. En même temps tous les hommes qu'il a vus de ses yeux, et ceux qu'il a touchés de ses mains, et ceux à qui il a parlé, il vous les montre ad l'isum : le prince Noir, le grand homme de ce siècle, el son père, Edouard III , le roi Jean , Charles V, le connétable de Clisson , Bertrand Duguesclin, Gaston, ils y sont tous; vous les entendez parler, vous les voyez agir. Tout à l'heure nous vous racontions celte bataille de Crécy, lisez le récit de Froissard. Comme aussi il raconte, d'une façon admirable, le siège de Calais et le dévouement des six bourgeois , timides el calmes héros, qui veulent bien se dévouer pour sauver leurs concitoyens , mais dont l'héroïsme est tout bourgeois , et ((ui , leur devoir accompli, ne seraient pas fâchés de s'en tirer la vie sauve. Dieu merci , Calais n'est pas de notre récit , ce serait trop de misère pour une seule province. Hélas! nous ne sommes pas au bout de ces douleurs infinies. A peine Calais s'est-il prosterné devant le vainqueur, à peine le roi d'Angleterre s'est-il emparé de cette porte de la France, que la peste de 1348, la peste noire, tombe sur ce royaume désolé. Huit cents personnes, plutôt les jeunes que les vieillards, succombaient chaque jour

' La nrctdfjiic, cliaiiitic X[, pa.-c 9. 9, tonte la \\ti d.- Diii^iicscliii , (jui coiiipiôtc cotto jiaitii' de l'iiistoin> (|iie nous (''criNdiis.

362 I A NOUAI AN DIK.

sous ce mal épouvantable. La Normandie perdit le tiers de ses habitants les plus robustes; plus que la France, l'Angleterre fut frapitéc. C'est qu'aussi il faut dire que , pendant quatre cents ans , la peste s'est montrée de temps à autre dans la ville de Londres ', cette noble cité inconnue à Jules César, que les Romains plaçaient aux confins du monde, — dont elle est devenue le centre. — Avant d'être ce que vous la voyez aujourd'hui, florissante entre les cités de l'Europe, la ville de Londres n'était guère qu'un marais solide, rempli de fièvres et de vapeurs. Certes, ce n'était pas le sol qui avait attiré à cette place les premiers habitants, c'était la Tamise, cette admirable rivière, à la fois si profonde et d'un courant si docile. La Tamise a fait, à elle seule, plus que le beau ciel de Naples, elle a peuplé ces bords insalubres d'une nation qui n'a qu'une rivale dans l'univers. En vain la peste, en vain l'incendie ont voulu chasser les premiers habitants de Londres : ils sont restés , ils sont morts courageusement à cette place, tant ils savaient que là s'élèverait la Carthage moderne. Au temps de Claude l'empereur, Rome lirait de l'île de la Grande-Bretagne, des bêtes à cornes, des peaux, du blé, des chiens, des esclaves; surtout les femmes de cette île, d'une transparente blancheur, étaient recherchées pour relever, par un frais contraste, le teint bruni des belles dames de l'Italie. Tel était le commerce de l'île de Breta"ne au temps de Tibère ! Les premiers vêtements des Bretons leur sont venus, qui le croirait 'f de nos pères les Gaulois, et certes ils ont rendu depuis, échange pour échange. A l'incendie et à la peste, ajoutez l'invasion , les Danois , les Pietés , les Saxons et enfin la conquête des Normands, et vous aurez le secret d'une immense misère. Guillaume le Conquérant, ([uand Londres lui appartient, entoure la ville de bonnes murailles, il bâtit la tour de Londres, il creuse le lit de la Tamise, il ne veut plus ([ue la rivière porte çà et là ses eaux vagabondes ; désormais, grâce à ces travaux utiles, la ville prospérait, elle devenait enfin plus salubre... Les croisés rapportèrent la lèpre, comme un souvenir immonde de l'Orient. En 1 101 , la femme du roi Henri P' bâtit un hôpital pour les lépreux ; jusqu'au seizième siècle la lèpre resta dans la ville ; ce ne fut guère que cent ans plus tard ((ue les habitants se mirent à construire des maisons en briques et à percer des cheminées dans ces maisons. A cette époque même, le plus grand nondn-e des habitations se composaient de huttes couvertes de chaume et sans cheminée , la fumée sortait par la porte , la famille couchait sur de la paille , un bloc de pierre servait de chevet; aujourd'hui il n'y a pas un fermier de la Grande-Bretagne qui ne marche sur un lapis.

' Londres ancien et moderne, \>Ar INI. le (loclciii JJmcau i\v Kiolrcj.

Nous n'avons rien dit de la pcsle de 1315 : « les liabilanls siillisanl à » peine pour enterrer les morts! « C'est cpi'en ell'el la peste de loi8 lit eruellenienl oublier la première. Huit ecnt mille personnes moururent

■" '-!.-.. iKTfl(\t

I— hHrr (, X

en Franee: il en mourut le double en Angleterre, à ce point qu'on fut obligé de creuser d'immenses fosses qui contenaient juscju'à cinquante mille cadavres. Qui la reconnaîtrait aujourd'hui, cette ville éblouissante sous le gaz enflammé, ville de palais et de maisons blanches, la ville de la propreté scrupuleuse , lavée du haut en lias chaque matin? Au temps dont nous parlons, la ville de Londres était un cloatiue rempli d'immondices de tout genre, mêlées au sang corrompu des animaux: des troupeaux de porcs dans la ville, la rivière encond)rée d'une l'ange abominable; les marécages de Moorfields, de Wapping,de Lambelh, remplissant l'air de leurs miasmes fétides. Les rues non pavées, l'eau rare, malgré les sources de Hampstead, de Highgate et de ïyburn. « Figurez-vous, disait < Érasme au seizième siècle, cpie dans les maisons vous foulez la terre « nue; et encore si elle n'était ipie nue ! mais le sol est jonché d'une hor- <. rible couche de lie de vin , de graisse , d'os mal rongés , de crachats , .. d'excréments et de toutes sortes d'immondices sans nom ! ■ — D'horribles maisons en bois poui'ri, dont le toit se touchait de façon à s'opposer au

passage de l'air, au soleil ; pas d'égouts; plus d'une rue fermée à chaque bout par des chaînes indi(|uanl qu'ily avait danger aies traverser; des mares stagnantes aux plus belles places ; une vermine si nondireiise que, sous le roi Jacques, les dames de la cour en étaient couvertes rien qu'à traverser la rue. Aussi que de fièvres ! fièvres intermittentes, fièvres malignes , pestes, scorbut, dartres. — Il y eut des années (1338, par exemple) où la récolte des campagnes fut perdue, faute de bras pour la recueillir. La peste noire fut apportée à Londres après le siège de Calais ; on disait qu'elle venait de l'Asie. Ajoutez que l'art de la médecine n'était guère au niveau de ces calamités formidables, car on n'entendit parler, à Londres, de l'école de Salerne que bien après Guillaume Le Conquérait. Roger Bacon était, diton, un grand médecin, mais un médecin de trop de génie pour guérir une lièvre intermittente. Le plus grand mire du quinzième siècle est un nommé Gaddesden , l'auteur de la liose anglaise. Pour guérir la petite vérole, il voulait que tout fût couleur d'écarlate autour du malade : — Veci omnia circa lectum riibra. « Les œufs de corbeau sont excellents pour un épileptique. » H fallut attendre bien longtemps avant de voir arriver Linacre et Caïus. Mais j'ai beau faire, et chercher avec soin les calamités de la ville de Londres, toujours il nous faut revenir aux calamités de la France. A travers ces immenses misères, nous sommes arrivés à la mort de Philippe de Valois. Avant de mourir, le roi fait appeler ses deux fils, le duc de Normandie et le duc d'Orléans. « Je recommande au duc de Normandie, quand il sera roi, de défendre ses droits avec courage, et de mettre son espoir en Dieu, qui ne permet pas que le règne de l'iniquité soit durable. — Il meurt. Sur le trône de son père (22 août 1330) monta le roi Jean le Bon, qu'on devrait appeler Jean le fou , et qu'on appela tout simplement le roi Jean. C'était un vrai chevalier du temps de la chevalerie, mais de ces chevaliers qui vont se battre contre les moulins à vent et contre les troupeaux ([ui passent. Ces obstinés gentilshommes voulaient faire de la poésie, même en présence des intérêts les plus graves ; ils s'occupaient d'écharpes brodées, d'armures dorées et de couleurs galantes, quand il s'agissait de savoir si le boucher anglais continuerait à vendre ses laines au drapier flamand! Le roi Jean le Don est une façon de don Quichotte couronné, qui dépense, mal cà propos, son courage et l'argent de ses sujets. Roi besogneux comme son père, faisant ressources de toutes choses, et surtout de bonnes paroles et de serments solennels. Quand le peuple ne se contentait pas de ses promesses et de ses serments, le roi vendait à son peuple un des droits de la couronne. Si par malheur Jean le Bon était le plus fort, il se vengeait très-simplement jiar la morl.

LA NORMANDIE. liG;')

Ainsi , siii' nu simple scuipcou , il ;iv;iil liu' le coinuHaldc coinlx; (l'Kii cl de (iuines. Le (Mimte (l'Kii, piisdiiiiicr du roi d'AiiglcIcne, êUiit venu en France pour aniasseï" sa rançon ; le roi le lit luer sans forme de procès. Dans le cliàlean de lîouen , à la lable menic du dauphin, le roi Jean fait luer le comle d'Ilarcourl (le cousin de ceux qui étaient à Crécy ! ) et trois autres seigneurs qui avaient refusé l'impôt de la gabelle; peu s'en fallut nuMne (juc le roi de INavarre ne subil le sort de ses trois amis. On est à lion HKuclié un roi chevalier, dans ces rudes époques. — Cependant le prince le plus positif et le moins chevaleresque de la ville de Londres où la boutique tient de si près au palais du roi, Edouard III, le vainqueur de Crécy, marchait à travers les provinces françaises , d'un pas tout aussi tranquille (jue s'il eût été en pleine terre anglaise. Il avait adressé un manifeste aux barons français, déclarant (pi'il reprenait le gouvernement de la France , à lui injustement enlevé par le comte de Valois: ou tout au moins, si on ne lui donnait pas la France entière, le roi Edouard voulait-il la souveraineté de tout le pays qu'il avait pris, car cette fois il ne pouvait |dus être le vassal du roi de France. Cette guerre des Anglais fut impie et féroce; pas un ne peut les suivre dans cette ardeur de meurtre et de pillage : ils marchaient, précédés par l'épée qui égorge et par la flamme qui brûle ; en vain eussiez-vous cherché dans cette armée de négociants-pillards, qui comi»tentleur butin à chaque bataille, la parure extérieure de l'armée du roi Jean : les blasons, les lions, les aigles, l'hippogriffe aux ailes étendues , les habits brodés, les devises brillantes, les armures qui reluisent au soleil, les écharpes ramassées dans la poussière élégante des tournois; vous ne rencontriez que les férocités de la guerre , des mains calleuses , des pieds nus , les maraudeurs gallois, les porchers irlandais, des hommes d'un bon sens rude et avide, Sancho Pança, devenu hardi et brave, ([ui se bat contre don Quichotte. Ce n'étaient plus même des soldats, c'étaient des pillards ; ils traînaient avec eux leurs richesses , plus lourdes que leurs armes : des bracelets, des meubles précieux, des bijoux, des vêtements de femmes, de riches étoffes, toutes les dépouilles de la ville de Caen , par exemple. Quant aux [uisonniers dont on devait attendre des rançons, on les avait envoyés en Angleterre pour servir de prospectus et d'annonces à quiconque voudrait venir chercher sa part de butin. Dans ces discordes , c'en était fait du gentilhomme , la noblesse avait perdu son prestige; elle avait renoncé à ce (pii faisait croire en elle, à savoir, le désintéressement de l'homme (pii se bat pour le bonheiu- de se battre, pour la gloire excellente de défendre le droit et les })riviléges de sa terre ;

le noble était (leveiiu un mercenaire; on le })ayait tout eonime s'il eu! été un Italien on un Suisse , seulement il était payé plus cher. 11 n'avait j)as honte de tendre la main les jours de solde, le haut baron s'cslimanl vingt sous par jour. Ainsi expirait le dernier honneur de la monarchie féodale, dans ces embarras de tout genre. Que de terrain perdu , seulement depuis les croisades, par ces fiers et vaillants capitaines! Quelles déceptions pour le pape et pour l'empereur ! La foi chrétienne allait s'affaiblissant chaque jour, rol)éissance féodale s'effaçait des âmes lesmoins hardies. Et pourtant, si ce n'était plus l'esclavage pour les peuples, ce n'était pas encore la liberté. Les grands pouvoirs avaient disparu, sans être remplacés par un nouveau pouvoir. On eût dit que les bourgeois n'obéissaient plus , par le seul motif que cela leur déplaisait d'obéir ; on eût dit, à voir les Anglais traverser la France courbes sous cet immense butin,.qu'ils faisaient des affaires commerciales. « Sachiez, disait « Froissard , que ce pays de Carcassonnois et de Narbonnois et de Tou- « lousains, où les Anglois furent en cette saison, étoit en devant un des « gras pays du monde , bonnes et simples gens du monde qui ne savoient « ce que c'étoit que de guerre, et oncques ne furent guerroyés. » Et dans ce gros pays ils chargèrent cinq mille charrettes d'or et d'argent. Quant au vin , ils le buvaient; les viandes et le pain, ils s'en gorgeaient à plaisir; les villes, ils les brûlaient; et les ravageurs une fois passés, les habitants ne pouvaient que s'écrier : Hélas! où est mon héritage y où est ma maison!'' comment reconnaître mon champ?

Ce pillage de l'armée anglaise se fît avec un ordre et une précision dignes, sinon des plus valeureux capitaines, du moins des hommes d'affaires les plus habiles. On passait méthodiquement d'un lieu à un autre; tant qu'il restait, en ce lieu-là, quelque chose à prendre, à boire et (à manger, l'armée n'allait pas plus loin; elle se disait que cha(juc jour apporte son pain. Ces habiles spéculateurs parcoururent à main armée le Rouergue, l'Auvergne, le Limousin, le Berry, qu'ils traitaient en vrais fîls de Rollon et de Guillaume. Et cependant les chevaliers français, où étaient-ils? Que faisait notre roi Jean, qu'on eût bien pu appeler Jean sans Terre? En vain avait-il hésité, longtemps, avant (juc d'appeler à son aide les étals généraux, cette ressource suprême; mais enfin il avait fallu les convoquer. Après mûre délibération, les états, présidés par l'archevêque de Rouen, monseigneur Pierre de Lafoi'êt, chancelier de France, accordèrent au roi cent mille combattants et cinq millions de livres, mais à des conditions qui eussent pu s'appeler la grande charte de la France. Cet argent que les bourgeois accordaient aux nécessités du moment, ils ne voulaient

plus le rciiit'lliv au roi tic rraiicc, mais le doiiiicr eiix-iiiènics aux soldais, pour les frais de la ijmrrc. Celle luis, riiin»ùl coiiseiili j)ar les Itoiirneois sera êi;aleiiieiil payé |)ar les iioMes, par les seigneurs, par le roi liii-iiiêiiie , I»ar les prèlres eiiliii. Les élals eoiilrùleroiil, eux-mêmes, la recette et la dépense. — Le droit de prise était supprimé eu France, tout conune il l'avait été en .\niilelerre. Connue aussi nul ne pouvait être distrait de ses juges naturels. — Mainlenant donc le bourgeois partageait avec le roi la souveraineté nalionale. — Grands progrès pour des hommes esclaves il y avait à peine deux siècles. Mais le tiers état recula lui-même devant l'exercice d'un pareil pouvoir. Et avant qu'il se rappelle ces conipiètes illustres faites sous le règne du roi Jean, il laudra cpie le tiers état de la France sujipmle bien d'autres labeurs. Songez donc que nous ne sommes encore qu'en J3oG, el (pie l'œuvre ne sera complète qu'en 1789! — A la tète de sa nouvelle armée, le roi Jean se mit en campagne. — Armée conluse et peu obéissante, trop semblable à l'armée battue à Crécy. Le roi s'en allait, au hasard, à la recherche du prince de Galles, car c'est ù peine s'il savait dans quelle partie de ses États était l'armée anglaise. Les Anglais, de leur cùlé, ne s'inifuiélaient guère du roi de France; on disait : Il est ici ! on disait : Il est là ! et chaque armée de suivre son chemin. Avec une petite armée de douze mille hommes, le prince Noir avait quitté Bordeaux, remonté la Garonne jusqu'à Agen, ravagé le Quercy, le Limousin, l'Auvergne et le BeiTy ; il avait pris Vierzon et P»omorantin, marchant dans ce royaume connue s'il eût marché dans l'empire des morts. A la Un cependant, le roi de France traverse la Loire à Blois, et pousse jusqu'à Poitiers. — « Dieu nous soit en aide ! s'écria le prince anglais, il faut nous défendre vaillamment ! » — En ellet, le roi Jean avait sous sa main cinquante mille honmies, conduits cette fois encore par leurs ducs, par leurs comtes, par leurs barons : vingt-six ducs, cent ([uarante chevaliers bannerets, bannières déployées; en un mot, cincpumte mille, contre douze mille ! Le prince de Galles se crut perdu : la Guienne fermée, la Loire pour barrière, un pays ravagé , [dus de vivres; son père lui-même, le roi Edouard 111, n'avait |)as été dans une plus fausse position, à Crécy. En cette occurrence, le prince iXoir demandait au roi Jean, ([u'on lui pernn't de se retirer, et il rendait tout ce qu'il avait pris : les hommes, les villes, les terres et même l'argent; il s'engageait àne fias servir cm\[Ye la France pendant sept ans... La proposition était faite simi»lement, nettement, on la pouvait accepter; ou bien, comme l'armée anglaise était acculée sur le coteau de ChanqioUais , près de Poitiers, une colline escarpée et sauvage, el dans uiu' position très-favo-

lablc , lien n'était plus simple ([ue d'entourer la colline cl <lc laisser la faim et la soil" péniUrer dans cette armée de soudards. Mais ((uoi! (;e ([ui était simple et logiipie n était pas clievalerescjue. Les lois de la chevalerie défendaient à tout bon chevalier de reculer plus de ([uatre pieds de terrain , et non-seulement les nôtres ne voulurent pas reculer, mais ils résolurent d'avancer. Il fallait, pour aller jusqu'à ces Anglais fortifiés sur la colline, traverser un étroit sentier entrecoupé de haies et de vignes, bon tout au plus à lancer des fantassins; mais un chevalier se battait à cheval , il eût rougi de laisser à l'infanterie l'honneur d'ouvrir le chemin. Or sus, rien ne les retient, ni les vignes, ni les buissons, ni les rochers, ni les fossés, ni les palissades , ni le sang-froid du prince Noir; et voilà nos héros qui se précipitent à cheval dans cette lande, où ils sont reçus à coups de ces flèches terribles qui avaient commencé la défaite de Crécy. Les chevaux , moins guerriers ([ue leurs maîtres, se sentant frappés à bout portant, se précipitent les uns sur les autres, et parmi nos chevaliers la déroute commence. Déjà Chandos, le bon capitaine anglais , disait à son prince : « En avant, la journée est vostre! >^ A ce moment, un grand cri d'espérance et de joie part de l'armée anglaise ; les flèches sont lancées plus terribles et plus nombreuses. Déjà on s'inquiète pour les fils du roi de France, à savoir : le dauphin, Charles, duc de Normandie, qui fut plus tard Charles le Sage; Louis, Jean, Philippe enfin (la tige de la seconde maison de Bourgogne); car ils étaient à Poitiers tous les quatre. Les trois premiers sont conduits hors de la mêlée , au grand étonnement de ces cinquante mille hommes, qui ne comprennent pas pourquoi donc les fils du roi s'enfuyaient si vite? Seul, le jeune Philippe demeura ferme aux côtés de son père. Le roi Jean , qui se plaisait à ces mêlées comme s'il n'eût pas eu à perdre un royaume , le roi Jean , qui voulait venger Philippe de Valois et racheter la déroute de Crécy, se mit à crier : A pied! à pied! tant il se rappelait la journée de Crécy. En même temps ils mettaient pied à terre , lui et les siens , et ils attendaient le prince Noir. A cet instant même, le prince de Galles lançait sa cavalerie contre les Français; Chandos, plus que jamais, disait au jeune capitaine : « Chevauchez, chevauchez avant; {ajournée est vosire! Xdressez- « vous au roi de France, il ne fuira pas; il vous demeure, s'il plaît « à Dieu et à saint Georges. « Ainsi donc, honneur à nous, Français ! la vaillance de notre roi Jean était un sujet de sécurité pour ses ennemis. Et, en eflet , pas un chevalier ne recula. Comme l'avait prévu Chandos , chacun reste ferme et se fait tuer à son poste : le roi

Page 1